N'ayons pas peur du ciel
1 – Quiteria
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
1
Quiteria
Guère plus d’un an après la mort de Gema et Germana, avant nos dix ans, nous avons à nouveau gravi la montagne, moi en tête. C’était le moment de l’année où tous les lézards étaient sortis. Ils observaient paresseusement, à moitié morts, jusqu’à ce qu’on soit tout près, puis ils s’enfuyaient comme par magie, comme s’ils n’avaient jamais été là. Il n’y avait que Basil qui arrivait à les attraper, même si on essayait toutes.
Je ne peux pas, a chuchoté Liberata. Je ne suis pas capable. Elle essayait de s’agripper mais glissait. Elle essayait de reprendre son souffle mais le perdait, et encore, dans une légère panique.
Elle aussi avait été malade. Elle venait tout juste, à peine, de se remettre. Son visage, ses mains et ses pieds étaient une carte géographique qui montrait où le mal s’était répandu et d’où il s’était retiré. Je tendais les mains pour lui saisir les poignets, je la poussais, la soutenais, la tirais pour qu’elle franchisse les passages les plus à pic.
Merci, a-t-elle murmuré, les yeux au sol, sans me regarder. Sa voix était toujours un murmure, désormais. Merci, Quiteria.
Une autre sœur, Vitoria, s’en allait. Elle n’était pas morte, ni mourante, simplement elle allait partir avec ses faux frères et sœurs pour aller travailler ailleurs.
Est-ce qu’on devrait faire des serments ? a demandé Marina.
Je ne suis pas morte, a dit Vitoria. Pas encore.
Alors on n’a pas fait de promesses. On s’est contentées de rester là, et tout le monde me regardait, dans l’attente, mes sœurs encore vivantes, les lézards, le soleil. J’ai serré les poings et j’ai senti la sueur sur mes paumes. Ne pars pas, j’ai dit.
Je ne partirai pas, a dit Vitoria.
Marina et Liberata ont fondu en larmes. Les lézards observaient la scène, à moitié morts, immobiles comme la pierre sauf pour leurs yeux.
Mais elle est partie. Bien sûr. Vitoria est partie et nous n’étions plus que quatre.
Un jour, à cette époque, Marina m’a dit quelque chose. Elle m’a dit que notre père, notre vrai père, était riche et célèbre et important et qu’il vivait dans une maison immense, dans la maison immense, juste là, juste au sommet de la montagne, pleine de nourriture, d’eau, de vêtements et de lits propres, et que, un jour, il allait descendre et nous rescaper de notre vie d’affamées dans le verger. Un jour, a-t-elle dit, bientôt.
Tu es une menteuse, ai-je dit.
Non.
Oui, j’ai dit. Oui oui oui.
Habituellement, Marina était incapable de mentir, ne serait-ce qu’à un lézard ou à une mouche. Un jour, en sautant en bas d’un arbre, elle avait atterri sur une pile de citrons et en avait écrasé la moitié, désormais inutilisables. Son père qui passait par là avait vu les fruits écrabouillés et avait demandé :
Qui a fait cela ? Qui ferait une chose pareille ?
Et elle n’avait pas menti. N’avait même pas essayé.
J’aurais dit : un cochon sauvage. J’aurais dit, sans mal : je l’ai chassé, je l’ai fait fuir avant qu’il détruise la pile au complet.
Mais pas elle. Elle a dit : Moi. Juste comme cela. Moi.
Toi ? a-t-il dit, et il semblait plus triste que fâché. Mais on l’a tout de même battue pour la punir.
Marina n’aurait pas menti à un lézard, à une mouche, à son père, mais elle m’avait menti à moi. Je le savais. Parfois, ce qui est le plus proche de nous est ce qu’il nous faut repousser le plus fort.
Le temps a passé. Nous avons vieilli. Quand les soldats et les autres visiteurs de la grande maison descendaient au verger et au village, ils nous regardaient parfois. Ils passaient devant nous comme devant des fruits trop verts, mais ils nous regardaient, ils commençaient à nous regarder.
En rentrant chez moi, un soir, j’ai trouvé par terre une branche cassée par le vent, une bonne branche solide, et je l’ai rapportée à la maison. J’ai pris une serpette et pendant que les enfants et les adultes dormaient et que les bébés pleuraient, j’ai sculpté la branche : un manche lisse et droit, une pointe acérée. Assez petite pour être glissée sous ma tunique, assez grande pour être dissuasive. Je l’ai attachée autour de mes hanches comme une épée et j’ai continué à vaquer à mes occupations, dans le verger, haut dans les arbres, dans la maison obscure. J’ai vaqué à mes occupations en attendant qu’il se passe quelque chose.
Puis, quand nous avons eu onze ans, quelque chose s’est passé.
Basil et moi étions grimpées dans les branches à la recherche de feuilles jaunes, et Marina et Liberata étaient au sol, en train de creuser de petites tranchées autour de chaque arbre et d’y compacter de la fiente de poule. Nous étions maintenant assez grandes pour atteindre quantité de feuilles, et de citrons, quand il y avait des citrons, depuis le sol, mais l’engrais puait horriblement, aussi Basil et moi préférions-nous grimper bien haut. Voilà pourquoi, voilà comment nous avons été les premières à apercevoir le soldat.
Oh ! a dit Basil. Puis elle a mis une main devant sa bouche. Oh ! disaient ses yeux.
Ils venaient le plus souvent en groupes, deux ou plus, mais celui-ci était venu seul, Cyllius était venu seul. De là-haut, dans les arbres, nous l’avons observé qui longeait les rangées d’arbres, s’approchant de nous puis s’éloignant, s’approchant puis s’éloignant, impatient, perdu, jusqu’à ce que, enfin, il atteigne la rangée où nous nous trouvions. Il a regardé jusqu’au bout de la rangée, m’a regardée, nous a regardées, et je l’ai regardé, je n’ai pas détourné les yeux et pendant une seconde nous n’avons rien fait d’autre. Il me regardait, je le regardais et sa confusion, son impatience se sont dissipées. Il était jeune. Il n’avait que dix-sept ans, à l’époque. À peine assez vieux pour endosser l’uniforme ; à peine assez large d’épaules pour le porter. Il me regardait et je le regardais et puis il a cligné de l’œil, nous avons cligné de l’œil et, au même moment, exactement,
il s’est redressé et s’est avancé, vers nous
et
j’ai plongé la main dans ma tunique et enroulé mes doigts, encore assez jeunes pour être sensibles, pour sentir le grain rugueux, autour de ma lance, prête.
Au sol, Marina et Liberata continuaient à travailler, creusant, tapotant, de dos, face au village, inconscientes de ce qui se passait. Accroupie, dissimulée, aplatie contre sa branche à la manière d’une chenille, Basil m’a jeté un coup d’œil. Oh, a prononcé sa bouche en silence. Oh, oh, oh.
Le soldat s’est approché, a vu Marina et Liberata puis il s’est arrêté et est resté ainsi, à les regarder creuser et tapoter, creuser et tapoter, pendant plus de vingt respirations, au-delà de l’inconfort. Je savais qu’il m’avait vue. Je le savais. Mais il n’a pas relevé les yeux, pas une seule fois. Je suis restée parfaitement immobile. Des nœuds et des brindilles me picotaient. Des insectes grimpaient sous ma tunique.
Puis il a bougé. S’est avancé d’un pas décidé vers Marina. Il avait choisi Marina.
En un mouvement, une inspiration, quelque chose d’immense s’est gonflé en moi ; repoussant des branches et des feuilles de ma main gauche, j’ai visé et décoché ma lance de la droite. J’ai visé sa poitrine, son cœur.
J’ai raté la cible. Mais je l’ai tout de même atteint. Je l’ai atteint à la jambe, à son mollet nu. Il a poussé un cri, a juré, a baissé les yeux vers sa jambe et a juré à nouveau en voyant le sang qui commençait à couler, pas une énorme quantité, mais un peu, suffisamment. Ses yeux bruns comme les lapins sauvages que nous prenions parfois en chasse, que nous mangions parfois. Plus tard, bientôt, je deviendrais meilleure pour l’atteindre, mais ça suffisait pour l’instant, pour ce jour-là.
Basil a poussé un cri étouffé et s’est soulevée, s’éloignant de sa branche ; elle a dit : Oh, mais à voix haute, cette fois. Oh, oh, oh, et avant que j’aie pu l’arrêter, elle était descendue de l’arbre d’un saut et s’était mise à courir, à s’enfuir en courant. Le soldat lui a couru après.
Oh ! a dit Marina quand ils sont passés devant elle.
Oh ! a chuchoté Liberata.
Non ! j’ai dit. Non ! En descendant, en prenant ma lance, en courant après tous les deux.
Il courait bien pour quelqu’un dont la jambe venait d’être entaillée par une lance. Il faudra que je les fasse plus grosses, ai-je songé.
Basil courait bien, elle aussi ; elle était déjà rapide, elle aurait déjà pu le semer, mais elle ne cessait de se retourner vers nous, pour vérifier que nous étions saines et sauves, ce qui la ralentissait, la faisait s’emmêler dans ses pieds et trébucher et c’est ainsi que Cyllius, le soldat, l’a rattrapée. Il lui a tenu les mains et les a liées avec de la corde. Puis il lui a attaché les pieds aussi, au cas où, il l’a soulevée et l’a jetée sur son épaule comme un sac de citrons, et l’a emportée, hors du verger, simplement en marchant désormais. J’aurais pu le rattraper à ce moment-là, facilement le rattraper, mais Marina et Liberata m’ont arrêtée, m’ont retenue. Non, ont-elles dit, non, Quiteria, non.
Oui, j’ai dit.
Non, ont-elles dit.
S’il vous plaît, j’ai dit.
S’il te plaît, ont-elles répondu.
Et puis il était disparu, hors de vue, et Basil avec lui.
Nous avons attendu qu’elle revienne. Habituellement ils revenaient, les filles ou les garçons, après quelques heures, parfois même moins que ça. Quand ils revenaient, c’était habituellement après quelques heures. Mais Basil ne revenait pas. Le soleil est monté dans le ciel, haut et chaud, et puis il a commencé à redescendre et elle ne revenait pas.
Il la garde, a murmuré Liberata.
Non, a dit Marina.
Ou alors il l’a tuée, a dit Liberata. Il l’a tuée.
Non, a fait Marina. Non, non.
Il faut y aller, j’ai dit. Il faut en avoir le cœur net.
Ils vont toutes nous tuer, a dit Liberata.
Ils ne vont pas nous tuer, a dit Marina.
Ou pire, a dit Liberata.
Elle est seule, j’ai dit. Il faut y aller.
Si elle est en vie, a dit Liberata.
Elle est en vie, a dit Marina.
Elle est seule, a répété Liberata.
Abstraction faite de Gema et Germana, qui de toute façon étaient mortes à ce moment-là, Liberata et Basil étaient les seules sœurs, les seules vraies sœurs, à vivre ensemble. Liberata avait un petit caillou dans la main ; elle ne cessait d’ouvrir et de refermer son poing autour. Ouvert, fermé. Ouvert, fermé. D’accord, a-t-elle dit. J’y vais.
Marina a tiré sur le ruban grisonnant et effiloché qu’elle portait toujours en guise de bracelet.
D’accord ? j’ai demandé.
Elle a tiré de nouveau et un petit fil est resté entre ses doigts. D’accord, a-t-elle répondu, en regardant le fil, et non pas moi.
À part ma lance, nous n’avions pas de véritables armes, aussi nous avons rassemblé des pierres pointues et des bâtons. Nous avons pris la serpette.
On n’a pas le droit, a dit Marina. C’est du vol.
C’est un emprunt, j’ai dit. On va la rapporter.
Je vais m’en assurer, Marina, a chuchoté Liberata. Je vais m’assurer qu’on rapporte tout.
Coulant de la jambe du soldat, du sang avait goutté sur la terre, rouge rouille sur gris rouille. Nous avons suivi sa trace, mouchetée, aussi facile que des taches de rousseur, avec des bâtons attachés sous nos tuniques, des pierres dans les mains, entre les arbres jusqu’au sentier, puis du sentier jusqu’au chemin, du chemin jusqu’à la route, et puis nous avons monté la route, monté, monté, monté vers la grande maison. Nous l’avons suivie même si nous savions, toutes nous savions, que nous nous dirigions vers la grande maison. Nous l’avons suivie parce que, de la sorte, nous n’avions pas besoin de dire à voix haute ce que nous savions toutes. Nous l’avons suivie jusqu’à ce que nous puissions distinguer la maison, blanc soleil, pleine comme un citron.
Alors ? a demandé Marina en me regardant. Elle avait déjà posé son bâton et sa pierre.
Liberata a déposé les siens. Les a repris.
La maison avait un portail et ce portail était fermé. Un portier se tenait à côté, se balançant légèrement en fredonnant pour lui-même. Il n’y avait rien que de la terre et du roc entre nous, de sorte que la mélodie cascadait jusqu’à nous claire et légère. Une chanson où il était question d’ânes.
Alors ? a demandé Marina.
Je connaissais la chanson, ma mère chantait cette chanson.
Il y a d’autres moyens d’entrer, j’ai dit. Il y a toujours d’autres moyens d’entrer. Il y aura des fenêtres sur le mur de côté, une maison aussi élégante ne peut pas être dépourvue de fenêtres. Et peut-être pas de portiers, pas de gardes là-bas.
Liberata a ramassé les armes de Marina et les lui a redonnées. Un bâton et une pierre. Ils semblaient tout petits. Tiens, a-t-elle dit. Tu peux prendre ça aussi. Elle lui a présenté la serpette.
Marina triturait son ruban. Je ne veux pas…
Allons, j’ai dit. Nous allons courir jusqu’au mur dans trois… deux…
Un, a dit Liberata à mi-voix.
Et puis nous, toutes les trois, avons couru.
Nous avons atteint le mur sans nous faire attraper, poignarder, tuer ou même voir. Le garde ne s’est pas arrêté de chantonner en se balançant. Nous nous sommes aplaties contre le mur, des lézards. La pierre était chaude, presque brûlante au début, jusqu’à ce que la chaleur pénètre en nous et se répande de sorte que nous étions aussi chaudes qu’elle et nous ne pouvions plus la sentir. Nous sommes restées comme ça, debout contre la pierre, les battements de nos cœurs plus forts que des bruits de pas, nous avons avancé en silence, et tout ce à quoi je pouvais songer, tandis que nous avancions prudemment, le long de ce mur dur et chaud, nous éloignant du village et des huttes et de tout ce qui était prévisible, connu, de tout ce qui était disposé en lignes droites et simples, tandis que je m’éloignais de cela en m’approchant de je ne savais quoi, tout ce à quoi je pouvais songer, c’était : Oui
Oui,
Oui,
Oui.
Voilà, ai-je songé, mais je ne l’ai pas dit. Voilà, Marina, ce que c’est que prier.
Tour à tour, nous regardions par les fenêtres au fur et à mesure que nous les atteignions, haussant rapidement la tête avant de la baisser. Nous additionnions ce que nous avions vu, reconstituant une scène :
Une cour
Quelques chaises
Une personne grasse en train de dormir
Une personne mince en train de brasser de la saumure
Deux femmes qui tissaient
Pas d’enfants
Pas de soldats,
tandis que nous continuions à faire le tour :
Quelques poules paresseuses
Deux esclaves qui suspendaient de la lessive
Un bol de raisins abandonné, gâché,
et puis :
Un soldat. Notre soldat.
J’ai failli ne pas le voir parce qu’il était assis, par terre. Je ne me figurais pas les soldats assis. Ils marchaient au pas. Ou se battaient, ou mouraient. Ils devaient se tenir debout, ou, s’ils étaient morts, être couchés. Mais celui-ci, Cyllius, dont je ne savais pas encore que c’était Cyllius, était assis, par terre, juste devant une petite cabane dont il bloquait la porte. Il dessinait dans la poussière avec son épée, des tourbillons, des visages, des croix. Il avait la jambe bandée. Il semblait s’ennuyer. Il n’avait pas l’air plus intimidant que l’un ou l’autre de nos faux frères, au village.
La cabane-cellule n’avait pas de fenêtres. Pas de moyen de voir à l’intérieur, de voir si Basil était là et, si elle y était, de voir si elle était saine et sauve, vivante, seule.
Nous nous sommes assises, dos au mur. Marina a de nouveau déposé ses armes. Liberata ne cessait de se retourner et d’observer la fenêtre, avant de nous regarder, puis de tourner à nouveau les yeux vers la fenêtre, et puis encore vers nous.
D’accord, j’ai dit. D’accord, que pensez-vous de ceci ?
Parce qu’il y a des choses que vous pouvez faire quand vous ressemblez parfaitement à d’autres personnes, à trois autres personnes, qui vous ressemblent parfaitement.
D’accord, j’ai dit. Voici ce qu’on va faire.
Tu es sûre ? a demandé Marina.
Fais attention, a dit Liberata.
Elles ont joint leurs mains et m’ont hissée jusqu’à la fenêtre. Je m’y suis faufilée et me suis laissée tomber sans bruit, comme une araignée de nuit, et puis je me suis mise à marcher, nonchalante, normale, en balançant un bras, l’autre enfoui dans les plis de ma tunique, les doigts autour de ma lance. Je suis sortie à découvert et j’ai marché, passant devant le soldat, en direction des raisins.
Il a levé les yeux, puis les a baissés vers le poisson qu’il était en train de dessiner. Les a relevés. Attends, a-t-il dit. Hé ! Il s’est levé. Il était redevenu un vrai soldat.
Tu n’es pas censée être dehors ! Comment es-tu sortie ? Tu ne dois pas être dehors, tu dois…
Il y a des choses que vous pouvez faire quand vous vous ressemblez toutes.
J’ai continué à marcher, nonchalante, sans courir, vers les raisins. Je vais juste chercher des raisins, j’ai dit. J’ai faim, c’est tout.
Et la corde ? a-t-il demandé. Comment t’es-tu libérée de la corde ?
L’ai rongée. Je t’ai dit, j’ai faim.
Il a marché vers moi, mais lentement, en s’éloignant de la cabane.
Derrière lui j’ai vu Marina se glisser par la fenêtre, puis Liberata. Maintenant qu’elle avait recouvré ses forces, elle était la plus douée pour grimper. Elle n’avait jamais besoin qu’on lui fasse la courte échelle pour monter dans les arbres, ou ailleurs.
Veux-tu des raisins toi aussi ? j’ai demandé. Tu veux partager ?
Le soldat a regardé les fruits, m’a regardée. Il a fait un geste derrière lui, mais sans tourner les yeux. Tu dois retourner là-dedans, a-t-il dit.
Derrière lui, Liberata entrait dans la cellule, suivie de Marina, sa serpette serrée contre elle.
Je sais, je sais, ai-je dit. Je vais y aller. J’ai faim, c’est tout. Je meurs de faim. Les enfants des fermes n’ont pas à manger le mercredi, tu sais.
Quoi ? a-t-il demandé. Vraiment ?
Ni le vendredi ni le lundi.
Mais… a-t-il dit. Qui a décidé cela ? Le commandant n’aurait jamais…
C’est le garde-manger qui décide, j’ai dit. Ce que le commandant dit importe peu quand le garde-manger est vide.
Marina et Liberata étaient toujours dans la cabane. Pas un bruit, rien.
Vraiment ? a-t-il demandé. Vous ne mangez vraiment pas ? Rien du tout ?
Comme il ne m’avait toujours pas arrêtée, j’ai pris un raisin. Il était vieux, mais encore sucré. Ouais, j’ai dit. Alors je suis pas mal affamée, aujourd’hui. Et le lundi, et le vendredi. J’ai pris trois autres raisins, que j’ai tous fourrés dans ma bouche en même temps. Pour étayer mes dires. Prends-en, j’ai dit à travers la pulpe et le jus.
Heu, non, merci, a dit Cyllius. J’ai mangé, aujourd’hui. Je mange, le mercredi.
Tu as de la chance, j’ai dit en prenant trois raisins de plus. Marina et Liberata étaient maintenant sorties et elles couraient vers la fenêtre, et Basil les accompagnait, ses cordes disparues. Liberata l’a soulevée jusqu’à la fenêtre, l’a poussée au travers.
Le soldat m’a rejointe. Il a posé la main sur mon bras, mon bras qui tenait les raisins, mon bras nonchalant. Ferme, rapide.
Et puis Marina, hop.
D’accord, a-t-il dit. Nous allons parler de cela au commandant. Du fait qu’il faut manger tous les jours. Nous pouvons lui parler des enfants des fermes, je suis sûr qu’il s’en occupera, je suis sûr qu’il vous aidera. Mais pour l’instant, j’ai besoin que tu retournes là-dedans. J’ai besoin…
Et Marina a traversé.
… que tu y retournes maintenant, a-t-il dit. Là-dedans. Pas pour longtemps, d’accord ? Jusqu’à ce que le commandant arrive. Jusqu’à ce que je dise, ou qu’il dise, que tu peux sortir.
Il ne voudra pas nous aider, j’ai dit, la bouche encore pleine. Les raisins étaient bons, ils étaient tellement bons. Il ne nous aidera pas. Il sait. Il sait déjà. Il doit savoir.
Non, a dit Cyllius, pas beaucoup plus vieux que nous, pas beaucoup plus. Non, je suis sûr que…
Encore deux, c’est tout, j’ai dit. Juste deux raisins et j’y retourne, je retourne là-dedans.
Liberata grimpait avec difficulté, se hissait en ne s’aidant de rien d’autre que du mur nu.
Encore deux, pour ne pas mourir de faim, j’ai dit. Là-dedans, dans la cellule. Ça sentirait. Ça sentirait, par cette chaleur.
Le soldat a soupiré. Ah là là, a-t-il dit. Tu ne mourras pas. Sa main était encore là, serrée, sur mon bras. Je la sentirais pendant des jours par la suite. Je la sens encore. Tu ne mourras pas en, quoi, quatre heures, a-t-il dit.
Et Liberata s’est glissée par la fenêtre.
Tu ne mourras pas de faim. Pas maintenant et pas…
Mais il n’a pas fini sa phrase parce que, à cet instant précis, Liberata a fini de disparaître par la fenêtre et, la bouche encore pleine, j’ai pivoté vers lui, je me suis jetée sur lui, imprimant sur ma lance tout mon poids et la force de mon mouvement, enfonçant, durement, profondément, la lame dans sa main, la main qu’il avait posée sur mon bras.
Il avait la peau plus pâle, plus douce que moi.
Ses yeux se sont écarquillés comme s’il se réveillait. Il a retiré sa main blessée et a cherché à saisir sa propre épée, un geste automatique, et d’un mouvement rapide je me suis baissée pour l’esquiver, et m’écarter.
J’ai couru droit vers les poules, qui se sont dispersées, ont pris peur et ont couru vers lui, entre ses jambes, le faisant trébucher, ralentissant sa progression. Je suis passée en courant devant les esclaves, la lessive, le tissage, la saumure, jusqu’au portail, je n’étais pas aussi douée que Liberata pour grimper, je n’aurais pas pu atteindre la fenêtre toute seule, alors pour moi c’était le portail principal ou rien.
Le soldat s’est débarrassé des poules, a marché sur l’une d’entre elles, la tuant peut-être, maintenant en colère, très en colère ; il courait vers moi en brandissant son épée.
Le portail n’était pas verrouillé, mais il était lourd, j’ai tiré, tiré et…
Les autres, les esclaves occupés à laver le linge et à tisser, celui qui remuait la saumure, la personne endormie qui n’avait pas l’air d’un esclave, qui avait l’air plus important, étaient maintenant tous debout et observaient la scène.
À l’aide ! a crié le soldat. À l’aide ! Attrapez-la !
L’esclave qui lavait le linge a eu un regard vide pendant un moment, puis il a semblé effrayé, après quoi il s’est mis à courir lui aussi, vers moi. L’esclave qui s’occupait de la saumure a couru dans l’autre direction, en s’éloignant. Le non-esclave a cligné des yeux et a observé ce qui se passait, confus.
J’ai réussi à entrouvrir la grille, juste assez, une ouverture suffisamment large pour moi mais pas pour eux, et je m’y suis glissée. Je suis passée en courant devant le garde – qui était tourné dans l’autre direction, ne s’attendant pas à devoir garder la sortie plutôt que l’entrée –, j’ai descendu la route en courant, descendu, de plus en plus loin. J’ai éclaté de rire. J’étais incapable d’arrêter de rire.
Nous nous sommes retrouvées près du ruisseau asséché, comme prévu.
Oh, a dit Marina, les mains sur les genoux, en reprenant son souffle. Oh, oh, oh. Elle avait une tache sur le visage et une coupure sur le bras, en haut, près de l’épaule, même si elle n’avait pas vraiment eu à se battre, ni même à courir.
Je ne peux pas croire, a chuchoté Liberata. Je ne peux pas croire qu’on a fait ça.
Moi je peux, a répliqué Basil.
Elle nous a dit que le soldat ne l’avait pas touchée, pas plus que nécessaire pour la ligoter et la porter, en tout cas. Elle nous a dit qu’il l’avait emmenée dans cette cellule et lui avait dit d’attendre là, et c’était tout.
Attendre quoi ? avons-nous demandé.
Je ne sais pas. Je pensais que vous le sauriez peut-être.
Nous avons toutes secoué nos têtes identiques. Non. Personne ne savait. Même pas moi.
De retour à la maison, j’ai nettoyé la coupure de Marina avec du jus de citron et elle a tressailli en retenant ses larmes.
C’était amusant, quand même, j’ai dit. C’était assez amusant, n’est-ce pas, Marina ?
Le jus et la saleté coulaient sur son bras. Je ne sais pas, a-t-elle répondu. Je ne sais pas.
Les fruits grossissaient, on les cueillait sur les branches et ramassait au sol et puis il n’y en avait plus et on comptait les jours sans fruits marqués par la faim, on dormait et on tuait des animaux, on comptait et dormait, et puis les bourgeons revenaient, fleurissaient, et le parfum envahissait tout comme les eaux de pluie et les fleurs se métamorphosaient en fruits, enflaient, et on les soignait et les cueillait et, même si on n’avait pas le droit, on les pressait et on les mangeait, et les saisons tournaient, tournaient et tournaient dans la chaleur et la faim et, même ainsi, même dans la faim et la chaleur, on grandissait, grandissait et grandissait.
Je savais, bien sûr, qu’il savait. Que le soldat, Cyllius, savait où nous étions, où nous travaillions et vivions, et qu’il pouvait, s’il le voulait, revenir. J’ai aiguisé d’autres bâtons ; j’ai ramassé d’autres roches pointues. J’ai attendu, j’ai espéré.
Un matin de printemps, ma mère est morte. Ma mère adoptive. Elle avait déjà eu tellement de bébés, six à ce moment-là, que personne n’avait même songé que cela puisse encore la tuer, et tout le monde avait continué de vaquer à ses occupations quand ses gémissements s’étaient fait entendre. Pour tous les autres bébés, les choses s’étaient passées à merveille : quelques plaintes, quelques cris, puis un nouveau bébé, et, assez rapidement, tout le monde retournait à la normale, avec un peu moins de nourriture, un peu moins de place, plus de bruit.
Mais celui-ci était différent, ce septième bébé. Il était de travers, pas comme il faut, et nous ne pouvions rien faire à part ce que nous faisions toujours, et elle ne pouvait rien faire à part gémir et crier, et le bébé ne pouvait rien faire parce qu’il était coincé comme ça, de travers, et qu’il n’était qu’un bébé, et c’est comme ça qu’elle est morte, ils sont morts tous les deux. Mais avant de mourir, juste un peu avant, quand je lui ai apporté le linge le plus propre que j’avais pu trouver au village, lequel n’était pas si propre parce que tous les linges vraiment propres avaient déjà été utilisés et souillés, mais celui-là était le plus propre que je pouvais trouver, quand je lui ai apporté ce linge à elle et aux femmes qui se trouvaient avec elle, ma mère, entre des contractions douloureuses et inutiles, m’a regardée, droit dans les yeux et a dit :
Ça ne vaut pas la peine.
Ça ne vaut pas la peine ?
Ça. Tout ça ne vaut pas la peine, Quiteria. Ne le fais pas. Si tu peux. Je te dirais de l’éviter si tu le peux.
J’avais douze ans.
Elle est morte quelques heures plus tard, il n’y avait plus de linge propre à des lieues à la ronde, et toutes les femmes qui n’étaient pas dans la maison à ses côtés étaient occupées à frotter, frotter, frotter dans le ruisseau boueux.
Il a fallu une demi-journée pour l’enterrer ; il fallait une demi-journée pour enterrer qui que ce soit à part les bébés, pour qui de petits trous suffisaient, à peine quelques poignées de terre remuée.
Quand est venu le moment de déposer des pièces sur ses paupières, nous, bien sûr, comme d’habitude, n’en avions pas, alors mon père a simplement mis des galets plats sur ses yeux.
Ça va, a murmuré Liberata. Je pense qu’ils vont quand même la laisser traverser le Styx, en bas, je pense qu’ils sont obligés.
Je pense que c’est des foutaises de toute façon, ai-je dit. Des histoires pour les enfants et les idiots.
Je pense, a dit Marina, aussi bas que Liberata, j’aimerais à penser que ça veut dire qu’elle va pouvoir s’y glisser, plonger directement dans l’eau, plutôt que de la traverser. Doucement comme un galet de rivière. Les plus chanceux, les meilleurs, les femmes, les enfants, on leur permet d’y rester, de nager.
Elle me tenait la main tandis que nous repartions vers les arbres. Il nous faudrait maintenant travailler pendant les heures étouffantes de la journée, pas le temps de s’arrêter, la meilleure partie du jour était déjà passée.
Puis Cyllius est revenu.
Il était de bonne heure. Mon père venait juste de prendre les paniers remplis de fruits cueillis la veille et il était reparti, montant la route comme il le faisait toujours. Deux bébés étaient attachés à lui, un devant et un derrière. Les autres, les bébés plus vieux, restaient près des huttes et pourchassaient les poules, mangeaient des insectes et du sable. Je ne lui avais pas dit au revoir, ni aux bébés, et il ne m’avait pas dit au revoir, s’était contenté de me tendre ma gourde d’eau pour la journée en me recommandant de ne pas déchirer ma tunique encore une fois. Les bébés n’avaient rien dit. L’un des deux était endormi, l’autre regardait un oiseau.
Ça a été tout, pour moi et pour eux. Je n’avais jamais demandé à être là, dans cette hutte, mais tout de même, ç’aurait été bien de se dire au revoir. Ç’aurait été quelque chose, quelque chose comme un remerciement.
J’ai entendu les soldats avant de les voir, avant que nous les voyions. Ils parlaient un latin différent du nôtre, plus d’espaces entre leurs mots, des arêtes plus tranchantes. Nous étions en train de traverser des essaims féroces de mouches matinales pour gagner l’étendue d’arbres où nous allions passer la journée, moi loin devant, puis Basil et Liberata, et Marina qui fermait la marche, comme toujours. Je me suis arrêtée, alors tout le monde s’est arrêté. Je me suis retournée, sans faire un bruit, et j’ai demandé en silence :
On court ?
Non, a fait Marina en secouant la tête.
J’ai cru qu’elle n’avait peut-être pas compris, ou qu’elle ne savait pas ce que nous entendions. Il faut courir, ai-je dit à voix haute, mais doucement, quand même doucement. Des soldats.
Je sais, a-t-elle dit. Mais c’est peut-être important.
Ou peut-être qu’ils vont nous tuer.
Quoi ? a chuchoté Liberata.
Quoi ? a demandé Basil.
Marina et moi nous sommes retournées et nous avons regardé en amont sur la route, alors elles se sont retournées pour regarder en amont sur la route et à ce moment, juste là, nous avons toutes vu la même chose, les mêmes armures parfaites et étincelantes qui, en contrebas, avançaient vers nous.
On court ? a chuchoté Liberata.
On court, a répondu Basil.
Il le faut ? a demandé Marina.
Il le faut, j’ai dit.
Alors elle a couru. Alors nous avons toutes couru, vers le haut de la colline, loin. Et quand sa tunique s’est accrochée à une épine et s’est déchirée, je l’ai tirée, et quand elle a trébuché sur un caillou instable, j’ai tendu les mains pour la retenir de tomber et nous avons couru, toutes, loin, nous avons couru et mon cœur rougeoyait et battait comme le soleil.
Nous avons couru jusqu’à ce que Liberata s’arrête au pied d’un citronnier sauvage pour vomir. Alors nous nous sommes arrêtées. L’éclat des armures et les voix des soldats avaient depuis longtemps disparu. Il n’y avait plus rien que le bourdonnement des insectes et le râle de notre propre souffle, rien que les buissons bruns, la terre rouge et cet arbre tout seul, décharné. Sans le ruisseau, sans engrais, il était en piètre état, mais il portait quelques fruits vert-gris, il essayait quand même. Un tablier d’épines entourait sa base ; un bon endroit pour être invisible, ou presque. Aussi bien qu’un autre.
Basil a nettoyé le sol du gravillon et des épines qui le recouvraient et elle s’est étendue, visage tourné vers le ciel. Liberata, remise de ses émotions, s’est hissée dans l’arbre et nous a lancé des fruits. Marina et moi avons enjambé ensemble le tablier de buissons épineux pour nous asseoir derrière. J’ai croqué dans l’un des citrons de Liberata et j’en ai aspiré le jus. J’avais laissé ma gourde à la maison, dans la hutte où mon père l’avait déposée, aussi n’avions-nous rien d’autre que ces citrons. Marina tenait le sien dans sa main, mais elle n’en avait pas encore pris une bouchée, n’y avait pas encore bu. Accroupie, elle tendait le cou légèrement au-dessus du buisson pour observer.
Les vois-tu ? ai-je demandé. Vois-tu quelque chose ?
Rien. Personne.
Nous avions treize ans. Des jambes et des bras plus longs que de raison, quelque chose de neuf et de farouche enroulé bien serré, précairement, en nous. Nous étions comme les étoiles qui sont apparues ce soir-là, infinies, éternelles, déferlant, se déployant et étincelant comme la mer.
On se relayait pour dormir et ne pas dormir, guetter et ne pas guetter. On ne cueillait que les citrons qui étaient prêts et on laissait les plus petits, pour leur donner la chance de mûrir. Chacune notre tour, on sortait furtivement pour trouver à manger, surtout des insectes et des plantes, ou pour sucer la rosée du matin qui perlait sur les brins d’herbe et à la base des aloès. Une fois le soleil levé, elle s’était évaporée. On était loin du ruisseau, loin de tout cours d’eau de notre connaissance, mais rien d’autre ne nous manquait. Si on arrivait à trouver de l’eau, suffisamment d’eau, et un moyen de la transporter et de la partager, on pourrait rester ici pour toujours, songeais-je. C’est ce que j’espérais.
Et faire quoi ? a chuchoté Marina. Nous étions réveillées. Basil et Liberata dormaient.
Faire tout ce qu’on veut.
Je veux rentrer à la maison, a-t-elle dit.
On ne peut pas, j’ai dit. Tu sais qu’on ne peut pas.
Peut-être qu’ils veulent simplement nous dire quelque chose. Les soldats. Ou nous aider. Peut-être qu’ils nous apportent quelque chose.
C’est le même, Marina. Il est là. As-tu vu ? Le même.
J’ai vu, a dit Marina. Elle a cassé une brindille sèche sur un arbuste. A appuyé le pouce sur ses épines, une à la fois, pour les éprouver.
Avec plus de soldats. Avec des armes, j’ai dit. Quand sont-ils jamais venus pour nous apporter quelque chose ? Pour nous aider ? Ils ont pris Basil, tu te souviens ? Ils viennent et ils se servent, Marina.
Elle a appuyé son pouce sur une épine. Puis sur une autre, et une autre, encore et encore. J’ai soif, a-t-elle dit.
Nous avons ajouté chercheuse d’eau à la liste des tâches que nous nous partagions. Lorsque l’une d’entre nous dormait, une autre pouvait faire le guet, une troisième chercher à manger et une dernière pouvait s’éloigner davantage, avec plus de prudence, pour essayer de trouver de l’eau. Cette personne avait le premier choix dans notre réserve d’armes.
Basil y est allée la première, parce que c’était elle qui courait le plus vite et qu’elle le voulait bien. Elle a pris deux petites pierres pointues.
C’est tout ? j’ai demandé.
C’est tout, a-t-elle dit. N’importe quoi d’autre me ralentirait. Je ne pourrais pas courir, ou porter beaucoup d’eau.
Si tu en trouves, j’ai dit.
Si j’en trouve.
Je lui ai tendu la vessie que Marina avait autour du cou quand nous nous étions enfuies, du genre que nous possédions toutes, que nous devions toutes porter sur nous et auxquelles nous buvions en travaillant, le genre qu’on oubliait presque tous les jours, ou qu’on perdait, ou qu’on ne prenait pas la peine d’emporter. La vessie de Marina était la seule que nous avions ; elle seule y avait pensé, elle seule avait pris cette peine. Elle pourrait contenir une certaine quantité de liquide, quoique pas énormément. Mieux que rien. Basil a pris la vessie et est partie en courant, et parce que c’était mon tour et que j’étais fatiguée, je me suis endormie.
Quand je me suis réveillée, il faisait noir, Basil était de retour, elle avait deux vessies et un pot en argile, tous pleins. Elle avait de l’eau.
Nous avons bu, bu et bu encore. Nous avons tout bu, l’étreinte brûlante et aiguë de la soif s’est relâchée et puis nous avons été capables de réfléchir, de parler. Nous nous sommes allongées sur le bout de terre entre l’arbre et les arbustes, toutes réveillées en même temps pour la première fois depuis des jours. Il n’y avait habituellement pas de nuages, mais je me souviens d’en avoir vu à ce moment-là. Je me souviens d’avoir regardé leurs contours se brouiller, changer et étinceler tandis qu’ils glissaient devant la lune. Merci, Basil, ai-je dit, même si je l’avais déjà dit.
Étendue à mes côtés, à ma droite, elle avait une vessie dans les mains et en triturait les ficelles, qu’elle tressait entre ses doigts. Bien sûr, a-t-elle dit. Ce n’est rien.
Où l’as-tu trouvée ?
Trouvé quoi ?
L’eau, le ruisseau, le puits, ou je ne sais quoi ?
Basil a dénoué un brin, a recommencé. Je ne me rappelle pas, a-t-elle dit.
Tu ne te rappelles pas ?
Un ruisseau, quelque part.
Où ?
Je ne me rappelle pas. Loin d’ici, assez.
Loin comment ?
Une heure de course ? Peut-être deux ?
Dans quelle direction ?
Je ne me rappelle pas.
Tu es partie par-là, ai-je pointé par-dessus sa tête, l’est. C’est de là que vient l’eau ?
Non… J’ai fait des boucles. J’ai beaucoup tourné.
Mais tu as retrouvé ton chemin pour revenir ?
Oui, c’était facile. Jusqu’à l’arbre, jusqu’aux buissons.
Mais l’eau, le ruisseau…
Quiteria, a dit Basil, je ne me rappelle pas.
La retrouveras-tu ?
Je ne sais pas.
Pourras-tu la retrouver ?
Je ne sais pas.
Basil, est-ce que tu ne peux pas…
Elle ne sait pas, Quiteria, a murmuré Liberata. Elle a dit qu’elle ne sait pas.
Plus personne n’a rien dit. Une faible brise faisait trembler les feuilles, si légère qu’on pouvait la voir mais pas la sentir. Les nuages avaient disparu. Soufflés.
Et les soldats ? a demandé Marina. Les as-tu vus ?
Non, a répondu Basil. J’ai pensé les avoir entendus, par-là, vers ces autres collines. Mais je n’en suis pas sûre du tout. Je ne sais pas.
Marina et moi nous sommes redressées toutes les deux et avons regardé en direction de ces autres collines. Rien que de la terre, des broussailles, de l’obscurité. Au matin, me suis-je promis, je regarderai encore, pour chercher à distinguer l’éclat d’une armure dans la lumière.
Et le pot ? ai-je demandé. Liberata le tenait, maintenant vide, et le retournait, en plissant les yeux pour en étudier les détails effacés. Où as-tu trouvé la deuxième vessie et le pot ?
Je les ai juste trouvés, a répondu Basil. Par terre, sous une bruyère mauve.
Peut-être échappés par un soldat, a dit Marina.
Probablement échappés par un soldat, a dit Basil.
Elle pleurait. Des taches sombres sur la roche poussiéreuse.
Est-ce que tu pleures ? ai-je demandé.
Non.
Ne pleure pas. Je ne suis pas fâchée parce que tu ne te rappelles pas où tu as trouvé les choses et l’eau, j’ai dit. Même si en fait j’étais fâchée.
J’ai froid, c’est tout, a-t-elle dit.
Mais il ne faisait pas froid. Il ne faisait jamais froid.
Ma mère est encore enceinte, a-t-elle dit.
Depuis quand ?
Cinq mois, je pense. Dans ces eaux-là.
Ça va bien aller, a chuchoté Liberata. Ça se passe toujours bien.