Pentagone: Magie, traque et malentendus (French Edition)

Chapitre 19

†

Je reculai d’un pas, les yeux si exorbités que c’en fut douloureux.

Face à nous se tenait un homme décharné, d’une pâleur maladive, avec des boucles courtes et brunes qui retombaient sur un visage si émacié qu’il en semblait irréel.

Face à nous se tenait un homme dont les bras scarifiés, le tatouage de la mort et les habits noirs dégoulinant de sang signaient l’identité.

Face à nous se tenait le Persécuteur.

— Non, balbutia Celian.

Le tueur frémit au niveau des ailes du nez. Il pivota d’un coup vers Celian, le dévisagea de ses yeux globuleux et mordit ses lèvres à sang avant de dévoiler ses dents rougies dans un effroyable sourire. Il se mit alors en mouvement dans une démarche gauche, irrégulière, et s’avança jusqu’à sa table sur laquelle il récupéra son feutre rouge. Il leva son bras scarifié et barra le visage d’Arwen avec un râle de jubilation :

— Morte, morte, articula-t-il. N’est-ce pas merveilleux ?

Il laissa échapper un rire rauque. Je vis du coin de l’œil Celian me faire signe de m’approcher de lui, sans doute pour nous faire disparaître d’ici ; mais j’étais statufié. Statufié, car j’avais déjà compris.

— Répondez, lâcha le Persécuteur de sa voix enrouée. N’est-ce pas merveilleux ?

— Sûrement, hésita Celian qui cherchait maintenant à s’avancer vers moi.

Le meurtrier lui adressa cet affreux sourire.

— Savez-vous qui je suis ? demanda-t-il en marchant dans notre direction.

Celian se raidit et se mura dans le silence. J’ouvris la bouche mais aucun son n’en sortit.

— N’avez-vous donc aucune idée ? insista le tueur en continuant à s’approcher, dévoilant de nouveaux détails de son visage dont une multitude de taches de rousseur. Je vais vous le dire. Je suis celui qu’on appelle le Persécuteur.

— Le Persé… Persécuteur ? répéta Celian sans plus réussir à maîtriser sa peur.

— Oh, bien sûr, ce n’est pas mon vrai nom. Personne ne le connaît, mon vrai nom. Je ne l’ai pas prononcé depuis bien longtemps. Souhaitez-vous l’entendre ?

— Oui.

Cette fois, Celian n’avait pas hésité. Une lueur d’intérêt s’éveilla dans le regard du Persécuteur.

— Je m’appelle…

— Élias, l’interrompis-je en sentant mon cœur s’emballer.

Ses traits se relâchèrent. Son regard glacial me détailla par la fente de ses paupières, et soudain les muscles de son visage se mirent à trembler.

— Valentin ? bégaya-t-il.

Celian glapit sous le choc. Mon frère, lui, était blême.

Nous nous étions trompés. Le Persécuteur n’avait jamais volé mon apparence. La sienne portait simplement les caractéristiques uniques de notre famille.

— Tu es vivant, prononça-t-il, les yeux grands ouverts.

— Toi aussi, articulai-je en sentant les larmes me piquer les yeux. Tu es vivant et c’est toi qui… le Persécuteur…

— Je croyais qu’ils t’avaient tué avec nos parents, chuchota-t-il.

— Qui ?

— Les Régisseurs. C’est eux qui ont commandité leur assassinat le 4 décembre 2003.

Mon souffle se coupa. Commandité. Assassinat. 4 décembre 2003.

— Alors mon instinct avait raison, peinai-je à prononcer. Je pensais bien que cette date était associée à notre famille et pas au meurtre de Bryam et Cassya.

Le visage de mon frère retrouva toute sa colère.

— Eux sont morts en 2004, c’est vrai, siffla-t-il en enfonçant ses ongles dans les paumes de ses mains. Wilhem les a tués pour venger nos parents, mais c’était à moi de m’en occuper. Ça m’appartenait, ça m’appartenait !

— Quoi ? C’est quoi cette histoire ? Qui est ce Wilhem ? Et pourquoi le Pentagone a-t-il fait assassiner nos parents ? Et puis, comment c’est possible que tu sois vivant ?

Le choc prit possession de mon corps, mes jambes se dérobèrent sous mes pieds et je me retrouvai accroupi au sol. Celian se précipita auprès de moi et posa sa main sur mon dos pour me soutenir.

— Il va lui falloir des explications, lâcha-t-il en relevant les yeux vers Élias.

— Des explications, des explications, répéta le Persécuteur. Nos parents ont été les victimes de la plus vile des trahisons. Maman a été accusée à tort par le Pentagone d’avoir enfreint la Loi de Préservation des Sorciers. Pour ça, elle a été tuée, avec Papa.

Il me dévisagea :

— Et, je le croyais, avec toi aussi, Valentin.

— Moi, je croyais que c’était toi qui étais mort ce jour-là ! m’écriai-je. Officiellement, vous vous êtes tous les trois noyés !

Le Persécuteur poussa un grognement presque animal.

— Ce n’est pas comme ça que ça s’est passé. Ils sont arrivés en groupe. Vous vous trouviez tous les trois à l’intérieur. Les exécutants du Pentagone étaient sûrement ensorcelés eux-mêmes pour ne pas se rendre compte que Maman n’était que Potentielle.

Son visage se tordit de rancœur :

— Ils t’ont mis à terre. J’ai cru que tu étais mort. J’ai tout vu par la fenêtre. Maman hurlait qu’ils t’avaient tué et criait mon nom pour m’alerter et que je m’échappe. Puis Maman et Papa ont été assassinés d’un mouvement. Papa en savait trop pour que le Pentagone prenne le risque de le garder en vie.

Les yeux du Persécuteur s’humidifièrent :

— J’ai couru de toutes mes forces. J’étais terrifié parce que j’ignorais tout de l’existence de la magie. Je ne comprenais pas ce que j’avais vu. Les exécutants me poursuivaient mais j’étais plus rapide qu’eux car je connaissais la forêt. Jusqu’au moment où j’ai trébuché et suis tombé dans le ravin — ce même ravin, d’ailleurs, où ils ont jeté les corps de Maman et Papa pour camoufler les meurtres. Il y avait déjà à l’époque assez d’accidents de promeneurs pour que ce soit crédible.

Il s’interrompit, grogna encore, fit volte-face, se rua vers un amas de tiroirs superposés puis les renversa par terre les uns après les autres. Celian en profita pour me faire signe de me relever pour nous tirer d’ici ; mais non. J’avais besoin de réponses, et j’étais hypnotisé par mon frère, par cet homme, par cette créature, qui, le dos courbé, la démarche gauche, furetait dans les papiers jonchant le sol. Il poussa un râle en saisissant l’un d’entre eux et revint vers moi. Il frappa Celian pour le dégager de son chemin, agrippa mon bras pour me forcer à me redresser et me flanqua le document sous les yeux ; en l’occurrence, un journal Sans-Pouvoirs.

« Les corps de deux professeurs de géologie et de leur fils retrouvés

dans le ravin : les experts concluent à un tragique accident »

— Pourquoi ont-ils écrit que tu étais mort dans les médias ? me menaça presque le Persécuteur.

— Ils ne parlaient pas de moi, Élias, mais de toi ! Ils n’ont jamais su que tu avais survécu à ta chute et que tu étais ressorti de l’eau ! Ils ont dû confondre le corps d’un autre promeneur avec le tien !

— Mais toi ? insista-t-il avidement. Toi ?

— Moi, les exécutants du Pentagone ont refusé de me tuer pour ne pas étendre leur tatouage. Ariana est venue s’assurer que j’étais en sécurité pour résister jusqu’au lendemain.

Il plissa les yeux.

— Ariana ? cracha-t-il. C’était une peste, comme les autres. L’achever m’a comblé au-delà de mes espérances.

Je déglutis, mais, conscient que débattre était la dernière des choses à faire, je restai silencieux et lui rendis son journal qu’il partit relâcher dans le tas de documents, forçant Celian à s’écarter de son chemin. Mon ami, qui se massait le poignet depuis qu’Élias l’avait projeté à plusieurs mètres de nous, tenta alors de s’avancer vers moi ; mais un regard du Persécuteur le dissuada de bouger.

— Que t’est-il arrivé après ta chute dans le ravin ? demandai-je avec prudence à mon frère.

Il pivota la tête vers moi et planta son regard dans le mien :

— Je voulais les tuer. Tous les tuer. Je l’ai fait, d’ailleurs. J’ai tué tous les sorciers exécutants impliqués dans le meurtre de nos parents, leurs familles, leurs proches. J’ai enchaîné avec les Wyrkan. Plus que deux Régisseurs, et mon dessein sera achevé.

— Deux ? murmurai-je pour l’amener à me dire ce que j’avais pourtant déjà deviné.

— Le cadavre d’Arwen doit être encore chaud, rit-il avec cynisme.

Je fermai les yeux. C’était atroce. Conscient qu’une occasion pareille ne se représenterait pas, je m’efforçai malgré tout à continuer :

— Pourquoi avoir commencé à tuer en 2017 si nos parents sont morts en 2003 ? Tu as fait quoi, pendant tout ce temps ?

— Je n’avais rien, Valentin. Je n’avais rien, et je ne comprenais rien. Ces phénomènes surnaturels me dépassaient. J’ignorais tout du monde des sorciers, et encore plus de notre statut magique. Je ne voulais pas demander de l’aide à quiconque parce que je savais que personne ne me croirait. Alors, même si je rêvais d’anéantir ceux qui avaient détruit notre famille et de vous rendre fiers de là-haut, j’ai passé une longue année à mendier sans même oser revenir dans cette maison dont j’étais pourtant propriétaire.

— Non, tu ne l’étais pas. Je suis le propriétaire depuis 2003. Officiellement, tu es mort.

— Mort, répéta-t-il dans un souffle. Je l’étais déjà à l’époque, c’est vrai. Cette nuit d’horreur me hantait chaque seconde. Me venger était devenu obsessionnel.

Je le dévisageai. Excepté sa démarche, son tatouage, ses scarifications et surtout son expression barbare, notre ressemblance était frappante, et me reconnaître ainsi dans les traits d’un assassin me retournait le cœur.

— Oui, Valentin, j’étais à la rue, répéta-t-il dans un murmure enroué. Je n’ai osé revenir ici que le 4 décembre 2004, au premier anniversaire de la tuerie. J’ai passé la journée à vous parler, mes morts adorés. Mais dès que la nuit est tombée, j’ai entendu ses pas. Puis j’ai entendu ses pleurs et sa voix. Il s’adressait à nos parents et leur annonçait qu’un an après leur décès, il les avait vengés. C’était Wilhem. Il venait d’assassiner Bryam et Cassya.

— Wilhem ? répéta Celian.

Le Persécuteur toisa mon meilleur ami qui se mit à gesticuler.

— Que dis-tu, toi ? lâcha Élias.

— On ne savait pas qui avait tué Bryam et Cassya, répondis-je pour Celian.

— Wilhem, confirma mon frère d’une voix caverneuse. Un ami de nos parents, un sorcier de Sang — tu l’as sûrement oublié, tu étais jeune. À la mort de Papa et Maman, il a compris que le Pentagone était derrière tout ça. Il a déduit des informations médiatiques que l’un des fils avait survécu et a foncé ici. Mais en découvrant les lieux vides, il a finalement cru qu’on avait été tués tous les deux et a lâché l’affaire.

Élias avança d’un pas dans ma direction et poursuivit son récit :

— Le 4 décembre 2004, Wilhem a donc vengé nos parents puis est venu ici leur rendre hommage. Oh, il a été surpris. Très surpris. Surpris de voir que la maison n’avait pas changé. Il pensait que notre grand-père en avait hérité.

— Pierrick ? devinai-je.

— Le vieux Joalliers, oui. Il était mort en 2002. Wilhem l’ignorait.

Élias avança encore vers moi.

— Wilhem est tombé de haut quand je suis sorti de ma cachette, s’amusa-t-il avec un rire qui me fit froid dans le dos. Mais je l’ai forcé à me dire la vérité, et il m’a révélé que la sorcellerie existait et que nous avions hérité du gène magique par notre Maman chérie. C’est aussi lui qui m’a expliqué qu’elle avait été accusée à tort d’avoir enfreint la Loi de Préservation, qu’elle et Papa avaient été tués pour l’exemple par le Pentagone, et qu’il venait de les venger en assassinant les commanditaires dans leur propre salon.

— Les commanditaires ? répétai-je. Qui, exactement ?

— Bryam et Cassya, je te l’ai dit. D’après Wilhem, c’est Bryam qui a été la tête pensante, au-delà des quatre autres Régisseurs de l’époque. Quant à Cassya, sa femme connue pour avoir confondu toute sa vie les exécutions et les spectacles, elle a mis le feu aux poudres.

Le Persécuteur se mordit les lèvres et lécha les quelques gouttes de sang qui s’en était échappées.

— Ils étaient morts, ces assassins, articula-t-il. Je jubilais, mais j’avais cet abominable sentiment de frustration car c’était ma mission de vie. Ma mission de vie. C’est ce jour-là que j’ai décidé de tuer leurs cinq enfants.

Un nouveau rire cynique s’éleva dans le grenier.

— Mais pour les tuer, je devais être sorcier. Je devais même devenir expert en magie noire. J’ai supplié Wilhem de m’accueillir chez lui et de m’enseigner son art. Il a accepté. Dès ma majorité, j’ai commencé la procédure pour déployer mes pouvoirs. Ça a duré huit ans. Lui travaillait sur de vieux livres qu’il m’a toujours empêché d’étudier. En mars 2013, je suis devenu Révélé, mais à peine quelques mois plus tard, Wilhem est mort d’une crise cardiaque, ce qui m’a forcé à quitter son logement.

Il expira longuement.

— Désormais capable de me défendre, j’ai décidé d’habiter chez moi, ou tout du moins, chez toi, Valentin, déclara-t-il en levant les deux bras pour désigner notre maison d’enfance. J’ai été étonné de voir que des gens entretenaient les lieux. J’ai désorienté tout le monde et ai placé des protections ensorcelées pour qu’aucune personne impliquée de près ou de loin dans la provocation d’un meurtre ne puisse entrer.

Une expression démoniaque enlaidit ses traits :

— Mais je ne suis pas arrivé les mains vides. J’ai volé les livres de Wilhem, des livres ancestraux de magie noire. J’ai passé quatre ans supplémentaires à forger mon pouvoir de sixième niveau. Et en 2017, j’ai commencé. Commencé ce pour quoi j’existe. Tuer.

Son regard brilla de suffisance.

— J’avais récupéré la liste de mes victimes à l’Arbre grâce à un sortilège de possession. Je ne voulais pas seulement assassiner les cinq enfants de Bryam et Cassya. Je voulais éliminer tous ceux impliqués dans la mort des joyaux de ma vie.

Il exorbita les yeux comme s’il allait nous dévorer.

— Le charisme de Wilhem m’avait inspiré. Moi aussi, je voulais tuer à des dates symboliques. Le 22 mars, lorsque je suis devenu Révélé. Le 3 décembre, pour notre Cérémonie, et bien sûr le lendemain, le 4 décembre, jour noir de notre histoire. Sans oublier les anniversaires des cinq Régisseurs et les nôtres — le 13 janvier pour moi, le 26 juin pour Papa, le 29 octobre pour Maman et le 27 septembre pour toi, Valentin. C’est d’ailleurs par toi que j’ai commencé. On était le 27 septembre 2017, à ta majorité.

J’échangeai un regard avec Celian. C’était le jour où nous avions visité la maison de la forêt après que j’en eus récupéré l’administration. Nous nous étions rendus ici pile au moment où Élias s’était absenté pour commettre l’impardonnable.

— Le 27 septembre 2017, donc, je suis parti commettre mon premier meurtre, conta mon frère avec fierté en continuant à s’approcher. Je voulais avertir les membres du Pentagone que leur tour viendrait, alors j’ai volé un des couteaux de Papa pour tracer leur « P » sur la poitrine des victimes. C’est mon porte-bonheur.

Cette fois, son sourire fut d’une tendresse si sincère qu’elle me comprima le cœur.

— Les meurtres se sont succédé, poursuivit-il en s’arrêtant enfin devant moi. Je les éliminais un à un. C’était succulent. Oui. Succulent. Personne ne faisait le lien avec notre famille, car ces exécutants étaient impliqués dans tant d’affaires qu’il leur était impossible de comprendre la logique. Ensuite, j’ai enchaîné avec les Wyrkan. J’ai tué tous les héritiers, tous les enfants, tous les conjoints. Tu arrives au bon moment, petit frère. C’est le bouquet final.

Il me frappa l’épaule d’un air fraternel ; ce contact m’arracha un frisson. J’aperçus du coin de l’œil Celian s’approcher de nous avec toute la discrétion du monde.

— J’ai entamé l’éradication des Régisseurs avec Ariana le 29 octobre dernier, continua le Persécuteur d’un ton jubilatoire. J’ai estimé qu’il valait mieux régler en premier le sort de la plus inintéressante des cinq. Puis j’ai choisi Amayar pour le 29 novembre, cet homme aussi abject que son père. Arwen a été la troisième, en ce matin du 4 décembre. J’ai décidé de la tuer avant Arius, car, aussi pourrie soit-elle, son niveau d’infamie demeurait inférieur à celui de son frère. Ce sera le prochain, et j’achèverai Arkya en dernier. C’est la pire de tous. Le diable. Je veux qu’elle endure l’assassinat de ses proches, je veux lire l’effroi dans son regard avant de l’éliminer à son tour.

Je fronçai les sourcils :

— Comment ça, c’est la pire ?

— Oh, rit le Persécuteur sans me répondre. Je comprends que tu aurais préféré que je l’achève en premier, mais la vengeance n’en sera que plus belle ainsi, ne crois-tu pas ?

Il plaqua ses mains dans son cou :

— Je n’avais pas autant utilisé ma voix depuis longtemps. Je ne parle qu’à nos parents et à toi, habituellement.

J’échangeai un regard avec Celian. Il tentait toujours de s’approcher de moi pour nous faire partir d’ici, et j’étais de moins en moins réfractaire à cette idée. Quand le Persécuteur aurait terminé son récit, qu’allait-il bien pouvoir faire de nous, les intrus infiltrés dans son repaire ?

— Je suis heureux de t’avoir comme bras droit, petit frère, reprit-il avant de laisser échapper ce rire guttural. La revanche n’en sera que plus jubilatoire. Nous allons accomplir les deux derniers meurtres ensemble.

Je papillotai des yeux :

— Ah, non, je ne tue pas, moi.

Le front blanchâtre d’Élias se plissa :

— Que veux-tu dire ?

— Il est hors de question que je tue des gens, bredouillai-je, un peu penaud.

Le changement d’atmosphère fut immédiat. Le regard du Persécuteur s’assombrit, ses dents ressortirent et la colère le défigura :

— Qu’as-tu dit ?

— Je ne suis pas un meurtrier.

Les veines de ses tempes se mirent à palpiter comme celles d’Arius.

— Nos parents étaient innocents et tu refuses de les venger ? articula-t-il en haussant le ton à chaque mot.

Un éclair de courage me traversa :

— Élias, ce qui s’est passé est odieux, mais assassiner tous ces gens ne les ramènera pas ! Pourquoi s’en prendre aux familles des exécutants, par exemple ?

— Pour faire payer les tueurs, imbécile ! Ils ne méritent que ça. Manger la poussière et périr, le cœur tranché par mon symbole.

Celian s’approcha davantage.

— Oui, mais eux, ils n’ont rien fait ! insistai-je. Ils sont aussi innocents que l’étaient nos parents !

— Tu me fais honte, Valentin. Ne comprends-tu pas que j’agis pour eux ? Ne comprends-tu pas que cette vengeance, c’est tout ce qui me retient en vie ?

Il fut pris d’un soudain accès de colère, saisit un tabouret en bois et le balança contre le mur du fond ; l’objet heurta une photo que je n’avais pas remarquée, la même photo que celle accrochée au frigo de la cuisine qui représentait la famille Monceau au grand complet. J’observai le visage souriant de ma mère biologique et réentendis ses cris d’effroi alors qu’elle se faisait massacrer. Comment une telle ignominie avait-elle pu se produire ? Comment avait-elle pu être accusée à tort d’avoir enfreint la Loi de Préservation ? Mais soudain, une idée surgit dans mes pensées, une idée qui n’était pas plus douce mais qui ouvrait de nouvelles perspectives :

— Et si c’était vrai, Élias ? Et si Maman avait parlé des sorciers aux Sans-Pouvoirs ?

J’étais allé trop loin. Le visage de mon frère redevint celui d’un assassin.

— Je vais te tuer, grogna-t-il.

Il sortit sa baguette magique de nulle part mais Celian se jeta sur moi et nous fit disparaître.

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