Pentagone: Magie, traque et malentendus (French Edition)
Chapitre 2
†
Un silence assourdissant tomba dans la pièce ; un silence brisé par un râle animal d’Arius qui provoqua une montée de cris de toutes parts. Je reculai sans comprendre. Pourquoi me hurlaient-ils tous dessus ? Soudain, Arkya, la jeune femme qui menait le procès, leva le bras et le raffut cessa d’un coup. Elle me dévisagea dans un mélange de choc et de colère contenue.
— Es-tu le Persécuteur ? articula-t-elle.
Je papillotai des yeux.
— Le Persécuteur ? répétai-je avant de laisser échapper un rire nerveux. Vous me faites peur, avec votre air sérieux. Vous savez, Halloween, c’est une fête, hein !
Mais avant qu’Arkya n’ait pu me répondre, la femme au chignon la bouscula, me rejoignit en trois enjambées et me secoua violemment par les épaules :
— Est-ce toi qui as tué ma fille, mon fils, mon mari et ma sœur ? hurla-t-elle.
— Votre fille ? Fils ? Votre…
Je perdis mes mots et me sentis rougir. Je cherchai du regard le soutien de Celian qui m’intima d’un geste sévère de me taire. Ce rejet me fit perdre toute contenance et une vague d’incompréhension me prit au corps.
— Je n’ai rien fait ! m’entendis-je bafouiller.
— Menteur, rugit la femme. Je vais te tuer de mes mains, de mes mains !
— Arwen, stop, lâcha Arkya en la poussant pour récupérer sa place. Expliquez-vous, m’ordonna-t-elle alors.
— Vous expliquer quoi ? Ce serait plutôt à moi, de vous demander des explications ! Qui êtes-vous, tous ? Et ce lieu, c’est quoi ?
Elle plissa les yeux d’un air méfiant :
— Tu pénètres dans mon Tribunal, et tu ignores qui je suis ?
— Oui ? répondis-je d’un ton montant.
Elle émit un son frisant le grognement.
— Je suis Arkya Wyrkan, la Régisseuse de la Justice ! Oserais-tu prétendre ignorer ce qu’est le Pentagone ?
— Le Pentagone ? répétai-je du bout des lèvres. Ce n’est pas une figure, ça ?
Une vague de consternation émergea du groupe. Je clignai à nouveau des yeux avant de me redresser d’un coup.
— C’est une mise en scène, c’est ça ? m’écriai-je en retrouvant le sourire. Une sorte de pièce de théâtre interactive ?
La femme au chignon heurta sa sœur une nouvelle fois et brandit sa baguette face à moi. Ma terreur monta en flèche.
— Arwen, non ! s’énerva Arkya en tendant les bras pour s’interposer.
Les deux femmes se défièrent du regard et ce fut Arwen qui capitula et qui recula en se mordant les lèvres à sang. Mon cœur battait la chamade.
— Je vous demande à tous de retrouver vos places, articula Arkya. Immédiatement, ajouta-t-elle d’un air menaçant.
Ses frères et sa sœur restèrent immobiles un instant avant de regagner leurs trônes de pierre ; les autres, dont Celian, obéirent quant à eux sans discuter et se rassirent sur leurs chaises. J’étais pour ma part seul au milieu des débris de la statue, avec l’effroyable cercueil et Arkya qui certes m’avait sauvé mais qui, je le compris très vite, n’était pas pour autant de mon côté.
— Qui es-tu ? lâcha-t-elle, ses yeux bleus lançant des éclairs.
Je me détendis. Ça, j’avais la réponse.
— Valentin Telliers.
Aussitôt, Arkya fit un geste à un homme dans le fond de la pièce qui sortit par une porte dérobée.
— Où vis-tu ? reprit-elle.
— Je… j’habite dans un appartement, pas très loin de l’université.
— L’université ?
— L’université, oui, répétai-je, décontenancé par son air circonspect. Je suis en cinquième année d’archéologie.
Elle haussa les sourcils si haut que je me sentis rapetisser.
— Quel est ton statut dans notre communauté ? m’interrogea-t-elle après un long silence.
— Statut ? répétai-je avec un rire nerveux.
— Ton statut.
Je n’eus, par chance, pas à répondre à cette étrange question car la porte du fond se rouvrit sur l’homme qui venait de sortir.
— Déjà ? s’étonna Arkya.
Il s’approcha d’elle et lui chuchota quelques mots à l’oreille avant de se retirer. Aussitôt, le regard de la jeune femme s’assombrit jusqu’à en devenir presque noir.
— Comment se fait-il que tu n’apparaisses dans aucun de nos registres ? articula-t-elle mot à mot.
— Quels registres ?
— Nos registres officiels.
— Je ne comprends pas.
Elle s’approcha de moi dans une lenteur qui n’en était que plus intimidante.
— Je te demande, prononça-t-elle, pourquoi tu n’apparais dans aucun de nos registres alors que, à l’évidence, tu es l’un des nôtres.
Je la fixai, perplexe, et soudain le caractère loufoque de la situation s’imposa à moi et avec lui un réel soulagement. Ils avaient poussé le délire d’Halloween un peu loin, mais on ne pouvait pas le leur reprocher.
— C’est bon, c’est bon, souris-je avec un geste de la main. Ne vous fatiguez pas. J’ai bien compris que vous me faisiez une blague.
— Une blague ? répéta-t-elle dans un souffle effaré. Ma sœur est morte, et tu penses qu’il s’agit d’une blague ?
Je la dévisageai, partagé entre l’hilarité et la pitié.
— Écoutez, repris-je avec quelques secondes de retard. Je crois qu’il y a un malentendu. Je suis venu ici pour fêter Halloween avec un ami, c’est tout.
— Un ami ? Qui ?
Le flash du rejet violent de Celian me revint aussitôt en tête et avec lui une étrange tristesse.
— Je… Personne, pataugeai-je.
— Ce débat ne mène à rien, crissa Arwen depuis l’arrière.
La femme se releva, marcha telle une impératrice jusqu’à moi et m’assassina du regard :
— Si tu n’es pas des nôtres, comment as-tu pu pénétrer dans ce bâtiment ?
— Euh…
Je rougis.
— Parce qu’il y a plusieurs manières d’entrer dans une maison ? bafouillai-je.
— Les barrières, criminel ! fulmina Arwen. Je te parle des barrières ! Arius, ajouta-t-elle en se tournant vers son frère, s’il a passé les barrières, c’est qu’il est des nôtres. C’est lui, Arius. C’est lui !
Arius se leva. Les ailes de son nez frémissaient de rage. Ses doigts crispés sur sa baguette, il s’approcha de moi à son tour ; mais Arkya l’arrêta d’un mouvement autoritaire :
— Non, Arius. Tu as déjà tué un innocent aujourd’hui. S’il est coupable, cet homme sera jugé et exécuté pour ses crimes après son procès. Qu’on le jette en cellule.
◆◆◆
— Bonjour, entendis-je.
Je me redressai péniblement et me levai d’un bond en apercevant Celian, du pain et de l’eau à la main, tournant le dos aux deux gardes qui faisaient le pied de grue devant ma cellule depuis… je l’ignorais. J’avais perdu la notion du temps. J’aurais été incapable de dire si cela faisait quelques minutes ou plusieurs heures que j’avais été enfermé ici, dans cette prison glaciale aux odeurs de moisissures des sous-sols du Tribunal. J’étais passé par tous les états, de l’amusement à la terreur sans oublier la colère.
— Celian ! m’écriai-je en me précipitant vers lui.
Il me frappa avec une telle violence que j’en fus projeté contre le mur.
— Qu’est-ce que… chuchotai-je, sidéré.
— Je vous apporte du pain et de l’eau, énonça mon meilleur ami d’une voix détachée.
Je le dévisageai, pétrifié par le choc. Celian venait de me frapper. Celian venait de me frapper. Mais il n’en paraissait pas ébranlé : sans afficher la moindre émotion, il s’approcha de moi sous le contrôle méfiant des deux gardes et me donna mon repas que je saisis par automatisme. J’étais sonné.
— Buvez, m’ordonna-t-il.
— Je n’ai pas soif.
— Je dois récupérer votre verre.
— Tu me vouvoies, maintenant ?
Il me lança un long regard que je ne sus interpréter. Je cédai, consentis à avaler une gorgée et lui tendis alors le récipient ; il ne le prit pas. Décontenancé, je m’avançai davantage vers lui — mais ce geste fut celui de trop. Celian me gifla une deuxième fois. Je me laissai tomber à terre et le verre roula sur le côté. Mon ami s’agenouilla, le visage crispé de haine.
— Ne vous approchez pas de moi, siffla-t-il avant de se pencher vers mon oreille. Froid, non, chaud, oui, chuchota-t-il. Sois discret. Fais-moi confiance.
Je n’eus pas le temps de réagir qu’il se releva, le verre à la main, et quitta la cellule qui se referma dans un bruit étouffé.
Je restai là, hébété. Celian m’avait frappé, vouvoyé, puis chuchoté… chuchoté quoi ? Un code ? Un code pour quoi ? Un code de quoi ? J’étais perdu, j’étais blessé. À quel moment la situation avait-elle dérapé ? J’étais juste venu faire une blague à Celian, et voilà que je me retrouvais emprisonné par des détraqués qui avaient la violence pour seul langage et que mon ami le cautionnait — pire, y participait ? Ou peut-être était-ce une plaisanterie et allaient-ils tous débarquer avec un grand sourire en me donnant mon prix ?
Mais je ne riais plus. Je ne riais plus du tout.
Je restai à terre, pétri d’une souffrance aussi bien physique qu’émotionnelle, et il me fallut de longues minutes pour réaliser que mon poing était serré sur le bout de pain qu’on avait eu la clémence de m’octroyer. Je relevai mon bras endolori par la chute, croquai dedans avec lenteur et manquai de m’étouffer en sentant mes dents heurter un élément dur. Je recrachai ce que je venais d’avaler et aperçus quelque chose briller dans le quignon. Je fronçai les sourcils puis me mis à mâcher compulsivement tout autour jusqu’à dévoiler… un médaillon. Je saisis le bijou et l’observai sous toutes les coutures. Une étoile était gravée sur le côté ; la même que celle au-dessus des cinq sièges en pierre du Tribunal.
Qu’est-ce que ce médaillon faisait là ? Pourquoi donc Celian me l’avait-il transmis ? Je n’eus pas le temps de lever le mystère car soudain des pas se rapprochèrent derrière la porte. Sans réfléchir, je cachai le bijou dans la poche arrière de mon jean, sous ma cape d’Halloween, et me redressai pile au moment où les quatre frères et sœurs pénétraient dans ma cellule.
Je me collai instinctivement au mur.
— Nous sommes venus vous interroger, annonça de but en blanc l’homme aux cheveux courts.
J’avais oublié son prénom, mais pas son air austère.
— M’interroger, soupirai-je d’un ton vidé de toute énergie.
— Vous avez déclaré vous appeler Valentin Telliers et vivre dans un appartement aux abords de l’université Sans-Pouvoirs de la ville.
— Sans-Pouvoirs ? répétai-je sans comprendre.
— Abrège, Amayar, se hérissa son frère.
Lui, en revanche, je m’en souvenais bien. C’était le fou aux cheveux longs et raides. Arius.
— Vous nous avez aussi affirmé être venu pour rejoindre un ami, l’ignora l’autre homme. Vous confirmez ?
J’ouvris la bouche pour répondre mais soudain une sensation de froid m’envahit au niveau de la poche arrière de mon jean. Le médaillon. C’était le médaillon.
— N… non, m’entendis-je bredouiller en me remémorant les chuchotements incompréhensibles de Celian.
Je réfléchis à toute vitesse.
— Je voulais rejoindre mon ami, mais je me suis trompé d’endroit, voilà tout, mentis-je.
Les quatre frères et sœurs me fixèrent d’un air suspicieux, ce qui me mit si mal à l’aise que j’eus le regrettable réflexe d’ajouter quelque chose :
— Pourquoi me vouvoyez-vous d’un coup, vous aussi ?
— Comment ça, vous aussi ?
Je me rendis compte de ma bourde à la seconde et m’enfermai aussitôt dans un silence encore plus équivoque. Dans l’espoir d’être aidé, je jetai un coup d’œil à Arkya, la jeune femme qui avait mené le procès ; mais son regard sévère effaça mon maigre optimisme.
— Refuser de répondre joue — vous l’admettrez, je l’espère — peu en votre faveur, lâcha-t-elle.
— Je ne refuse pas, me défendis-je.
— Vous ne refusez pas ? Très bien. Monsieur Telliers, je vous le demande encore une fois. Pourquoi, et comment, avez-vous pénétré dans mon Tribunal ?
Cette question m’apparut si incongrue qu’un profond sentiment d’injustice s’empara de moi :
— Je ne comprends pas ! m’écriai-je d’une voix tremblante de détresse. Vous me l’avez demandé mille fois ! Je suis entré par erreur, c’est tout !
— Par erreur ? se moqua Arius. Vous êtes des nôtres, j’en suis certain, et je vais le prouver. D’ailleurs, qu’est-ce donc que cette bosse sous votre pull ? Vous avez été fouillé, pourtant !
Il s’approcha de moi, planta ses ongles au niveau de mon buste et arracha mon pendentif fétiche. Je m’élançai en avant pour le rattraper :
— Ne touchez pas à ç…
Une nouvelle sensation de froid me ferma le clapet.
— Ce n’est qu’un simple bijou, s’agaça l’homme après quelques secondes d’inspection. Pas un médaillon.
— Donne-le-moi, demanda Arkya à son frère.
Elle s’empara de mon porte-bonheur et l’observa à son tour.
— Il y a un compartiment dans le pendentif, nota-t-elle en entreprenant de l’ouvrir.
Je me crispai des pieds à la tête. Elle saisit le petit papier caché à l’intérieur et le déplia jusqu’à dévoiler la photo qui ne me quittait pas ; celle d’un couple et de leur bébé ; celle de mes parents biologiques et de mon frère aîné, tragiquement décédés presque vingt ans auparavant.
— Vos parents ? devina Arkya.
— Oui.
— Et cet enfant, c’est vous ?
— N… oui, me repris-je alors qu’une brûlure me parvenait dans la doublure.
— Vous semblez hésitant.
— Pas du tout, m’empressai-je de me rattraper. Ce sont mes parents et moi, quand j’étais bébé.
— D’où la date.
— La date ?
Elle me montra le « 2001 » inscrit sur les bords du cliché.
— Ah, oui, bredouillai-je. C’était en 2001.
Elle me jeta un regard méfiant mais n’eut pas l’opportunité de m’interroger davantage car Arius lui arracha le pendentif et la photo des mains, les réobserva un instant et les laissa tomber par terre.
— Pas de médaillon, maugréa-t-il en me scrutant d’un air mauvais. Pas de marques de scarifications sur les bras.
— Pas de tatouage non plus, renchérit la femme au chignon. Celui du Persécuteur devrait pourtant recouvrir son dos et sa nuque.
— Un tatouage ? répétai-je. Qu’est-ce que ça change ?
— Mais ce visage, m’ignora-t-elle en analysant mes traits. Souvenez-vous de l’image extraite de la mémoire du témoin. Souvenez-vous du visage du Persécuteur.
— Mais enfin, qui est ce Persécuteur dont vous parlez à tout bout de champ ? m’écriai-je.
La femme planta son regard glacial dans le mien sans daigner me répondre.
— Qu’est-ce que tu en penses, Arwen ? lâcha Arius.
— À ton avis ? Aucun homme ne peut prétendre ne connaître ni le Pentagone ni le Persécuteur mais passer quand même les barrières. Il ment, j’en suis certaine.
— Je ne mens pas, me défendis-je dans un chuchotement épuisé.
— Dans le doute, il faut le tuer, m’ignora-t-elle d’un ton sans appel.
— Calme-toi, Arwen, ordonna sèchement Arkya.
Arwen se dressa comme un piquet :
— Me calmer ? Si tu avais eu un mari, il aurait été assassiné, comme le mien, Arkya ! Et tu ne me demanderais pas de me calmer !
— Ça suffit ! tonna soudain Arkya.
Sa colère nous statufia de concert, mais ce fut, par chance, vers les trois autres qu’elle se tourna.
— J’en ai assez, gronda-t-elle. Je suis la Régisseuse de la Justice. C’est à moi que reviendra la décision finale.
Elle pointa le doigt vers moi sans cesser d’observer sa fratrie :
— Cet homme, s’il est innocent, mérite la vie. En revanche, s’il est le Persécuteur, alors il a beaucoup de secrets à nous livrer avant d’être tué. Je vous interdis de toucher à un seul de ses cheveux.
Elle se redressa avec grandeur et gravité :
— Je prendrai ma décision au petit matin. D’ici là, il restera emprisonné. Mais entendez bien, articula-t-elle en se tournant cette fois vers moi, que si d’aventure vous essayez de vous échapper, vous êtes un homme mort.
Quelques secondes plus tard, la porte de ma cellule claqua derrière eux.
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