N'ayons pas peur du ciel

Emma Hooper · Chapitre 6 sur 31 · partie 1/2

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N'ayons pas peur du ciel

2 – Marina

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

2

 

Marina

 

Avant

 

revenons avant

 

s’il vous plaît.

 

Avant

 

avant que je sache tout cela, bien avant

 

lorsque je ne connaissais rien que le village, rien que les sœurs et les

citrons et le village, à l’époque simple-comme-soif où Quiteria et moi,

haut dans les branches, attrapions des chenilles, huit ans. Revenons à ce

moment-là, à cet endroit.

 

Nous étions encore suffisamment petites pour grimper sans briser les branches, sans abîmer les fruits ni écraser les fleurs. L’ennemi, c’étaient les chenilles, c’étaient elles les barbares qui menaçaient les douces cités emmurées de nos citrons, mais je m’en voulais quand même. Je n’aimais pas ce travail. Que voulaient-elles, en réalité, les chenilles ? Qu’est-ce qui les rendait mauvaises ? Elles voulaient simplement la même chose que nous : le fruit, le jus, le sucre, la nourriture. Je n’aimais pas les tuer. Je n’aimais pas faire de mal à des herbivores.

 Mais c’était notre travail ce jour-là, alors c’est ce que nous faisions. C’est ce que nous faisions quand la parade est passée, moi tout en haut, Quiteria un peu plus bas. La parade, c’était des soldats, des chevaux, des esclaves et de la musique, et même quelques drapeaux. C’était excitant. C’était de la couleur dans une vie, un village, une enfance qui n’étaient habituellement que terre brûlée. Et c’était une excuse pour cesser de tuer les chenilles. Alors j’ai sauté en bas de l’arbre, dès que j’ai vu, dès que j’ai pu, et Quiteria m’a suivie.

 

C’était le commandant qui revenait des régions frontalières. C’était notre père, sauf que je ne savais pas encore qu’il était notre père. Les soldats étaient beaux en or rutilant, et les chevaux étaient tout propres, bien brossés, calmes. J’aurais voulu pouvoir tendre la main pour en toucher un, juste un, juste pendant une seconde. Je ne l’ai pas fait, mais je me suis imaginée le faire, et je me suis rappelé longtemps cette douceur imaginaire contre ma main.

Des esclaves étaient descendus de la maison pour voir la parade, pour aider à transporter des choses ou livrer des messages. Je savais qu’ils étaient censés nous inspirer de la pitié, nous devions être reconnaissantes de ne pas partager leur sort ; pas de liberté, pas de dignité, pas de vie, disait Quiteria. Remerciez les dieux, disait mon père, tous les jours, tous les jours. Mais à mes yeux, ils étaient beaux. Propres, grands et bien nourris.

Personne ne prêtait vraiment attention à nous, à l’exception de l’une d’entre eux, une esclave. Elle parcourait la foule du regard en avançant en ligne avec les autres esclaves, alors que tous les autres regardaient droit devant, beaux, grands, bien nourris. Celle-là s’est arrêtée une seconde, le temps d’un souffle, quand elle a aperçu Quiteria, quand elle m’a aperçue. Elle nous a regardées, elle m’a regardée, et elle a cligné des yeux. Et puis elle a détourné les yeux pour les reporter sur la parade, sur un soldat vers qui elle s’est dirigée. Elle lui a dit quelque chose, ce qui l’a fait se retourner et souffler quelque chose à l’un des hommes à cheval, qui a hoché la tête, d’abord à l’intention du soldat, puis vers elle. Et puis elle a tourné les talons et s’est éloignée, est retournée en direction de la grande maison, s’arrêtant une fois seulement pour jeter un regard en arrière, vers la parade, vers nous.

 

Cet été-là

 

d’une chaleur sèche

 

d’une chaleur vide

 

d’une chaleur à retourner la peau des fruits

 

cet été si chaud que de petits lézards léchaient les coins de notre bouche

pendant notre sommeil pour avoir de quoi boire,

 

cet été-là il y avait

tellement

de chenilles.

Elles adoraient la chaleur. Il y avait des chenilles qui surgissaient de tout ce qui était chaud. Cyllia m’a dit, plus tard, que notre père parlait quelquefois de lieux où le froid était si intense que l’eau s’y changeait en pierre. Un froid si profond, disait-elle qu’il avait dit, qu’il tuait parfois des gens. Je ne le croyais pas. L’idée du froid était le salut, le Bien à l’État Pur. Et les chenilles ? lui ai-je demandé.

Elles dorment, a-t-elle dit. Elles dorment pendant tout ça.

 

C’était cet été-là, une autre journée de haute chaleur juste après midi, et tout le monde dormait, ou était malade, ou les deux. Je n’étais ni malade ni endormie. J’étais seule, couchée sur le dos dans le ruisseau presque complètement à sec. Je tentais d’amener le filet d’eau à me rafraîchir un petit morceau à la fois, un quart de pouce d’épaule, un peu de cou, une mèche de cheveux.

L’eau coulait de ma tempe droite jusque sur le côté de ma joue droite quand l’esclave est apparue. C’était celle de la parade, la même. Elle s’est arrêtée, comme elle l’avait fait ce jour-là, et m’a regardée, comme elle l’avait fait ce jour-là. Et puis elle a jeté un coup d’œil aux alentours, et derrière elle. Il n’y avait personne là, personne nulle part, seulement des chenilles, mais elle a regardé de nouveau, par-dessus ses deux épaules. Puis elle s’est lentement accroupie sur la berge près de moi et a posé les pieds dans le mince filet qui coulait autour de mon côté droit. Je ne devrais pas être ici, a-t-elle dit.

Ça va, j’ai dit. Ça ne me dérange pas.

J’avais envie de fermer les yeux pour me protéger du soleil, et pour empêcher l’eau de couler dans mon œil droit, mais cela semblait impoli, alors j’ai gardé l’œil gauche complètement ouvert et l’autre à demi.

C’est bien bon, a-t-elle dit. Je ne savais pas si elle voulait parler de l’eau sur ses pieds ou de ma réponse, alors je n’ai rien dit, me contentant de sourire, ce qui a fait monter le filet d’eau autour de ma bouche en déviant sa trajectoire.

Elle a ôté ses sandales, les a posées près d’elle et a enfoncé les pieds dans la poussière-vase. Elle m’a regardée, a regardé mes pieds, ma tunique, mon cou-avec-de-l’eau-qui-coulait-tout-au-long. Tu es Quiteria, a-t-elle dit. Je te connais. Je t’ai sauvée.

J’ai ouvert complètement mon œil droit. L’eau et le soleil l’ont inondé. J’ai de nouveau plissé la paupière et je me suis redressée. Non, j’ai dit, je suis Marina. Je suis la sœur de Quiteria. L’une de ses sœurs. Le ruisseau arrivait maintenant sur mon coccyx, et se détournait pour couler le long de ma jambe.

Oh, oui, a dit l’esclave. Bien sûr, tu pouvais être n’importe laquelle d’entre vous. N’importe laquelle des sept… Elle s’est interrompue. Il y en a encore sept ? a-t-elle demandé.

Oui, j’ai dit. Mais certaines sont malades.

Tout de même, a-t-elle dit. Tout de même, sept sur neuf, même malades, ce n’est pas mal. Pas mal du tout.

Neuf ? j’ai demandé.

 

Rappelez-vous, avant cela tout ce que je connaissais, c’était le village. Les citrons, le soleil, les lézards, les chenilles. Tout ce que je connaissais, c’était Basil, Liberata, Gema, Germana, Vitoria, Quiteria, et moi. Je savais que nous étions sept, en tout. Que nous étions orphelines. Que nous étions très

 

très

très

 

(grâce aux dieux, grâce à eux tous les jours)

 

chanceuses.

Et c’était tout.

 

L’esclave s’est penchée et a mis une main dans le ruisselet, là où l’eau touchait ses orteils. Puis elle a porté la main à son visage, mais, bien sûr, la chaleur avait déjà séché l’eau avant que ses doigts aient touché sa joue. Je ne devrais pas te le dire, a-t-elle répondu.

Je ne savais que répondre à cela, alors je n’ai rien dit. Le soleil me brûlait les yeux.

Seulement, a-t-elle repris, tout le monde pense que vous êtes mortes.

Malgré le soleil, mes yeux se sont ouverts plus largement, tout grands. Mortes ? ai-je demandé.

Oui. Ils pensent que toi et Quiteria et Vitoria et Gema et Germana et Liberata et Basilissa êtes mortes, que vous êtes toutes mortes.

Eh bien, ai-je dit. Certaines sont malades…

Très malades ? Vont-elles mourir ?

Hum, ai-je répondu, je ne sais pas. Je ne crois pas. J’espère que non. Le village a sacrifié un chien à Apollon, tout le village, alors elles ne devraient pas mourir. Je ne crois pas.

Je ne lui ai pas dit que le chien était déjà lui-même malade. Déjà à moitié mort. Il n’y avait rien d’autre, rien de sain, à offrir.

J’espère que non moi aussi, a dit l’esclave. Voilà le problème. Je ne veux pas, je ne voulais pas, qu’aucune d’entre vous ne meure.

Moi non plus, ai-je dit. Je ne comprenais pas pourquoi elle ne cessait de parler de mort, cette femme. Pourquoi elle semblait encore triste même après que je lui eus dit que nous étions vivantes, nous toutes, toujours vivantes. Peut-être, ai-je songé, est-elle triste parce que même si elle ne veut pas que nous mourions, nous allons mourir quand même. Même si elle ne veut peut-être pas nous tuer, elle doit le faire. Peut-être sommes-nous son sacrifice. Toutes les sept, ou juste moi, peut-être. Ses pieds étaient vieux mais propres, soignés. Elle venait de la grande maison, après tout. Peut-être était-elle obligée de tuer. Peut-être n’avait-elle pas le choix.

Je me suis levée. Des grains de terre et des gravillons sont tombés de mes cheveux. Je me suis éloignée d’elle d’un petit pas poli. J’ai cherché à voir si elle avait un couteau, ou une grosse pierre. Elle n’en avait pas. Elle avait les mains poussiéreuses, comme moi.

C’est bien le problème, a-t-elle dit, et elle a soupiré.

Je m’appelle Cyllia, a-t-elle poursuivi. Je viens de la grande maison. Elle a passé une main poussiéreuse sur son front. Elle a soupiré à nouveau et tapoté le sol près de l’endroit où elle était assise.

Viens, a-t-elle dit. Je ne te ferai pas de mal. Je n’ai jamais voulu vous faire de mal.

As-tu tué les deux autres ?

Les deux autres ?

Nous sommes sept, mais tu as dit que nous étions neuf. Sept plus deux, ça fait neuf. As-tu tué les deux autres ?

Les deux autres bébés ?

Oui, les deux autres bébés. Deux sœurs.

Non, je ne les ai pas tués. Ils étaient déjà froids. Déjà morts.

Mais froids, ça me semble bien, ai-je dit. Froids, ça me semble formidable.

Non, a dit la femme. Ce n’était pas ce genre de froid. Pas comme ce ruisseau. C’était un froid de solitude. Un froid qui vient d’avoir été attaché puis détaché.

Oh.

Tu comprends ? a-t-elle demandé.

Oui, ai-je répondu, même si je ne comprenais pas.

Bien, a-t-elle dit. Bien.

Et puis

 

elle m’a raconté mon histoire, notre histoire complète, à commencer par notre mère, notre vraie mère, et son travail neuf-fois-recommencé, notre naissance neuf-fois-recommencée.

 

Oh,

 

a-t-elle dit que notre mère avait dit.

 

Oh, oh, oh, oh, oh, oh, oh, oh, oh.

 

Elle l’avait dit neuf fois,

 

Une fois pour chaque petit visage rouge, une fois pour chaque petite bouche ouverte.

 

J’écoutais, yeux grands ouverts, tandis que cela s’écoulait comme une source bien plus grande, bien meilleure.

 

L’histoire se terminait avec la parade. C’est là que je vous ai vues, a-t-elle dit. Je vous ai vues, toutes pareilles, et j’ai su que c’étaient vous, les mêmes, les bébés, et que vous étiez vivantes. Et j’ai été heureuse, heureuse de voir cela.

Je t’ai vue aussi, ai-je dit. Et je suis heureuse, moi aussi, d’être en vie.

Et j’ai voulu venir ici, a-t-elle continué, pour te dire cela. Pour te dire que je suis désolée.

De ne pas nous avoir tuées ?

Non, non.

De quoi ?

Je n’en suis pas certaine. Des secrets, peut-être. Ou de ne pas être revenue. D’avoir mis huit ans avant de revenir.

Je mange beaucoup de citrons, ai-je dit. Même si on n’est pas supposées. C’est mon secret à moi.

 

Cyllia m’a donné un ruban. Un ruban magnifique et rouge comme le soleil presque couché.

Oh, ai-je dit. Oh, ouah. J’ai voulu le prendre, puis je me suis rappelé combien mes mains étaient sales, combien elles étaient poussiéreuses, et j’ai arrêté mon geste pour les frotter sur mes jambes. Taches brun rouille. Juste pour moi ? ai-je demandé.

Juste pour toi, a dit Cyllia. Elle me l’a tendu, je l’ai pris et il était tellement doux, tellement soyeux, que j’aurais voulu le poser contre ma joue, ou sur mes yeux, ou le mettre dans ma bouche, mais je ne l’ai pas fait, je me suis contentée de le tenir en passant mon pouce contre son grain presque imperceptible, de bas en haut. Je ne savais pas qui, quelle sœur, j’allais rencontrer ici aujourd’hui, a-t-elle dit. Ni même si j’en rencontrerais une. Mais je suis heureuse de t’avoir rencontrée, Marina. Ce ruban est juste pour toi.

Tu n’en as pas six autres ? Pour mes sœurs ?

Non.

J’ai souri.

 

Je ne pouvais dire à personne que je l’avais vue, qu’elle m’avait rendu visite ni rien d’autre de ce que j’avais appris sur nous, sur notre père, notre mère ou la maison où allaient les citrons et les chevaux et les soldats et les esclaves, cette maison qui était notre maison, en vérité.

Si j’en avais parlé à quiconque, Cyllia aurait eu des ennuis. Elle était censée s’acquitter d’une tâche, huit ans plus tôt, et elle ne l’avait pas fait, et cela, simplement cela, pouvait lui attirer des ennuis. S’il te plaît, avait-elle dit. S’il te plaît, Marina, n’en parle à personne, pas encore. Pas avant que je sois morte. Je suis assez vieille, avait-elle dit. Je suis assez fatiguée. Je mourrai bientôt. Dans quelques années, peut-être.

Ainsi, je ne pouvais en parler à personne. Pas avant ce moment-là. Alors je n’ai rien dit. Pas encore.

Je n’avais ni sœurs ni frères à la maison. Je n’avais rien sauf un vieux père silencieux et une mère triste et fatiguée. Je n’avais rien avant. Maintenant, je possédais quelque chose, quelque chose d’autre. Quelque chose que personne d’autre ne possédait, pas même mes sœurs.

 

Nous sommes restées assises en silence, côte à côte, les pieds dans la quasi-eau, pendant quelques minutes, puis elle s’est levée et a entrepris de lacer ses sandales.

Je vais revenir, a-t-elle dit. Je ne devrais pas, mais je vais revenir. Quand je pourrai. J’essaierai à nouveau dans trente jours, près de ce ruisseau, à cette heure.

Le ruisseau va être complètement sec à ce moment-là, j’ai dit. Disparu.

Ce n’est pas grave, a dit Cyllia. Je viendrai quand même. J’essaierai quand même.

D’accord. Moi aussi.

Elle s’était déjà retournée, elle était déjà sur son départ quand j’ai demandé :

Cyllia, as-tu des enfants à toi ?

Seulement un, a-t-elle dit, en regardant au loin, vers la maison. Seulement un, maintenant. Un fils.

Et puis elle s’est éloignée et a disparu.

 

J’ai serré le ruban sur ma poitrine, où il resterait propre et au sec, et je me suis allongée de nouveau dans l’eau, fermant les yeux complètement, et, parce que je ne pouvais en parler à personne d’autre, je me suis raconté à moi-même l’histoire, toute notre histoire, encore, encore et encore, comblant les passages perdus, clarifiant ce qui était incertain, jusqu’à ce que tout flou ait disparu, jusqu’à ce que l’histoire soit aussi réelle et claire que n’importe quoi, claire comme de l’eau.

 

Quand il a été temps de me lever et de retourner travailler, de retourner grimper aux arbres, j’ai aplati le ruban pour qu’il soit aussi lisse et long que possible et je l’ai noué autour de mon poignet gauche. Je le porterai là pour toujours, ai-je songé. Je vais travailler et dormir, grimper et courir avec. Je ne l’enlèverai jamais, pas de moi-même, pas de mes propres mains.

 

J’ai prié ce soir-là, alors que je restais réveillée, étendue, repoussant le sommeil. Merci, merci à Diane, déesse des enfants, de la naissance, merci à Neptune, dieu des eaux.

 

Prouvant qu’elle n’était pas un rêve de fièvre ou un spectre né de la chaleur, Cyllia est revenue quand elle avait dit qu’elle reviendrait, trente jours plus tard. Je m’étais cachée dans un arbre non loin du ruisseau, près de notre point de rencontre. Je voulais qu’elle vienne, je ne voulais pas la rater, mais je ne voulais pas non plus qu’elle me trouve là, en train d’attendre. Alors je suis restée dans l’arbre et je l’ai regardée approcher. Elle a atteint le ruisseau. Elle a regardé autour d’elle. Elle ne m’a pas vue. Elle a étendu les mains derrière elle et s’est baissée pour s’asseoir, sur la berge, lentement, précautionneusement, comme si elle n’était pas sûre de savoir quand elle toucherait le sol. Je suis restée dans l’arbre, à la regarder, tandis qu’une chenille rampait tout au long de la branche sur laquelle je me trouvais avant de disparaître, de l’autre côté, sur l’envers d’une feuille. Je l’ai laissée tranquille.

Puis j’ai dit : Je suis là.

Elle a regardé d’un côté, puis de l’autre, et puis derrière.

Ici, ai-je dit.

Elle a levé le regard, plissé les yeux. Là-haut ?

Oui.

Je ne te vois pas. Il y a trop de soleil.

Je suis là, ai-je répété.

D’accord. Bien. Veux-tu descendre ?

Gema et Germana sont mortes, ai-je dit.

Oh, a-t-elle répondu. Ses épaules se sont affaissées. Elle a étendu ses mains sur le sol, la terre sèche. La vérole ?

Oui.

Tes sœurs ?

Oui.

Je suis désolée. Je…

Nous avions sacrifié le chien, ai-je dit. Nous avions prié.

Je sais, a-t-elle dit. Je sais.

Maintenant, nous sommes cinq, j’ai poursuivi. Il reste cinq d’entre nous. J’ai observé ses mains dans la terre, j’ai observé le sommet de sa tête voilée.

Tu n’es pas obligée de descendre, a-t-elle dit. Mais tu peux si tu veux.

D’accord, ai-je répondu. Je ne suis pas descendue. J’ai suivi des yeux une autre chenille. Je l’ai laissée tranquille. J’ai observé le sommet de sa tête.

Deux autres chenilles ont passé, puis elle a dit : Je t’ai apporté une poupée. Une poupée de paille.

Une poupée faite en paille ou une poupée qui ressemble à de la paille ? ai-je demandé.

Faite en paille.

Je n’ai jamais eu de poupée. Et ma mère n’a pas de bébés.

Eh bien, maintenant tu en as une, a répondu Cyllia.

Oui.

Je vais la laisser ici, contre la base de l’arbre, a dit Cyllia.

D’accord.

Elle a pris la poupée dans sa poche, a étendu le bras et l’a déposée contre l’arbre. La poupée était petite, longue comme mon doigt, peut-être.

Merci, ai-je dit.

Je vais revenir dans dix jours. Je vais venir te voir.

D’accord.

 

Il a fait plus chaud, il a fait plus sec. Les citrons se sont recroquevillés sur eux-mêmes, prenant des formes étranges. Nous ne courions plus autant. Nous faisions notre travail, nous respirions de la poussière, nous rentrions dans l’ombre fraîche des maisons de nos familles adoptives. Ce n’est qu’à la nuit tombée que je sortais ma poupée de ma poche, la posais près de moi sur mon matelas, lissais ses petits cheveux de paille.

Cyllia revenait, parfois après dix jours, parfois après trente, parfois après cinquante, mais elle revenait toujours. Quelquefois elle m’apportait à manger, ou des cadeaux, et quelquefois elle m’apportait des histoires, sur ce qui se passait à la grande maison, ou sur notre père et l’endroit où il se trouvait, sur les confins étranges et lointains de l’empire qu’il atteignait, explorait, défendait et, pour moi, ces histoires ressemblaient en tout point à celles que les adultes du village racontaient au sujet des déesses et des dieux, pour moi, elles auraient pu être, elles étaient les mêmes.

 

C’était tôt dans la saison, moins d’un an après la mort de Gema et Germana, mais déjà il n’y avait plus d’eau dans le ruisseau. Je m’y étais tout de même allongée, comme la première fois. Le ruban était à mon poignet ; la poupée, dans ma poche. Des mouches bourdonnaient autour de mon visage. J’avais les yeux fermés, mais je pouvais les entendre, et parfois les sentir, quand elles s’approchaient : la faible brise produite par leurs ailes, leurs pas précautionneux, pleins d’espoir, quand elles se posaient pour explorer mon nez ou mon front. Je ne les chassais pas. Je ne bronchais pas.

J’ai senti la fraîcheur de l’ombre de Cyllia sur moi avant de l’entendre.

Marina ? a-t-elle dit.

Oui.

C’est moi.

Oui, ai-je répondu. Je sais.

C’est bon de te voir, a-t-elle dit. Elle a chassé une mouche de mon nez. J’ai failli l’arrêter, mais il faisait chaud et j’étais fatiguée, vraiment fatiguée, et j’essayais de ne pas bouger du tout. Je t’ai apporté de l’eau au miel, a-t-elle dit.

Liberata est malade, ai-je répondu.

Cyllia est restée silencieuse pendant un moment. Je l’entendais respirer. Je l’ai entendue s’accroupir, doucement, sur la berge asséchée ; j’ai senti quelques grains de terre tomber sur mes bras.

Ça va, j’ai dit.

Ça ne va pas, a-t-elle répliqué. Ça ne va jamais.

Je l’ai entendue se déplacer jusqu’à ce qu’elle soit tout à côté de moi. J’ai senti ses mains, grandes, rudes, sous ma tête, qui la soulevaient, jusqu’à ce qu’elle soit posée sur ses genoux. Je l’ai entendue déboucher une bouteille et l’ai sentie la porter à ma bouche. Le rebord en était doux et frais. J’ai bu sans ouvrir les yeux. Ça goûtait le soleil, comme la lumière du soleil sans la blessure de la chaleur.

Là, a-t-elle dit. Là.

J’ai tout bu, sans m’arrêter.

Là, a-t-elle dit.

C’est de la part de mon père ? ai-je demandé.

Oui, a dit Cyllia. De l’eau de miel, de sa part. Je l’ai entendue remettre le bouchon sur la bouteille et la reposer près d’elle. Il a des essaims entiers d’abeilles, des ruches et des ruches, sur la pente de l’autre côté de la maison, a-t-elle dit. Ce sont elles qui descendent jusqu’ici dans les arbres.

Des abeilles à citrons, ai-je dit.

Oui, a répondu Cyllia.

Basil a peur des abeilles, ai-je dit. Mais pas moi.

Bien, a dit Cyllia. Elle a posé le dos d’une de ses mains, grande, rude, sur ma joue, et l’a laissée là, puis l’a retirée. Es-tu malade ? a-t-elle demandé.

Je vais bien.

Tu es sûre ?

Ouais.

Je vais revenir dans deux jours, a-t-elle dit.

D’accord.

Elle a relevé ma tête, l’a reposée sur le lit du ruisseau vide. J’ai senti de la terre tomber tandis qu’elle se relevait. L’ai entendue nettoyer et lisser sa tunique là où elle s’était assise dessus.

Les abeilles à citrons sont merveilleuses, ai-je dit. Mieux que les abeilles normales. Je les adore.

Elles sont merveilleuses, a dit Cyllia. Prends bien soin d’elles. Et mange les citrons, Marina. Mange-les et bois leur jus, quand tu veux. Autant que tu veux.

C’est mon père qui le permet ?

Il ne dirait pas non, a-t-elle répondu. Il ne dirait pas non.

Et puis elle est partie. J’ai entendu le bruit de ses pas longer le ruisseau, puis tourner sur le sol plus meuble, plus silencieux, et puis disparaître.

 

Deux jours après, elle a apporté le médaillon. L’objet le plus magique que j’eusse jamais vu, jamais tenu dans mes mains. Rond, frais, en métal, frappé d’un poisson, sur l’avers et le revers. Tu dois le faire toucher à ta sœur malade, a-t-elle dit. Ça la protégera, a-t-elle dit. Ça la guérira.

Est-ce que c’est Pluton ? ai-je demandé.

Non. Un autre dieu. De vie, pas de mort.

J’ai couru avec la médaille dans mon poing avant qu’elle ait eu le temps de se remettre debout sur la berge, avant qu’elle ait pu dire au revoir.

 

J’ai couru jusqu’à Liberata. Elle dormait. Tout le monde dormait. J’ai appuyé le médaillon sur son front chaud, là où elle était la plus chaude. J’ai appuyé trop fort et laissé une empreinte, un poisson sur sa tête endormie, mais elle ne s’est pas réveillée. Avant de partir, je l’ai aussi appuyé sur Basil, plus doucement, au cas où.

Sur le sentier entre leur maison et la mienne, j’ai fait la même chose pour moi. J’ai appuyé le médaillon sur mon front, sur le dessus de mes mains, sur mes poignets, sur mes bras, sur mes jambes devant et derrière ; je l’ai appuyé sur mes pieds et puis l’ai remonté et je l’ai appuyé sur mon visage, sur mes joues. Je me suis recouverte d’empreintes de poissons, des petits poissons rouges partout.

La fois suivante, quand Cyllia est venue, j’étais assise, j’avais les yeux ouverts.

Tout le monde va bien ? a-t-elle demandé.

Tout le monde va bien. Liberata est guérie. Tout le monde va bien.

 

Tout le monde a continué à bien aller, généralement bien, après ce jour. Des années ont passé. Vitoria est partie, mais elle allait bien à son départ, et elle a promis de revenir ou d’envoyer des cadeaux, des messages, quelque chose, du moins, sans trop tarder. Les citrons malades et bizarres sont tombés, de nouveaux fruits ont pris leur place, ils étaient charnus et sucrés et ils sont devenus grands et sains et par conséquent nous aussi.

 

Et Cyllia revenait toujours quand elle avait dit qu’elle reviendrait.

Et lorsque je lui demandais, de temps en temps : Quand vais-je pouvoir le dire à mes sœurs ? Pour toi, pour notre père ?

Elle répondait : Quand je serai morte. Ce qui ne devrait plus trop tarder maintenant, disait-elle. Elle disait tout le temps : Ça ne devrait plus tarder.

 

Et puis, un jour. Elle n’est pas venue.

J’ai attendu près du ruisseau asséché, douze ans, les pieds trop grands pour mes jambes, le poignet trop large pour mon ruban, et j’ai attendu, mais elle n’est pas venue.

J’ai attendu le lendemain, au cas où j’aurais mal compté, sans faire exprès, mais elle n’est pas venue.

Elle n’est pas venue, elle n’est pas venue, et elle n’est pas venue. J’attendais dans la chaleur de l’après-midi, elle ne venait pas, alors je retournais à ma vie, à mon autre vie. Mon ruban était maintenant du même gris-brun délavé que tout le reste, ma poupée de paille brisée en une multitude de brins secs dans ma poche.

 

Liberata et moi étions de corvée de tranchées à poules. C’était le travail que nous aimions toutes le moins, mais pour des raisons différentes. C’était celui que Liberata aimait le moins parce qu’il fallait le faire les-deux-pieds-sur-terre et qu’elle préférait être haut dans les arbres, tout le temps. C’était celui que j’aimais le moins parce que la fiente de poule avec laquelle nous travaillions, que nous devions pelleter dans les petites tranchées creusées autour de chaque arbre, puait horriblement et je craignais que l’odeur et la saleté en viennent à imprégner mon ruban. C’était le travail que Quiteria aimait le moins parce qu’elle considérait que c’était une perte de temps ridicule. Qu’on aurait dû simplement attacher une poule à la base de chacun des arbres, qu’elle aurait chié là et mangé les chenilles qui grimpaient au tronc, et voilà tout, notre travail aurait été fait, disait-elle.

Quiteria était la seule d’entre nous à dire chier.

Mais il n’y a pas assez de poules, faisais-je remarquer.

On ferait une rotation. Tous les quelques jours. On les détacherait de ces arbres, on les attacherait à ceux-là, et cetera.

Peut-être que des citrons tomberaient et les tueraient, disait Basil.

Alors on mangerait du poulet, répliquait Quiteria. Encore mieux.

C’était le travail que Basil aimait le moins parce qu’il rendait tout le monde grognon.

Mais cette fois, c’était notre tour, à Liberata et moi. C’est pourquoi nous étions par terre, en train de creuser, tandis que les autres étaient bien au-dessus de nous. J’avais glissé le ruban sur le haut de mon bras pour le garder aussi loin que possible de la fiente, en dessous de mon aisselle, où il était encore plus serré et faisait virer ma peau au mauve. J’ai pris une poignée de fiente dans le seau, l’ai laissée tomber dans la tranchée, l’ai tapotée, et j’ai vérifié le ruban. J’ai pris une autre poignée, l’ai laissée tomber, j’ai tapoté, vérifié. À un arbre de là, Liberata était plus rapide, moins minutieuse. Le seau de fiente était positionné exactement entre nous deux ; nous avions mesuré.

Le ruban entaillait ma chair ; ça faisait mal. J’essayais de le faire glisser un tout petit peu vers le bas en n’utilisant que le dos de la main et non pas mes doigts crasseux, quand j’ai aperçu le soldat.

Il m’a vue.

J’ai cligné de l’œil. Son armure était dorée dans la lumière du matin. Il était beau. Oh, ai-je soufflé.

Il s’est avancé vers moi, un pas. Est-ce que… ? a-t-il commencé.

Et puis une lance l’a frappé à la jambe. Il a trébuché, vacillé. Oh ! a-t-il dit. Il m’a regardée, désorienté, et puis a levé les yeux vers les arbres.

Oh ! a dit l’arbre, a dit Basil dans l’arbre. Oh non ! Émergeant des feuilles, elle a sauté en bas et s’est mise à courir.

Le soldat a retiré la lance de sa jambe ; elle n’était pas grosse. Elle n’était pas non plus à Basil. Basil ne possédait pas de lances. Seule une d’entre nous en possédait : Quiteria.

Le soldat a suivi des yeux Basil qui courait, puis il m’a regardée de nouveau, pétrifiée, la main toujours sur mon bras, sur mon ruban.

Est-ce que c’est toi ? a-t-il dit, rapidement, en un seul mot,

Estcequecesttoi ?

Je l’ai regardé, étincelant, beau, en sang. J’ai secoué la tête :

Non.

Non, ai-je dit, à moins que…

Mais il s’était déjà détourné, il était déjà disparu, à la poursuite de Basil.

Ils couraient entre les arbres, au loin.

Quiteria a sauté en bas du couvert de feuilles, a attrapé une pierre et les a tous deux pris en chasse.

Je l’ai suivie des yeux, j’ai essuyé mes mains sur ma tunique, j’ai soupiré, et me suis lancée à leur poursuite.

C’était moi, bien sûr. Même si je ne le savais pas encore. Il avait demandé Estcequecesttoi ? et Oui, Oui, c’était moi, bien sûr que c’était moi. Même si je ne le savais pas et qu’il ne le savait pas, pas encore. Ce soldat, c’était Cyllius, mon Cyllius, et c’était moi qu’il voulait et Oh, il était si beau.

Et Cyllia ne venait toujours pas. Et les citrons ont mûri et sont tombés, ont mûri et sont tombés. Et j’ai attendu.

 

Nous avons récupéré Basil. Le soleil s’est apaisé à nouveau. Le ruisseau est revenu. J’allais y tremper mes pieds, j’attendais là, tous les jours. Rien, rien, rien. D’abord, il n’y avait qu’assez d’eau pour couler sous mes arches ; puis assez pour faire de la vase dans laquelle enfoncer mes orteils ; puis assez pour couler par-dessus mes pieds, puis jusqu’à la cicatrice sur mon mollet, puis jusqu’à mes genoux, de sorte que je devais lever ma tunique pour ne pas qu’elle soit emportée, en aval, et moi dedans.

J’ai attendu. J’ai tant attendu, si longtemps, que j’oubliais parfois que j’attendais autre chose que de l’eau. Le ruisseau est monté si haut, l’année s’est tant écoulée qu’il a commencé à se retourner sur lui-même et à disparaître à nouveau. Quand le flot est redescendu à la hauteur de mes chevilles, quand il a cessé de déferler sur moi ou autour de moi, j’ai cessé d’attendre ; je suis allée voir Quiteria.

 

C’est un mensonge, a-t-elle dit.

Non, j’ai dit.

Elle était en train de dormir, elle faisait sa sieste des après-midi-trop-chauds-pour-travailler avec le reste de sa famille. Il y avait des gens endormis dans tous les coins. Elle avait des centaines de frères et sœurs, des millions. Des petits enfants, des enfants plus petits encore, des bébés, de plus petits bébés, des grands-parents et des parents tous entassés dans une seule hutte. Je n’aurais jamais pu dormir avec la chaleur de tant de corps autour de moi, avec le bruit de tous ces différents souffles, mais Quiteria était capable, elle dormait. Je l’ai réveillée, nous avons enjambé les bras et les jambes et les bébés jusqu’à ce que nous soyons dehors, puis nous sommes allées nous asseoir en nous appuyant au mur de la hutte, dans le peu d’ombre qu’elle faisait, et je lui ai dit ce que m’avait raconté Cyllia. Je lui ai tout dit.

Oh.

En haut de la colline, ai-je dit. Tout en haut, vraiment tout en haut.

C’est un mensonge, a-t-elle répondu.

Et, a-t-elle repris, si c’est vrai, alors c’est horrible. C’est mieux si ce n’est pas vrai.

Mais ce n’est pas horrible ! ai-je objecté. C’est formidable ! C’est merveilleux ! J’ai attendu, mais elle n’a rien ajouté. Je croyais que tu trouverais ça merveilleux, ai-je poursuivi.

Je trouve ça rien du tout, a-t-elle fini par dire. Parce que je ne crois pas que c’est vrai. Mais si je le croyais, si je croyais que c’était vrai, alors je trouverais ça horrible.

Elle avait les yeux baissés vers ses jambes, vers les motifs de ciel nocturne que dessinaient les éraflures et les cicatrices sur ses jambes. La lumière était trop vive pour lever les yeux, pour se regarder l’une l’autre. J’ai regardé ses jambes, et puis j’ai détourné les yeux, pour observer plutôt deux scarabées. Ils avançaient de telle sorte qu’ils allaient, presque certainement, entrer en collision avant longtemps.

Je croyais que tu serais heureuse, ai-je dit.

Je suis heureuse, a-t-elle rétorqué. Simplement, pas à cause de ça. Elle a tiré sa tunique sur ses genoux.

N’en parle à personne d’autre, d’accord ? ai-je demandé. Les scarabées se sont presque heurtés, mais l’un des deux a été dévié par un caillou à la dernière seconde.

Je n’en parlerai pas, a-t-elle dit. À quoi ça servirait ?

Mais juste au cas où ça servirait à quelque chose, peux-tu promettre de ne pas en parler ? Pas tout de suite ? ai-je insisté.

Oui, a-t-elle acquiescé. Facile. Je promets de ne dire à personne une chose qui n’est rien. D’accord ?

D’accord.

Nous sommes restées assises là pendant un moment. Le premier scarabée avait fait le tour du caillou et avait manqué entrer en collision avec le second, mais il s’en était écarté, puis rapproché, avant de s’en écarter à nouveau.

Je meurs de faim, a fini par dire Quiteria. Ça ne sert à rien de retourner dormir maintenant, c’est presque l’heure de se lever. Allons chercher du fenouil à mâcher.

C’est répugnant.

Ouais, mais on est de corvée de merde cet après-midi. Et c’est moins répugnant que ça.

C’est vrai.

Très bien, allons-y.

Très bien.

 

Je ne savais pas si Cyllia était morte. Si elle l’était, je pourrais tout révéler à tout le monde, à toutes mes sœurs, à ma mère et à mon père. Si elle ne l’était pas, je ne pourrais pas, je ne dirais rien. Mais je ne savais pas. Alors j’en ai uniquement parlé à Quiteria, c’est tout. Je l’ai dit seulement à elle, j’ai travaillé et attendu, attendu, jusqu’à ce que, comme je l’avais prévu, à un moment donné, le soldat, Cyllius,

mon Cyllius,

revienne.

 

Cyllius a cligné de l’œil. A regardé les autres, m’a regardée, il m’a regardée.

Nous avions treize ans. Il en avait dix-neuf. Cyllia, sa mère, était morte.

Marina, a dit Quiteria, elle a pris ma main comme elle aurait saisi un objet, quelque chose de précieux qu’on attrape en s’échappant d’une maison en feu, son murmure était plus animal que sœur, plus peur que bruit.

Il reviendrait avec d’autres soldats, il reviendrait avec des armes. S’il te plaît, a-t-il dit, avec tout le poids des soldats et des armes. S’il te plaît viens avec moi.

Quiteria m’a tirée par la main ; mes autres sœurs s’étaient déjà enfuies, en courant. Elle a tiré jusqu’à ce que nous nous détachions, doigts en sueur, glissants.

Elle s’est détachée et j’ai regardé Cyllius. Dis quelque chose, l’ai-je imploré en silence. Dis quelque chose d’autre. Dis estcequecesttoi ? Dis son nom. Dis mon nom.

J’ai levé le bras, celui avec le ruban, délavé, blanchi par le soleil.

Marina ! ont appelé mes sœurs.

Je croyais que je saurais quoi faire. Je croyais que ça serait, que ça devrait être facile, évident, comme la faim et la nourriture, comme l’eau et la soif.

Je l’ai regardé.

Mais les histoires de Cyllia n’étaient que des histoires, que des mots, et la peur de Quiteria était réelle, elle était chair, ma chair.

Elle m’a appelée.

J’ai détaché les yeux de lui et j’ai couru, avec elles.

 

Nous nous sommes sauvées

vers le haut

mais dans la mauvaise direction.

Dans les collines, loin de la maison.

 

Dans les collines, où le soleil était plus proche et plus chaud, où la poussière s’élevait autour de nos pieds, recouvrant nos orteils, nos chevilles et nos mollets à chaque pas, et les soldats ont suivi. Nous avons couru, les entraînant loin de nos maisons et de nos familles. Nous avons couru jusqu’à ce que nous les ayons tous semés, les soldats, nos maisons, nos familles. Nous avions treize ans.

 

Nous avons monté notre camp près d’un citronnier malingre en poussant des roches et des branches sèches autour du tronc pour former une sorte de tanière offrant à la fois camouflage et ombre. Je me suis agenouillée, les genoux dans les nuages de poussière saupoudrée d’épines et ramollie par le soleil de sorte que je pouvais voir par-dessus, dans la direction d’où nous étions venues, vers les soldats.

Les vois-tu ? a demandé Quiteria. Vois-tu quelque chose ?

Rien, ai-je répondu. Personne.

 

Je suis restée assise comme cela, à guetter, pendant que les autres élaboraient des plans, cueillaient et mangeaient des citrons, dormaient. J’aurais voulu prier mais je ne savais à qui adresser mes prières. Je guettais un signal, un signe, n’importe quoi. Mais je ne voyais rien, que la poussière, les broussailles et les vagues de chaleur si épaisses qu’elles brouillaient tout.

Un jour

Deux jours

Trois jours

Quatre

Cinq

Six

Sept

 

Et puis, huit.

 

C’était le jour huit, notre huitième jour sous le demi-arbre, et nous avions soif. L’eau qu’avait trouvée Basil était disparue, et personne, pas même elle, ne pouvait retrouver l’endroit où elle l’avait dénichée, ce qui fâchait Quiteria, ce qui gênait Basil et ce qui faisait que nous avions chaud, que nous étions fatiguées et que nous bougions lentement, comme les insectes au plus fort de l’été que nous trouvions pas-morts-morts sur les feuilles des citronniers.

Leurs pattes ont besoin d’eau pour bouger, m’avait expliqué Cyllia un jour. Sans eau, ils sont coincés. Ils sont obligés de rester là et d’attendre d’être ramenés à la vie en automne.

Nos jambes étaient en train de se dessécher. Nos bouches, nos yeux, nos esprits étaient en train de se dessécher. Et de l’autre côté des collines, juste en haut, se trouvait notre maison, notre grande maison. La maison qui pourrait, qui devrait être nôtre, où il y avait sans fin de l’eau, de l’eau au miel, juste là, comme si ce n’était rien, comme si c’était tout à fait normal.

 

Parfois, le soir, Quiteria me nattait les cheveux. Ses doigts lissaient et séparaient, forts, fermes et réconfortants, à défaut d’être doux, et je songeais : Peut-être qu’elle a raison. Peut-être que nous pouvons rester comme ça pour toujours.

 

Mais d’autres soirs, elle ne le faisait pas. Elle ne voulait pas. Elle ne voulait rien faire à part guetter, féroce, terrifiée, le poing autour de sa lance, guetter au-dehors, au loin.

 

Les soldats auraient de la viande, je le savais. Et là où il y avait de la viande il y aurait du feu et là où il y avait du feu il y aurait de la fumée, je le savais.

Aussi, après huit jours, j’ai dit : Je vais y aller. Le huitième jour, j’ai dit : Reposez-vous, j’irai ce soir. J’irai trouver de l’eau ce soir.

 

Il a été facile à trouver. J’ai marché, m’éloignant de l’ombre et de l’abri fournis par notre arbre, j’ai marché aux alentours, en levant les yeux vers les étoiles, le ciel, jusqu’à ce que je l’aperçoive. De la fumée montait, légère, en volutes dans le ciel sans vent. Je l’ai suivie. C’était aussi facile que cela. Plus de chenilles, plus de merde de poule, jamais plus de soif ; c’était facile. Douceur, sécurité. Plus de maladie, plus de mort, toutes nous allions vivre vieilles, aussi vieilles que Cyllia. C’était facile.

Quittant le sentier découvert, je me suis enfoncée dans les branchages sombres et épais qui entouraient le camp des soldats. Je m’y suis faufilée jusqu’à être assez proche pour voir les flammes se refléter sur leurs armes argentées et leurs boucliers rouge et or, tous en tas sur le côté. Jusqu’à être assez proche pour distinguer leurs ombres assises. Cyllius avec trois autres. Tranquille, en train de manger. Aussi seul que moi.

Je suis restée là, dans les broussailles, un long moment. La nuit était douce et tiède, et il y avait suffisamment d’effluves de viande dans l’air pour pouvoir goûter la chair, en fermant les yeux et en ne respirant que par la bouche, aussi j’ai fermé les yeux et inspiré et j’ai senti le plein poids de la viande ; je l’ai avalée et l’ai laissée me rassasier jusqu’à ce qu’une légère brise se lève, puis d’un coup elle avait disparu.

J’ai ouvert les yeux.

De l’autre côté du feu, Cyllius mastiquait. Il avait un bâton dans une main et s’en servait pour tracer de petits points et des traits dans la poussière à ses pieds.

Et ils auront des armes dignes de ce nom, a dit un autre homme. Il parlait comme nous, en dialecte. Et de la meilleure nourriture, probablement, a-t-il dit.

Et du vin, a dit un autre.

On a du vin, a rétorqué Cyllius.

Du meilleur vin.

Ils ont mastiqué un moment, nettoyant des os avec leurs dents et leurs doigts ; un homme, qui s’était tu jusque-là, utilisait un petit couteau de combat pour détacher les derniers lambeaux de viande d’un os beaucoup plus petit que le couteau lui-même. Jusqu’à ce que les barbares leur tranchent la tête, a-t-il dit, à moitié pour lui-même.

Quoi ?

Ils vont avoir du meilleur vin à boire jusqu’à ce que les barbares leur tranchent la tête, a répété le soldat au couteau. Il a porté la pointe à sa bouche, a mangé quelque chose d’invisible qui y était piqué. Je préfère avoir du mauvais vin et être assis ici à jouer les nounous plutôt que de boire un vin merveilleux et me faire couper la tête, a-t-il dit. C’est tout.

Hum, a dit l’autre. Quand même.

Puis plus personne n’a rien dit et ils ont mangé en silence pendant un moment. Quelqu’un a jeté un os dans le feu, il a sifflé et craqué et dégagé un petit trait de fumée. J’ai fermé les yeux et j’ai inspiré. Puis j’ai serré la pierre aiguisée que j’avais dissimulée dans ma main droite, et je suis sortie des broussailles, la lumière du feu orange et jaune et chauffée à blanc sur mes jambes.

Les soldats se sont tous redressés d’un coup, ils ont tous laissé tomber leur nourriture, ont tendu la main vers leur épée, se sont levés. Ils ont tous cessé d’être des hommes et sont devenus des soldats.

Bonjour, ai-je dit.

Je suis là, ai-je dit. Nous sommes là.

 

Nous nous sommes entendus. Il ne servait à rien de me capturer sur-le-champ, alors que j’étais seule ; nous nous sommes plutôt entendus : ils ne me captureraient pas et ne me feraient pas de mal à ce moment-là, ils promettaient de ne faire de mal à personne plus tard, et ils me donneraient un peu de leur lapin et de leur vin, et puis je leur dirais comment nous trouver. Où nous trouver.

Que ça soit une surprise, ai-je dit. Venez après-demain. Au milieu du jour. Nous serons endormies. Je serai endormie.

Ils ont dilué mon vin encore plus que le leur et m’ont donné une oreille de lapin à ronger. Ils ont rempli mes gourdes avec de l’eau mêlée d’un peu de sang de lapin, pour la force, et ont dit : D’accord. On peut faire ça, d’accord. Ils n’ont pas posé la main sur moi ; ils ne m’ont pas touchée.

Porteras-tu ce ruban ? a demandé Cyllius. Du geste, il a montré mon poignet, la ficelle foncée et effilochée de ce qui avait été un ruban. Pour que je sache laquelle tu es ?

J’étais à côté de lui, près du feu. Je pouvais sentir l’air bouger chaque fois qu’il levait la main vers son visage pour protéger ses yeux de la fumée. Je pouvais sentir la saleté et les jours et le vin sur lui.

Est-ce que ta mère est morte ? ai-je demandé.

Oui. Son visage fumée et jaune-orange chauffé à blanc. Ses cheveux blonds, comme ceux de sa mère.

Oui, ai-je dit. Je le porterai.

 

C’est moi qui les ai entendus la première. Nous étions toutes couchées ensemble, entassées dans l’ombre minuscule que faisait notre arbre à midi. Il y avait maintenant plus d’une semaine que nous n’avions pas assez d’eau, pas assez pour bouger à ce moment de la journée, pas assez pour rester éveillées quand le soleil nous clouait au sol. Nous nous recroquevillions dans nos flaques d’ombre trop petites comme des escargots dans leur coquille. Quiteria était allongée à ma droite, Liberata à ma gauche. On prenait soin de ne pas se toucher, pour ne pas diffuser la chaleur. J’étais incapable de dormir, mais je ne pouvais pas donner l’impression d’avoir une raison de ne pas dormir alors, allongée entre elles, yeux clos, je comptais ma respiration, neuf battements pour inspirer, neuf pour expirer, neuf inspirer, neuf expirer, en prêtant l’oreille à rien. Le rien du milieu du jour : pas de vent, pas d’oiseaux, pas d’insectes. J’écoutais le néant entourant les battements de mon propre cœur, le néant familier des souffles sœurs, des corps sœurs. Et puis, lointains, silencieux, presque rien, il y a eu quelque chose ; il y a eu des pas. Je les ai entendus la première, mais j’ai gardé les yeux fermés, j’ai continué à compter. J’ai tendu le bras, trouvé la main de Quiteria, amollie par le sommeil, et je l’ai serrée. J’ai compté un deux trois quatre cinq six sept huit neuf. Un deux trois quatre cinq six sept huit neuf.

 

Oh,

a dit Quiteria

 

en se réveillant, en voyant.

 

Oh non. Oh non non non non non.

 

À la maison, on nous a lavé les cheveux.

Il y avait de l’eau, là-bas, tellement d’eau qu’ils en versaient sur nos cheveux, versaient à nouveau et laissaient dégoutter goutter goutter goutter, loin loin loin.

 

Quand nous sommes arrivées à la maison, les soldats nous ont laissées avec les femmes esclaves, dont aucune n’était Cyllia, et ces femmes esclaves nous ont lavé les cheveux. D’abord avec de l’eau, puis avec de l’huile et du savon, et puis, à l’aide de couteaux qui n’étaient pas des couteaux mais semblables à deux couteaux attachés ensemble, aiguisés, minutieux et précis, elles nous ont coupé les cheveux, ont coupé les pointes fourchues et inégales, les ont coupés tout droits et lisses et puis les ont tressés et les ont relevés sur le dessus de notre tête, et je pouvais sentir l’air, je pouvais sentir la brise sur ma nuque encore humide et je me suis sentie, pour la première, pour la toute première fois, fraîche, en sécurité.

 

Aimeriez-vous manger quelque chose ? nous ont-elles demandé. Une question que personne ne nous avait jamais posée avant. Une question qui n’avait pas de sens.

 

Quiteria m’a regardée et j’ai regardé Quiteria.

 

Nous avons mangé et mangé, bu et bu encore. Nous ne parlions pas, pas entre nous, pas encore, pas pendant que les femmes étaient là. Mais Liberata souriait, et Basil souriait, et j’ai regardé Quiteria et j’ai souri, et elle a bu de l’eau et a porté la main à ses cheveux, ses nouveaux cheveux, comme si elle s’en étonnait, même si elle les avait depuis plus d’une heure maintenant, comme le reste d’entre nous.

Elles nous ont emmenées à notre chambre. Claudia, l’esclave aux cheveux gris argent et à la tunique gris argent aussi douce que de l’eau, nous a expliqué comment utiliser les pots de chambre, les oreillers et les couvertures, nous a donné une cruche d’eau et quatre tasses, et a dit : Vous allez le rencontrer demain. Il était parti, mais il sera de retour, et il vous rencontrera demain. Puis elle a fermé la porte et nous a laissées dans une obscurité sûre et parfaite, nous a laissées pour que nous dormions dans des lits qui étaient surélevés, au-dessus du sol, quatre en ligne, dans cette chambre qui avait été préparée, qui attendait.

Qui ? a chuchoté Liberata. Elle avait remonté sa couverture par-dessus sa tête, de sorte qu’on pouvait à peine l’entendre. Qui est-ce que nous allons rencontrer demain ?

Le commandant, a dit Quiteria. Elle avait repoussé ses draps par terre, et était allongée sur le matelas nu. Évidemment, a-t-elle dit.

Le lin de la couverture était tiède et incongru contre ma poitrine, mais je le laissais là, comme une peau sur ma peau.

Le commandant ? a demandé Basil. Elle était allongée par-dessus sa couverture plutôt que dessous. Grand comme dix hommes, riche comme mille ? Le vrai commandant ?

Colère et foudre d’un dieu, a chuchoté Liberata. D’une voix étouffée, sourde.

C’est juste une rumeur, une histoire idiote, a dit Basil. Pour nous empêcher de voler des citrons.

Peut-être que oui, peut-être que non, a dit Quiteria. Peut-être que non.

On verra bien, j’imagine, ai-je dit à demi-voix, et le lin a frotté contre mon cou.

J’aurais voulu dire : Est-ce que ce n’est pas bien, Quiteria ? Est-ce que ce n’est pas bien d’être propre d’être rassasiée d’être en sécurité ? Ce n’est pas bien ?

J’aurais voulu dire : Je te l’avais dit, je t’avais dit que tout cela était à nous, que c’était nous.

Mais je ne l’ai pas fait. Je n’ai rien soufflé d’autre, et personne d’autre non plus.

 

Nous avons dormi.

 

Et quand nous nous sommes réveillées, il y avait des tuniques d’un blanc pur au bout de nos lits, une pour chacune, toutes pareilles, toutes fines et belles, d’une beauté à serrer le cœur, pour nous. Pour la première fois, il y avait quelque chose de beau qui nous était destiné, à nous toutes.

À côté de la tunique, la crasse de mon ruban paraissait pire encore, répugnante. À l’aide de mes dents, j’ai entaillé le rebord gris-noir. J’ai tiré jusqu’à ce qu’il se déchire entièrement, jusqu’à ce qu’il se détache et tombe de mon poignet.

 

Vêtues de nos nouvelles tenues, nous avons suivi le couloir d’un pas léger pour aller à la rencontre de notre père, comme des promises. Et quand il a posé la main sur mon visage, quand il l’y a laissée, forte et assurée, quand il a dit : Marina,

J’ai dit : Oui.

 

Pendant quatre ans, ça a été bien. Je fermais les yeux à la nuit tombée, sous mes couvertures, et l’obscurité était un réconfort, elle m’enveloppait, aussi douce que la fumée, et je m’y laissais glisser, confiante, rassasiée, certaine que le lendemain serait pareil : gage de sécurité, de satiété. Et le surlendemain, et tous les autres lendemains.

Voilà ce qu’est un chez-soi. Être en sécurité, c’est être chez soi. Être chez soi, c’est être en sécurité. Demain et demain et demain.

 

C’est bien ? ai-je demandé à Liberata un matin tandis que les esclaves s’affairaient à rassembler, torsader, sculpter nos chevelures pour en faire quelque chose de beau, quelque chose de meilleur que nous. Tout cela, c’est bien, oui ?

Je m’ennuie de ma famille au village, parfois, a-t-elle dit, mais…

Mais c’est bien ? C’est bon ?

Oui. C’est bien. Je suis bien.

 

J’aurais voulu poser la question à Quiteria, mais elle n’était pas là. Elle n’était jamais là, toujours loin, partie.

J’ai mangé tant d’olives, tant d’œufs, tant de viande que mes joues se sont arrondies. Regarde-moi ça, disait Basil en les tapotant de ses doigts. Tu es moelleuse et ronde comme un champignon.

Toi aussi, disais-je, même si c’était difficile de parler avec ses doigts posés sur mon visage. Toi aussi.

Tout s’est arrondi. Tout était moelleux et rond. Les joues, les poitrines, les jambes, les cœurs, les jours. Les sœurs, les pères, les soldats.

 

Un jour, quand Basil a eu cessé de tout le temps cacher de la nourriture dans ses manches et que Quiteria a eu cessé de tout le temps parler de s’enfuir, Julia, qui n’était pas notre mère, ni véritable ni adoptive, mais qui était l’épouse actuelle du commandant, et qui par conséquent était tout de même une sorte de mère, Julia, donc, s’est approchée de moi au jardin. Je m’étais hissée dans la fontaine, et je m’étais pelotonnée dans le bassin pour immerger la plus grande partie possible de mon corps. Un filet d’eau suintait de la bouche en pierre d’une créature sculptée dont le visage ressemblait à un soleil ; je m’étais positionnée de sorte que le faible jet coule sur ma nuque. Je faisais cela au moins une fois par jour, aussi longtemps que je le pouvais, jusqu’à ce que j’entende le bruit de sandales sur les dalles, ce qui signifiait que quelqu’un approchait, alors je me hissais hors de la fontaine, rapidement, silencieusement, comme un lézard du soir, et faisais semblant de m’être simplement lavé le visage et les mains normalement, comme tout le monde.

Continuer : partie 2 sur 2