Pentagone: Magie, traque et malentendus (French Edition)

Pr

PROLOGUE

†

S’il y avait bien quelque chose que je n’aurais jamais cru, c’était que j’en viendrais à simuler ma propre mort pour échapper à la traque d’un groupe de dégénérés.

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CHAPITRE 1

†

Je remontai la rue d’un pas pressé, le sourire aux lèvres à l’idée de la plaisanterie que je m’apprêtais à faire à mon meilleur ami.

Nous étions le 31 octobre 2022, la nuit était tombée sur la ville et l’ambiance d’Halloween enveloppait déjà le pays. Même Celian, mon frère de cœur d’ordinaire si solitaire, avait succombé à cet élan festif : il avait été convié à une fête qui, à en croire l’invitation que j’avais lue chez lui, serait haute en couleur. Seulement voilà : je n’étais pas censé être au courant.

Je ris en silence. Alors que, d’habitude, c’était moi et mon caractère enthousiaste qui étions invités partout, cette fois, personne ne m’avait appelé et j’avais bien failli passer la soirée seul avec mes citrouilles grimaçantes et autres accessoires annuels. C’était la veille, à l’occasion d’une visite impromptue chez Celian, que j’avais aperçu l’invitation en papier grainé dépasser de ses cours de droit ; un magnifique papier qui avait tant piqué ma curiosité que je n’avais pas pu résister à l’envie d’y jeter un coup d’œil sitôt le regard de mon meilleur ami détourné. J’avais alors compris pourquoi Celian tremblait de fébrilité depuis mon arrivée : il était gêné de me laisser seul le soir d’Halloween, et, malgré mes perches tendues, il m’avait mis dehors sans parvenir à me l’avouer.

Voilà pourquoi j’étais là, vêtu d’une cape payée cinq euros à un marchand que j’avais croisé sur ma route, en chemin vers cette fête qui promettait des étincelles et que j’allais pimenter encore davantage en faisant mon apparition surprise. J’étais plié de rire d’avance à l’idée de découvrir Celian déguisé en zombie ou en sorcier.

Je ne devais plus être loin, à présent. Je scrutai les bâtiments autour de moi avec un certain scepticisme. Il n’y avait que des boutiques, toutes plongées dans l’obscurité. Je m’approchai de l’une d’entre elles et mis mes mains en visière pour tenter de voir quelque chose à l’intérieur.

— Des bonbons ou un sort ! s’écria gaiement une voix enfantine dans mon dos.

Je me retournai. Un petit garçon, affublé d’un chapeau pointu trois fois trop grand qui descendait jusqu’à ses yeux, affichait un air malicieux.

— Des bonbons, alors, décidai-je en faisant mine d’être impressionné par son déguisement.

Je fouillai ma poche, saisis une poignée de sucreries bon marché et lui tendis le tout. Il s’exclama de joie et s’éloigna sur le trottoir, son père sur ses talons.

— Excusez-moi ! l’interpellai-je.

L’homme s’arrêta aussitôt.

— Attends, chéri, lança-t-il à son garçon avant de se retourner vers moi. Oui ?

— On est bien rue de Chanteau, ici ?

— Impasse de Chanteau, tout à fait.

Je lui adressai un large sourire.

— Merci, Monsieur, et bonne fête !

Lui et son fils s’éloignèrent au rythme des joyeux éclats de voix du petit garçon qui trottinait déjà vers un autre passant pour lui soutirer des friandises.

Je me retournai vers l’impasse. Silencieuse, escarpée, caressée d’une brise automnale, elle abritait plusieurs immeubles mitoyens aux pierres irrégulières sur lesquels pendaient des lampadaires vieillots ; ceux-ci offraient leurs derniers services dans des lueurs sporadiques et créaient des ombres aux mannequins sans visage des vitrines. Parfaitement dans le thème de la soirée.

Je fis la moue. Je ne voyais pas une fête se tenir dans ces bâtiments, et, hormis eux, il n’y avait qu’une maison qui bloquait le passage ; une petite maison d’apparence vétuste qui portait le numéro « 5 » et sur laquelle un avertissement avait été placardé par deux fois : « Attention, risque d’effondrement ». Je me grattai la tête, encore plus perplexe. Je sortis mon téléphone et collai mon nez à l’écran pour déchiffrer les instructions de l’invitation que j’avais prise en photo.

Non, non. C’était bien là. 5 impasse de Chanteau.

Mon sourire blagueur revint. C’était le moment d’entrer en scène.

Je m’avançai vers la propriété et poussai le portillon grinçant. Aussitôt, mon expression espiègle laissa place à un hébétement admiratif ; d’étranges halos verdâtres et ondulants encadraient la maison. Je traversai les lumières dansantes, me demandant où se trouvaient les lampes capables de les produire, et rejoignis la porte principale — elle était entrouverte. Je la poussai du bout des doigts et le passage se révéla plus largement sur un couloir si obscur qu’il m’était impossible d’en voir le bout. Je fis un pas à l’intérieur ; aussitôt, deux lampions de part et d’autre du corridor s’allumèrent dans le même éclat verdâtre que celui des halos extérieurs. J’avançai davantage, et les deux suivants remplacèrent les premiers.

— Ils ont vraiment pensé à tout, m’émerveillai-je sans cesser de marcher.

Mon costume semblait bien penaud face à une telle décoration ; mais mon humour compenserait.

Pas après pas dans cet interminable couloir, des voix commencèrent à me parvenir ; un tapis de voix pour l’instant indistinct mais qui suffit à m’injecter une dose d’adrénaline dans tout le corps. J’accélérai et finis par atteindre une fourche. D’un côté, le corridor se poursuivait au rez-de-chaussée ; de l’autre, des marches étroites et inégales menaient jusqu’à… jusqu’à quoi, d’ailleurs ? Poussé par la curiosité, je m’engageai dans l’escalier, et, très vite, je rejoignis un premier palier. Au comble de l’excitation, je tirai la porte, délaissant les marches qui montaient encore vers d’autres étages.

Le choc planta mes pieds dans le sol.

Un décor de film. Je me trouvais dans un décor de film, sur un balcon d’intérieur, plongé dans la semi-obscurité ; un large balcon qui encerclait, dans ce mélange de cathédrale et d’arène, une pièce immense en contrebas, circulaire, blanche, baignée de lumière, dont le plafond était si haut qu’il en était invisible ; une pièce cernée de piliers taillés artistiquement qui s’envolaient jusqu’au ciel et qui soutenaient des dizaines d’étages, qui, à l’instar du mien, étaient tous dans le noir, quadrillés des ombres des arcades.

Je me sentis rapetisser sous le coup de l’émerveillement. Jamais, au grand jamais, je n’aurais pu deviner cela derrière la maison qui ne payait pas de mine depuis l’extérieur.

Intimidé, je m’approchai de la rambarde du balconnet de quelques pas hésitants, me cachant sans trop savoir pourquoi derrière les piliers ; mon regard glissa d’abord dessus sans y prêter attention puis s’y raccrocha d’un brutal mouvement de tête. Était-ce des ombrages que je venais d’apercevoir sous la pierre ? Je plissai les yeux mais n’eus pas le temps d’élucider l’affaire car l’action en contrebas m’en détourna.

L’ambiance de la fête n’était pas celle que j’avais imaginée. Il n’y avait pas des centaines d’invités. Il n’y en avait, en vérité, qu’une petite quinzaine ; une quinzaine de personnes habillées si étrangement que cela me rassura vite quant au caractère festif de l’opération malgré l’atmosphère pesante.

J’avais face à moi un tribunal.

Sur une estrade, sous une gigantesque étoile gravée dans le mur, se dressaient cinq sièges de pierre ; trois d’entre eux étaient occupés par des personnages d’un blond polaire étonnant. Un peu plus loin se trouvait une dizaine d’hommes et de femmes assis sur des chaises en bois ; tous affichaient une expression d’effroi. Je sursautai. Était-ce Celian que je pouvais apercevoir au deuxième rang ? J’allongeai le cou et il me fallut dix bonnes secondes pour rendre mon verdict : il s’agissait bien de mon meilleur ami, qui, d’une blancheur inhabituelle, dévisageait un autre homme, agenouillé face aux cinq sièges de pierre, enchaîné par de larges attaches qui partaient de chacun des piliers.

Mais ce qui m’accrochait l’œil, c’était ce cercueil. Un vrai cercueil dans lequel reposait une femme — charmante, au demeurant : les cheveux mi-longs et raides là encore d’un beau blond polaire, le visage harmonieux et paisible, les mains posées sur le cœur, sous un médaillon doré et brillant. Sa peau à elle aussi était d’une pâleur inquiétante, si inquiétante que si nous n’avions pas été un soir de 31 octobre, je me serais empressé de ressortir mon téléphone pour composer le numéro des urgences.

Et soudain, je compris. Un [1] escape game ! J’étais dans un escape game revisité pour Halloween ! Mes lèvres s’étirèrent dans un sourire d’excitation.

— Enfin te voilà, Arwen, lâcha l’un des hommes assis dans les sièges en pierre.

Je me penchai. Une femme, le visage anguleux, venait d’arriver depuis le rez-de-chaussée en faisant claquer ses talons sur le marbre. Ses cheveux blonds, serrés dans un chignon bas strict, contrastaient avec sa longue cape noire qui caressait le sol.

— Comme tu vois, Amayar, répondit-elle d’un ton tranchant.

— Aucun Sans-Pouvoirs ne t’a vue arriver ?

— Non, et même si c’était le cas, ces imbéciles penseraient qu’il s’agit d’une de leurs stupides fêtes d’Halloween. Comme si ce jour incarnait la moindre réjouissance.

Elle avait craché ces derniers mots en assassinant l’enchaîné des yeux. Il tressaillit dans un sanglot. Je soufflai d’admiration. Il était terriblement crédible.

— Prends donc place, Arwen, s’impatienta le premier homme, et commençons ce procès que je me propose de conduire.

La dénommée Arwen s’exécuta et rejoignit son siège sans quitter sa cible du regard. Ce ne fut qu’à ce moment-là que je remarquai des inscriptions au-dessus des cinq assises : « Amayar », « Arkya », « Arius », « Arwen », et « Ariana ». Seul ce dernier siège était vide ; les quatre autres étaient occupés par deux hommes et deux femmes dont la ressemblance physique laissait présager quelque lien familial.

— Si tu permets, Amayar, intervint la seconde femme en se levant, c’est à moi de mener ce procès.

— Tant qu’il est bien mené, siffla celle qui venait d’arriver.

— Je t’entends, Arwen, et ce n’est pas le moment d’exposer nos querelles privées.

— Assez ! tonna le quatrième et dernier membre du quatuor.

L’éclat de voix résonna dans tout le tribunal, ce qui m’octroya le temps nécessaire pour analyser ce nouvel homme. Blond là encore, les cheveux longs et raides, il avait la peau si tirée qu’elle en laissait transparaître des veines bleuâtres qui pulsaient à un rythme effréné.

« Arius », lus-je sur son siège.

— Arkya, si tu souhaites mener ce procès, soit, lâcha-t-il sèchement à la jeune femme elle aussi dotée d’une belle chevelure. Mais presse-toi, ou je tordrai de mes mains le cou de l’homme face à nous.

Elle plaça ses mains dans le creux de sa taille. Ses yeux lançaient des éclairs :

— Arius, je te rappelle que je suis la Régisseuse de la Justice, et que c’est tout autant mon droit que mon devoir de m’occuper de mon Tribunal. N’insinue pas que tu me fais une faveur. À présent, je vous prierais tous, mes frères, ma sœur, de cesser de perturber ce procès qui fait honte à notre rang et à notre chère Ariana.

Sa voix vrilla sur ces derniers mots et elle fixa la dépouille du cercueil.

Un sourire malin fendit mon visage. Je disposais déjà d’un certain nombre d’indices. Il s’agissait d’une fratrie, le corps était celui d’une dénommée Ariana, ce qui justifiait son siège vide, et l’autre femme était une… Régisseuse ? Était-ce cela qu’elle avait dit ? Et comment s’appelait-elle, déjà ? Je plissai les yeux pour déchiffrer l’inscription au-dessus du siège qu’elle venait de quitter. Arkya. C’était son prénom.

« Arkya, la jeune femme qui mène le procès dont les cheveux retombent dans le dos », récitai-je dans ma tête pour imprimer l’information.

— Bien, reprit-elle quelques secondes plus tard d’une voix plus claire. Ce procès se tient aujourd’hui suite au meurtre d’Ariana Wyrkan, ma sœur bien-aimée, tuée avant-hier par le Persécuteur alors qu’elle était enceinte. Monsieur, vous comparaissez en tant que témoin de l’affaire, et non accusé comme mon frère vient de le prétendre.

— Pourquoi suis-je enchaîné, dans ce cas ? prononça péniblement l’homme à terre.

— Car accusé ou non, coupable ou non, vous vivez vos derniers instants, répliqua celui aux cheveux longs.

— Arius, gronda Arkya. Ose encore une fois malmener mes témoins, et je te ferai quitter mon Tribunal par la force s’il le faut.

Son frère explosa d’un rire qui me fit froid dans le dos.

« Arius, l’homme flippant aux cheveux raides », répétai-je plusieurs fois dans ma tête, regrettant de ne pas avoir de carnet pour tout noter.

— Reprenons, décida Arkya en assiégeant son frère d’un regard menaçant avant de se retourner vers son témoin. Monsieur, déclinez votre identité.

L’enchaîné déglutit.

— Je suis Vincent Brillard, garde du corps d’Ariana Wyrkan depuis sa nomination au poste de Régisseuse de la Transmission et de l’Enseignement. Elle s’est toujours montrée très bienveillante à mon égard et me demandait même mon avis sur cert…

— Nous nous moquons tout autant de ces détails que de vos opinions, l’interrompit Arius. Comment, pourquoi, et par qui notre sœur a-t-elle été tuée ?

— Arius, tenta la jeune femme, encore un mot et…

— Arkya, tu es incapable de gérer le pouvoir qui t’est conféré. Comme Ariana de son vivant, d’ailleurs. Et regarde où ça l’a menée.

La quinzaine de têtes pivota vers le cercueil ; seule Arkya resta pétrifiée par ce qui venait d’être prononcé.

— Monsieur Brillard, trois questions vous ont été posées, siffla la femme au chignon arrivée en retard.

— Oui, pardonnez-moi, bafouilla le témoin. C’était avant-hier, en fin de matinée. Nous nous apprêtions à rentrer au Siège après une visite dans une école ensorcelée. Mais tout à coup…

Il perdit ses mots. Un seul regard d’Arius suffit à le rappeler à l’ordre.

— Tout notre environnement s’est effacé, murmura-t-il. Il n’y avait plus que l’obscurité et la désolation. Un homme s’est avancé, m’a neutralisé et a tué Madame Ariana. Il l’a marquée au couteau, m’a souri et est parti.

Arkya tiqua :

— L’obscurité et la désolation ?

Le témoin acquiesça et détourna la tête :

— Je n’avais jamais rien vécu de tel.

— Nous avons besoin de plus de détails, insista Arkya d’une voix pleine de détresse. Reprenez depuis le début, je vous prie. Qu’est-ce qui s’est passé en sortant de l’école, exactement ?

— Une fumée violette et noire est apparue autour de nous. L’anxiété m’a envahi. Madame Ariana l’a ressentie aussi, car elle a mis ses deux mains sur sa poitrine. C’est là que l’homme est arrivé.

— Le Persécuteur.

— Oui, Madame Arkya. Le Persécuteur. Il m’a neutralisé, m’a ordonné de regarder puis s’est tourné vers Madame Ariana. Il n’a même pas eu besoin de prononcer la moindre formule. Il l’a pétrifiée et a glissé ses doigts dans son cou. Elle s’est effondrée comme une poupée de chiffon.

Les larmes lui montèrent aux yeux.

— Après ça, il l’a achevée avec un sortilège d’anéantissement, l’a retournée sur le dos et a mis ses mains sur son ventre de femme enceinte. Il a coupé son vêtement et a tracé un « P » sur son cœur avec une lame. Un couteau. C’était un couteau. C’est là qu’il m’a souri avant de repartir.

— Le Persécuteur utilisait-il une baguette ? demanda Arkya, le visage sombre.

— Oui. Il utilisait une baguette.

— Alors tout est possible.

— Il est forcément de Sang, Arkya, lui lança l’homme aux cheveux courts derrière elle. Son pouvoir ne pourrait pas être aussi élevé s’il ne l’était pas.

— Tu connais mon avis sur la question, Amayar.

Il s’apprêta à répliquer mais Arius ne lui en laissa pas le temps :

— Qu’est-ce qui nous prouve, articula-t-il d’une voix doucereuse au témoin, que vous n’êtes pas le Persécuteur ? Vous auriez très bien pu tuer Ariana vous-même. Personne d’autre n’était présent.

L’homme toussota.

— Monsieur Arius, j’avais un profond respect pour votre sœur. Je n’aurais eu aucun intérêt à m’en prendre à elle, et si j’avais pu, si seulement j’avais pu la sauver ! Mais je ne pouvais pas. J’étais… j’étais tétanisé, comme prisonnier de mon propre corps.

— Impossible que monsieur Brillard soit le Persécuteur, intervint la femme au chignon. Il se trouvait avec Ariana durant certains de ses précédents meurtres.

Elle s’arrêta un instant puis reprit la parole dans un filet de voix bouillonnant :

— Le Persécuteur s’attaque au Pentagone. Notre cinquième Régisseuse en titre est morte. Et nos enfants ne sont plus là pour la remplacer.

Un silence morbide accueillit ses propos. Je poussai un profond soupir. Je ne comprenais pas grand-chose. J’avais sans doute loupé le début.

— Comment était le Persécuteur ? demanda Arkya avec empressement.

— Terrifiant, frémit l’enchaîné. D’une maigreur effroyable avec des marques de scarifications sur les bras. Ses vêtements étaient couverts de sang avant même qu’il attaque Madame Ariana.

— Du sang ? Il aurait tué juste avant ?

— Juste avant, non, se reprit vite le témoin. Le sang paraissait sec.

— Quoi d’autre ? le pressa-t-elle.

— Il était étrange dans sa manière de bouger. Il gesticulait bizarrement, comme un… un mort-vivant. Et son visage était particulier.

— Nous avons besoin de concret ! le bouscula Arius. À quoi ressemblait-il ?

L’accusé sursauta.

— Vous voulez extraire l’image de ma mémoire ? proposa-t-il.

À peine eut-il terminé sa phrase que la femme au chignon brandit une baguette magique ; un éclat orangé fusa dans l’air et percuta le témoin. Aussitôt, tous les visages se tournèrent vers un mur hors de mon champ de vision ; mais je m’en moquais. J’étais comme un gamin au cinéma. Leurs effets spéciaux étaient époustouflants de réalisme.

— Merci, Arwen, susurra Arius, un sourire hideux aux lèvres.

Sa sœur salua son public d’un signe de tête.

— Ce physique est étonnant, prononça-t-elle, l’œil brillant de machiavélisme. Nous retrouverons le Persécuteur.

Étonnant ? Ma curiosité était piquée. Je tentai de lire sur le visage de Celian s’il y avait là quelque chose d’intéressant ; il était devenu blanc comme un linge. Sans doute avait-il trop forcé sur le maquillage de fête.

— Bien, énonça Arius en frappant dans ses mains. Monsieur Brillard, nous vous remercions pour ces informations. Prononcez vos derniers mots.

— Arius ! s’indigna Arkya. Je te défends de toucher à cet homme !

— Un garde du corps incapable de protéger une Régisseuse n’a pas sa place dans notre communauté. Ariana a payé de sa vie cette décision stupide d’en prendre un à son service. Elle aurait dû faire comme nous et s’abstenir.

— Tu entends ce que tu dis ? s’outra Arkya. Il est innocent !

— Rien n’est moins certain, décréta Arwen en ajustant sa cape. Le Persécuteur a dû l’ensorceler pour nous piéger. N’es-tu pas d’accord, Amayar ?

Le dernier frère se contenta d’un sourire. Aussitôt, Arius brandit à son tour sa baguette magique ; un éclair écarlate jaillit de nulle part et percuta de plein fouet l’homme enchaîné qui se transforma en statue. Je clignai des yeux à toute vitesse. Une statue ? Mais je n’eus pas le temps de comprendre qu’un deuxième éclair, noir de jais cette fois, fendit l’air et frappa la statue qui explosa en mille morceaux.

Un silence de mort s’abattit à nouveau dans le tribunal et je fus pris d’une drôle de sensation. La blague devenait un peu longue. Je ne comprenais ni leurs visages sérieux ni leurs regards haineux, et encore moins l’évaporation de l’acteur précédent ; et je ne voyais pas ce que la violence, même mise en scène, avait d’amusant pour une fête.

Arius se redressa et, ignorant l’expression d’effroi d’Arkya, marcha dans les débris de la statue, ses petites talonnettes claquant sur le sol.

— Voilà qui est fait, déclara-t-il sans cesser d’avancer. Maintenant que les formalités sont passées, concentrons-nous sur l’essentiel.

Il s’immobilisa, releva le visage vers le mur que je ne pouvais pas voir et reprit la parole :

— Le Persécuteur. Il nous faut l’anéantir. Cinq ans qu’il tue impunément, cinq ans que nous tournons en rond. La situation restait gérable tant qu’il attaquait des sorciers anonymes, mais il a signé son arrêt de mort le jour où il a assassiné mes enfants.

— Nos enfants, le reprit Arwen. Nos époux. Nos familles.

— Et maintenant, Ariana, pesta-t-il en pointant son doigt crochu vers le cercueil. L’une des Régisseuses en titre.

Je reculai d’un pas. Il y avait bien trop de sérieux ici, à croire qu’ils avaient tous oublié qu’Halloween était une fête.

Je retournai jusqu’à la porte par laquelle j’étais arrivé, me raccrochant à l’objet initial de ma visite : débarquer au milieu de la soirée pour faire une blague à Celian. Je retrouvai vite mon sourire espiègle, et, ignorant les débats qui se poursuivaient en fond, commençai à descendre une à une les marches en veillant à ne pas faire le moindre bruit qui aurait pu me trahir ; je tenais à soigner mon entrée. Je rejoignis la fourche que j’avais délaissée un peu plus tôt, jetai un coup d’œil au long couloir qui menait à la sortie et choisis le troisième embranchement, celui qui restait au rez-de-chaussée, et qui, fort logiquement, conduisait au cœur des festivités.

Pas après pas, la conversation retrouva sa clarté et je finis par apercevoir le puits de lumière du tribunal. Je repérai à distance un pilier à la lisière de cette lumière et, soudain transpercé d’un pic d’adrénaline, me précipitai derrière lui pour me cacher et observer la scène. C’était encore plus impressionnant vu d’en bas.

— Il ne faut pas être devin pour comprendre qu’on est les prochains sur la liste, fulminait Arius. Il est hors de question que je sois assassi…

— Tais-toi, Arius ! l’interrompit Arkya, les larmes aux yeux.

Sa détresse, mélangée à sa colère, irradiait jusqu’ici.

— Pense à Ariana, reprit-elle d’un ton plus doux. L’heure est à son procès, à ses obsèques et à ses hommages. Nous nous occuperons de nous plus tard.

— Encore ce sentimentalisme !

Je me penchai et repérai d’un coup d’œil Celian et sa pâleur maladive. Il était urgent de lui redonner le sourire.

— Du sentimentalisme, répéta Arkya dans un souffle. Notre sœur est morte, Arius.

— Ça fait deux jours. Il va falloir t’en remettre.

— Je ne supporte pas ton détachement.

— Et moi ta suffisance. Ça a assez duré.

« Ça a assez duré, oui », pensai-je.

Je me frottai les mains, enfilai mon plus beau sourire et m’avançai dans la lumière, le doigt pointé vers le cercueil :

— Où c’est que je peux prendre les cours de théâtre du cadavre ?

Tout le monde se figea.

— Elle est impressionnante, elle n’a pas bougé d’un iota depuis tout à l’heure ! insistai-je en pouffant.

Des murmures parcoururent l’assemblée, et le regard de certains oscilla entre moi et le mur dans mon dos que je n’avais pas pu voir depuis l’étage. Je me tournai d’un bond, haussai les sourcils et m’entendis rire bêtement :

— Attendez, pourquoi vous avez une photo de moi sur ce mur ?

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