Pentagone: Magie, traque et malentendus (French Edition)
Chapitre 10
†
— Hésiterais-tu ? retentit la voix moqueuse d’Arius depuis le haut de l’Arbre.
Arkya, immobilisée, se détourna de nous et fusilla le trio du regard.
— Pas un instant.
— Alors Arwen, Amayar, en route, lâcha Arius. Je n’ai que faire des puérilités de notre jeune sœur.
Et le silence tomba. Les trois Régisseurs étaient partis. Arkya se retourna vers nous. Sa colère irradiait, écarlate, tel un volcan qui menaçait de tout ravager sur son passage.
— Les cheveux longs et la barbe vous changent étonnamment, Monsieur Telliers, articula-t-elle avec froideur.
J’ouvris la bouche pour répondre, mais, hésitant entre nier et foncer dans le tas, je ne sus quoi dire et restai finalement muet.
— Tout comme votre crâne chauve et votre moustache, Monsieur Kierrel, ajouta-t-elle à l’attention de Celian.
Mon ami, lui aussi, fut réduit au silence.
— Il y a un point que je souhaite éclaircir avec vous, Monsieur Telliers, reprit Arkya dans ce mélange de politesse et de menace. Voyez-vous, Arius a toujours trop méprisé les Sans-Pouvoirs pour s’intéresser à eux, ce qui explique qu’il n’ait pas remarqué ce détail, mais…
Elle descendit une première marche.
— Lorsque j’ai découvert la photo de vos parents et de vous bébé, dans votre cellule au Tribunal, j’ai bien sûr repéré l’inscription en haut. 2001. Mais il y avait un problème, car cette photo paraissait trop vieille pour dater de 2001. L’impression était d’une qualité bien médiocre en comparaison de celle proposée à l’époque chez les Sans-Pouvoirs, et certains éléments de décor semblaient eux aussi largement dépassés.
Elle descendit une marche supplémentaire en faisant claquer ses talons.
— J’avais ainsi de sérieux doutes, d’autant plus que l’enfant sur la photo n’était qu’un nouveau-né. Or, si vous êtes né en 2001, cela implique diverses répercussions. Premièrement, cela signifie que vous avez commencé vos meurtres à l’âge de seize ans, et donc que vous êtes sorcier de Sang, alors que vous avez prétendu ignorer l’existence de la magie. Nous avons ici la preuve que vous avez menti, même si je n’explique toujours pas votre absence des registres.
Elle sourit et descendit encore. J’étais statufié.
— Deuxièmement, et c’est là qu’il y a un problème, si vous êtes né en 2001, vous avez aujourd’hui vingt et un ans. Or, vingt et un ans, cela me semble bien trop jeune pour être déjà en cinquième année d’archéologie dans le monde Sans-Pouvoirs. À moins que vous n’ayez sauté quelques classes ?
Je déglutis.
— J’ai donc personnellement enquêté, continua-t-elle sans cesser de descendre. Quelle n’a pas été ma surprise lorsque j’ai découvert dans votre dossier scolaire que vous étiez né le 27 septembre 1999. 27 septembre, d’ailleurs, qui est la date à laquelle le Persécuteur a commis son premier meurtre. C’était le 27 septembre 2017, le jour de votre majorité.
Celian pivota brusquement vers moi. Je baissai les yeux. Voilà l’information que j’avais lue dans le dossier sur le bureau d’Arius.
— Je me suis donc interrogée, raconta Arkya en s’approchant encore. Pourquoi ment-il ? Pourquoi affirme-t-il être le bébé sur cette photo, alors qu’à l’évidence ce n’est pas lui ? Ou bien, en admettant qu’il dise vrai, pourquoi une date erronée y est-elle indiquée ?
Elle planta son regard dans le mien et descendit une nouvelle marche.
— Et les mystères ne s’arrêtent pas là, lâcha-t-elle. Pourquoi avoir refusé de décliner votre statut ? Qu’y a-t-il de si dramatique à être sorcier de Sang ? Car oui, que vous soyez né en 1999 ou en 2001, vous l’êtes forcément. Comment auriez-vous pu commettre votre premier meurtre le jour de votre majorité si vous n’étiez que Potentiel à l’époque ? Vous n’auriez pas pu devenir Révélé en quelques heures.
Elle descendit encore, le corps raide de colère. Elle se trouvait maintenant à deux mètres de nous.
— Tout mon être me souffle que vous êtes le Persécuteur, articula-t-elle. Quant à vos secrets, j’ignore ce que vous cachez si précieusement, Monsieur Telliers — quand bien même ce serait votre véritable identité —, mais je le découvrirai.
Réentendre mon nom brisa ma torpeur :
— Je ne suis pas le Persécuteur. Je vous l’ai déjà dit.
— Vous avez tué ma sœur, gronda Arkya en s’approchant encore.
— Non, je n’ai rien fait ! Je suis comme vous, moi ! Je déteste la violence, je ne ferais pas de mal à une mouche !
Celian soupira mais j’étais lancé :
— Vous êtes la Régisseuse de la Justice ! Vous ne pouvez pas me condamner alors que je suis innocent !
— Pourquoi vous croirais-je ?
Je me décomposai. Comment prouver l’improuvable ? Une vague de détresse s’empara de moi et mes yeux s’humidifièrent aussitôt.
— Calme-toi, Val, calme-toi, me murmura Celian en me tapotant l’épaule. Ce n’est pas le moment de flancher.
Mais je tombai à genoux sur les marches, débordé par mes larmes. Comment avais-je fait pour en arriver là dans ma vie ?
— Le Persécuteur a donc un cœur, prononça Arkya en me dévisageant.
— Je ne suis pas le Persécuteur, répétai-je d’une voix éteinte.
— Il a un cœur, m’ignora-t-elle, et pleure comme un enfant blessé.
Mes épaules se renfermèrent et je m’avachis contre les marches.
— Épargnez-moi, je vous en conjure, chuchotai-je.
Elle descendit encore et sortit sa baguette sans néanmoins la brandir. Celian saisit aussitôt la sienne, prêt à me défendre.
— Vous épargner ? répéta Arkya. Monsieur Telliers, je vous pose la question. Pourquoi épargnerais-je l’assassin de ma sœur ?
— Mais vous voyez bien que ce n’est pas moi ! Je n’ai pas les marques de scarifications sur les bras, je n’ai pas une démarche étrange, je n’ai pas de pouvoirs magiques, je n’ai pas de tatouage de la mort, je n’ai pas…
Je perdis mes mots.
— Je n’ai pas la moindre noirceur dans le cœur, articulai-je, la voix brisée.
Elle me fixa longuement. Elle doutait.
— Qu’êtes-vous venus faire à l’Arbre, dans ce cas ? lâcha-t-elle enfin.
Surpris par cette question, je m’éclaircis la gorge, tentai de réorganiser mes pensées et croisai le regard de Celian. Je n’avais pas le choix. Si je mentais à nouveau, j’étais condamné.
— Je me suis dit que le seul moyen de prouver mon innocence, c’est de trouver le véritable Persécuteur et de vous le livrer, avouai-je, penaud. Je voulais savoir où en était votre enquête.
Les yeux de la Régisseuse s’ouvrirent en grand.
— Et comment avez-vous su qu’il y avait un contrôle en bas de l’Arbre ? prononça-t-elle.
Je croisai à nouveau le regard de Celian. Nous mettre en danger, c’était une chose, mais risquer la vie de Morjiane, c’en était une autre.
— Un homme nous a dit que le Persécuteur s’était infiltré au Siège, mentit Celian par omission. On en a déduit qu’on devait trouver une sortie alternative.
— Et comment avez-vous eu connaissance de l’issue secrète du Pentagone ?
Cette fois, nous ne dîmes rien.
— Comment, reprit Arkya d’un ton redevenu menaçant, avez-vous pu débloquer le passage ? Il vous fallait un médaillon. Serait-ce celui d’Ariana que vous avez volé sur son cadavre ?
Mais sa voix vrilla sur ce dernier mot ; et soudain, ce n’était plus une Régisseuse que nous avions face à nous, mais une sœur endeuillée. Elle détourna la tête et fixa le mur en bois creusé, le visage crispé de chagrin. J’échangeai un regard surpris avec Celian.
— Rendez-moi le médaillon d’Ariana et je vous laisse la vie sauve, lâcha Arkya, les yeux humides.
Nous restâmes quelques secondes hébétés.
— Pardon ? balbutia Celian.
— Rendez-moi le médaillon d’Ariana et je vous laisse la vie sauve, répéta Arkya en tremblant. Pour cette fois.
Mon meilleur ami demeura immobile un instant avant de se mettre en mouvement d’un coup. Il attrapa le médaillon qu’il avait rangé dans son manteau et le tendit à Arkya. Celle-ci descendit les dernières marches pour le récupérer puis se plaqua contre le mur pour nous laisser passer.
— Partez, ordonna-t-elle.
Celian m’aida à me relever et nous déguerpîmes sans demander notre reste.
◆◆◆
— On est des miraculés, prononça Celian après que nous eûmes retrouvé notre apparence normale et tout raconté à Morjiane.
À peine avions-nous mis un pied dans son salon qu’elle nous avait sommés de tout lui dire.
— Tu nous as sauvé la vie, Morjiane, murmurai-je d’un ton trahissant la force de ma reconnaissance. Si tu ne nous avais pas guidés jusqu’à cet escalier, on serait emprisonnés, à l’heure qu’il est.
— Arkya vous a laissés partir, m’ignora-t-elle, estomaquée. Arkya Wyrkan vous a laissés partir.
— Pour aujourd’hui, nuançai-je. Et elle sait que j’ai menti. S’il y a une prochaine fois, ce sera la dernière, si vous voulez mon avis.
— Tu ne comprends pas, Valentin. Une Régisseuse du Pentagone a laissé partir celui qu’elle pense être le Persécuteur. Une Régisseuse ! J’ai toujours dit qu’elle n’était pas comme les autres !
— Je suis d’accord avec Morjiane, intervint Celian d’une voix grave. Soit Arkya a estimé que le doute était suffisant pour t’épargner, soit son amour pour sa sœur surpasse l’entendement, soit ce médaillon cachait un quelconque secret qui prévalait sur l’arrestation du Persécuteur.
Morjiane bondit sur ses pieds :
— Tu crois ? Tu crois que ce médaillon cachait quelque chose ?
— Peut-être.
— Je ne pense pas, les calmai-je.
Morjiane se rassit aussitôt, l’air presque déçue, et je développai mon point de vue :
— Je vous rappelle que Jolag l’a analysé, ce médaillon. Il l’aurait remarqué s’il avait quoi que ce soit d’étrange. À mon avis, Arkya ressent vraiment un amour inconditionnel pour Ariana. Tu as vu ce qu’elle a dit, Celian ? Elle s’apprêtait à descendre chercher l’urne funéraire de sa sœur alors qu’ils craignaient que l’Arbre soit brûlé !
Morjiane inclina la tête.
— Tu n’as pas tort, admit-elle. J’avais oublié qu’Ariana avait été incinérée. D’ordinaire, les Wyrkan sont tous inhumés au même endroit.
— La crémation a eu lieu le jour de l’évasion du Tribunal, lui expliqua Celian avant de se retourner vers moi et de retrouver le sourire. En tout cas, on ne revient pas les mains vides ! Sors les documents, Val.
Je ne me fis pas prier et, un instant plus tard, le dossier du Persécuteur reposait sur la table basse. Maintenant que j’avais tout le temps de l’analyser, je le trouvais assez fin. Je l’ouvris et lus à voix haute la première page.
« Nom, prénom : Telliers, Valentin
Date de naissance : 27 septembre 1999
Profession : Étudiant en archéologie (5e année) dans une université
Sans-Pouvoirs
Adresse : 84 rue du baron, 95046 Cernevois
Filiation : Inconnue
Statut : De Sang
Date du premier meurtre : 27 septembre 2017 »
Je m’interrompis et croisai le regard de mes amis.
— Jour de ma majorité, lâchai-je en sentant ma gorge se serrer.
— Comment on a pu être assez idiots pour ne pas tilter que c’était la même date ? pesta Morjiane.
Je ne répondis pas tout de suite.
— Est-ce que ça fait de moi quelqu’un de faible si j’essaie de me convaincre que ce n’est qu’un hasard ? murmurai-je d’une toute petite voix.
Morjiane trancha :
— De faible, non. De naïf, oui.
— Entre ça et ton visage, ça commence à faire beaucoup, c’est vrai, appuya Celian.
Je me sentis pâlir. Un tueur en série en avait après moi.
— Retrouve ton sourire, Val, rit Celian. On est là.
— C’est censé me rassurer ?
Mon ami sembla vexé.
— Je ne dis pas que vous êtes incapables de me défendre ! m’empressai-je de préciser. Mais je suis le seul à tirer du positif de notre trio. Ma sécurité n’existe qu’au prix de la vôtre.
— Au lieu de raconter des bêtises, lis donc la deuxième page du dossier.
— Le dossier, le dossier, maugréa Morjiane. Si la suite vaut autant que le début, on est mal barrés. Tout ce qu’on a, c’est une carte d’identité de Valentin. Fausse, en plus. Il n’est pas de Sang.
— Arkya est persuadée du contraire, glissai-je.
— Elle se trompe. Il n’y a aucun doute possible. Si ça avait été le cas, tes pouvoirs se seraient développés dès l’enfance.
— Son raisonnement est logique, cependant, intervint Celian. Pour elle, tu es le Persécuteur. Comme il a commis son premier meurtre le jour de ta majorité, tu ne peux pas être autre chose qu’un sorcier de Sang. Mais c’était bien joué de sa part d’aller fouiller dans ton dossier scolaire pour la date de naissance et l’adresse.
Je n’insistai pas, tournai la page et fus pris de tremblements :
— C’est la liste des victimes.
Un tableau recouvrait toute la feuille ; des colonnes de noms, de prénoms, d’âges, de professions, de dates de meurtre, de lieux de mort, de statuts. Une bouffée d’émotion s’empara de moi. Avaient-ils tous été tués par les mêmes sortilèges de magie noire qui avaient emporté Ariana ?
— C’est atroce, chuchotai-je. Tant de vies détruites.
— Reste concentré sur le factuel, Valentin, m’encouragea Morjiane qui ne pouvait pas lire les détails depuis sa place. Est-ce qu’il y a un profil type de victime ?
Je me repenchai sur le tableau, cette fois avec un regard plus analytique.
— Juste par curiosité, quelle est la proportion de sorciers de Sang dans votre communauté ? demandai-je enfin.
Morjiane réfléchit :
— Ce n’est pas énorme. Je dirais vingt, trente pour cent ?
Elle chercha l’approbation de Celian qui hocha la tête.
— Alors, pourquoi n’y a-t-il quasiment que des sorciers de Sang parmi les victimes ? repris-je avec calme.
Morjiane se leva aussitôt et se hâta à mes côtés. Ses sourcils arqués se froncèrent de concentration.
— J’irais même plus loin, lâcha-t-elle. Beaucoup d’entre eux travaillaient au Siège, dans le département de l’Armée et de la Sécurité.
Je comparai les colonnes du statut et de la profession. Elle avait raison.
— Il faut forcément être de Sang pour être embauché au Siège ? lui demandai-je.
— Oui, quel que soit le département. Mais bon, de nombreux sorciers de Sang travaillent ailleurs, par exemple dans nos banques et nos hôpitaux.
— Vous avez des banques et des hôpitaux ? m’étonnai-je.
— Bien sûr, dans le monde entier. Pour y accéder, on a juste à presser l’étoile du Pentagone qui se cache partout dans les établissements Sans-Pouvoirs. Ça nous bascule aussitôt dans le lieu équivalent de notre communauté.
— Je t’expliquerai ça plus tard, Val, balaya Celian en restant focalisé sur les colonnes. De nombreuses victimes du Persécuteur travaillaient pour le Pentagone, notamment dans l’Armée, et ça, c’est loin d’être anodin.
Je me reconnectai aussitôt à notre enquête, et une interrogation émergea d’elle-même :
— Je vais vous poser la même question que pour les statuts. Au Siège, les exécutants sont-ils répartis équitablement entre les cinq départements ?
— Équitablement, non, admit Celian. Mais là, on a quatre-vingts pour cent des victimes issues de l’Armée et de la Sécurité.
— Bizarre.
— Pas bizarre, non, intervint Morjiane. Le Persécuteur se venge d’Arius !
Celian et moi sursautâmes.
— C’est évident ! insista Morjiane. Le Persécuteur lui a tout pris ! Ses exécutants, ses fils, ses neveux, ses nièces, ses beaux-frères, ses belles-sœurs, ses cousins, et maintenant sa sœur !
— Il n’est pas marié ? demandai-je par réflexe.
Mes deux amis eurent un rire nerveux et ce fut Celian qui répondit :
— Oh, il l’a été, mais il a lui-même tué sa femme après la naissance de leur quatrième garçon. Il préférait ses maîtresses, qui ont aussi été assassinées par le Persécuteur, d’ailleurs.
— Ah ! s’écria Morjiane. Tu vois ! Ma théorie se tient ! Le Persécuteur se venge d’Arius !
— Mais pourquoi se vengerait-il de lui ? bredouillai-je. Et tu es certaine qu’Arius était déjà Régisseur de l’Armée et de la Sécurité en 2017 ? Ah, oui, c’était écrit sur son portrait dans son bureau.
Morjiane hocha vigoureusement la tête :
— Il a été nommé en décembre 2004, à la mort de son père Bryam qui était d’ailleurs presque pire que lui.
J’ouvris grand les yeux. Pire. Pire qu’Arius.
— Ça se tient, c’est vrai, concéda Celian. Ça ne serait pas étonnant qu’Arius ait beaucoup d’ennemis. Mais ça n’explique toujours pas le lien avec Valentin.
— Tourne la page et continue, me pressa Morjiane.
Je m’exécutai.
— Le résumé du premier meurtre, annonçai-je, le regard accroché à la date du 27 septembre 2017.
Je lus le nom du sorcier. Il ne me disait rien. Qui était-il ? Un bon vivant, un solitaire, un excentrique ? Un époux, un père de famille ?
— Page suivante, décida Morjiane. Ça ne sert à rien de s’appesantir là-dessus.
Mais la page suivante était la même. Et celle d’après aussi. Chaque victime avait sa fiche, et, rapidement, je me mis à les passer les unes après les autres sans plus les voir, sans plus leur accorder l’importance qu’elles méritaient. C’était toujours le même mode opératoire, le même processus morbide, le même « P » tracé au niveau du cœur.
— Il va falloir qu’on comprenne ce « P », lâchai-je sans cesser de tourner les pages.
— Personne n’a jamais su, soupira Celian. Les médias se sont emparés de ce détail pour inventer le surnom du Persécuteur, mais à la base, on n’a aucune idée de la signification.
— Facile ! intervint à nouveau Morjiane. Il annonce depuis le début qu’il vise le Pentagone.
Celian resta silencieux, l’air songeur.
— Si c’est le cas, il arrive au bouquet final, commenta-t-il enfin.
— Attendez, je viens de trouver un truc, lâchai-je en louchant sur une petite ligne. Cette victime-là faisait partie de la famille d’une autre, tuée…
Je retournai en arrière.
— En novembre 2017.
Morjiane et Celian se penchèrent à leur tour sur le dossier et lurent l’annotation. Je saisis alors la fiche d’après ; cette fois, la sorcière tuée était l’amie d’un homme abattu début 2018. Je tournai les pages de plus en plus vite ; toutes les victimes suivantes comptaient parmi les proches de personnes assassinées précédemment.
— C’est sorti dans les médias que les meurtres se reliaient parfois entre eux ? demandai-je.
Mes deux amis secouèrent la tête. Nous continuâmes à passer les pages en revue jusqu’au moment où mes yeux s’accrochèrent à un nom connu : Wyrkan.
— Nous y voilà ! s’exclama Morjiane en se laissant retomber sur son pouf. C’est à partir de là que le régime s’est encore plus assombri. Quand le Persécuteur a commencé à tuer la famille du Pentagone.
En effet, toutes les fiches de renseignements suivantes étaient dédiées aux victimes de la lignée Wyrkan, jusqu’à Ariana, en date du 29 octobre 2022. Je tournai cette dernière fiche et ne fus pas déçu par la suite du dossier : il s’agissait d’une section réunissant un récapitulatif de ma dramatique intervention au procès, une retranscription de l’interrogatoire que j’avais subi dans ma cellule, en plus, bien sûr, de la description de la photo de mon pendentif.
Je me mis à gesticuler :
— Ils parlent de ma photo de famille.
— Ah ! s’écria Celian. C’était quoi, cette histoire de 2001, du coup ? J’ai complètement oublié de te le redemander.
— Ce n’est pas « 2001 » mais « 20.01 », soupirai-je. Mon frère dans les bras de mes parents juste après sa naissance, le 20 janvier 1987. J’aurais dû dire aux Régisseurs qu’ils sont tous morts, Celian. Maintenant, Arkya s’imagine tout et n’importe quoi et m’accuse d’être le Persécuteur !
— Non. Elle t’a laissé partir, ce qui montre bien qu’elle doute. Et je maintiens ce que j’ai dit : moins ils en sauront sur toi, mieux ça vaudra pour nous. Regarde ! Dans les documents, ils ont mis ton nom adoptif, pas de naissance ! Ça confirme qu’ils n’ont pas réussi à retrouver d’autres informations sur toi !
— Ça, ça reste à prouver, intervint Morjiane. Le dossier n’est pas fini, je te rappelle.
À ces mots, je tournai une nouvelle page et ne masquai pas ma surprise : cette fois, Celian était à l’honneur, avec un condensé de tout ce que le Pentagone savait de lui. Je me contentai de tendre le papier au principal intéressé qui pâlit d’un coup. Pourtant, il n’y avait aucune information compromettante ; mais le seul fait d’apparaître dans le dossier du plus grand tueur en série de la communauté avait de quoi remuer.
— Il ne reste qu’un document, murmurai-je en le parcourant des yeux. Un bilan d’enquête. Avec les étapes.
— Qui sont ?
Le chat de Morjiane sembla percevoir mon mal-être car il bondit sur mes genoux et ronronna allègrement.
— Les Régisseurs ont passé quatre ans à essayer de déterminer ce qui rattache les victimes entre elles, répondis-je en caressant l’animal d’une main. Arius a remarqué lui aussi qu’il s’agit souvent de sorciers de Sang connectés au Siège, notamment à son département, ainsi que leurs proches, qu’ils soient amis ou membres de la famille. Les enquêteurs n’ont pas pu mieux établir le lien entre les victimes. Ils étaient convaincus qu’en trouvant ce lien, ils trouveraient l’identité du Persécuteur.
— Ce n’est pas bête, commenta Celian.
— Si, c’est bête, s’agaça Morjiane. En clair, ils pataugent depuis 2017, et maintenant, ils pensent que Valentin est le Persécuteur. Ils touchent le fond et creusent encore.
Celian lâcha son document, se leva et se mit à faire les cent pas :
— Je n’avais pas prévu ça. Je n’avais pas prévu que les Régisseurs seraient bloqués eux aussi.
Il s’immobilisa.
— Parce que si même le Pentagone est au point mort, comment va-t-on bien pouvoir piéger le Persécuteur ?
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