N'ayons pas peur du ciel

Emma Hooper · Chapitre 9 sur 31

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N'ayons pas peur du ciel

6 – Basil

6

Basil

 

Imaginez ceci :

Imaginez un Dieu qui est tout, mais réellement Tout. Et parce que tout est suffisant, plus que suffisant pour tout le monde, ce Dieu ne se retiendrait pas. Ce Dieu donnerait, donnerait et donnerait. Plus Il donnerait, plus Il serait. Ce Dieu serait quelque chose, quelque chose qui existe, qui arrive, arrive et arrive, ce Dieu qui serait don, vie, être, arrivée. Ce Dieu. Ce serait l’Unique Dieu parce que si ce Dieu était, alors il ne pourrait pas y en avoir d’autres, il n’y en aurait pas Besoin. Ce Dieu du Don. Du Tout.

Certaines personnes sont incapables de s’imaginer cela. Parce que c’est trop grand, c’est trop. C’est comme d’essayer de voir toutes les étoiles du ciel d’un seul coup. C’est trop Vrai.

Mais essayez, si vous le pouvez. Essayez de penser au soleil.

Essayez de penser à une mère, notre mère, à moi et Liberata. Elle a eu douze enfants naturels. Plus les quatre qui sont morts. Plus nous. Ça fait dix-huit. Dix-huit vies qu’elle a faites. Des vies qu’elle a créées, portées, allaitées, langées.

S’il existait un Dieu qui était affaire de vie, de donner la vie, de partager la vie, du grand Tout de la Vie, elle pourrait être semblable à ma mère. Ou à la vôtre. Songez à cela.

Imaginez cela.

Et alors, plutôt que pour le sacrifice, plutôt que pour la mort, on existerait pour exister ; on serait. On se glorifierait dans la gloire de l’être. On courrait, pour toujours. On courrait nourris non pas par la nourriture ni par l’eau, mais par l’être, par l’arrivée, par la joie de l’arrivée, maintenant. On chanterait Maintenant Maintenant Maintenant. On courrait nourris par le feu.

Comme le soleil.

En vie avec le, parties du, Tout, le ventre plein de Vie et de feu, comme une mère, comme le soleil.

Amen, amen, amen.

 

Quand nous étions malades, quand la peste est arrivée et que Gema, Germana et Liberata étaient malades, qu’elles étaient entre les mondes, ma mère et ma sœur adoptive Taga sont aussi tombées malades. Taga était encore bébé, elle pouvait à peine marcher à quatre pattes, et seulement à reculons, et elle n’avait que trois dents. Ma mère était enceinte. La plupart des gens atteints de la peste étaient malades-muets, geignant, sommeillant, brûlant de fièvre et comme assourdis, mais pas Taga. Elle était malade-stridente, elle pleurait et criait à pleins poumons, faisant fuir tous les oiseaux dans les arbres, toutes les araignées de la maison. Elle se mettait à crier, malade-colère, malade-aveugle, et ma mère, yeux clos, malade-muette près d’elle, tendait les bras et la soulevait pour la poser sur sa poitrine nue, et Taga hurlait et se tortillait jusqu’à ce qu’elle trouve son sein, puis elle le prenait, prenait le lait, et pendant qu’elle tétait, qu’elle buvait, le rouge quittait lentement son visage et elle devenait fraîche, silencieuse.

Ce n’est pas mauvais pour elle ? demandais-je. De boire ton lait maintenant, quand tu es malade aussi ? D’avoir du lait malade ?

Non, disait ma mère. Ce n’est pas mauvais. Ce n’est pas mal. C’est la meilleure chose ; c’est la seule chose, maintenant. Mon corps sait de quoi elle a besoin, et son corps sait de quoi j’ai besoin.

Alors tu la sauves et elle te sauve ? Ça tourne en rond ?

Oui.

Et ça ne fait pas mal ? Même pas un peu ?

Ça ne fait pas mal, Basil, a dit ma mère. C’est la seule chose qui ne fait pas mal.

 

Imaginez un tel Dieu.

 

La première fois qu’un soldat est venu dans le verger où nous vivions, il est venu seul, et il m’a prise seule. J’avais peur, bien sûr, d’accord, un peu. Je n’avais que onze ans, je n’étais pas encore forte, ni sûre de quoi que ce soit, alors oui, j’avais peur, mais j’étais aussi excitée. Je n’avais jamais rien vu passé l’enchevêtrement de nos arbres malingres, et la route sur laquelle il m’a portée était plus longue et plus droite que tout ce que j’avais jamais connu, sa tunique d’une couleur plus profonde, son armure plus chaude que tout contre mes jambes nues.

Cyllia est malade, m’a-t-il chuchoté par-dessus son épaule en courant sur la route. Je suis désolé, a-t-il chuchoté, mais Cyllia est malade.

Je ne savais pas qui était Cyllia, mais je connaissais la maladie, alors j’ai dit :

Je suis désolée. Est-ce qu’elle va mourir ?

Je ne sais pas, a-t-il répondu. C’est pour ça que je voulais venir te chercher. Je voulais te le dire. Il a tourné la tête en arrière pour tenter de me regarder tout en continuant de courir, même si c’était impossible, en vérité. Est-ce que c’est toi ? a-t-il demandé. Que je devais trouver, à qui je devais le dire ? Est-ce que c’est toi ?

Je pouvais sentir son cœur battre à l’arrière de son cou, là où ma poitrine et mon ventre étaient enroulés, rapide, fort. Oui, ai-je dit. Oui, oui.

 

Ce soir-là, après que mes sœurs sont venues me chercher et qu’on a couru ensemble jusqu’à la maison, j’ai essayé de tourner la tête vers ma mère qui la maintenait en me tressant les cheveux pour la nuit, comme elle le faisait tous les soirs, et même s’il était impossible de me tourner comme il faut, j’ai essayé, et j’ai demandé :

Quand tu as rencontré mon presque-père, ton mari, avant qu’il soit ton mari, l’as-tu senti, as-tu su, pas ici,

j’ai posé la main sur ma poitrine,

mais ici ?

je l’ai glissée plus bas, bas sur mon ventre.

Là ? Est-ce que ça brûlait ?

Oh, mes dieux, a-t-elle dit. Je pense bien. Seize enfants plus tard avec cet homme, je crois bien. Peut-être pas toujours. Mais en général, oui. Elle a fermé les yeux, les a rouverts. On se donne ce qu’on peut, ton père et moi. On se donne ce qu’on peut. Elle a tendu la main, a chassé une mouche de mon bras. Qu’est-ce qu’on a, à part ça ? a-t-elle dit. Qu’est-ce qu’on a d’autre ?

Ses paroles ont résonné dans ma tête et sont revenues, encore et encore, comme le bruit d’un pot qu’on laisse tomber et qui se brise, et dont l’écho se réverbère entre les montagnes attentives.

 

Quelque éloignées que nous ayons été, quelle que soit la distance que nous avions courue, je pouvais encore l’entendre, pas toujours mais souvent, quand je me penchais pour examiner une pierre qui aurait pu être assez acérée pour être utilisée, quand je pansais un inconnu ensanglanté avec un bandage fait à même une tunique déchirée, quand je retirais d’entre mes dents des arêtes de poisson, plus transparentes et pures que tout, que tout le monde. Qu’est-ce qu’on a d’autre ? disait-elle. C’est la seule chose, disait-elle. La seule chose qui ne fait pas mal.

 

Je n’étais pas encore au courant, pour le Tout. Je ne connaissais pas le Dieu du feu et de l’eau et de l’être et de Tout. Mais j’entendais la voix de ma mère, dans les pierres, les mouches, le sang et les citrons, je l’entendais.

Alors je suis retournée, quelques années après ce premier soldat, quand nous étions toutes dans les montagnes, moi et mes sœurs qui étaient toujours vivantes, et que toutes nous avions chaud et soif, quand nous avions échappé aux soldats, plus nombreux, cette fois, quand nous nous étions enfuies à la course pour nous éloigner d’eux et, par conséquent, aussi de notre maison au village, sans dire au revoir à nos familles, sans avoir eu la chance de dire au revoir ou d’apporter quoi que ce soit avec nous. J’ai dit à Quiteria que j’allais chercher de l’eau, quelque chose qui puisse nous sauver, et c’est ce que j’ai fait, je suis allée en chercher là où j’étais sûre d’en trouver, chez ma mère, chez moi.

 

Il se trouve que je suis rapide. Plus rapide que n’importe laquelle d’entre elles, plus qu’un soldat, certainement, à ce moment-là. Je savais que je pourrais rentrer à la maison, revenir et échapper à n’importe quoi ou n’importe qui, s’il le fallait.

Alors quand mes sœurs et moi, âgées de treize ans, étions en train de périr de soif sous un arbre à moitié mort, j’ai descendu les montagnes en courant, jusqu’aux fourrés de la vallée, j’ai suivi la piste jusqu’au village. Je suis d’abord allée au ruisseau, et j’ai bu, bu et bu encore. Puis j’ai marché dans le ruisseau, droit dedans, jusqu’aux huttes, jusqu’à la maison de ma mère.

Tout le monde était sorti dans les arbres sauf une de mes sœurs et un de mes frères adoptifs, Taga, quatre ans, et Tagus, trois ans, trop jeunes pour vraiment travailler, trop vieux pour être portés par ma mère pendant qu’elle travaillait. Taga était en train de manger une écorce de citron, grattant sans arrêt de ses dents sur toute la longueur. Elle a levé les yeux quand je suis entrée.

Bonjour, a-t-elle dit.

Puis elle a recommencé à gratter.

Bonjour, Basil, a dit Tagus. Il était debout juste hors de portée des coups de sa sœur, à la regarder. Taga dit que je pourrai en avoir quand elle aura fini, a-t-il dit.

C’est gentil, ai-je dit. Je me suis penchée et les ai embrassés sur la tête, d’abord lui, puis elle.

Beurk, a dit Taga en grattant.

Beurk, a dit Tagus en l’imitant.

À ce moment-là, j’étais partie depuis quatre jours. Est-ce que maman est loin ? ai-je demandé.

Oui, a dit Taga.

Oui, a dit Tagus.

Savez-vous où ?

Non, a dit Taga.

Non, a dit Tagus.

Elle va bientôt avoir un autre bébé, a dit Taga.

Je sais, ai-je dit.

Je sais, a répété Tagus.

Oui, bon, c’est vrai, a dit Taga.

Bon, a dit Tagus.

J’ai trouvé ma vessie à eau suspendue à un crochet dans le mur d’argile, là où elle était toujours, avec les autres. Il y avait deux récipients sur le sol, non loin. J’en ai pris un.

Je me suis penchée pour embrasser à nouveau mon frère et ma sœur sur la tête.

Prenez soin l’un de l’autre, ai-je dit. Et de maman. Et du nouveau bébé.

Oui, d’accord, a dit Taga.

Et de Dada ? a dit Tagus. Et des grands enfants et de tout le monde ?

Oui, ai-je dit. Même de Dada. Même de tout le monde.

D’accord, a dit Tagus.

D’accord, a dit Taga.

 

Puis je suis retournée au ruisseau, j’ai empli la vessie et le récipient d’eau fraîche, vivante, avant de m’enfuir en courant dans la végétation basse de la vallée, puis de remonter, dans la montagne, loin.

 

Je n’ai pas dit à Quiteria où j’étais allée, d’où venait l’eau. Je ne pouvais pas. Retourner à la maison, c’était une défaite pour elle. C’était baisser les bras. Et c’était aussi stupidement dangereux. Mais elle ne savait pas combien j’étais rapide, combien je pouvais l’être ; quand on est aussi rapide, rien n’est si dangereux, ou ne paraît si dangereux. Alors je ne l’ai pas dit à Quiteria. Ni à ce moment-là, ni plus tard.

Et je ne l’ai pas dit à Marina non plus, parce qu’elle l’aurait dit à Quiteria, presque certainement, car elle était toujours en train de chercher quelque chose, n’importe quoi, pour se rapprocher de la flamme plus lumineuse, plus vive, de notre première sœur.

Et je ne pouvais pas le dire à Liberata, parce qu’elle aurait voulu venir aussi, avec moi, et elle ne pouvait pas. Elle était trop lente ; ç’aurait été dangereux pour elle, en vérité. Et je ne voulais pas être obligée de lui dire cela.

Alors j’y suis allée toute seule et je ne l’ai dit à personne après, secouant mes cheveux dans le vent sur le chemin du retour pour en chasser l’odeur de citron.

 

Nous avons eu assez d’eau, à l’époque. Nous avons survécu, à l’époque, là-bas, Marina tressait mes cheveux en fredonnant, Quiteria réfléchissait et planifiait, réfléchissait et planifiait, Liberata faisait le guet, là-haut dans son arbre, veillant sur nous toutes, seules ensemble.

Puis les soldats sont venus, encore, ils sont revenus nous chercher. Et j’aurais pu courir assez vite pour m’enfuir, mais mes sœurs en étaient incapables. Quoi d’autre ? murmurait la voix de ma mère, autour des jambes couvertes de cicatrices de Liberata, à travers les cheveux emmêlés de Marina. Qu’as-tu d’autre ? Alors je suis restée avec elles et j’ai laissé les soldats, avec leurs armures brillantes brûlantes, nous emmener.

Ils nous ont ramenées à la grande maison, qui était trop grande, trop trop grande pour être une maison, une vraie maison en tout cas, mais qui était, en réalité, notre maison, notre vraie maison, c’est du moins ce qu’ils affirmaient. Ils disaient aussi que ce serait non seulement notre maison, mais notre foyer, avec de la nourriture et de l’eau, du vin et même de l’amour, probablement, alors nul besoin de partir, de jamais retourner au village, s’il vous plaît, disaient-ils. Ils ont verrouillé la porte de notre chambre les premières nuits.

Nous sommes tellement reconnaissants de ce qu’ils ont fait, là-bas au village, qu’ils vous aient sauvées et élevées jusqu’à maintenant, ont-ils dit. Nous leur avons envoyé des paniers cadeaux.

Mais il faut que vous restiez ici, maintenant, d’accord ? a dit l’esclave au long nez et aux yeux foncés-noirs. Vous vous êtes déjà sauvées une fois, vous comprenez ? Alors on est censés verrouiller la porte pour les premières nuits. Pour le premier petit moment.

Jusqu’à ce que vous vous sentiez chez vous, a dit l’autre esclave, celle avec des joues comme de la pâte crue. Celle qui me pousserait plus tard sous l’eau et me ramènerait à la surface.

Votre père, disait-elle. Disaient-ils tous. Rien que cela. Votre père. Comme si c’était en soi une raison et une explication. Et pour eux, pour la plupart, c’en était une.

Votre père, disait Julia, qui était sa femme mais non pas notre mère. Elle soupirait et tapotait légèrement, le poing au-dessus de son cœur.

 

Nous y étions donc. Pas prisonnières en théorie, mais tout de même prisonnières. Heureusement, les prisons n’ont jamais vraiment posé problème pour moi.

 

Même au début, ils ne verrouillaient pas la porte pendant la journée. La nouvelle maison était à cinq mille huit cent quatre-vingt-un pas à la course de mon ancienne maison. On remarquait rarement mon absence. Julia ou un esclave ou un soldat jetait un coup d’œil aux alentours et voyaient l’une d’entre nous à la fontaine, ou perchée dans les oliviers, ou marchant sur les sentiers poussiéreux juste derrière la maison, et songeait : Oh, bien, elles sont là. Toutes pareilles, même Liberata, vues de derrière ou de loin. Notre similarité nous permettait d’être à plusieurs endroits à la fois, ou de disparaître. Ça nous permettait d’être magiques.

 

Ma mère était dans la hutte, par terre, assise, tandis qu’un bébé hurlant essayait de s’échapper de ses bras à coups de griffes et que Tagus, en larmes, tirait sur sa manche. Elle est parvenue à abaisser le bébé jusqu’à son sein en utilisant le haut de son bras pour faire dévier les coups de son ventre qui s’arrondissait déjà. Elle l’a fait sans le regarder. Ses yeux étaient ouverts mais vitreux, à la fois présents et absents.

Maman ? j’ai dit quand le bébé a fini par prendre le sein et que Tagus s’est arrêté pour reprendre son souffle.

Elle a regardé vers la porte, vers moi, mais son expression n’a pas changé. Sa tunique était de travers, le col distendu sur son épaule à cause de Tagus qui l’avait tiré. Ce n’était pas véritablement une porte, pas comme chez le commandant, une porte qui pouvait s’ouvrir et se fermer, c’était simplement un trou, un endroit par où entrer ou sortir, un passage.

Je t’ai apporté quelques affaires, j’ai dit.

Tagus l’a lâchée et s’est tourné vers moi. Il a souri.

Taga est arrivée derrière moi, un citron à moitié brun à la main. Elle m’a contournée, s’est rendue jusqu’à notre mère et le lui a donné. Tiens, a-t-elle dit. Et puis : Bonjour, Basil.

Notre mère a coupé le citron en deux avec ses dents et a tendu la partie la plus jaune à Tagus, qui a fait la grimace et l’a jeté par terre.

Elle l’a ramassée et la lui a redonnée. C’est ce que tu voulais, a-t-elle dit. Il a jeté le citron par terre à nouveau.

Et encore.

Et encore.

Puis elle a haussé les épaules et a gardé le fruit, l’a redonné à sa sœur.

NON ! a dit Tagus. Il a saisi le citron et se l’est fourré dans la bouche, pelure y comprise.

Pendant un instant, personne n’a pipé mot, attendant de voir s’il allait s’étouffer ou si Taga allait riposter ou si le bébé ferait quoi que ce soit, mais rien de tout cela ne s’est produit. Silence. Tagus s’est mis à mâcher à grosses bouchées humides. Ma mère a fermé les yeux, les a rouverts, m’a regardée et a dit :

D’accord. Qu’est-ce que tu voulais ?

 

Ils savaient où nous étions rendues, bien sûr. Ils nous avaient vues marcher vers la maison du commandant. Et puis ils avaient reçu les paniers.

Un homme plus grand que tous les autres hommes les a apportés, a dit Tagus après avoir fini d’avaler le dernier morceau de membrane blanche. Un homme avec un chapeau fait en or.

Un casque ? ai-je demandé.

Non. Un chapeau fait en or.

Ils nous ont donné des citrons, a dit Taga. Ils nous ont redonné une partie de nos citrons.

Et un bébé chèvre ! a dit Tagus. Il a pointé du doigt vers la porte, en direction des arbres.

J’ai regardé. Comme de fait, il y avait là une petite chèvre, la tête appuyée contre un tronc d’arbre.

Un bouc, a dit ma mère. Il nous ont donné un bébé bouc à nourrir.

Silence. J’ai regardé la chèvre essayer de sauter d’une roche à une autre, trébucher, vaciller, tomber, se relever.

Il est vraiment gentil, a dit Taga.

Vous pourriez le tuer, j’ai dit. Le manger.

Tuer un bouc qui vient du commandant ? Ma mère m’a jeté un coup d’œil.

Il n’y a pas grand risque qu’il l’apprenne, j’ai dit. Ou que ça lui importe. Je pense que c’était peut-être…

Non, a dit ma mère. Nous ne tuons pas les chèvres du commandant. À la place, nous les nourrissons et nous nous laissons mourir de faim un peu plus.

La chèvre a tenté de nouveau son saut. A trébuché. Est tombée. S’est relevée.

On a aussi eu de l’huile, a dit Taga. Dans le fond du panier il y avait un joli petit flacon d’huile.

Oui, a dit ma mère. C’était bon. Il n’en reste plus, maintenant.

 

Alors je leur apportais de l’huile. Toutes les fois que je venais, si je le pouvais, j’apportais de l’huile pour ma mère, nos reliefs de table les plus appétissants pour les enfants et nos restes les moins appétissants pour les boucs. Taga avait appelé leur bouc le Commandant, ce qui avait plu aux autres familles, de sorte que tous les boucs s’appelaient maintenant le Commandant. J’apportais autant de choses que je pouvais en transporter en courant, dans mes poches et enveloppées dans du tissu attaché à mes manches. Après mes quelques premières visites, ma mère m’a donné le panier cadeau vide.

Tiens, a-t-elle dit. Qu’il serve à quelque chose.

Alors j’ai commencé à utiliser le panier et j’étais capable de porter deux fois plus de choses. Je l’attachais à mon dos à l’aide de bandes de tissu, des essais ou des retailles des tisseuses. Parfois, quand je remarquais que la tunique de Taga était encore déchirée ou qu’il y avait un nouveau bébé de plus, nu et rouge, je laissais les bandes et je revenais à la maison en courant avec le panier attaché autour de mon cou comme si je portais un enfant sur mon dos, rebondissant à chacun de mes pas tandis que je courais dans la colline, sur la piste, le chemin.

Nous pourrions faire plus, ai-je dit à Julia, qui n’était pas notre mère. Peut-être que nous devrions faire plus.

Oui… a dit Julia. Mais il faut aussi faire attention, on ne veut pas s’imposer, on ne veut pas se montrer condescendants. Elle se rendait à la pièce à tisser avec un grand panier plein de paquets de laine à filer ; je la suivais dans l’espoir d’obtenir des retailles suffisamment longues pour être utilisées comme attaches à paniers. Nous marchions ensemble désormais, d’un même pas.

Si on le faisait avec tact, ai-je dit. Peut-être ne plus envoyer de boucs.

Peut-être, a dit Julia. Peut-être. Aulus a une idée, de toute façon. Un plan, pour votre anniversaire. Une belle idée, quelque chose de bien pour ces familles. Elle a penché son panier pour replacer un bout de laine duveteux qui lui effleurait le menton. Il est tombé, de même que trois autres bouts de laine. Je me suis penchée pour en attraper un qui avait été happé par le vent et s’était mis à rouler en direction des poules, vers la grille, la liberté.

Nos familles, j’ai dit.

Vos autres familles, a dit Julia. Elle me faisait dos, occupée à tenter de récupérer les deux autres morceaux de laine sans déranger le reste. Elle l’a dit doucement, pas réellement à moi.

J’ai presque attrapé le nuage de laine ; je croyais l’avoir sous le pied juste avant qu’il soit soulevé par un faible coup de vent soufflant sur la cour. J’ai laissé tomber et l’ai regardé s’éloigner.

Qui est Aulus ? ai-je demandé.

Votre père.

Je n’avais jamais entendu son nom avant. Aucune d’entre nous ne l’avait entendu. Oh, ai-je dit. D’accord. Bien sûr. Qu’est-ce que c’est ? Le truc pour l’anniversaire ?

Une surprise, a-t-elle répondu. Elle n’avait pas l’air enthousiaste. Mais elle n’avait jamais vraiment l’air enthousiaste. Elle avait rattrapé ses deux morceaux de laine et les replaçait au fond de son panier, bien en sécurité. Basil, a-t-elle repris, je t’ai vue courir. Tu es très rapide, n’est-ce pas ? Tu es très bonne.

Oh, ai-je dit. Je ne suis pas…

Juste dans la cour, a-t-elle ajouté. Juste en montant et en descendant la route.

Oh, ouais, ai-je dit. Oui. Bien sûr. Merci.

Nous nous sommes remises à marcher, sommes passées devant une poule qui luttait avec un noyau d’olive.

Ça ne dérange pas Aulus ? ai-je demandé. Que je coure ?

Il ne le sait pas, a répondu Julia. Il reste à l’intérieur la plupart du temps, quand il est ici, à rencontrer des gens importants. Ou alors là-bas, tout au fond, avec les soldats, les autres gens importants.

Nous sommes passées devant une deuxième poule, profondément endormie, même quand nous avons marché juste à côté d’elle, même si les chiens étaient sortis.

J’aimerais bien pouvoir courir comme ça, a dit Julia, et je n’ai rien dit, parce que nous savions toutes les deux que c’était totalement impossible. Pas juste que Julia coure aussi vite que moi, mais que Julia coure tout court. Ses vêtements étaient merveilleux, ses cheveux étaient merveilleux, son visage, son mouvement, ses pas, tous trop merveilleux, trop merveilleux pour courir. Nous avons fait en silence le reste du chemin menant aux métiers.

Quand nous sommes arrivées, les esclaves ont levé les yeux vers moi puis ont détourné le regard. Elles savaient pourquoi j’étais venue, pourquoi je venais toujours, et elles savaient qu’elles n’auraient probablement pas dû me donner ce que je demandais, mais quand même, elles le faisaient toujours, me tendant les bouts de tissu en trop en haussant les sourcils, quand Julia n’était pas là.

Peu importe, a dit Julia en déposant son panier et en tapotant gentiment la laine pour qu’elle reste bien en place, je suis contente que tu sois venue aujourd’hui, que tu m’aies trouvée. Je suppose que Marina t’a dit ce que nous faisons ; j’imagine que tu es ici pour apprendre les rudiments du tissage avec nous, enfin ?

Sans tourner la tête, j’ai jeté un coup d’œil à une esclave. Elle a hoché la tête.

J’ai hoché la tête. Oui, j’ai dit. Même si Marina ne m’avait rien dit. Même si ma mère attendait, là-bas, au village. Même si je lui avais promis du sel.

Julia a souri. Bien, a-t-elle dit. Je suis vraiment heureuse. Et ton père le sera aussi.

Aulus, j’ai dit.

Oui, Aulus.

 

Cinq semaines plus tard, au Souper d’Anniversaire Surprise, lequel suivait le Défilé d’Anniversaire Surprise, ce dernier constitué à moitié de soldats en uniforme et à moitié des membres de nos familles du village qui brandissaient les drapeaux qu’on leur avait donnés, souriant parce qu’ils savaient qu’ils étaient censés sourire, même s’ils avaient un peu l’air de prisonniers, comme ça, entre les soldats, après cela, après le défilé, pendant lequel Taga paraissait terrorisée et Tagus semblait ravi et ma mère avait l’air fatiguée, le bébé qu’elle transportait gauchement du bras dont elle ne tenait pas le drapeau ne s’étant pas donné la peine de se réveiller pour l’occasion, même s’il y avait des cors et des tambours, après tout cela, après le discours qu’a livré le commandant, après que tout le monde eut défilé en montant jusque devant la maison, où il a dit :

Je ne veux pas

et

Parler très longtemps

et

Ce n’est pas de moi qu’il s’agit

et

Ceci, je veux dire, ceci n’est pas pour moi.

Après ce discours, quand tout le monde se demandait quoi faire une fois qu’il a été fini, les familles se demandant si elles avaient le droit de déposer leurs drapeaux et de quitter les soldats pour venir à nous tandis que nous nous demandions si nous pouvions aller à elles, ou si nous devions le faire, les esclaves se demandant qui conduire d’abord au repas, puisque normalement ç’aurait été, ç’aurait dû être, le commandant, mais son discours avait laissé l’impression que ce devrait peut-être plutôt être les familles, mais il est vrai que c’était notre anniversaire, alors ç’aurait peut-être dû être nous, après que cela eut été réglé par une enfant, l’une des petites sœurs de Quiteria qui, apercevant une poule par les grilles maintenant ouvertes, avait couru à l’intérieur pour la prendre en chasse, ce que nous avons tous regardé, horrifiés, avant que l’ancien père de Quiteria finisse par hausser les épaules et la suive, et puis que tout le monde lui emboîte le pas, dans le désordre, après cela, au souper, qui était plantureux, beaucoup plus plantureux qu’il aurait eu besoin de l’être, beaucoup plus plantureux que des ventres habitués à moins d’un repas et demi par jour pouvaient supporter, au souper, ma mère a pris un morceau de viande plus grand que sa main, plus grand que n’importe quel morceau de nourriture qu’elle avait jamais eu juste pour elle, elle l’a examiné et m’a dit, à voix basse :

Il doit se sentir très coupable, le commandant. Ce doit être un homme très coupable.

Ou bon ? j’ai dit.

Elle a pris une bouchée. A fermé les yeux et a gardé la viande dans sa bouche, puis a hoché légèrement la tête avant de l’avaler. Elle a rouvert les yeux. Non, a-t-elle dit, pas bon. Les hommes qui ont du pouvoir et de l’argent ne peuvent pas être ni bons ni mauvais. Ils peuvent uniquement être coupables ou non coupables. Elle a pris une autre bouchée, a mastiqué lentement, soigneusement.

Nous devions avoir l’air minuscules, a-t-elle dit.

Où ? Quand ?

Là, dans le défilé, parmi les soldats grands et brillants, a-t-elle dit. Nous devions avoir l’air minuscules. Nous devions avoir l’air tellement petits.

Non, j’ai dit.

Elle a regardé la viande dans sa main, encore énorme, deux bouchées de parties. Elle l’a reposée. Non, non, ai-je répété.

 

Des soldats les ont raccompagnés chez eux, des émissaires, pour les protéger, puisque la nuit était tombée.

Les protéger de qui ? a demandé Liberata

Nous n’avons jamais eu besoin d’être protégés.

Des barbares, a dit Marina.

De leurs voisins, a dit Quiteria. Ils ont envoyé des soldats pour les protéger de leurs propres voisins. Qui pourraient sentir le festin sur eux et leur ouvrir le ventre comme des oiseaux nocturnes pour y accéder.

Ils ne feraient pas cela ! a dit Liberata. Bien sûr qu’ils ne feraient pas cela !

Bien sûr que non, ai-je dit. Ils sont trop occupés à prendre soin des boucs.

Le temps a passé, couru, volé, les jours et puis les années. Le commandant est parti et il est revenu, puis il est parti et il est revenu, parti et revenu ; nous avons eu un autre anniversaire, puis encore un, avec des festins et des présents, mais plus de défilés, plus de villageois. Nous avons appris des choses, importantes et insignifiantes, et mangé des choses, tellement de choses, et je courais et courais, aller retour, aller retour, et Tagus et Taga ont grandi et ils couraient avec moi, parfois, quand on le leur permettait ou quand personne ne regardait. Ils arrêtaient toujours au gros bosquet broussailleux avant la route montant vers la maison, ils arrêtaient toujours avant de pouvoir être aperçus de là-haut. Puis ils tournaient les talons et couraient sur le chemin du retour, faisant la course et se pourchassant l’un l’autre, et je montais la pente en courant, jusque chez le commandant, toute seule.

 

J’avais seize ans quand j’ai vu les esclaves se noyer les unes les autres et que Tout A Changé. J’avais une flasque d’huile et des paquets de pain et de poisson salé dans le panier que je portais sur mon dos. J’avais aussi une grenade, plus difficile à dérober, une gâterie spéciale, cachée dans ma manche où elle serait en sécurité. Elle était destinée à ma mère, dont l’anniversaire était tout proche, pour qu’elle puisse l’offrir en sacrifice. J’étais incapable de trouver un moyen de voler et de porter sans danger un animal vivant sans risquer de le tuer, alors je m’étais procuré ce qui s’en approchait le plus, un fruit qui allait verser du sang.

C’était maintenant l’hiver, ou le début du printemps, le jour où j’ai couru avec le panier et la grenade. J’étais en train de franchir, plus haut, le ruisseau qui traversait notre verger. Il était souvent asséché quand le printemps arrivait pour de bon, et presque toujours complètement à sec l’été, mais à cette époque il y coulait encore de l’eau, quasiment à hauteur des genoux. À l’hiver, j’arrêtais souvent pour y boire en chemin, toute seule, en descendant, puis avec Tagus et Taga qui s’éclaboussaient et buvaient bruyamment en remontant. Je m’y suis arrêtée ce jour-là, seule, et j’ai découvert qu’en fait je n’étais pas seule.

Ils étaient quatre. Claudia, l’esclave aux joues rondes, le jeune de la cuisine, l’un des hommes qui s’occupaient des chevaux et Bea, la servante de Julia, qui me donnait les retailles de laine. Ils étaient debout, tous, dans l’eau, plus loin en amont, de dos, dos à la maison. Bea et l’homme qui s’occupait des chevaux tenaient l’esclave ronde, de chaque côté, et l’immergeaient dans l’eau pendant que le jeune de la cuisine, qui était peut-être son fils, observait la scène.

Il n’a pas fait un geste pour les arrêter. Plutôt, il a pris de l’eau dans sa main et l’a versée sur la tête de sa peut-être mère.

Elle avait les yeux fermés. Elle ne se débattait pas. Elle est déjà morte, j’ai pensé. Oh oh oh, elle est déjà morte.

Je ne savais que faire. L’esclave ronde n’avait jamais été spécialement gentille avec moi, mais je ne souhaitais tout de même pas sa mort. Et je ne voulais pas que les autres esclaves croient qu’ils pouvaient simplement trucider qui ils voulaient quand ils le voulaient, par noyade si c’était l’hiver, ou par quelque autre moyen, plus sec, si c’était l’été.

 Mais ils étaient trois, sans compter la noyée, et j’étais seule.

Mais ils étaient des esclaves et je ne l’étais pas. Et je pouvais courir. Je connaissais ces pistes et je pouvais courir.

J’ai fait un pas en avant, vers eux, et j’ai crié :

QUOI ? HÉ !

Ce qui n’avait pas beaucoup de sens mais a néanmoins produit son effet. Ils se sont arrêtés. Ils se sont tous retournés vers moi, même l’esclave ronde, qui a ouvert les yeux, a repris pied dans le lit du ruisseau, a recouvré l’équilibre, s’est redressée, et qui n’était pas morte. Ils avaient tous l’air très pâles, très effrayés. Sauf le gamin de la cuisine, qui a dit : Oh, bonjour, Marina !

Je suis Basil, ai-je dit.

Désolé. Bonjour, Basil !

Il s’est mis à descendre le ruisseau dans ma direction en souriant, mais l’esclave ronde, qui était presque certainement sa mère, a bondi en avant et l’a agrippé. Je suis désolée, a-t-elle dit. Je suis vraiment, vraiment, vraiment désolée, mademoiselle Basil.

Tu es désolée ? j’ai dit. Pas les autres ?

Oh ! s’est exclamée Bea. Nous aussi ! Nous sommes désolés !

Oui ! a dit l’homme qui s’occupait des chevaux. Nous aussi ! Aussi désolés !

Puis, parce que je n’étais pas sûre de comprendre ce qui se passait, ou de savoir quoi dire, et parce qu’ils me regardaient tous, tous blancs comme un drap, j’ai dit : Non, c’est moi qui suis désolée. Je suis désolée.

Puis plus personne n’a pipé mot et tout le monde s’est contenté de regarder les autres, sauf le gamin de la cuisine qui, perplexe, levait les yeux vers sa mère.

Alors comme personne ne faisait ni ne disait rien, et parce que j’avais encore soif, je me suis penchée, j’ai pris de l’eau dans mes mains et j’ai bu. Ils m’observaient. L’eau était bonne, claire, froide.

D’accord, j’ai dit après avoir fini. J’ai regardé Bea et l’homme qui s’occupait des chevaux. Est-ce que vous essayiez de la noyer ?

Non, a dit Bea.

Non ! a dit l’homme qui s’occupait des chevaux.

Ha ! a fait le jeune.

Je me suis tournée vers l’esclave ronde. Est-ce qu’ils essayaient de te noyer ? Ou… de te tuer autrement ? ai-je demandé.

Non, a-t-elle répondu. Non, mademoiselle Basil, tout juste le contraire. Exactement le contraire.

Même si, a dit Bea, je comprends que ça puisse avoir eu l’air de cela. Nous ne vous blâmons pas d’avoir pensé cela.

Mais nous n’étions pas en train de la noyer, a dit l’homme qui s’occupait des chevaux.

Non, ce n’était pas ce qu’ils faisaient, a dit l’esclave ronde.

Le jeune se contentait de les regarder. Il s’était assis dans l’eau, qui montait plus haut que sa poitrine nue, jusqu’à son cou.

D’accord, très bien, ai-je dit. Puis je n’étais plus sûre de ce que je devais faire, parce que même s’ils n’étaient pas en train de se noyer, ils n’auraient tout de même pas dû être là, tous ensemble, comme cela. Mais je n’étais pas vraiment censée me trouver si loin de la maison moi non plus. Et j’avais de l’huile et de la nourriture volées attachées à mon dos, et une précieuse grenade dans ma manche.

Ils me regardaient, hésitants.

Je les regardais, hésitante.

Qu’est-ce que vous voulez dire ? ai-je fini par demander. Le contraire ? Qu’est-ce que vous voulez dire, ils faisaient le contraire ?

L’homme qui s’occupait des chevaux a regardé Bea, l’esclave ronde a regardé l’homme qui s’occupait des chevaux, Bea a regardé l’esclave ronde, et le jeune m’a regardée et a dit :

C’est simple. Ils n’étaient pas en train de la tuer, ils faisaient en sorte qu’elle ne puisse jamais être tuée. Ils l’aidaient à continuer pour toujours. Il a souri.

Tous les autres étaient silencieux.

Qu’est-ce qu’on a à part cela ? a chuchoté une pierre engloutie avec la voix de ma mère. Qu’est-ce qu’on a ? Je me suis penchée et je l’ai ramassée.

Pour toujours ? j’ai demandé.

Le jeune a submergé à demi un poing et l’a serré. De l’eau en a jailli comme d’une petite fontaine.

Ouaip, a-t-il dit. Et je suis le prochain.

Sa mère ne semblait pas heureuse, pas exactement, de ce qu’il disait, mais elle ne l’a pas interrompu et ne l’a pas corrigé.

Pour toujours ? ai-je demandé. Comme un dieu ?

Ouais, a dit le jeune. Exactement. Il a serré à nouveau le poing et un autre petit jet d’eau a giclé hors de sa main.

Eh bien, a dit l’homme qui s’occupait des chevaux. Pas exactement.

Mais en quelque sorte, a dit Bea. En gros…

Mais pas comme un dieu, a dit l’esclave ronde.

Mais pas pas comme un dieu, a dit Bea.

Non, pas pas pas comme, a dit l’homme qui s’occupait des chevaux, parce que…

Jésus est mort pour nous, a dit le jeune. Pour nous. Pour, mettons, toi et moi et les esclaves et les commandants et les gens ordinaires et tout le monde. Tout. Pour rendre tout semblable à un dieu, pour toujours…

Qui ? ai-je demandé.

Il est mort, a dit le jeune. Il s’est, mettons, sacrifié lui-même pour que nous puissions, pour que toi et moi et tous les autres…

Sa mère a plaqué une main sur sa bouche. Pas ici, a-t-elle soufflé-sifflé. Pas maintenant.

 Mais, a protesté le jeune d’une voix étouffée à travers sa main. Il a levé les yeux vers sa mère avant de reporter le regard sur moi. Je pensais que tu avais dit…

Puis il s’est arrêté, a étiré le cou vers l’avant et m’a examinée de plus près. Hé, a-t-il dit, tu saignes. Il a pointé du doigt.

Tout le monde, moi y compris, a regardé mon bras droit. D’épaisses rigoles rouges couraient du bout de ma manche à mon poignet, jusqu’à ma paume et à mes doigts, puis tombaient en gouttes vives dans l’eau, où elles tourbillonnaient avant d’être emportées. Oh, j’ai dit. Oh non.

Qu’est-ce que tu as ? a demandé la pierre engloutie.

Il faut que j’y aille, ai-je dit. Serez-vous encore là demain à la même heure ?

On pourrait, a dit Bea, si tu veux qu’on soit là.

Je le veux, ai-je dit.

Alors on y sera, a dit Bea.

Oui, a dit l’homme qui s’occupait des chevaux.

Oui, a dit l’esclave ronde.

Le jeune n’a rien dit, la main de sa mère toujours sur la bouche. Il s’est contenté d’observer mon bras, l’air inquiet. Je l’ai trempé dans l’eau et du rouge s’est épanoui partout autour comme des flammes. Puis je l’ai sorti, tout propre, et j’ai couru, en bas de la colline, à travers les broussailles, jusqu’au village, en me débarrassant de la grenade fendue et écrasée plus loin en chemin, hors de vue.

Ça permet de courir, ai-je dit à Marina deux jours après.

De courir ? a-t-elle demandé.

Nous étions dans la fontaine derrière la maison du commandant, jambes pendantes au-dessus du chaud rebord en pierre.

Ouaip, de courir pour toujours. C’est être capable de courir, courir pour toujours sans jamais être fatigué.

Même après la mort ? a demandé. Marina. Elle a levé les jambes et a ramené ses pieds par-dessus le rebord, dans l’eau.

Surtout après la mort, j’ai dit. Sauf qu’on ne meurt pas vraiment. Voilà l’affaire. On continue à courir. La mort nous libère simplement pour qu’on n’ait pas à faire ou à penser à quoi que ce soit d’autre, pour qu’on n’ait jamais à s’inquiéter de manger, de boire ou de dormir, jamais. Qu’on n’ait jamais à s’arrêter. On court aussi librement et facilement qu’on descend une montagne la nuit.

J’ai relevé une de mes jambes pour la plonger dans l’eau, mais j’ai laissé l’autre en-dehors pour que la première me paraisse encore plus fraîche en comparaison.

Mais que faut-il sacrifier ? a-t-elle demandé. Combien de chèvres, d’agneaux, de taureaux ? Comment les esclaves peuvent-ils se le permettre ?

Justement, j’ai dit. C’est une affaire de vie, c’est affaire de vivre. Rien ne meurt. Rien ne doit plus mourir, désormais.

Pas même un poussin ou un scorpion ou une araignée ?

Non, rien, j’ai dit. J’ai plongé mon deuxième pied dans l’eau. Nous étions tassées maintenant, serrées l’une contre l’autre. Marina a serré les jambes pour se faire plus petite, faire de la place. Elle a enfoui le visage dans ses genoux. Alors comment ? a-t-elle demandé d’une voix légèrement étouffée. Comment on fait ?

Avec de l’eau, j’ai dit.

Elle a levé la tête. M’a regardée. De l’eau ?

De l’eau, j’ai dit.

Le Dieu de Tout ? a-t-elle demandé.

Tout.

Tout tout ?

Tout.

 

J’en ai parlé à Liberata.

Tout ? a-t-elle demandé. Les arbres ? a-t-elle demandé.

 

J’en ai parlé à Quiteria.

Les mères ? a-t-elle demandé.

J’en ai parlé à Taga.

Les enfants ? a-t-elle demandé.

 

Les chèvres ? a demandé Tagus.

 

La lessive ? a demandé ma mère.

 

Tout, tout, tout, je disais.

 

J’ai voulu en parler à Julia, je l’ai même accompagnée aux métiers à tisser, j’ai fait semblant de prendre plaisir à filer et à tisser pendant quelques jours, mais Bea m’a prise à part la veille du matin où j’avais prévu m’en ouvrir à elle, quand Julia était partie aux latrines.

Ne lui en parle pas, a-t-elle dit.

Mais c’est une bonne chose, j’ai dit. Il n’y a pas de raison d’avoir honte, d’avoir peur, non ? C’est une bonne chose.

C’est bon, a dit Bea. Mais il y a des gens qui estiment que non. Des gens puissants. Tu ne cours aucun risque, tu ne courras aucun risque ; tu es qui tu es. Mais moi, je suis une esclave, souviens-toi. Souviens-toi de cela, Basil.

Mais c’est Julia, j’ai dit. C’est juste Julia.

Elle est mariée au commandant, a dit Bea. Elle est la Julia du commandant. S’il te plaît, Basil, s’il te plaît, ne lui dis pas.

 

C’est ainsi que nous n’avons rien dit à Julia, personne n’a rien dit à Julia, et je ne suis pas retournée tisser. J’ai chanté des chants avec Bea, Claudia et les autres, des chants qui étaient comme la course, des chants qui couraient depuis et entre nous comme l’eau autour de nos chevilles, et en courant j’allais jusqu’à la maison au village et je revenais, je courais jusqu’à la maison au village et revenais, et plus je chantais et plus je courais vite et plus je courais vite et plus je chantais, et j’ai chanté et couru et couru jusqu’à ce que je puisse dépasser des lapins effarouchés, des lézards aux pieds plats, des oiseaux suspendus dans le ciel ; jusqu’à ce que les broussailles et le soleil et tout soit un brouillard de chant et d’air.

 

J’ai couru jusque chez moi au village une dernière fois. Avant que Quiteria, Liberata et moi nous enfuyions ensemble, j’ai couru jusqu’à la maison.

J’avais demandé à Bea : Est-ce que mon fiancé sera un homme de la nouvelle espèce ou de l’ancienne ?

Elle a fermé les yeux et a secoué la tête, et j’ai su que ça signifiait de l’Ancienne Espèce, même si tout ce qu’elle a fini par dire, c’était : Le commandant va choisir. Il va choisir avec amour.

J’ai couru à la maison une dernière fois, avec une autre grenade, que je tenais avec plus de précautions cette fois, de l’huile, du sel et deux sifflets d’argile en forme de poisson, un pour Taga et un pour Tagus.

Vous pouvez faire des notes différentes comme ceci, ai-je expliqué en bougeant les doigts pour boucher et dégager les trous. Vous pouvez jouer une petite mélodie, ai-je ajouté.

Ma mère a levé les yeux vers moi, occupée qu’elle était à trier des citrons par couleur d’une main, tandis que de l’autre elle empêchait un bambin d’atteindre les piles de fruits.

Mais n’en jouez que dehors, ai-je dit. Et pas trop près des oreilles de qui que ce soit, ou des bébés qui dorment.

J’ai donné l’huile, le sel et le fruit à ma mère, en faisant une petite pile près des tas de citrons.

Au revoir, j’ai dit. Pour de bon, cette fois, je crois.

Mais tu as déjà dit au revoir et tu es revenue, a dit Tagus. Alors je ne suis pas triste. Tu vas revenir.

Je n’en suis pas sûre, ai-je dit. Je n’en suis pas si sûre, cette fois.

Moi oui, a dit Tagus.

Moi aussi, a dit Taga.

Ah oui ? ai-je demandé.

Oui, ont-ils dit.

On verra, a dit ma mère en levant un citron entre-les-deux, trop brun pour être jaune, trop jaune pour être brun. Au revoir pour l’instant, a-t-elle dit. Décidant que le citron était jaune, elle l’a reposé. Je t’aime, a-t-elle dit.

 

Les enfants ne couraient plus avec moi, pas très loin, du moins : j’étais trop rapide. Mais je les entendais, qui jouaient haut et fort des notes filées sur leurs sifflets-poissons longtemps après que je les ai laissés près d’une paire d’arbustes aux fleurs mauves.

 

C’est ainsi que je me suis sauvée, avec Quiteria et Liberata, loin de notre père et des fiancés proverbiaux et de Marina, pauvre Marina, nous avons franchi des collines et sauté des clôtures, traversé des lézardes et des cavernes jusqu’à ce que nous soyons Réellement et Vraiment Libres. En Sécurité et Libres. Mais le campement, quand nous y sommes arrivées, était ennuyant comme la pluie. Nous avions assez d’eau et assez de nourriture, nous étions libres de faire ce que bon nous semblait, le temps s’étirait, s’étirait, et je m’ennuyais beaucoup, beaucoup. Bea, Claudia et les autres me manquaient. Taga, Tagus et le village me manquaient. Marina me manquait. Et je m’ennuyais. C’est ce qui arrive parfois quand on a enfin toutes les choses dont on a besoin, mais pas toutes les personnes.

 

Nous étions trop loin pour que je puisse courir jusqu’à la maison ; il aurait fallu des jours et des jours et des jours et des jours et des jours, même pour moi. Et ce n’était pas sûr, à ce moment-là. Ce l’était encore moins qu’avant. Les barbares et les soldats, c’est une chose ; un mari dont on ne veut pas, c’en est une autre.

Alors je n’ai pas couru jusqu’à la maison. Je suis restée là, dans le nouveau camp qui était notre maison, et j’ai attrapé et mangé des poissons de la rivière avec Liberata. Avec Quiteria, je me suis exercée à tenir une épée et à courir avec une épée et à sauter avec une épée et à me cacher avec une épée. Je chantais toute seule des chansons près de la rivière, à la rivière, au dieu vivant de toutes les choses de la rivière, même si ce n’était pas comme ça qu’elles étaient censées être chantées, même si la meilleure manière de chanter, ce n’est jamais seule.

 

Et puis, un jour, par la bonté des arbres, Sarah, Afulay et Sufjian sont apparus. J’aurais pu les embrasser. J’ai d’ailleurs embrassé Sufjian, plus tard.

 

C’est parce qu’elles sont comme nous, a-t-il dit. Nous étions entre leur camp et le nôtre, à mi-chemin, à l’endroit où nous nous rencontrerions, à l’endroit où le vent happait la poussière et la soulevait dans le soleil pour la faire briller comme des spectres. Nous étions sur le sol, un sol qui supportait chaque fourmi, chaque fleur, chaque caillou et chaque racine, qui les reliait tous, nous reliait tous. Nous avions les yeux fermés. Nous chantions ensemble, Gloire, Gloire, Gloire, en laissant la lumière du monde reprendre et transporter l’écho de notre chant le long de la rivière jusqu’aux fermes, aux villages et aux villes qu’elle nourrissait, de l’autre côté des collines, entre les arbres, par-dessus les rochers et les falaises, entre les fourmis et la poussière et le soleil battant, palpitant, se répandant jusqu’à la maison. À ma maison et à la sienne. Ma tête et mon cœur enflaient, tièdes et pleins. Nous nous tenions par la main. Il s’est arrêté de chanter et a dit :

Elles sont comme nous.

Les fourmis ? ai-je demandé, puisqu’il y en avait quelques-unes qui marchaient sur mon pied. Les fourmis sont comme nous ?

Non, a dit Sufjian. Même si oui. Mais non. Les personnes qu’ils emmènent, celles qu’on libère. C’est pour ça qu’ils les emmènent. Elles sont comme nous.

Qu’ils enferment, tu veux dire, ai-je dit. J’ai ouvert les yeux. Qu’ils tuent, tu veux dire.

Ouais, a dit Sufjian. C’est ce que je veux dire. Parce que les soldats et les machins, les commandants, ont peur d’eux. N’est-ce pas insensé ? N’est-ce pas fou ?

Eh bien, il faut dire qu’on les attaque. En tout cas, Sarah et Quiteria les attaquent.

Seulement pour récupérer nos gens. Et pas plus qu’il le faut. Et ce n’est pas de ça qu’ils ont peur, de toute façon.

Non, j’ai dit. Je sais. Ils ont peur du Tout. Qu’il soit grand, qu’il soit énorme.

Et beau, a dit Sufjian. Une beauté qui pourrait les broyer, a-t-il ajouté. Broyer n’importe qui, s’ils ne font pas attention.

Même s’il faisait déjà chaud, déjà plein soleil, mon visage est devenu chaud, brûlant.

Les gens ont peur de toutes sortes de choses, j’ai dit. Mon père avait peur des insectes. Quiteria a peur du noir. Et Liberata a peur de la lumière.

Toi, de quoi as-tu peur ? a-t-il demandé.

J’ai réfléchi. Que les autres meurent, j’ai dit. Et toi ?

Il a réfléchi. D’être seul, a-t-il dit. C’est pareil.

Jusqu’à ce que tu meures toi aussi. Alors on n’est plus seul, n’est-ce pas ?

Non, a-t-il dit. Jamais plus. Il a serré ma main plus fort, l’a rapprochée de lui. J’ai suivi. Et plus près encore. Et puis nos corps se sont réunis, nos mains serrées entre les deux comme des fleurs séchées entre des pierres.

Dieu est amour, j’ai dit, et j’ai embrassé sa bouche.

Dieu est amour, a-t-il dit, et il a embrassé la mienne.

 

Les soldats ont fait une descente dans leur camp. En les entendant arriver, Sarah a pris son petit garçon et s’est cachée avec lui entre les roseaux de la rivière, où elle pouvait se tenir debout mais pas lui, où elle l’a tenu juste assez haut pour qu’il puisse respirer mais pas trop haut pour qu’il ne puisse ni être vu ni voir, et ils ont prié pour que les battements de leurs cœurs fassent moins de bruit que l’eau.

Sufjian est resté et s’est battu, et ils l’ont roué de coups à mains nues, sans prendre la peine de dégainer leurs épées, jusqu’à ce qu’il tombe. Qui d’autre ? ont-ils crié. Personne d’autre, leur a-t-il répondu. Qui d’autre ? ont-ils crié. Personne, personne, personne, a-t-il répondu. Personne, personne, personne. Alors ils l’ont bourrelé de coups de poing et de coups de pied, se relayant pour s’éloigner et s’essuyer les mains sur des tas de guenilles, les lits, quand elles étaient trop ensanglantées, trop glissantes. Ils auraient pu se laver dans l’eau, la rivière aurait rincé et apaisé leurs poings brûlants et fatigués, mais ils ne l’ont pas fait, ils ont simplement utilisé les guenilles, les lits, encore, encore et encore, jusqu’à ce que, épuisé, l’un d’entre eux finisse par s’asseoir sur les guenilles, et que les autres, le remarquant, décident que c’était sans doute suffisant. Ils étaient fatigués, ils étaient tous fatigués. Alors ils ont soulevé Sufjian qui, à ce moment-là, affaissé par terre, n’était plus si différent de ces tas de guenilles rougies, ils l’ont soulevé et l’ont attaché à eux, et même si ses jambes ont cédé sous lui quand ils l’ont mis debout, ils l’ont forcé à partir avec eux, ligoté, voûté, en le tirant et le poussant comme un pantin, comme un enfant maussade et ensommeillé. Sarah tenait son fils juste assez haut pour qu’il puisse respirer, trop bas pour qu’il puisse voir, mais elle était capable de voir, de justesse, à travers des zébrures de feuillage brun-vert, épais, luxuriant, vigoureux.

Elle a glissé à sa sortie de l’eau en remontant sur la berge, elle a glissé et un roseau tranchant comme une épée l’a blessée, l’a coupée, tout lisse en travers d’une joue, tout noir en travers d’un œil.

 

Elle est venue nous raconter ce qui s’était passé. Et nous informer qu’elle avait fini de se battre. Qu’elle rentrait chez elle.

Où ça ? a demandé Liberata.

Je ne sais pas encore, a répondu Sarah. Ailleurs. Un endroit plus calme, a-t-elle ajouté, même si à des lieues à la ronde on n’entendait que la rivière et les mouches.

Quel âge avait-il ? j’ai demandé.

Sufjian ?

Oui.

Je ne sais pas cela non plus, a-t-elle dit.

Peut-être quatre-vingt-dix ans ? a suggéré le gamin.

Peut-être seize, a dit Sarah. Dix-sept, peut-être.

On s’est tenu les mains. On n’a pas chanté. On s’est dit au revoir.

 

Ce soir-là, j’ai observé Quiteria qui affûtait son épée sur une roche de rivière mouillée, et elle a dit : C’est bien, Basil. Ils vont croire qu’ils nous ont trouvées. Ils vont croire qu’ils ont gagné. Ils vont cesser de se méfier.

Je n’ai rien dit. Je regardais le gris du métal contre le gris de la pierre.

Elle a levé les yeux vers moi. Je suis désolée, a-t-elle dit. Tu sais que je suis désolée aussi, Basil. Mais ce n’est pas entièrement mauvais. Il y a des façons de faire que ce soit un mal pour un bien, des façons que nous puissions gagner grâce à cela, encore.

Et j’ai dit : Montre-moi à affûter mon épée.

 

Après ce jour, je n’ai plus couru autant, pendant nos assauts. Je restais là et je me battais. Je me servais de mon épée. Je n’avais pas peur d’être tuée, pas du tout. Je m’en fichais. Cela me rendait plus difficile à tuer pour eux, et donc je ne suis pas morte à cette époque ou à cet endroit-là.

 

J’ai fini par mourir, évidemment, mais beaucoup plus tard.

D’abord, Liberata et moi avons traversé une étendue d’eau cauchemardesque, perdu une sœur que nous pensions avoir trouvée et trouvé un bébé que nous ignorions chercher, puis nous nous sommes perdues mutuellement, laissées mutuellement, le bébé et elle faisaient une lueur de blanc immaculé au milieu de la saleté lancinante de la ville, moi j’étais la même que d’habitude, crasseuse, grise, retournant à la course d’où je venais. Nous avions besoin l’une de l’autre, mais avions davantage besoin d’autres choses.

Au revoir, Basil, a-t-elle dit. Pour l’instant.

Pour l’instant, j’ai dit.

Et je suis partie, ressortant par la porte de la ville pour prendre le chemin, la piste, vers la maison, enfin, enfin.

 

Ce n’est qu’après cela que je suis morte, après avoir rencontré Lucius, le gardien de prison de notre sœur disparue, pour une deuxième fois. Nous sommes restés debout, face à face, et il a dit : Vraiment ? Et j’ai dit :

Vraiment.

 

De toute façon, je ne pouvais pas mourir, pas vraiment. Pas pour toujours. Pas comme on mourait avant. N’est-ce pas ?

 

Ta sœur n’a pas peur des vaches, avait-il dit, plus tôt, hors d’haleine. Il s’était frayé un chemin dans la foule sur la route, avait apparemment couru pour venir jusqu’à moi. Elle n’en avait pas peur, je veux dire, a-t-il dit. Elle voulait que tu le saches.

Tu es le gardien, j’ai dit.

Oui. Même si, à strictement parler, je ne suis qu’un soldat. Pas un gardien de métier. Pas formé…

Le gardien de tout à l’heure, j’ai dit. De la prison. Celle de Vitoria…

Felicitas ?

La prison de Felicitas.

Oui, a-t-il dit. Oui. Je suis Lucius.

Mon épée était attachée à mon poignet, comme toujours, prête à être tirée d’un geste sec, comme toujours. J’ai fait un pas en arrière. Comment m’as-tu trouvée ? ai-je demandé. M’as-tu suivie ?

Oui et non, a-t-il répondu. En fait, oui. Juste oui. Je t’ai vue marcher avec ta sœur, à l’instant, c’est difficile de ne pas remarquer une vestale, et puis oui, je t’ai suivie.

Pourquoi ?

Pour te dire, a-t-il répondu. Pour te dire qu’elle n’avait pas peur des vaches, pour…

Je savais déjà cela, j’ai rétorqué. Ce n’est pas une chose qu’on vient dire aux gens en courant. C’est ridicule.

Mais, a-t-il dit. Elle a dit que vous ne vous étiez pas vues depuis que vous aviez l’âge de sept ou…

Neuf ans, j’ai dit. Quand même, j’ai dit.

 

Il a voulu me donner un livre de tablettes avec des lignes griffonnées dans les deux sens, de haut en bas, de gauche à droite, pleines de pattes de mouches, mais je lui ai dit que ça ne servait à rien, je n’étais pas capable de lire un mot.

Alors je pourrais te le lire, a-t-il dit. Je m’étais remise à marcher, m’éloignant des portes, de la ville. Il courait, presque, pour ne pas se laisser distancer.

Est-ce que tu ne devrais pas retourner ? ai-je demandé. À ton travail de gardien ou d’assassin ou d’autre chose ?

Non. J’ai une pause, a-t-il dit. On nous accorde une pause, parfois, quand un prisonnier meurt.

J’ai continué à marcher, plus vite.

Je sais que tu es pressée d’arriver où tu t’en vas, a-t-il dit. Mais j’aimerais te le lire. Ce n’est pas pour moi, je veux dire, ce n’est pas à propos de moi. C’est à ta sœur. Ce sont les mots de Felicitas, son histoire. J’ai du vin que tu pourrais boire en écoutant…

J’ai arrêté de marcher et me suis tournée vers lui. Il a failli me rentrer dedans, puis a fait un pas en arrière et a fait semblant d’essuyer quelque chose sur son uniforme.

D’accord, ai-je dit. J’écoute. Si tu promets de partir après, de me laisser tranquille.

D’accord, a-t-il dit. Il a tendu la main, mais je ne l’ai pas prise.

Je peux avoir ce vin ? ai-je demandé.

 

Nous nous sommes assis à l’ombre au bord de la route. Ça sentait mauvais, mais la ville entière irradiait de puanteur et l’odeur était moins puissante ici qu’à l’intérieur des murs. Tout autour de nous, des marchands ambulants agitaient des articles à l’intention des masses de gens qui allaient et venaient sur la route : jouets, paniers, idoles, encens, fruits, flasques, animaux, tout ce qui pouvait être emporté ou empilé sur un chariot. J’ai pris une gorgée de vin. Lucius me regardait, il s’est éclairci la voix.

Je n’ai pas peur des vaches, a-t-il dit, commencé, lu. Vitoria, renommée Felicitas, n’a pas peur des vaches.

Et soudain elle était là, revenue.

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