Pentagone: Magie, traque et malentendus (French Edition)
Chapitre 13
†
Celian et moi atterrîmes dans le jardin de Viviane, la tante de mon meilleur ami qui, vous vous en souvenez certainement, avait pour particularité de se démarquer de par son inhérente serviabilité. Nous jetâmes un coup d’œil à sa voiture bleu pétard qui resplendissait sous le soleil automnal, passâmes en coup de vent derrière les buissons et nous pressâmes vers la maison dans laquelle j’avais grandi. Le véhicule de mon père adoptif n’était pas garé devant, contrairement à celui de ma mère, bien en place dans l’allée. Mes sœurs, elles, étaient absentes ; mariées toutes les deux, cela faisait bien longtemps qu’elles avaient quitté le foyer familial.
— C’est l’heure où ma mère lit dans la véranda avec sa tisane, murmurai-je sans pouvoir réfréner les tremblements de ma voix.
J’avais passé la pire semaine de ma vie. Depuis la réminiscence des souvenirs, je ne dormais plus. Les cris de mes parents biologiques surgissaient de nulle part dès que l’état de somnolence commençait à s’emparer de moi. Je me retrouvais ainsi à fixer le plafond étoilé de Morjiane pendant des heures en pleurant au rythme des longues inspirations de mes amis assoupis. Qui s’en était pris à ma famille, et pour quelle raison ? Pourquoi Ariana avait-elle effacé ma mémoire ? Était-ce dans le but de me nuire, ou au contraire de protéger l’enfant que j’étais à l’époque ?
Ariana. Jolag ne tarissait pas d’éloges sur son humanité et j’avais envie de croire en ses bonnes intentions. Mais les doutes étaient destructeurs. Ils laissaient place à l’imaginaire. Le mien n’avait jamais été particulièrement développé, mais, depuis Halloween, j’avais malgré moi dû élargir mes horizons. Maintenant, tout était possible.
« Tout, jusqu’au meilleur », aurais-je dit il y a peu.
« Tout, jusqu’au pire », disais-je aujourd’hui.
— Allez, Val, m’encouragea Celian. Je suis avec toi. On trouve ton dossier d’adoption, et on file.
Je forçai un sourire, plus pour lui faire plaisir que par conviction, et, cachés derrière la poubelle de la maison, nous nous téléportâmes alors à l’étage, dans ma chambre d’enfant imprégnée de l’odeur du foyer. Mon regard glissa sur mon vieux lit, mes draps froissés, mon armoire débordante et mon bureau sali de quelques taches d’encre que je n’avais jamais pris le temps de nettoyer. Revenir ici en sachant que c’était un triple meurtre qui m’y avait conduit dix-sept ans auparavant me retournait le cœur.
— Allons-y, murmurai-je sans plus retenir mes larmes silencieuses.
Celian acquiesça et tira la porte grinçante ; j’avais eu beau répéter pendant des années que j’allais huiler le mécanisme, j’étais parti sans m’en occuper et en payais aujourd’hui les conséquences. Paralysés à l’idée que ma mère adoptive ne débarque, nous restâmes immobiles de longues secondes ; mais rien ne se produisit. Je poussai un soupir de soulagement et Celian m’entraîna dans le couloir ; il connaissait la maison comme s’il y avait vécu lui-même.
Nous atteignîmes le haut de l’escalier, là où avait été aménagé un coin bureau. Ici, le palier se divisait en deux. À droite se situait la section de ma mère, chaleureuse, décorée de portraits de ses enfants ; il n’y avait qu’une table fine en bois qui croulait sous une masse de papiers — son métier de professeur des écoles impliquait de nombreux exercices à corriger. À gauche se trouvait le domaine plus sobre, détaché et épuré de mon père — lui était comptable. Au fond, une grande armoire vitrée dévoilait les documents administratifs du foyer ainsi que les dossiers relatifs à l’association pour les plus démunis dans laquelle, tous deux bénévoles, ils s’étaient rencontrés.
Celian me jeta un regard prudent :
— Tu es prêt ?
J’acquiesçai.
— C’est sûrement dans l’armoire, murmurai-je en m’avançant vers le meuble.
Je tournai la petite clé métallique, ouvris la porte vitrée et examinai la multitude de dossiers colorés, ordonnés, cartonnés, de la famille Telliers.
— Santé, chuchotai-je en pivotant la tête pour lire les titres écrits à la verticale. Études. Factures d’eau.
Celian se joignit à moi en partant de l’étagère du bas, et, après une poignée de minutes, alors que je commençais à perdre espoir, Celian bondit :
— Ici !
Il entreprit d’extraire un dossier massif, lourd et orangé intitulé « Adoption Valentin (2005) ». Les battements de mon cœur s’accélérèrent. Je le saisis en tremblant, m’approchai du bureau de mon père et voulus l’ouvrir, mais Celian m’arrêta d’un geste :
— Je vais le copier et tu le liras chez Morjiane, d’accord ?
Je le fixai sans rien dire et finis par accepter d’un signe de tête. Un instant plus tard, un dossier en tous points identique au premier apparaissait face à moi.
— Allons-y ! décida Celian. Il ne faut pas traîner ici.
— Attends. J’aimerais… j’aimerais la voir.
Celian me jeta un regard de pitié mais ne chercha pas à me dissuader. Je m’engageai dans l’escalier avec prudence et, au détour d’une marche, mon champ de vision s’élargit jusqu’à laisser apparaître ma mère sous son plaid, belle et concentrée, son roman entre les mains, sa tisane posée sur le guéridon. Mes lèvres s’étirèrent dans un sourire tout aussi aimant que peiné. Elle me manquait terriblement. Plus j’en découvrais sur ma famille biologique, plus j’avais l’impression de trahir ma famille adoptive.
— Partons, murmurai-je alors à Celian qui ne m’avait pas quitté d’une semelle.
Je lui tendis la main et nous disparûmes.
◆◆◆
— Bonjour, mes enfants, nous salua Jolag le lendemain soir en pénétrant dans le logement de Morjiane, appuyé sur sa canne. Comment allez-vous ?
Il avait posé cette question en ne fixant que moi.
— Mal.
Pourquoi mentir ?
— Installons-nous, décida Jolag. J’ai hâte de t’entendre.
Nous quittâmes l’entrée et avançâmes au cœur de l’appartement. Ignorant le chat de Morjiane qui jouait avec les guirlandes pendantes accrochées aux poutres, nous nous assîmes sur les poufs et je fus aussitôt assiégé par le regard inquiet de mes trois compagnons de route. Depuis la veille, je m’étais enfoncé dans une lecture silencieuse de mon dossier d’adoption sans un mot à Celian et Morjiane qui m’avaient vu dépérir page après page.
— Je n’ai pas tout lu, je n’ai pas réussi, commençai-je pour me dédouaner d’éventuels reproches.
— Et nous te comprenons.
Je remerciai Jolag d’un long hochement de tête.
— Le dossier comporte trois sections, expliquai-je à voix basse. La première est un témoignage écrit de mes parents adoptifs à chaque étape de la procédure. Ils parlent de leur désir d’avoir un nouvel enfant, de la complexité des démarches, de leurs joies, de leurs désillusions. Ils évoquent aussi la première photo qu’ils ont vue de moi.
Ma gorge se serra et je sortis de ma poche le fameux cliché que j’avais taché de quelques larmes la veille. Je le tendis à Celian qui le regarda avec un sourire avant de le passer à Jolag puis à Morjiane.
— La deuxième section, poursuivis-je, ce sont des papiers administratifs, des formulaires, des attestations de la motivation de mes parents à m’adopter, des bilans des autorités compétentes. Rien d’intéressant.
— Et la troisième partie ? m’encouragea Morjiane avec précaution et curiosité.
— Une synthèse sur moi. Sur mon profil, ma personnalité, mes besoins. Et mon passé.
Ils échangèrent un regard appuyé.
— Les trois cadavres de mes parents et de mon frère biologiques ont été retrouvés le 5 décembre 2003 plus bas dans le ravin, annonçai-je. J’ai la confirmation que ma famille adoptive ignore tout de l’assassinat.
Mes compagnons accueillirent la nouvelle sans frémir.
— J’ai réfléchi, continuai-je. J’ai beaucoup réfléchi. Les corps ont été repêchés le 5 décembre, et parmi les dates récurrentes des meurtres du Persécuteur, il y a les 3 et 4 décembre. Est-ce qu’il n’y aurait pas un lien ? Est-ce qu’on ne ferait pas fausse route en attribuant ces deux dates à votre fête nationale et à l’assassinat de Bryam et Cassya ?
Je baissai les yeux :
— Je me trompe peut-être. J’espère me tromper. Mais il y a déjà le 27 septembre dans la liste, le jour de mon anniversaire. Ça ferait plusieurs dates du Persécuteur rattachées à moi.
— Ça paraît pertinent, en effet, concéda Jolag avec prudence.
— Les autres dates étaient absentes du dossier ? devina Celian en se penchant vers moi.
— Je n’en ai trouvé aucune, mais certains évènements ne mentionnaient que l’année sans la date exacte.
Morjiane intervint :
— Qu’on se soit trompés ou non, ce que je remarque, moi, c’est que si les trois corps ont été retrouvés le 5 décembre 2003, alors ils ont été tués et jetés dans le ravin fin novembre ou début décembre. Dans les deux cas, Ariana avait quatorze ans à l’époque, ce qui correspond au premier souvenir récupéré avec le sortilège de restitution. Reste à voir si c’était bien elle, et si ce souvenir date de la même nuit que les autres.
— Ce sont les « si » qui me posent problème, commenta Celian.
— Il y aurait un moyen de les effacer, ces « si », murmurai-je.
Morjiane et Celian échangèrent un regard surpris. Jolag, lui, resta calme et compatissant ; il avait déjà compris :
— Je n’osais pas te le demander, mon garçon.
— Ce n’est pas en gardant ces souvenirs pour moi qu’ils s’apaiseront.
Morjiane cligna des yeux à toute vitesse :
— Tu veux nous les partager ?
— C’est possible ? interrogeai-je Jolag en me remémorant l’extraction du souvenir du garde du corps au procès d’Halloween. Je souhaiterais vous les transmettre intégralement, pas que des images.
— C’est possible. Mais es-tu cert…
— Allez-y, l’interrompis-je. C’est inévitable, de toute façon. Ce sera fait.
Jolag me fixa longuement avant de sortir sa baguette avec lenteur.
— Quel souvenir désires-tu nous confier en premier ? me demanda-t-il.
— Celui de l’adolescente.
— Alors, concentre-toi dessus.
L’image m’envahit peu à peu et un éclair orange me frappa à la poitrine. Aussitôt, l’un des souvenirs qui hantaient mes nuits apparut sur un mur du logement de Morjiane.
« Je sursautai. Une jeune fille venait d’ouvrir la porte et d’entrer dans le salon.
— N’aie pas peur, me murmura-t-elle en s’approchant de moi. Je ne te veux aucun mal.
Elle s’avança davantage et traversa un rai de lumière. Son visage se dévoila, un visage gonflé et recouvert de larmes ; un visage adolescent.
— Tu es enfant comme moi ? demandai-je d’une voix aiguë.
Elle secoua la tête avec un sourire attendri.
— Tu n’as rien, Dieu merci, tu n’as rien, chuchota-t-elle.
Elle s’agenouilla face à moi, les traits déformés par l’inquiétude :
— Tu es tout seul ?
— Papa et Maman sont tombés, expliquai-je d’un ton soudain très soucieux. Et des gens les ont emmenés, mais ils faisaient peur.
Le visage de la jeune fille s’assombrit.
— Est-ce que quelqu’un pourrait prendre soin de toi ? demanda-t-elle.
Je secouai la tête.
— C’est quand que Papa et Maman vont revenir ? m’impatientai-je alors. J’ai sommeil.
— Viens, prononça-t-elle d’une voix enrouée.
Je m’approchai et elle m’enlaça si fort que j’en eus mal aux bras.
— Je suis désolée, je suis tellement désolée, pleura-t-elle sur mon épaule.
— Toi aussi, tu es seule ?
— Plus que jamais.
Elle se détacha de moi et sortit sa baguette magique.
— C’est un jeu ? m’écriai-je, soudain surexcité.
— Qu’est-ce que tu aimes manger ? m’ignora-t-elle.
— Maman adore cuisiner des frites !
Un instant plus tard, un plat en débordant apparut avec un verre d’eau.
— Voilà pour toi, murmura-t-elle. Mange bien ça cette nuit, et ensuite, tu dormiras, d’accord ? Tu pourras t’allonger sur le canapé. Il y a une couverture. Des gens viendront te chercher.
— Des gens ? Avec Papa et Maman ?
Elle ne répondit pas et me serra dans ses bras une nouvelle fois avant de déposer un baiser sur ma joue bombée.
— Je suis désolée, répéta-t-elle. Mais il faut que tu oublies tout ce qui s’est passé cette nuit.
Elle leva sa baguette, et, le mouvement incertain, me jeta un sortilège. »
— C’est bien Ariana, confirma Celian d’un ton catégorique sitôt le souvenir disparu.
— En effet, appuya Jolag. Ariana Wyrkan. Fidèle à elle-même, protectrice des enfants.
— Vu son comportement, elle n’avait pas le droit d’être là, commenta Morjiane à son tour.
Je me tournai vers Jolag, avide de réponses :
— Qu’en pensez-vous ?
— J’en pense qu’elle s’excuse beaucoup, ce qui questionne l’implication du Pentagone. On a aussi la confirmation qu’elle est à l’origine du sortilège d’effacement mnésique, un sortilège qu’elle a doublement raté, parce que je l’ai annulé malgré moi et que tu n’as jamais oublié les cris, d’après ce que tu m’as dit.
Personne n’ajouta quoi que ce soit.
— Es-tu prêt à nous confier un deuxième souvenir, mon grand ? reprit Jolag.
— Oui, mais il sera très court.
— Ça n’en sera que plus facile.
« Je reculai d’un pas. Face à moi se tenaient des silhouettes hautes, noires, vêtues de capes. J’avais peur.
— Où sont Papa, Maman et Élias ? demandai-je en tremblant.
— Que va-t-on faire de lui ? s’agaça une voix d’homme. Je croyais qu’il était mort !
— Tue-le ! lança un autre.
— Hors de question que mon tatouage s’étende pour un gamin. Laissons-le là, il crèvera de faim de toute façon.
Ils firent volte-face puis se dirigèrent vers la sortie.
— Où sont Papa, Maman et Élias ? criai-je, les larmes roulant sur mes joues.
Ils pestèrent et ouvrirent la porte ; une vague d’air glacé se répandit jusqu’à moi. Ils m’abandonnèrent dans l’obscurité. »
— Intéressant, commenta Jolag en tapotant son menton. Cette scène s’est produite juste avant la visite d’Ariana, la même nuit.
— La même nuit ? répétai-je. Comment le savez-vous ?
— Il y avait la couverture dont a parlé Ariana sur le canapé.
Je ne répondis pas.
— C’est ton frère, Élias ? devina Morjiane d’une petite voix.
J’acquiesçai. Celian marmonna :
— Quel dommage qu’aucun visage ne soit visible. On aurait bondi dans notre enquête !
— On bondit déjà dans notre enquête, lui rappela Morjiane. Grâce au courage de Valentin.
Elle m’adressa un sourire plein de compassion.
— Tu as la force pour le troisième souvenir ? me demanda-t-elle avec douceur.
— Il le faut, lâchai-je, l’estomac noué.
Jolag leva sa baguette.
— Quand et si tu le souhaites, mon garçon, murmura-t-il.
J’inspirai profondément et lui fis signe de procéder.
« Des ombres se mouvaient au travers de mes paupières fermées et des cris jaillissaient de partout ; les cris de mes parents assiégés par la terreur.
— Qu’avez-vous fait à mon fils ? hurla la voix de Maman tout près de moi. Vous l’avez tué ! Vous avez tué mon fils !
Mes paupières se soulevèrent péniblement et je l’aperçus, agenouillée, pleurant et criant tout à la fois. Papa, lui, blanc comme un linge, avait la bouche ouverte. Devant eux se dressaient des silhouettes sombres, inquiétantes, armées de baguettes.
— Oui, et toi et ton mari allez le rejoindre, lâcha une voix d’homme glaciale.
— Non ! cria ma mère. Élias ! Élias !
Mes parents s’effondrèrent sur le sol. »
— Merci pour ta confiance, Valentin, prononça Jolag.
Je réalisai soudain que mes larmes coulaient en silence. Je les essuyai d’un mouvement. Celian vint s’asseoir à côté de moi et pressa mon bras en signe de soutien.
— Je résume, reprit Jolag avec gravité. Ces individus sont entrés dans la maison, ont abattu ton frère sous les yeux de tes parents puis les ont assassinés à leur tour. Ils ont ensuite jeté les corps dans le ravin et ont refusé de te tuer toi aussi pour ne pas étendre leur tatouage de la mort. Plus tard dans la nuit, Ariana est arrivée et s’est assurée que tu avais de quoi survivre jusqu’au moment où tu serais récupéré.
— Par l’orphelinat, c’est ça ? intervint Morjiane.
Jolag acquiesça :
— Les services sociaux des Sans-Pouvoirs, en effet. La protection de l’enfance.
— Alors, quel est le plan ? enchaîna Celian. Quelqu’un a une idée ?
— J’y ai déjà pensé, répondis-je d’une voix rocailleuse. Il faut trouver un moyen d’accéder aux registres dont Arkya a parlé le jour du procès. Je connais les noms et prénoms de mes parents biologiques : Didier Monceau et Christelle Monceau, née Joalliers. Celui des deux qui était sorcier apparaîtra dans les listes, et alors on pourra remonter pour comprendre qui les a tués. Et pourquoi.
Celian sourit :
— Bonne idée, Val. Après, on n’aura plus qu’à…
Il s’interrompit d’un coup et plaqua ses deux mains sur son médaillon.
— Qu’est-ce qui se passe ? s’inquiéta soudain Morjiane. Tu as reçu quelque chose ?
— C’est…
Il pâlit.
— Un message depuis le médaillon d’Ariana.
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