Pentagone: Magie, traque et malentendus (French Edition)

Chapitre 8

 

†

Voilà une semaine que nous avions rencontré Morjiane, une semaine que nous nous terrions dans son logement miniature.

Les Régisseurs étaient à nos trousses. Ils ne s’étaient pas privés de diffuser en grande pompe la nouvelle que des centaines de milliers de sorciers attendaient depuis si longtemps : l’identité du Persécuteur était dorénavant connue. En revanche, sûrement par refus d’admettre qu’ils s’étaient fait rouler, ils n’avaient pas mentionné l’évasion ni communiqué nos noms et nos photos.

La plupart du temps, j’étais seul à l’appartement. Celian s’attelait à effacer nos absences universitaires ; il faisait apparaître nos signatures sur les feuilles d’émargement, créait de fausses copies d’examen pour tromper nos enseignants et récupérait les documents d’étude qui nous étaient destinés. Mon ami, en agissant ainsi, prenait des risques. Les exécutants du Pentagone rôdaient autour de l’université et, plus d’une fois, ils avaient failli lever le voile sur nos prétendues présences à chaque cours.

Morjiane, elle, travaillait. Elle était institutrice dans une école pour sorciers de Sang. J’étais tombé de haut en apprenant que partout dans le monde se trouvaient des villes ensorcelées ; en somme, des villes dans lesquelles seuls les sorciers pouvaient pénétrer ; les Sans-Pouvoirs, eux, étaient désorientés dès qu’ils s’en approchaient et oubliaient aussitôt le peu qu’ils avaient vu. Je m’étais surpris, sur le coup, à avoir l’envie d’en découvrir une, mais j’avais vite déchanté lorsque Morjiane et Celian m’avaient parlé d’un sablier morbide planant au-dessus des sorciers Révélés ou Potentiels ; ils ne pouvaient déambuler qu’une heure dans la ville, sous peine de se liquéfier sur place. Fondre, quoi. Fondre, et mourir.

Voilà pourquoi seuls des sorciers de Sang habitaient ces lieux aussi élitistes que sinistres. Celian avait anéanti les derniers vestiges de ma curiosité en m’expliquant que ces villes n’avaient finalement rien de spécial et fonctionnaient selon un système similaire au nôtre, malgré quelques bizarreries : par exemple, les courriers volaient dans tous les sens pour retrouver leurs destinataires, les agents de sécurité écartaient les bâtiments d’un coup de baguette magique pour rattraper les criminels, et les bus disparaissaient et réapparaissaient à l’arrêt suivant pour les sorciers incapables de se téléporter.

Morjiane avait ainsi été nommée institutrice dans l’école d’une ville ensorcelée. Elle n’y restait, disait-elle, que pour le bien-être de ses élèves. D’abord ravie de cet emploi, elle avait vite pris conscience des directives propagandistes imposées par le Pentagone quant à l’enseignement à dispenser aux jeunes sorciers. Mais Morjiane s’en moquait. Elle leur apprenait comment canaliser leurs pouvoirs et devenir de petits guerriers fiers de leurs opinions et à l’esprit ouvert.

J’étais donc seul la plupart du temps. Enfin, seul avec le chat noir de Morjiane qu’elle chérissait plus que tout et qui m’offrait une collection de souris dès que sa maîtresse s’absentait ; car lui avait le droit de sortir. Moi, je ne sortais pas, ou seulement la nuit pour m’aérer un peu.

Tous les jours, je passais deux heures à essayer de débloquer le premier niveau d’apprentissage de la magie. Non pas que mon avis eût changé, au contraire ; même si je ne pouvais qu’admettre le caractère extraordinaire des exploits quotidiens de mes nouveaux colocataires, je rejetais toujours tout ce qui se rattachait à la sorcellerie. Non, non. Je n’avais pas changé d’avis. Je faisais cela par respect pour Morjiane et Celian qui prenaient des risques inconsidérés pour moi et qui étaient convaincus de la nécessité que j’apprenne à me défendre. Je ne pouvais pas décemment me tourner les pouces pendant qu’eux travaillaient d’arrache-pied pour me sortir de cette galère.

Je m’attelais donc au quotidien à ma tâche, qui était plutôt monotone. Il s’agissait de tenir la baguette offerte par Jolag et « d’ordonner à la magie de nous unir ». J’avais eu beau demander une marche à suivre plus explicite, je n’avais eu que des haussements d’épaules et une réponse tout aussi abstraite :

— Tu le sentiras.

Autant vous dire que l’échec était cuisant. Celian et Morjiane m’avaient pourtant prévenu ; cela prenait d’ordinaire quatre ans pour faire naître l’étincelle magique du premier niveau, qu’eux avaient eu de naissance de par leur statut de sorciers de Sang.

Quand je n’étais pas en train de loucher sur ma baguette, j’apprenais les cours universitaires ramenés par Celian ou organisais notre nouvelle chambre. Morjiane avait en effet eu la gentillesse de nous libérer l’une des mezzanines, et j’y avais monté nos lits de fortune, vêtements et effets personnels que Celian nous faisait apparaître au fur et à mesure. C’était ici que je venais lorsque j’avais besoin de me réfugier dans mes livres. Dévorer mes ouvrages m’offrait une fabuleuse échappatoire. Le temps de mes lectures, je n’étais plus un tueur en série en fuite, mais le jeune passionné d’archéologie que j’avais toujours été.

Plusieurs fois, durant cette semaine, le téléphone avait sonné. Ma famille adoptive prenait de mes nouvelles. Les écouter parler de la pluie et du beau temps avait quelque chose d’extraordinairement bizarre. Ils étaient loin. Loin, dans tous les sens du terme. Appel après appel, le soulagement de les savoir en sécurité malgré la menace des Régisseurs et le réconfort tiré de ces quelques conversations s’amenuisaient pour ne laisser place qu’à de la culpabilité. J’avais de plus en plus de mal à leur dire que j’avais passé une excellente journée à l’université, et, plus d’une fois, lorsque leur nom était apparu sur l’écran, je n’avais pas répondu.

Répondre pour quoi ? Pour mentir ? À quoi bon ?

Alors, pour mettre un terme à cette situation et retrouver ma famille au plus vite, je redoublais d’efforts et travaillais encore plus dur. Car oui, au-delà des quelques points que j’avais cités plus haut, j’avais une autre mission de taille : élaborer un plan pour dérober le dossier du Persécuteur stocké au département de l’Armée et de la Sécurité.

Celian s’était vite rangé à l’avis de Morjiane — et j’avais suivi le mouvement. Nous commencions une enquête complexe débutée cinq ans auparavant par le Pentagone, alors que nous étions restreints dans nos mouvements et que nous jouions notre vie au moindre pied dehors. Certes, infiltrer l’Arbre pouvait bien signer notre arrêt de mort ; mais rester inactif aboutirait au même résultat et le risque encouru en nous rendant au Siège était par avance rentabilisé.

J’avais planché sur la question tous les jours depuis notre arrivée ici. J’étais certes le moins connaisseur du lot, et je commettais des erreurs qui valaient de longs fous rires à mes deux amis, mais le temps et l’investissement que j’y mettais compensaient ces quelques maladresses qui avaient au moins le mérite de répandre de la joie dans notre quotidien ; et s’il y avait bien une chose dans laquelle j’avais toujours excellé, c’était ça. La joie et les sourires.

Trois coups distincts résonnèrent depuis l’entrée. Je bondis sur mes pieds et me précipitai vers la porte.

— J’écoute ! énonçai-je.

— Justice et chocolat.

Je débloquai la serrure aussitôt. C’était le mot de passe choisi par Jolag. D’ailleurs, notre visiteur n’était autre que le vieux sorcier.

— Bonjour, mon grand, me salua-t-il en pénétrant dans l’appartement de sa petite-fille.

Je refermai derrière lui en vitesse et verrouillai le tout selon un système moitié-mécanique moitié-magique élaboré par Morjiane.

— Comment allez-vous, Jolag ? m’enquis-je.

— Bien, bien, fort bien, répondit l’homme au dos courbé. J’ai ce que tu m’as demandé, mon garçon.

Il souleva un pan de sa robe de sorcier et en sortit des documents qu’il ne me tendit pas ; à la place, il leva sa baguette, et, un instant plus tard, une dizaine de plans de l’Arbre flottaient dans l’air, des plans vivants, en relief par endroits, annotés par une petite écriture en pattes de mouche et des flèches qui dansaient dans tous les sens.

Le choc m’ôta la parole durant quelques secondes.

— Merci, bafouillai-je à retardement. C’est exactement ce dont j’avais besoin.

— Avances-tu dans la conception de ta stratégie ?

Je retrouvai aussitôt le sourire.

— Plus que jamais ! m’enthousiasmai-je en le conduisant jusqu’au pouf le plus proche, les documents dans notre sillage. C’est prévu pour samedi matin, vous saviez ?

Je désignai le panneau en bois qui, depuis quelques jours, affichait notre plan d’attaque sans cesse précisé.

— Je vais vous épargner la version longue ! lui lançai-je d’un air entendu. Celian commencera par partir aux abords du Siège et créera six clones, trois de lui et trois de moi. L’objectif est de faire croire que nous nous trouvons à proximité de l’Arbre pour déboussoler les gardes et les disperser. J’ai eu l’idée en me remémorant notre évasion du Tribunal.

Jolag tiqua mais ne m’arrêta pas.

— Ensuite, Celian reviendra ici et Morjiane nous transformera, lui et moi, en ceinture et en attache à cheveux, ce qui lui permettra de nous porter comme accessoires.

— Tu seras donc impliqué, m’interrompit Jolag d’un ton réprobateur.

— Oui. Inutile d’essayer de me décourager, c’est peine perdue. Je ne les laisserai pas prendre tous les risques pendant que je reste en sécurité ici.

Jolag oscilla la tête d’un côté puis de l’autre mais me laissa continuer.

— Ensuite, Morjiane partira à l’Arbre en prétextant devoir se rendre au département de la Transmission et de l’Enseignement pour son travail, ce qui lui permettra d’entrer sans problème. Les gardes seront de toute manière occupés avec nos clones si tout se passe comme prévu. Voilà la solution que j’ai trouvée pour contrer l’impossibilité d’apparaître directement à l’intérieur de l’Arbre.

J’affichai un sourire malin mais Jolag soupira.

— Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? m’inquiétai-je. C’est ce qu’ils m’ont dit, les autres ! Ils m’ont dit qu’on ne pouvait pas apparaître directement dans l’Arbre ou dans un logement privé qui ne nous appartient pas !

— Ni disparaître depuis l’Arbre, oui, c’est exact.

— Et donc ? Où est le problème ?

— Continue, se contenta-t-il de répondre.

Je m’éclaircis la gorge, un brin déconfit, et repris mon récit d’une voix mal assurée :

— Qu’est-ce que je disais, moi ? Oh, je me souviens. Morjiane. Une fois à l’intérieur de l’Arbre, elle se cachera dans un recoin du hall et nous rendra forme humaine. Celian et moi, on filera alors dans les étages chercher le dossier du Persécuteur pendant qu’elle ira vraiment dans le département de la Transmission et de l’Enseignement. Pour la crédibilité, vous comprenez.

Jolag me dévisagea. Je rembobinai mentalement ce que je venais de dire comme bêtise.

— Euh, balbutiai-je. Celian m’a répété qu’il pouvait modifier nos apparences. Comment c’est, qu’il a dit ? Ah, oui. Les poils.

— Les poils.

— Oui, oui, fis-je en me grattant le front. Il a dit que nos visages étaient impossibles à changer puisqu’il ne sait pas lancer le sortilège d’usurpation, contrairement à nos cheveux, nos barbes et tout ce qui touche à la pilosité. Sans compter nos déguisements.

— Hm.

Je toussotai et continuai tant bien que mal :

— Morjiane montera donc au département de la Transmission et de l’Enseignement, et Celian et moi à celui de l’Armée et de la Sécurité. D’après ce qu’ils m’ont expliqué, il faudra qu’on traverse les archives, mais je n’ai pas pu réfléchir aux détails sans les plans.

Ces mots m’invitèrent tout naturellement à jeter un coup d’œil aux maquettes flottantes de Jolag.

— Attendez, vous êtes certain qu’il n’y a pas d’erreur ? bredouillai-je soudain en louchant sur l’échelle. Il mesure combien, cet arbre ?

— Trois cent vingt-quatre mètres de diamètre à la racine pour deux mille neuf cent huit mètres de haut, sans compter les branches, elles aussi aménagées. Enfin, ça, c’était à la dernière vérification. Il a dû grandir depuis. Je te rassure, les étages n’atteignent même pas un dixième de sa hauteur.

J’en restai coi.

— Reprends, mon garçon, reprends, m’encouragea Jolag.

— Eh bien, hésitai-je, c’était plus ou moins fini. Celian et moi, on traverse les archives, on rejoint le bureau des affaires en cours et on trouve celui d’Arius. Si tout va bien, il sera vide.

— Si tout va bien.

— On cherche le dossier, Celian fait une copie, et on part.

— Vous partez.

— Oui.

— Comment ?

— Co… comment on part ? Comme on est venus, j’imagine.

Jolag ne répondit pas tout de suite puis souffla longuement :

— Il va falloir qu’on retravaille tout ça, mon petit. Reprenons depuis le début.

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