N'ayons pas peur du ciel
1 – Quiteria
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Quiteria
Je cours et mes sœurs suivent. Je cours et mes sœurs courent. Je saute et elles sautent. Je dis : QUITERIA EST LA DÉESSE DE TOUT ET JE PROMETS DE LUI DONNER TOUS MES CITRONS, et elles haussent les épaules, elles disent d’accord, elles tendent leurs paniers à moitié pleins au bout de leurs bras maigres et je dis : Non, non, non, je plaisantais, c’est juste une blague, gardez vos fruits ridicules, et elles rient et disent : Non, non, non, on plaisantait, on plaisantait nous aussi.
Nous sommes toutes de la même taille, toutes exactement, exactement pareilles, mais je me sens plus grande. Je suis plus grande. Parfois c’est utile et parfois non. Parfois ça m’impose de porter un plus lourd fardeau ; c’est attendu, cela va de soi. Quand quelqu’un dit : Et maintenant ? Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? tout le monde se tourne vers moi, toutes les autres se taisent.
Sept ans après notre naissance et treize ans avant notre mort, j’ai grimpé dans un citronnier et mes six sœurs m’ont suivie, un arbre chacune, en rangée. Dans ces arbres décharnés, on cueillait des citrons et on les jetait dans les paniers que nos pères avaient laissés sous les branches. Nos mères étaient à la maison, à l’intérieur, à sucer le jus à même les fruits meurtris ou brunis en donnant le sein à leurs bébés. Elles devaient allaiter là, à l’intérieur, parce que c’était le seul endroit suffisamment ombragé pour empêcher les bébés de crier au meurtre. Les yeux des bébés étaient trop neufs, trop délicats pour le soleil qui brillait là-bas ; ils ne pouvaient s’ouvrir au grand jour avant quatre mois, au bas mot, après la naissance ; six mois pour certains.
Sauf pour moi, sauf pour mes sœurs après moi. Nous étions différentes. À la naissance, nous rayonnions d’une lumière trop vive, trop intense, dedans comme dehors, et, de toute façon, il n’y avait eu personne pour nous prendre, pour nous nourrir, à l’exception de ce soleil chauffé à blanc, aussi nous n’avions pas eu besoin de la protection de l’ombre à l’aube de notre vie, aussi nous avions ouvert les yeux tout grands dès le premier jour, et moi plus que toutes les autres.
Et maintenant ? a demandé Marina. Tous ses citrons étaient disparus. Cueillis. Mis en panier.
Saute, ai-je dit. Fais-le.
Vraiment ? De si haut…
Je vais sauter si tu sautes.
Vraiment ?
Vraiment. Et Liberata et Basil et Germana et Gema et Vitoria. Toutes en même temps.
D’accord ? ont-elles demandé, tout le long de la rangée, aller et retour.
D’accord, jusqu’au bout de la rangée et retour.
D’accord, ai-je dit. Prêtes ?
Un,
Deux,
Trois…
J’ai sauté. Tout le monde a sauté. Tout le monde a atterri. Chacune a pris des citrons dans les paniers des autres, on les a percés de nos dents et on s’est mis à courir avec, en faisant gicler le jus vers les yeux des autres, et si on recevait du jus dans les yeux on avait perdu, mais si on l’attrapait dans la bouche, on avait gagné.
Voilà comment ça se passait, pour l’essentiel.
Je savais que nous étions sœurs, nous le savions toutes, même si nous vivions avec des familles différentes. Mêmes yeux même nez mêmes genoux mêmes cheveux même peau, nos parents adoptifs n’auraient pas pu nous le cacher même s’ils l’avaient voulu. Mais ils ne le voulaient pas, ils s’en fichaient, en fait, tant que nous travaillions aussi fort que leurs vrais enfants et que nous ne mangions pas plus qu’eux.
Je connaissais les règles, généralement ; on n’avait pas le droit de garder les fruits que nous cueillions, nous n’étions pas censées les voler ni les mordre ni en faire gicler le jus dans les yeux des autres. Les citrons, et les arbres, et tout le reste, en vérité, à l’exception des fruits trop flétris ou trop bruns ou trop infestés d’insectes pour être utiles à qui que ce soit, tout cela appartenait à la grande maison. Nous n’étions pas des esclaves, est-ce qu’on n’avait pas de la chance de ne pas être des esclaves ? Mais je savais aussi que tous les fruits, tous les animaux, toutes les personnes, en réalité, appartenaient à cette maison, leur appartenaient.
Pas à eux, pas à cette maison, mais à Rome, corrigeait mon père. Le commandant n’est que le représentant, l’ambassadeur de Rome.
Est-ce que le fait que ce soit à Rome elle-même plutôt qu’à un ambassadeur de Rome change le nombre de citrons qu’on donne et le nombre qu’on garde ? ai-je demandé.
Non, mais… a dit mon père.
Ma mère, portant une pile de linge sale plus haute qu’elle, l’a interrompu. Et est-ce que d’avoir notre propre ambassadeur de Rome rend ce foutu soleil moins infernal, les bébés couverts de mouches moins sujets aux maladies ? Elle parlait d’une voix étouffée à travers la pile de linge.
Non, a dit mon père. Mais nous sommes protégés.
De… ? ai-je commencé.
On est fichus, a dit ma mère par-dessus son épaule, déjà à mi-chemin du ruisseau où il coulait plus de boue que d’eau. Mais hé, on continue quand même, hein.
Et je savais, moi aussi, que les soldats et les riches visiteurs descendaient parfois de cette maison jusqu’au village pour admirer les arbres, humer le parfum des fleurs, passer les mains sur les troncs et prendre des fruits. Qu’il leur arrivait parfois de descendre plus tard, qu’alors ils trouvaient et prenaient une fille, ou un garçon, plus vieux que nous mais pas de beaucoup et qui, comme les citrons, n’avait d’autre choix que d’aller avec eux pour un moment. Puis la fille, ou le garçon, revenait, le plus souvent. Parfois il y avait un nouveau bébé après cela, parfois non.
Je savais que rien de bon ne venait de cette maison, que les bonnes choses y étaient emmenées et qu’on les renvoyait vides ou pourries. Et je savais que c’était mon travail, à moi seulement, le mien exclusivement, d’en garder mes sœurs, de les protéger, de toutes nous protéger.
Un matin juste après notre huitième anniversaire, il y a eu un défilé. Une armée rentrait de quelque part en traversant le village avec tambours et trompettes. Marina et moi étions de corvée de chenilles, et comme les insectes grimpaient toujours vers la lumière, nous étions perchées dans les branches les plus hautes et les plus fines, celles qui peinaient à nous soutenir, guettant, tâtonnant à la recherche de mouvement vert et duveteux parmi les fleurs et les feuilles, cherchant quelque chose à tuer.
Nous étions là-haut à chasser, écraser, tuer, quand nous avons entendu les tambours.
Écoute, a dit Marina. Elle tenait une chenille dans sa main, entre deux doigts. La chenille a levé et tourné la tête, s’est étirée pour s’enfuir.
Au son, on aurait dit une guerre.
On dirait une fête, a dit Marina.
Elle a lâché la chenille qui est tombée, a rebondi sur une feuille avant d’atterrir dans le lit moelleux d’une fleur précoce. Nous nous sommes hissées plus haut, avons étiré la tête entre les feuilles comme des chenilles et nous avons tendu le cou en direction du bruit.
Il y avait des soldats, des armures qui reflétaient le soleil comme un nouveau type d’arme, et des captifs, des barbares, qui marchaient à leur suite, les bras des uns liés aux bras des autres, comme pour former une guirlande humaine. Il y avait des joueurs de tambours et des cornistes, mais seuls les tambours résonnaient.
Ils doivent garder les cors pour des choses vraiment spéciales, a dit Marina. Comme les mariages.
Comme la bataille, j’ai pensé.
Certains des soldats montaient des chevaux, qui étincelaient eux aussi, et, au milieu de tout cela, il y avait un homme avec la cape la plus rouge et la plus éclatante qui soit et le cheval le plus grand et le plus blanc qui soit. Un cheval magnifique et terrible.
Le commandant, a dit Marina. Presque sur le ton du chuchotement. Et son cœur battait si fort que je pouvais l’entendre.
Le commandant, ai-je répété, chuchoté. Et mon cœur battait si fort qu’elle pouvait l’entendre.
Gema et Germana, les sœurs trois et quatre, sont mortes peu après. Les fleurs des arbres commençaient à peine à se transformer en citrons, et puis elles sont mortes. Beaucoup d’enfants ont été malades, cet été-là, et des adultes aussi, et quasiment tous les bébés. Il faisait trop chaud. Trop chaud pour les citrons, trop chaud pour les chiens ou les chenilles ou pour nous, même si les chiens ne mouraient pas, ni les chenilles, sauf celles que nous tuions, parce qu’elles pouvaient vivre dehors. Les animaux ont cette chance. Il faisait chaud dehors, trop chaud, mais c’était pire à l’intérieur, où l’air était immobile et où les murs renvoyaient la chaleur. Petites maisons, grandes maisons, toutes sont des pièges pour les gens. Pour les filles.
Mais on est en sécurité, à l’intérieur, disait Marina.
Être en sécurité, c’est le contraire d’être en vie, répondais-je.
Un matin avant que Gema et Germana meurent mais après qu’elles furent tombées malades, j’ai sauté en bas de mon arbre et j’ai tenté d’aller les sauver.
Je me suis rendue à la maison qu’elles partageaient avec leur mère et leur père adoptifs et leurs cinq frères et sœurs adoptifs.
L’aînée de leurs sœurs adoptives était là, juste devant la porte, en train d’allaiter un bébé qu’elle tenait d’un bras tout en battant, de l’autre, un linge de malade sale.
Quoi ? a-t-elle dit.
Le bébé, distrait de sa tétée, m’a regardée. Après, n’arrivant plus à trouver le sein, il s’est mis à pleurer.
Je suis ici pour faire sortir Gema et Germana. Au grand air. Pour qu’elles aillent mieux.
Leur fausse sœur a cessé de battre le linge. Elle m’a dévisagée : vraie fille de personne. Elles dorment, a-t-elle dit avant de se remettre à battre le linge, un linge gris-vert qui n’avait pas toujours été gris-vert.
Je peux aider à les soulever pour les sortir, ai-je dit. Je suis forte.
Le bout du linge a fouetté le bébé à la jambe. Ses pleurs ont redoublé.
Elles dorment, a répété la fausse sœur. Elle a baissé la tête, se détournant de moi, et a tenté de redonner le sein au bébé, mais à ce moment-là il avait oublié qu’il pleurait pour avoir du lait, il pleurait parce qu’il pleurait, et ne voulait plus de lait.
C’était bruyant, mais c’était le genre de bruit qui résonnait toujours en ce lieu, le genre de bruit autour duquel on peut apprendre à entendre. En tendant l’oreille au-delà de ce bruit, au-delà des pleurs du bébé, du linge qu’on battait, du bourdonnement des mouches autour du linge, au-delà de la rumeur des chiens, des enfants et des insectes, en tendant l’oreille autour de cela, on pouvait entendre, je pouvais entendre, depuis l’intérieur de la maison, la respiration hachée de Gema et de Germana, dont chacune des inspirations était une question difficile, chaque expiration un soulagement, une réponse, et l’on pouvait entendre, je pouvais entendre, coulant par-dessus cela comme l’eau du ruisseau lorsqu’il y avait de l’eau dans le ruisseau, le murmure continu et doux de leur mère, leur mère adoptive, qui prenait soin d’elles. Elle murmurait, murmurait, murmurait, sans pause, sans répit, continûment comme une corde, comme si ses filles ne pouvaient pas se laisser aller tant qu’elles avaient quelque chose à écouter, sa voix à laquelle se raccrocher.
Va-t’en, a dit la sœur avec le bébé. Rentre chez toi, Quiteria.
Alors je suis partie, laissant Gema et Germana à l’intérieur, dans la chaleur et l’obscurité.
Alors elles sont mortes, confinées, et désormais nous n’étions plus que cinq.
Nous avons gravi la montagne. Basil, Liberata, Vitoria, Marina et moi, les cinq sœurs encore vivantes. Tous les autres étaient chez eux, en train de faire la sieste pendant les heures les plus chaudes de la journée, ou d’essayer de dormir, alors nous n’avions pas besoin de travailler à ce moment précis. En grimpant, nous faisions rouler des roches derrière nous, nos orteils nus s’agrippaient aux racines et s’enfonçaient dans la terre sèche à la recherche d’un appui.
Nous nous sommes mises debout en cercle, face à face, et, ne sachant que faire, nous nous sommes pris les mains. J’ai songé que nous devrions faire une sorte de sacrifice, mais où aurions-nous trouvé le vin nécessaire, sans parler d’un animal ? Au lieu de quoi, nous avons simplement arraché quelques feuilles d’un buisson bas, gris-vert et coriaces, et les avons disposées en petite pile au milieu du cercle. Les vagues de chaleur brouillaient nos visages, les effaçaient.
On devrait peut-être faire des serments, a dit Basil. Deux chacune, un pour chaque sœur perdue. On pourrait fermer les yeux, a-t-elle poursuivi, toutes fermer les yeux et faire des serments.
Tout le monde m’a regardée.
Oui ? a dit Marina.
Oui, j’ai dit, d’accord. Bonne idée.
Dans notre tête ou à voix haute ? a demandé Basil, qui avait été la première à atteindre le haut de la colline, sans même être essoufflée. Qui avait eu le temps de grimper sur un rocher et de sauter en bas six fois avant que nous la rejoignions.
Tout le monde attendait en silence.
Ça ne change rien, je suppose, ai-je dit. Elles vont nous entendre ou ne pas nous entendre de toute façon.
Alors ? a dit Marina.
Alors tout bas, j’ai dit. On les fait tout bas.
Alors on s’est tues, les doigts entrelacés et collants de transpiration, et on a murmuré des esquisses de serments qui, aux oreilles des autres, sonnaient comme de lointains chants d’oiseaux.
Je promets de rester grande, ai-je chuchoté, même quand je me sens petite. Je promets de rester assez grande pour soulever mes sœurs, toujours, assez grande pour les porter.
Et j’ai senti, en prononçant ces mots, quelque chose se soulever dans ma poitrine, me tirer loin de la terre et de tout ce qui était trop chaud pour être touché.
Est-ce que c’était une prière ? a demandé Marina, plus tard, tandis que nous revenions au verger. Elle avait une égratignure sur le côté du bras, qu’elle s’était faite en descendant, et un petit joyau de sang s’y accrochait, séché.
Je ne sais pas, ai-je dit. Peut-être ?
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