Pentagone: Magie, traque et malentendus (French Edition)

Chapitre 9

 

†

J’inspirai profondément et fermai ma vieille veste en cuir que je traînais depuis huit ans.

Le jour J était arrivé.

Je jetai un dernier coup d’œil au panneau en bois sur lequel notre plan était décrit, décrypté, décortiqué. Même si je le connaissais sur le bout des doigts, je ressentais une compréhensible anxiété à l’idée de sortir de ma cachette ; et de bafouer mes principes. Mes principales difficultés venaient de là. J’étais un jeune homme solaire, souriant, optimiste, amoureux de la vie, et tout depuis une semaine me ramenait à la mort. Le meurtre d’Ariana Wyrkan. Les menaces du Pentagone. Mon emprisonnement. Mon accusation d’être un tueur en série. Sans compter la traque dont j’étais victime. Et alors qu’au Tribunal, j’avais été embarqué malgré moi dans cette histoire à dormir debout, cette fois, en me rendant à l’Arbre en connaissance de cause, je m’impliquais ; et pas de la plus brillante des manières. Nous nous préparions tout de même à commettre un vol.

— Ne t’inquiète pas, Val, ça va bien se passer ! me motiva Celian en me tapotant l’épaule, interprétant à tort mon visage fermé.

J’acquiesçai. Évidemment que ça allait bien se passer. Nous avions travaillé ce plan dans les moindres détails. Mais ce que je n’avais pas osé lui dire, c’était qu’une part de moi craignait davantage ce que nous allions trouver que ce que nous nous apprêtions à faire. Qu’est-ce qui se passerait si nous découvrions que le Persécuteur était véritablement imbattable ? Les Régisseurs disposaient de moyens illimités. Si eux n’avaient pas réussi, en cinq ans, à neutraliser le Persécuteur, comment moi, Valentin Telliers, petit étudiant sans aucun pouvoir dont la seule particularité était d’avoir un physique atypique et des rides du sourire à vingt-trois ans, allais-je bien pouvoir le vaincre ?

— Je suis prête, retentit la voix claire de Morjiane depuis une mezzanine.

Elle se téléporta jusqu’au salon, ce qui ne me fit pas sursauter. Les quinze crises cardiaques que j’avais manquées de peu ces derniers jours avaient eu raison de moi.

— Je vais m’occuper des clones, annonça-t-elle. Donne-moi ta baguette, Celian.

Et elle disparut à nouveau.

C’était Jolag qui nous avait suggéré ce détail du plan. Bien conscient des risques que nous encourions, il nous avait alertés sur le caractère énergivore des sortilèges de clonage et nous avait répété qu’il était préférable que Morjiane s’en charge et que Celian préserve ses forces au cas où…

Au cas où.

— Elle ne va pas tarder à revenir, assura Celian. C’est rapide, le clonage.

Je hochai la tête, me préparant déjà à la deuxième étape du plan : j’allais incessamment sous peu être transformé en rouge à lèvres. En rouge à lèvres, oui. Celian, lui, serait un miroir de poche. L’objectif était de nous fondre dans le sac de Morjiane et de passer inaperçus lorsqu’elle entrerait dans le Siège.

Jolag avait là encore remodelé notre stratégie. Il avait eu vent de l’installation récente d’un mur d’annulation des sortilèges à l’entrée de l’Arbre ; ce changement, juste après notre évasion du Tribunal, ne pouvait d’ailleurs pas être un hasard. Toujours était-il que ce système nous aurait d’emblée trahis si nous avions suivi notre idée de base de nous transformer en accessoires de mode portés par Morjiane ; nous aurions retrouvé notre enveloppe corporelle devant les gardes avant même d’avoir mis un pied au Siège. À l’inverse, nous avait expliqué Jolag, les sacs ne franchissaient pas le mur avec leurs propriétaires, car le Pentagone craignait qu’il n’y soit caché quelque élément magique capable de neutraliser l’effet du mur. Ainsi, le sac, et donc Celian et moi, passerions entre les mains des exécutants et serions rendus à Morjiane juste après, comme à la douane.

— C’est l’idée d’être transformé en rouge à lèvres qui te stresse comme ça ? se moqua Celian avec un large sourire.

— Et toi, ça te fait quoi de devenir un miroir de poche devant Morjiane ? Quand je pense que je vous embarque là-dedans alors que vous pourriez être en train de vous la couler douce à l’autre bout du monde, main dans la main !

Il me bouscula par l’épaule :

— Eh ! Il ne se passe rien avec Morjiane !

— Mon œil.

Ce fut le moment où la principale intéressée réapparut, ce qui empêcha Celian de répliquer. Je mordis mes lèvres pour ne pas pouffer de rire.

— C’est bon, annonça-t-elle en rendant sa baguette à mon meilleur ami. Trois Valentin et trois Celian sont en cavale dans le coin. Comme si les versions originales ne suffisaient pas.

Elle semblait très fière de son trait d’humour.

— Vous êtes prêts ? ajouta-t-elle en levant sa propre baguette cette fois.

J’acquiesçai. Il était temps. Le sortilège fusa aussitôt et me frappa à la poitrine. D’abord paralysé, je me mis soudain à rapetisser jusqu’à me tordre et me retrouver enfermé dans un espace cylindrique. C’était l’expérience la plus étrange que j’aie jamais vécue, si étrange que cela me déconnecta de toutes mes inquiétudes. Je fus alors soulevé et placé dans un environnement obscur. Une pression s’exerça contre moi quelques instants plus tard ; Celian venait de me rejoindre.

— C’est parti, me parvint la voix très lointaine de Morjiane.

Nous disparûmes.

◆◆◆

Balloté à l’intérieur du sac de Morjiane au rythme de ses pas vers l’Arbre, je la sentis soudain s’arrêter, et, aussitôt sa voix claire parvint jusqu’à moi :

— Bonjour. Je souhaite me rendre au département de la Transmission et de l’Enseignement.

— À quel sujet ? l’interrogea un garde d’un ton un brin pressant.

— Je suis institutrice.

— Chère Madame, le Siège est en situation d’urgence depuis quelques minutes.

J’imaginais d’ici le sourire poli de Morjiane.

— La classe dont j’ai la responsabilité aussi, claqua-t-elle. Nous sommes samedi, et je serai à l’école toute la semaine. Je suis censée venir quand ? En pleine nuit ?

Un court silence s’installa.

— C’est d’accord, céda l’homme. Votre médaillon et votre baguette, je vous prie.

Un éclair d’adrénaline me traversa. Jolag avait raison. Ils vérifiaient les baguettes. Un peu plus et ils auraient découvert que Morjiane avait utilisé la sienne pour créer nos clones. Voilà une autre raison pour laquelle Jolag avait insisté pour qu’elle emprunte celle de Celian. Nous venions d’éviter un retour dans les cellules humides du Tribunal.

J’entendis — ou plutôt devrais-je dire, je sentis — Morjiane farfouiller dans son sac pour trouver ce qu’on lui demandait.

— Tenez, lança-t-elle au garde.

Un silence stressant plus tard, l’homme s’éclaircit la gorge :

— Tout est en ordre. Passez votre empreinte sur le socle, s’il vous plaît.

Morjiane obéit et un signal sonore retentit.

— Madame Morjiane Castellieux, lut l’exécutant. Vous apparaissez bien dans les registres. Département de la Transmission et de l’Enseignement, vous m’avez dit ?

Elle acquiesça, à l’évidence, car l’homme reprit la parole :

— Très bien, vous êtes enregistrée. Donnez-moi vos effets personnels et traversez le mur.

Je sentis le sac passer dans les mains du garde. Si j’avais pu, j’aurais poussé un cri de joie et embrassé Jolag. Celian et moi ne franchirions pas le mur d’annulation des sortilèges. Notre camouflage était sauf.

— C’est parfait, annonça l’homme après quelques secondes. Je vous rends vos affaires et vous souhaite une bonne fin de journée.

À ces mots, nous repassâmes entre les mains de Morjiane et, après une longue minute d’une marche dynamique, je la sentis me saisir dans le sac et me poser par terre. Un instant plus tard, j’étais de nouveau sur mes pieds, dans un recoin d’un hall si époustouflant que j’en eus le souffle coupé.

Impérial. Ce lieu était impérial.

Creusé à l’intérieur de l’Arbre, baigné d’une lumière vive, presque scintillante, qui filtrait au travers de vitraux rouges en forme d’étoile, ce palais végétal renfermait des lianes vertes qui pendaient des murs ainsi qu’une multitude d’alcôves contenant des bougies beiges sous cloche ; l’ensemble éclairait cinq escaliers de marbre blanc en colimaçon qui s’envolaient sur des centaines de mètres et qui, comme ceux du château de Chambord, ne se croisaient jamais ; tous portaient une armoirie symbolisant un département du Pentagone.

— Je file à la Transmission et l’Enseignement, nous glissa Morjiane.

Je sursautai, en revins brusquement au plan et réalisai que Celian était de retour lui aussi.

— Dépêchez-vous, nous chuchota Morjiane. Je serai ici dans quinze minutes.

Et elle disparut dans l’escalier de la défunte Ariana Wyrkan.

— Viens par là, me pressa Celian.

Armé de sa baguette magique, il transforma mes vêtements en tenue de sorcier, ajouta une cape bleu marine, me fit pousser une barbe épaisse pour cacher du mieux possible mes taches de rousseur et métamorphosa ma chevelure pour la rendre frisée et noire ; j’attachai le tout en une queue de cheval basse avec un anneau doré. Ses choix furent diamétralement opposés le concernant : mon ami était désormais chauve et arborait une moustache grise.

— Allons-y, murmurai-je en regardant avec inquiétude quelques civils traverser le hall et se disperser un peu partout. Les gardes doivent encore être occupés avec nos clones.

— Oui, mais ça ne va pas durer, lâcha Celian, les dents serrées. Les renforts sont déjà là.

Je jetai un coup d’œil sur le côté et un frisson me parcourut l’échine. En effet, un groupe d’exécutants venait d’entrer. Un faux pas, et c’était un retour collectif au Tribunal.

Nous quittâmes le renfoncement, trottinâmes jusqu’à l’escalier de l’Armée et de la Sécurité et nous élançâmes dans les centaines de marches ; elles étaient si basses que je les montais deux à deux, concentré sur ma respiration, en m’appuyant sur la rambarde clinquante et sa liane torsadée. D’après les plans de Jolag, nous devions nous rendre au quatrième étage, celui dédié aux enquêtes ; mais vu la taille de l’Arbre, ces étages étaient, cela va sans dire, très, très hauts. Pour être plus précis, ils étaient cinq fois plus hauts que dans un bâtiment normal, chaque étage étant subdivisé en cinq niveaux pour les différents départements. C’était donc bien l’équivalent de vingt étages eux-mêmes anormalement élevés qu’il nous fallait gravir, et l’endurance n’avait jamais été ma qualité première. Nous accélérâmes malgré tout la cadence, de plus en plus essoufflés mais poussés par les bruits que nous entendions d’un peu partout et notamment du rez-de-chaussée. Les gardes officiels du Siège étaient-ils déjà de retour ? Avaient-ils découvert la supercherie et neutralisé nos clones ?

— Allez, Val, on est à la moitié ! m’encouragea Celian après de longues minutes d’effort.

— Qu’à la moitié ? m’horrifiai-je.

Celian ne me répondit pas, m’attrapa par la manche et continua à gravir les marches polies de l’Arbre. Je me fis violence pour réaccélérer, m’agrippant à la rambarde dorée d’une main et à Celian de l’autre ; mais, arrivé au troisième étage, je m’arrêtai malgré moi et pressai fort mon torse. Mes poumons brûlaient.

— T’es sûr que c’est pas là ? haletai-je avec un mouvement de menton vers le couloir adjacent.

Il était de forme cylindrique, creusé dans le bois ; une branche. C’était l’intérieur d’une branche.

— Certain, balaya Celian en peinant lui aussi à reprendre son souffle. Ici, c’est pour la délinquance dans les zon…

— Attention ! lâchai-je.

Celian se courba au moment où deux sorcières passaient devant l’escalier sans un regard dans notre direction.

— Merci, balbutia-t-il en se redressant. Je ne les avais pas vues. Viens !

Nous reprîmes notre ascension, de plus en plus angoissés à chaque mètre ; car plus nous grimpions, plus nous nous éloignions de la sortie. Nous parvînmes enfin au quatrième étage, et, sans même ralentir, nous délaissâmes les marches et nous engouffrâmes dans la gigantesque branche, elle aussi éclairée par des lignées de bougies et de vitraux rougeâtres. Le plan des lieux bien en tête, nous tournâmes aux différentes fourches sans hésitation, fuyant à chaque virage le regard des sorciers qui remontaient le couloir en sens inverse.

Nous atteignîmes alors un lieu qui me pétrifia d’émerveillement.

Les archives.

Les archives publiques du département de l’Armée et de la Sécurité.

La pièce, aussi grande qu’un stade, renfermait des milliers d’ouvrages dont les titres dorés brillaient sous un véritable puits de lumière ; un vitrail. Un vitrail sublissime sur toute la longueur du plafond, dans un camaïeu de bleu et de rouge, digne des artistes les plus illustres et des cathédrales les plus glorieuses. Alors que certains documents quittaient leurs emplacements et flottaient jusqu’aux sorciers installés un peu plus loin, sur des tables de travail creusées en alcôves dans le bois des murs, d’autres, tombés au sol au fil des maladresses des visiteurs, se redressaient tout seuls, se réordonnaient en autonomie et regagnaient leur place dans leur rayon attitré.

— Réveille-toi, Val, me chuchota Celian.

Ma torpeur se brisa. Je retrouvai mes esprits et accrochai mon regard au fond de la pièce, sur une porte que je savais imposante mais qui d’ici paraissait minuscule. C’était là que nous allions. Dans le bureau des affaires en cours. Or, des dizaines voire centaines de sorciers se trouvaient sur notre chemin ; et, cette fois, aucun moyen de les éviter.

— Pardon, soufflai-je en me remettant en route. C’est immense.

— Tout est toujours plus grand dans l’Arbre.

Soudain, un sorcier surgit depuis une allée ; je réfrénai un cri mais l’homme, absorbé par sa lecture, ne s’aperçut qu’à peine de notre présence et se contenta de dévier sa trajectoire.

Nous nous remîmes en chemin, observant les visiteurs tantôt studieux tantôt dissipés sur notre passage. J’étais moins serein que je ne l’aurais voulu, tourmenté par mon sablier interne qui ne cessait de s’amenuiser. Qu’adviendrait-il si Morjiane revenait avant nous dans le hall de l’Arbre et était poussée vers la sortie ? Ou, à l’inverse, ne serions-nous pas démasqués si nous atteignions avant elle le lieu de rendez-vous ?

— Vous cherchez quelque chose ? lança une voix derrière nous.

Celian et moi fîmes volte-face. Une sorcière, rondouillette, l’air sec, les lunettes carrées, tenait une pile de dossiers colorés sur laquelle reposait une baguette tordue.

— Je vous remercie, Madame, mais nous visitons simplement, déclina mon ami avec un aplomb étonnant qui suffit à éloigner notre interlocutrice.

— Comment ça, « nous visitons simplement » ? crissai-je en continuant à remonter l’allée principale. On va faire comment pour entrer dans le bureau des affaires en cours, maintenant ?

— J’avais peur qu’elle nous demande nos noms et qu’elle réalise qu’on n’a pas été déclarés à l’entrée du Siège.

Je me crispai.

— Ne t’inquiète pas, Val, me rassura-t-il. Entrer dans le bureau, c’est un jeu d’enfant. Tiens, tu vas voir.

Parvenus, en effet, au bout de l’allée principale, nous jetâmes un coup d’œil craintif derrière nous, ouvrîmes la fameuse porte à la volée et pénétrâmes à l’intérieur du bureau des affaires en cours.

— Tu vois ! me lança Celian. C’était fac…

Je lui flanquai un coup de coude dans les côtes. À l’entrée se tenait un sorcier avachi sur son poing, installé à une table croulant sous les dossiers.

— En quoi puis-je vous aider ? débita-t-il d’un ton monotone.

— Nous venons pour une réclamation, m’entendis-je prononcer selon le plan de secours.

Il releva vers moi un regard de chien battu. Il avait l’air de passer la pire journée de son existence.

— Il faudra revenir plus tard, lâcha-t-il en montrant les bureaux vides. Ils sont partis, tous partis…

Il semblait si stressé que je craignais pour les quelques cheveux qui se dressaient encore sur son crâne.

— Plus tard ? répéta Celian. Pensez-vous que nous n’avons que ça à faire, revenir plus tard pour une réclamation urgente ?

Les nerfs de l’homme craquèrent d’un coup :

— Très bien, très bien ! Allez au bureau des réclamations, par là !

Il nous désigna le fond de la pièce d’un signe vague.

— Mais n’allez pas vous plaindre si vous devez attendre ! ajouta-t-il en frappant sa table des deux mains. Ils sont tous partis il y a dix minutes, quand on a eu l’alerte de… enfin la suspicion de… enfin, peu importe.

Et il retomba sur son siège, les yeux fermés. J’échangeai un regard avec Celian qui m’entraîna vers la direction indiquée sans demander son reste. Pas après pas, une vague de soulagement et d’incrédulité m’envahit. Car le département était vide. Complètement vide.

— Ça a fonctionné, balbutiai-je sans y croire. Ils sont tous à la poursuite de nos clones et…

— Chut. Pas ici.

Je me tus aussitôt et accélérai le pas, déambulant dans ce lieu au décor féérique. Ici, pas d’ordinateurs et de photocopieuses, mais d’étranges hologrammes, des plumes qui dansaient toutes seules sur le papier, des documents qui flottaient de meuble en meuble et des notes internes qui sortaient en panique de petites trappes dans les murs. Nous atteignîmes très vite le bureau des réclamations, mais, au lieu de nous glisser à l’intérieur, nous jetâmes un coup d’œil dans le dernier couloir ; un couloir vide qui menait à une porte haute, d’un bleu aussi sombre qu’il était possible de l’être, décorée du symbole du Pentagone. Le bureau d’Arius.

Un éclair d’adrénaline me transperça.

— C’est le moment ou jamais ! chuchota Celian en se précipitant dans le couloir, les doigts crispés autour de sa baguette.

Il posa sa main sur la poignée dorée en forme de tête de lion et ferma les yeux. Je retins mon souffle.

— Il n’y a personne, murmura-t-il. On y va !

Il poussa la porte et nous pénétrâmes dans le bureau du Régisseur de l’Armée et de la Sécurité. De forme cylindrique, tout en longueur, il se situait dans une nouvelle branche qui, à l’image du reste de l’Arbre, était éclairée d’une invraisemblable lumière qui s’engouffrait de part et d’autre de la pièce au travers de deux vitraux rouge sang. Contre les murs se trouvaient des meubles noirs, brillants, tandis que le bureau massif, lui, trônait au centre de la pièce, sous un portrait grandeur nature d’Arius, assis dans son siège du Tribunal, avec, gravé dans le cadre : « Arius Wyrkan, Régisseur de l’Armée et de la Sécurité depuis le 4 décembre 2004 ».

— Ne perdons pas de temps, lâcha Celian en refermant la porte du bureau derrière nous avant de jeter un sort à la serrure. Ça y est, c’est verrouillé. Vas-y, fouille !

Et il resta là, la baguette brandie, prêt à attaquer si quiconque cherchait à entrer.

Je me précipitai vers la première armoire. J’ouvris ses six tiroirs et passai en revue la bonne vingtaine de dossiers ; celui du Persécuteur était introuvable. Je pestai et enchaînai avec un deuxième meuble, puis un troisième ; rien à faire. Après le cinquième, je fus pris de doutes. M’étais-je trompé ? Le dossier était-il plutôt stocké dans les archives ? Ou bien avait-il été rangé dans une autre pièce du bureau des affaires en cours ? Je me raisonnai. Oui. Il y avait forcément des documents relatifs au Persécuteur un peu partout, voire même dans d’autres départements comme celui de la Justice ; mais un dossier synthétique se trouvait nécessairement ici, dans le bureau d’Arius.

— Dépêche-toi, Val ! me pressa Celian.

J’accélérai et me précipitai vers un autre meuble. Je lus en vitesse les tranches de tous les dossiers, là encore sans succès. La peur me tordait le ventre. Peut-être les sorciers disposaient-ils d’un système magique auquel je n’avais pas accès, comme une base de données ?

— C’est pas possible, soufflai-je en tremblant d’impatience. C’est ici. Je suis sûr que c’est ic…

— Val ! Vite !

Je me tus et, arrivé au bout de ma rangée, me tournai vers le dernier meuble que je n’avais pas encore fouillé.

Le bureau.

Je me ruai vers lui et ouvris tous les tiroirs les uns après les autres, découvrant des objets magiques que j’aurais été bien en peine d’identifier ; mais je m’en moquais, car mon regard s’accrocha soudain à une chemise cartonnée, sur le haut de la pile. Un dossier noir avec un « P » calligraphié au centre. Le dossier du Persécuteur. Je le saisis avec un tel empressement que je manquai d’en plier les bords, et soulevai la couverture.

« Nom, prénom : Telliers, Valentin

Date de naissance : 27 septembre 1999

Profession : Étudiant en archéologie (5e année) dans une université

Sans-Pouvoirs

Adresse : 84 rue du baron, 95046 Cernevois

Filiation : Inconnue

Statut : De Sang

Date du premier meurtre : 27 septembre 2017 »

Je bloquai et relus la dernière ligne. Date du premier meurtre. 27 septembre 2017.

— Il y a un problème ? s’inquiéta Celian qui n’avait rien manqué, à distance, de ma trouvaille. Ce n’est pas le bon dossier ?

— Si, c’est le bon dossier, lâchai-je en le refermant d’un coup. Copie ça et tirons-nous d’ici.

Celian ne se le fit pas dire deux fois, et, un instant plus tard, un rayon ocre surgit de nulle part et un clone des précieux documents apparut entre mes mains. Je cachai le tout sous mes vêtements, replaçai la version originale dans son emplacement et m’approchai de la sortie quand soudain Celian plaqua ses doigts sur son cœur, au niveau de son médaillon.

— Morjiane redescend les escaliers, s’inquiéta-t-il. Elle n’a pas réussi à gagner plus de temps. Dépêchons-nous.

Il s’assura d’un regard que le bureau ne portait aucune trace de notre visite, leva le sortilège de verrouillage de la porte et m’entraîna dans le couloir. Nous arrivâmes très vite au niveau du centre des réclamations. Je jetai un coup d’œil au travers de la vitre.

— Il n’y a personne, lançai-je à Celian d’un air entendu.

Nous suivîmes la courbure de la branche jusqu’à l’accueil du bureau des affaires en cours, où l’homme que nous avions croisé un peu plus tôt faisait les cent pas en marmonnant quelques paroles indistinctes.

— Vous ? s’étonna-t-il en nous apercevant. Déjà ?

— Il n’y avait personne, et nous ne voulons pas attendre, expliqua Celian avec détachement. Le service s’empire, par chez vous.

Nous l’abandonnâmes à ses exclamations offensées et retrouvâmes les archives et ses milliers de dossiers. Ignorant les regards interrogateurs des sorciers qui conversaient à voix basse, nous remontâmes l’allée au pas de course, sortîmes de l’énormissime pièce et atteignîmes le long couloir que nous avions emprunté quelques minutes plus tôt. Très vite, nous rejoignîmes l’escalier et, trop stressé pour me laisser émerveiller par ses cinq embranchements qui ne se croisaient jamais, je m’engageai dans les marches, Celian sur les talons.

— Où est Morjiane ? demandai-je, les dents serrées.

Celian n’eut pas le temps de répondre qu’un homme arriva en courant vers nous.

— Vous ne savez pas la nouvelle ? s’écria-t-il. Le Persécuteur se trouverait dans l’Arbre ! Des clones ont été placés à l’extérieur comme subterfuge ! Mettez-vous en sécurité, mettez-vous en sécurité !

Et il fila en interpellant une autre sorcière derrière nous.

Celian et moi échangeâmes un regard et dévalâmes l’escalier d’un coup. Cherchant sans succès quelle erreur nous avions commise, j’accélérai, galopant aussi vite que mes jambes me le permettaient. Nous avions dépassé l’étage inférieur lorsque soudain Celian s’immobilisa.

— Qu’est-ce qui se passe ? paniquai-je en m’arrêtant quelques marches plus bas.

— Message de Morjiane.

Il se tut, la main sur son médaillon, les yeux fermés, et, lorsqu’il les rouvrit, son visage était défait :

— Ils évacuent tout le monde en vérifiant les identités depuis la liste de l’entrée. Ils pensent que le Persécuteur sera bloqué à la fin. Morjiane est déjà dehors. Ils l’ont forcée à sortir.

Je blêmis.

— On fait quoi ? bredouillai-je.

Mais soudain, des compartiments s’ouvrirent de partout et d’étranges haut-parleurs en sortirent :

— Chères sorcières, chers sorciers. Veuillez évacuer l’Arbre dans les meilleurs délais. Chères sorcières, chers sorciers. Veuillez évacuer l’Arbre dans les meilleurs délais.

Et cela continua en boucle. Des centaines de personnes surgirent de toutes parts dans les cinq escaliers et descendirent sagement ; elles pariaient avec autant de curiosité que de fébrilité sur les raisons de cette évacuation surprise. Celian et moi étions quant à nous pétrifiés, et les regards interrogateurs de la foule n’aidaient pas.

— Je sais ! chuchotai-je. Dis à Morjiane de nous trouver une sortie de secours sur les plans de Jolag !

Le visage de Celian s’éveilla aussitôt. Il plaça sa main sur son médaillon et envoya le message sans même le prononcer.

— Vous deux, en mouvement, s’il vous plaît.

Je fis volte-face et découvris un garde bien bâti ; les fentes microscopiques de ses paupières laissaient entrevoir un regard méfiant. J’acquiesçai du menton et entraînai Celian vers le deuxième étage d’un pas néanmoins le plus lent possible.

— Allez, Morjiane, dépêche-toi, articula mon meilleur ami en serrant les dents.

— Elle a reçu le message, au moins ?

— Oui. Elle cherche.

Nous finîmes par atteindre le deuxième niveau ; d’ici, nous pouvions voir la mission commando en cours dans le hall de l’Arbre. Les gardes arrêtaient les civils, les fouillaient, analysaient à nouveau leur baguette et médaillon, et, bien sûr, vérifiaient leur identité.

— On est fichus, paniquai-je dans un filet de voix. On est fichus, Celian !

Mais au lieu de répondre, mon ami s’immobilisa si soudainement que le sorcier derrière nous lui rentra dedans en ronchonnant.

— La sortie des Régisseurs, souffla-t-il.

Mon cou s’allongea.

— La sortie des Régisseurs ? répétai-je en chuchotant. Comme une sortie privée ?

Il confirma d’un signe de tête alors que nous descendions une nouvelle marche, poussés par les personnes derrière nous.

— On n’a pas le choix, il faut y aller ! murmurai-je, surpris de ma propre audace.

— La sortie est forcément bloquée.

— Bloquée par quoi ?

— Je ne sais pas, un sortilège, quelque chose !

Une fulgurance me traversa l’esprit :

— Un compartiment ! Comme au Tribunal ! Tu as le médaillon de…

Je n’eus pas besoin de prononcer le prénom d’Ariana. Celian se redressa d’un coup et son expression d’appréhension laissa place à une autre bien plus résolue.

— J’ai oublié ma sacoche en haut ! s’écria-t-il soudain d’une voix vigoureuse.

Je plissai les yeux quelques secondes avant de comprendre.

— Oh ! m’exclamai-je à mon tour en m’assurant que tout le monde puisse bien m’entendre. Tu as oublié ta sacoche ! Il faut retourner la chercher !

Aussitôt, nous fîmes volte-face, fendîmes la foule compacte qui ne manqua pas de nous signifier son mécontentement et remontâmes à contresens au pas de course. Nous atteignîmes le troisième puis le quatrième étage, mais, au lieu de nous y arrêter comme un peu plus tôt, nous continuâmes notre ascension sans même ralentir.

— C’est où ? haletai-je.

— Dixième niveau ! Aux appartements privés des Régisseurs !

L’information me percuta de plein fouet. Il en restait six, six alors que mes jambes faiblissaient déjà. Mais il fallait accélérer. Empli d’adrénaline, je doublai la cadence, montant les marches deux par deux voire trois par trois. Étage après étage, il y avait de moins en moins de monde mais de plus en plus de regards suspicieux. Ce fut autour du septième niveau que nous cessâmes de croiser qui que ce soit ; ce qui sous-entendait aussi que, si d’aventure un garde nous découvrait ici, notre présence serait bien plus difficile à justifier, d’autant que l’annonce des haut-parleurs tournait toujours en boucle. Peinant de plus en plus, je voulus m’appuyer sur la rambarde ; mais les lianes torsadées étaient devenues pleines d’épines. Les yeux emplis de larmes, des larmes d’épuisement et de terreur, je puisai dans mes dernières forces pour ne pas fléchir et poursuivis mon ascension.

Je finis par poser un pied au dixième palier du monument végétal. À bout de souffle, je restai plié en deux de longues secondes, les mains sur le cœur.

— On dormira plus tard, lâcha Celian en me tirant par la manche.

Je me redressai tant bien que mal et jetai un regard circulaire sur l’ensemble de l’étage, comme un détecteur de radar. Ici, le décor était bien plus blanc, avec des statues anciennes, du lierre enroulé autour de piliers, des portes immaculées encadrées de liserés gris, et, surtout, les cinq escaliers des différents départements qui enfin se rejoignaient sur un même palier. La lumière semblait encore plus intense, encore plus luisante que sur les niveaux inférieurs ; peut-être parce que les vitraux d’ici étaient clairs, dans cette ambiance enchantée et luxueuse.

— C’est là ! s’écria Celian, guidé à distance par Morjiane.

Je m’élançai derrière lui mais il s’immobilisa très vite. Devant un mur.

— Comment ça, c’est là ? m’étonnai-je, les sourcils froncés.

— Je… Il devrait y avoir un escalier, dans le coin.

Je scrutai autour de moi. Il n’y en avait aucun. Je pivotai vers mon meilleur ami, et un regard me suffit pour comprendre qu’il était gagné par la panique, phénomène assez rare pour être inquiétant.

— Tu as dû te tromper, Celian, lui murmurai-je avec la plus grande douceur dont j’étais capable.

— Non, je te dis que non !

Je me repenchai vers le mur et ne pus que constater à nouveau qu’il n’y avait pas d’escalier.

À moins que… Je plissai les yeux.

— Ici ! lâchai-je, le bras tendu.

Au travers de la cloison se dessinaient des ombrages, comme des marches en transparence. Celian se rua dans cette direction et palpa le mur plat.

— Il y a forcément une encoche, une poignée ! articula-t-il avec urgence.

— Celian, là, derrière le buste en pierre !

Mon meilleur ami fit volte-face et aperçut le petit compartiment rectangulaire que je venais de repérer, un compartiment en tous points similaire à celui du Tribunal. Tremblant d’empressement, Celian saisit le médaillon d’Ariana dans sa poche et l’y apposa. Aussitôt, le pan de bois bascula sur le côté et révéla un énième, interminable et étroit escalier, qui, à ma grande surprise, montait lui aussi. Nous nous élançâmes en avant sans même nous concerter et gravîmes les marches au pas de course. En haut, je voyais une ouverture ; je voyais l’extérieur, je voyais la liberté.

Mais soudain, j’entendis des voix.

Des voix, en haut des marches.

Des voix qui pouvaient signer notre arrêt de mort.

Je stoppai net et Celian me percuta dans un bruit étouffé.

— Je ne partirai pas ! lâcha une voix féminine mêlant colère et désespoir. Tu entends, Amayar ? Je ne partirai pas en la laissant là !

— Nous devons nous préserver, Arkya, retentit une voix claire et froide, d’homme, cette fois. Notre devoir de Régisseurs est de protéger le Pentagone à tout prix, et donc nous quatre.

— Et notre devoir familial est de protéger le corps d’Ariana, répliqua la femme. Je ne la laisserai pas ici. Qu’est-ce qui se passera si le Persécuteur brûle l’Arbre ? Nous ne retrouverons jamais son urne funéraire !

La terreur s’empara de moi. Les Régisseurs se disputaient en haut de l’escalier. Et en bas, il y avait la ribambelle de gardes et notre arrestation certaine.

— On recule ? chuchotai-je.

— Si on recule, on est morts, souffla Celian.

— Permets-moi de remettre en doute nos chances de survie si on avance !

Celian me jeta un long regard.

— Je vais la chercher, claironna Arkya depuis dehors.

— Tu veux aller chercher l’urne d’Ariana ? s’outra la voix d’Arwen. Tu as perdu la raison !

— Bien sûr que je vais aller la chercher. Ariana était mon ange, ma sœur. Je ne l’abandonnerai pas aux griffes de son meurtrier. Mais si vous faites passer notre fonction avant notre famille, alors partez.

Je fis les gros yeux. Elle avait de la poigne, même si c’était tout sauf le moment de s’en soucier. Les Régisseurs ne lui répondirent pas, et, bénissant le ciel pour ce silence, ce silence miraculeux qui nous offrait les dix secondes nécessaires pour fuir, je reculai de quelques marches en tirant Celian par la manche, le regard rivé sur le haut de l’escalier.

— Vous êtes tous les trois immobiles, prononça alors Arkya. À croire que votre lâcheté est éternelle.

À ces mots, des pas francs s’avancèrent dans notre direction. Je me crispai des pieds à la tête et amorçai un demi-tour ; mais c’était trop tard.

Arkya apparut en haut des marches et nous percuta du regard.

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