Paris à la nage
Piscine Saint-Germain
PA R I S 6 e
P A R I S 6 e
PISCINE
S A I N T - G E R M A I N
12, rue Lobineau, 75006 Paris
P O U RQ U O I Y A L L E R ? C’est ma piscine, comme un club privé, intime. J’y croise mon ex, qui inspecte mon crawl et me
donne des conseils ; une copine de classe avec qui je bavarde
au bord de l’eau comme à la récré ; une amie écrivaine, après
lui avoir parlé, je vais beaucoup mieux.
Je me suis fait une entorse en voulant courir, mon médecin m’a
dit : « Vous savez que c’est mauvais de courir, vous tassez vos
genoux, vos chevilles, vos hanches, votre colonne vertébrale,
vous devriez nager plutôt ». Bon, j’avais cette entorse, un
encouragement à nager, éventuellement à faire du vélo, mais il
ne fallait pas marcher, donc j’ai proposé à Marine cette piscine,
une des plus proches de chez moi.
Marine était épatée par l’ambiance, les appariteurs en costume
bleu électrique qui vous prennent vos affaires, l’absence de longs
couloirs, tout est ici ramassé, tranquille, facile.
S A I N T - G E R M A I N
AV E C QU I ? Quelqu’un qui déteste les piscines publiques, qui
en dit beaucoup de mal, « C’est moche », « Ça sent mauvais »,
« Il y a trop de monde » et qui s’est payé un abonnement dans
un club privé, pour la joie de lui montrer qu’il a tort.
À QU E L M O M E N T D E L’A N N É E ? L’hiver. La piscine est en
sous-sol et pourtant elle paraît ensoleillée grâce à son décor :
plage et palmiers, mosaïques colorées et placage en bois. L’at-
mosphère y est tiède et humide, un mince filet d’air frais au sol
comme si on avait besoin d’air conditionné.
V E S T I A I R E S E T C A S I E R S Une vingtaine de cabines un peu étroites avec un mini-banc et un crochet.
Pas de casiers, vos affaires sont remises derrière un comptoir
à un appariteur qui les range et les surveille, en échange d’un
jeton numéroté. C’est le luxe. Vous tassez toutes vos affaires sur
un cintre et dans un baquet en plastique (pas facile l’hiver quand
vous devez superposer pull et manteau). Un 31 décembre, en
revenant du bassin, je ne trouvais plus ma culotte dans le baquet,
je n’ai pas osé demander aux appariteurs s’ils l’avaient trouvée.
Je craignais qu’ils m’en parlent pendant les six mois à venir, car
ils me connaissent et savent que je suis très étourdie. En sortant
j’ai croisé mon ex, je l’ai averti de mon problème de culotte, il m’a
appelée une heure après, il l’avait retrouvée.
D O U C H E S Huit douches dans une pièce mixte. Les gens ou-blient sous la douche qu’ils ne sont pas chez eux. Deux adoles-
cents parlaient à voix haute de leur sexualité, dont l’un qui avait
vu trop de films pornos et mentait à son copain, ébahi. Avec
Marine, on se regardait, qu’est-ce qu’on fait ? On les prévient ?
Qu’on entend tout ? Que le sexe, ce n’est pas le porno ?
PA R I S 6 e
De 80 cm à 3,60 m.
Elle est située sous 3,50 €
Le bassin est sur
le marché Saint-
plusieurs mètres en
Germain, à 5 min du
petite profondeur, ce
métro Mabillon.
qui peut gêner les na-
geurs de grande taille.
27 degrés. C’est une
piscine où l’on drague
Parfois des cheveux un peu, mais comme s’accumulent dans l’eau est légèrement les douches, mais ça fraîche, cela rend le va. Les appariteurs bavardage compliqué. 25 m x 12,5 m. descendent régulière-
ment avec leur balai
faire un tour « anti-
cheveux ».
Un plafond blanc.
Oui.
5 dont un couloir pour les nageurs avec matériel
(planche, palmes). Avant le Covid, il y avait un
couloir interdit à la brasse, qui a été supprimé.
Je nage souvent avec des mini-palmes pour ce
plaisir de glisser, d’aller très vite l’air de rien,
donc je dois choisir le couloir « matériel » le plus
encombré, la ligne est pleine de « brasseurs »
qui prennent trop de place et qu’il est difficile
de dépasser.
Bien chlorée.
Comme toutes les piscines publiques, on passe
après tous les enfants des écoles, même s’ils
ne font pas tous pipi dans l’eau, une bonne dose
de chlore est nécessaire.
S A I N T - G E R M A I N
E T E N P LU S C’est en nageant ici que mes idées, celles qui
tourbillonnent et m’enlisent, deviennent claires. Par la grâce
d’une longueur où je glissais sans effort dans l’eau, allongeant
la main le plus loin possible, j’ai compris que « cet ancien
amoureux » en étant là, sans être là, apparaissant et disparais-
sant comme le bras d’un crawleur au-dessus de l’eau, l’air de
rien, puis sombrant, brutal et invisible sous l’eau, avait une
présence embrouillée dont il fallait que je me débarrasse.
J’ai changé de piscine, on ne se croisait plus « par hasard » et
la vie était plus simple. Pendant deux ans, j’ai nagé ailleurs, j’ai
continué à prendre des cours. Un prof m’a montré comment je
croisais les bras devant moi, au lieu de les laisser avancer le
plus loin possible. Il m’a expliqué qu’il fallait que je prenne plus
de place, les mains écartées comme si je devais nager les bras
en V.
Peu à peu, j’ai retrouvé la personne entière que j’étais avant de
le rencontrer.
Je suis retournée à Saint-Germain, nous avons nagé l’un à
côté de l’autre, chacun dans sa ligne, puis il m’a félicitée pour
mon crawl, « Ta main est parfaite », et m’a invitée à manger une
brioche à la fleur d’oranger et à la marmelade d’orange. On
s’est quittés, chacun sur son vélo, à très vite, c’était enfin clair.
Nous étions réconciliés, j’étais très contente.
PA R I S 6 e
E N S O RTA N T C’est un quartier qui donne l’impression que
plus personne n’y vit, il est réservé aux promeneurs du monde
entier. Le marché Saint-Germain juste au-dessus de la piscine
donne un aperçu de la vie réelle des habitants. De la trévise
chez le marchand de légumes, des énormes raviolis à la bur-
rata chez l’Italien, des saucisses goûteuses du Sud-Ouest, tout
est magnifique, tentant et trop cher, comme les galeries, les
magasins de chaussures et les pulls en cachemire.
Marine a repéré un traiteur iranien coincé au fond du marché.
Comme elle s’y connaît en bonnes choses, elle lui a demandé
s’il avait des citrons séchés, délicieux à râper sur des plats, il
lui a offert un sachet de mini-citrons à la coque brune. On a
goûté un beignet d’herbes (persil, coriandre, baies et noix), des
biscuits au gingembre, d’autres à la fleur d’oranger, bu des
infusions à la rose, tout ça assises sur deux chaises hautes
devant son comptoir.
Marine l’a interrogé sur les rice cookers qu’il vend, est-ce
qu’ils permettent de faire du riz grillé comme en Iran ? Oui,
a-t-il répondu. J’aurais aimé lui poser d’autres questions sur
les galettes et les gâteaux qu’il propose – à la rose, au safran,
au « paradis » –, les ingrédients, les recettes, leurs histoires,
la sienne, il était souriant, mais pas très bavard et je n’ai pas
osé le déranger davantage. Je lui ai quand même demandé
s’il avait un menu que je pourrais conserver, il n’en avait pas,
mais m’a tendu la carte de son échoppe, « Shirinkam, saveurs
persanes ». Sur son blog on trouve son nom, l’année où il est
arrivé en France, des photos et les noms de ses plats.
Et aussi Tipana (2, rue Clément). Cette pâtisserie algéro-
franco-saoudienne propose une brioche à la fleur d’oranger et
à la marmelade d’orange à peine sucrée, et du thé à la menthe.
Un délice.