Pentagone: Magie, traque et malentendus (French Edition)
Chapitre 15
†
Quelques minutes plus tard, chez Morjiane Castellieux.
— Un message depuis le médaillon d’Ariana ? répétai-je mot à mot.
— Non, pas un message, se reprit vite Celian. Plutôt une conversation du Pentagone.
Morjiane lança quelques exclamations d’horreur. Celian l’invita d’un geste à rester silencieuse et reposa sa main sur son buste pour réécouter ce qu’il avait reçu. Cela dura une minute, une longue minute pendant laquelle Jolag parut de plus en plus défiant, Morjiane de plus en plus curieuse et moi-même de plus en plus inquiet. Mon meilleur ami rouvrit enfin les paupières, l’air hébété.
— C’est un bout de conversation entre Arwen, Amayar et Arius, confirma-t-il en peinant à l’évidence à reprendre ses esprits. Le sortilège d’intrusion du Tribunal n’a semble-t-il pas été désactivé. Ce n’était pas un message classique.
Morjiane cligna des yeux à toute vitesse :
— Mais c’est fantastique ! On peut obtenir des informations grâce à ça ! Qu’est-ce qu’ils ont dit ?
— Ils paniquaient et ont décidé de se rendre en urgence à Panerbes demain en tout début d’après-midi.
— Eux, paniqués ? bredouillai-je, me demandant bien quelle menace pouvait effrayer de tels monstres. Et Panerbes, c’est quoi ?
— Une ville ensorcelée, m’éclaira Morjiane. Elle n’a pourtant rien de spécial, cette ville. Ils n’ont rien dit d’autre, Celian ?
— Ils ont répété plusieurs fois qu’ils n’avaient pas le choix et qu’il en allait de la survie du Pentagone.
— Qu’est-ce que ça pourrait être, à ton avis ? murmura-t-elle en plissant les yeux. Le Persécuteur ? Ou une attaque extérieure ?
— Vu le contexte, ça ne peut être que le Persécuteur.
— Mes enfants, stop, nous arrêta Jolag. Celian, n’as-tu pas rompu le sortilège d’intrusion entre ton médaillon et celui d’Ariana dès votre sortie du Tribunal ?
— Si, mais j…
— Et n’as-tu pas pris le temps de vérifier que cette désactivation était effective ?
— Oui, d’accord, m…
— Alors c’est un piège.
Cette fois, Celian en fut cloué.
— Un piège, vous êtes sûr, Jolag ? bafouillai-je, étrangement déçu.
— Oui. Un sortilège pareil ne peut être lancé ou rompu qu’en présence des deux médaillons. Or, Arkya était en possession de celui d’Ariana. Les autres Régisseurs ont dû le découvrir et essaient à présent d’en tirer parti pour te capturer, Valentin. Je vous interdis de vous jeter dans la gueule du loup. Y aller, c’est vous condamner.
Je fis la moue. Je me sentais plus crédule que jamais.
— Ça paraît évident, dit comme ça, murmura Celian, la voix teintée de déception. Le vrai Persécuteur serait peut-être tombé dans le piège, c’est dommage.
— Pas si dommage que ça, si tu veux mon avis, intervint Morjiane. S’ils continuent à s’entretuer, ça épargnera beaucoup d’autres innocents.
Celian rit et échangea un sourire complice avec elle.
— Ne dis pas de bêtises, ma petite-fille, la recadra aussitôt son grand-père. Et n’allez pas à Panerbes demain.
— Très bien, très bien, cédai-je. Mais on peut quand même tourner la situation à notre avantage.
J’avais sorti ces mots sans réfléchir et fus, fort logiquement, assailli par le regard inquisiteur de mon trio d’amis.
— Tourner la situation à notre avantage ? répéta Morjiane, l’air séduite par l’idée. À quoi tu penses ?
Je m’éclaircis la gorge :
— Le Pentagone et le Persécuteur prévoient de s’entretuer demain. L’autre jour, à l’Arbre, les Régisseurs ont fui parce qu’ils ignoraient comment le prétendu Persécuteur était entré et où il se trouvait. Cette fois, je suis prêt à parier que tout sera orchestré au millimètre et qu’ils seront sur place pour l’achever eux-mêmes. Arius, par exemple. Je le vois bien faire ça.
— Ça ne me dit pas comment tu comptes « tourner la situation à notre avantage ».
— C’est pourtant simple. S’ils sont occupés avec leur piège, la voie jusqu’aux registres sera libre pour nous.
Jolag, Celian et Morjiane ne réagirent pas. Je rougis.
— Je veux dire, bégayai-je, ce n’est qu’une idée comme ça, je ne sais même pas où ils sont, ces registr…
— C’est une excellente idée ! s’exclama enfin Celian. C’est le meilleur moment pour aller au Mémorial !
Je le fixai sans comprendre.
— Le Mémorial est une structure au cœur de Mémoria, l’une des villes ensorcelées les plus célèbres du monde, m’expliqua-t-il. Cette structure est constituée de dizaines voire de centaines de piliers en pierre sur lesquels dansent des noms.
— Des noms ? répétai-je, les paupières plissées.
Morjiane prit la suite :
— C’est un monument aux morts, un monument aux morts qui renferme des archives. Chaque pilier symbolise une décennie. Si tu souhaites obtenir une information sur une personne décédée il y a quarante ans, par exemple, tu dois te rendre auprès du pilier des années 1980 et chercher, parmi les dizaines de milliers de noms, celui qui t’intéresse. Ensuite, tu n’as qu’à presser ce nom et une trappe s’ouvre avec une copie du dossier contenant toutes les données connues sur cette personne. Ça peut être minime ou au contraire très fourni.
— C’est terriblement intrusif ! m’outrai-je. On peut tout savoir sur vous comme ça, d’un claquement de doigts ?
— D’un claquement de doigts, non, nuança Celian. Retrouver un patronyme est une tâche très complexe qui ne permet d’obtenir que les informations générales que le Pentagone accepte de nous transmettre — et je ne te parle même pas des homonymes, pour lesquels tu as un risque de tomber sur le mauvais dossier à chaque tentative. Ensuite, garde en tête que l’opération n’est possible qu’avec des défunts. Jamais personne ne pourrait trouver quoi que ce soit sur un sorcier vivant. En plus, il y a une condition. Chaque personne ne peut presser qu’un seul nom par jour, sauf sur ordre des Régisseurs. À nous de ne pas faire d’erreur.
— Aller là-bas te permettra de chercher tes parents biologiques et donc de comprendre lequel des deux était sorcier, conclut Morjiane.
Je fronçai les sourcils, chiffonné par un détail :
— Mais si je vais dans une ville ensorcelée, je ne survivrai qu’une heure, non ?
Morjiane et Celian m’avaient en effet expliqué qu’un sablier morbide planait au-dessus des sorciers Révélés et Potentiels dès qu’ils mettaient un pied dans ce type d’endroit, sous peine de fondre et de mourir.
— Une heure, oui, me confirma Celian.
— Comment pourrai-je trouver un nom parmi des dizaines de milliers d’autres en si peu de temps ?
— Il te sera impossible de rester davantage de toute manière, mon grand, balaya Jolag. Ce n’est pas parce que le Pentagone sera occupé ailleurs qu’il faudra t’exposer outre mesure.
— Mais alors, comment ferai-je ? insistai-je.
— Je serai avec toi, me rassura Celian. Certains sortilèges peuvent aider à la tâche. Et puis, à la limite, si on est vraiment trop pressés et qu’on aperçoit le nom au dernier moment, on partira sans récupérer le dossier. Rien que ce nom nous confirmera lequel de tes parents biologiques était sorcier. Le reste, ce sera du bonus.
— Détrompe-toi, le corrigea Jolag. Le Mémorial pourra vous donner des informations très précieuses dans votre quête.
Le champ des possibles s’élargit et je m’imaginai d’un coup me découvrir des grands-parents, oncles et tantes, cousins et cousines.
— Vous validez la stratégie, Jolag ? m’inquiétai-je soudain, me rappelant que c’était lui qui avait effacé nos derniers plans en quelques mots.
— En effet, mon garçon. Il ne restera qu’à voir qui, du Persécuteur et de sa cible, sera encore de ce monde le 30 novembre au matin.
◆◆◆
Le lendemain, en début d’après-midi, je levai les bras comme un mannequin et m’en remis à Celian pour métamorphoser mon apparence de quelques coups de baguette magique. Mis à part l’indispensable barbe pour cacher mon physique atypique, il opta pour un style différent de la dernière fois ; aujourd’hui, j’étais blond, les cheveux attachés en chignon, vêtu d’une toge noire dont l’épaisseur attestait de sa luxueuse qualité. Le concernant, il adopta un look similaire, si bien que nous ressemblions à deux frères.
— Tu es prêt ? me lança-t-il.
— Non.
— Très bien. C’est parti.
Sans tenir compte de mes protestations, il saisit mon bras et disparut. Nous atterrîmes aussitôt dans un lieu d’une étrangeté indescriptible. Une structure en pierre blanche, haute comme un immeuble de cinq étages, trônait au centre d’une place embrumée, froide et silencieuse ; si silencieuse qu’il me fallut quelques instants pour réaliser que cette place était bondée, emplie de sorciers et sorcières de tout âge et de tout milieu qui s’affairaient autour du monument en chuchotant à toute vitesse.
— Le compte à rebours est lancé, lâcha Celian. On a une heure. Viens. Dépêchons-nous.
Je ne posai pas de question et lui emboîtai le pas.
— Tu vois le pilier du fond ? me demanda-t-il en le désignant d’un geste du menton. C’est celui des décès des années 2000. Tu peux me rappeler les noms complets de tes parents biologiques ?
— Didier Monceau pour mon père. Christelle Joalliers ou Monceau pour ma mère. On trouvera peut-être Élias, sinon.
Très vite, nous atteignîmes le pilier qui nous intéressait, un pilier qui me pétrifia d’émerveillement. Des milliers de patronymes se mouvaient dans la gravure, et de la poudre de pierre chutait en continu et remontait par des moyens magiques pour remplir les zones où les noms disparaissaient. C’en était hypnotisant ; du moins pour moi qui assistais au spectacle pour la première fois. Les autres sorciers, eux, cherchaient frénétiquement diverses identités, s’exclamaient de triomphe en croyant enfin les repérer, pestaient tout haut en réalisant leur erreur. Certains d’entre eux, aguerris et puissants, lévitaient grâce à un coup de baguette magique ; d’autres pendaient à des lianes ensorcelées afin de monter et descendre le long du pilier.
— Allez, c’est parti ! se motiva Celian.
— Comme ça ? paniquai-je tout bas, prenant conscience que j’avais lourdement sous-estimé la tâche. Mais c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin ! Je croyais que tu avais des moyens pour nous aider !
— Ce ne sera qu’en dernier recours. Un sortilège permet en effet d’illuminer certaines lettres, comme les initiales des noms. Mais nous sommes trop nombreux, ici, et si j’ai le malheur de faire quoi que ce soit, tous les autres s’énerveront et en feront autant, et finalement nous ne verrons plus rien.
Il baissa d’un ton et me chuchota à l’oreille :
— Sans compter la nécessité de rester discrets.
Et il se pencha vers le pilier, le visage tiré de concentration.
— Joalliers, Christelle, souffla-t-il. Monceau, Christelle. Monceau, Didier. Monceau, Élias.
Je me précipitai à mon tour vers les milliers de noms mouvants. Il ne fallut qu’une poignée de minutes pour que je commence à voir ceux de mes proches partout et qu’une terrible migraine me tombe dessus. Celian avait très vite décidé d’user de la magie pour aller explorer les hauteurs. Pour ma part, j’étais resté en bas ; déjà car j’avais le vertige et que l’idée de pendouiller à des lianes ensorcelées ne m’enchantait guère, mais aussi parce que, de toute manière, les patronymes bougeaient. Ce n’était qu’une question de chance.
Soudain, mes yeux s’accrochèrent à un nom connu ; pas celui que j’attendais, certes, mais il y avait quelque chose de l’ordre du providentiel.
— Ici, balbutiai-je. Celian !
Il m’entendit depuis les hauteurs et baissa la tête.
— Tu as trouvé ? espéra-t-il.
— Ta mère ! Il y a le nom de ta mère !
Celian fonça à terre en une fraction de seconde et repéra à son tour le « Louise Royan-Kierrel » gravé dans la pierre, cette femme merveilleuse morte en couche en janvier 2000 après l’avoir mis au monde.
— Vas-y, Celian, presse le nom ! l’encourageai-je.
Il se mordit les lèvres, à l’évidence tiraillé.
— On est là pour toi, Val. On ne peut débloquer l’accès qu’une seule fois par jour et par personne. On aurait plus le droit à l’erreur si je le faisais.
— Je m’en moque. Tu as toujours voulu en savoir plus sur ta mère. Vas-y.
Celian me jeta un long regard, hésita encore quelques instants, puis me remercia d’un signe de tête pudique et pressa le nom. Aussitôt, une trappe au centre du pilier se détacha, dévoilant un maigre dossier. Celian se précipita pour le récupérer et le compartiment redisparut à la seconde dans les méandres du Mémorial. Mon meilleur ami rangea son précieux document sous sa toge et se retourna vers moi :
— On continue. Plus d’un tiers de l’heure est écoulé.
Nous reprîmes nos recherches. À ce stade, le caractère ludique de l’opération appartenait depuis longtemps au passé. C’était à en tomber fou, cette histoire. Dès que je fermais les paupières pour retrouver mes esprits, les lettres continuaient à danser dans le noir et je me faisais bousculer par d’autres sorciers impatients qui voulaient voler ma place.
— Val ! me chuchota Celian après une vingtaine de minutes.
Mes espérances bondirent dans ma poitrine.
— Oui ? Tu as trouvé quelque chose ?
— Il y a un Joalliers ici ! Un certain Pierrick.
J’ouvris grand les yeux :
— Donc ce serait la famille de ma mère ?
— Peut-être. Mais on ne peut pas prendre le risque. Imagine si ce n’est pas lui !
Les recherches se poursuivirent et, malgré mon éternel optimisme, je désespérais de plus en plus. Je me voyais déjà contraint d’abandonner et de demander à Celian de nous rapatrier chez Morjiane pour revenir le lendemain. Mais pourrions-nous seulement revenir ? La protection apportée par le piège raté du Pentagone était éphémère ! Et si aujourd’hui constituait notre unique chance ?
Après un nouveau quart d’heure, j’avais complètement perdu espoir, si bien qu’au moment où le nom tant désiré apparut sous mes yeux, il me fallut cinq longues secondes pour réaliser que le miracle venait de se produire à quelques minutes de la fin du délai imparti.
— Celian ! bégayai-je. Celian, là !
Mon meilleur ami me rejoignit en un temps record et aperçut à son tour le nom gravé dans la pierre : Christelle Joalliers.
Ma mère.
Ma mère avait été sorcière.
Après des semaines à me demander comment j’avais accédé à ce statut de Potentiel, j’obtenais enfin ma réponse.
— Dépêche-toi, Val, presse ce nom ! me poussa Celian. On n’a plus de temps !
Les mots de Celian me sortirent de ma torpeur. J’avançai ma main tremblante vers le patronyme ; aussitôt, la trappe du pilier se rouvrit. Je récupérai le dossier en vitesse et me retournai vers mon ami au moment où le compartiment se faisait ravaler par le Mémorial. Ce ne fut qu’à ce moment-là que je pris conscience de mes yeux humides, à l’image de Celian presque quarante minutes auparavant lorsque lui-même avait saisi les documents de sa mère.
— Ne restez pas dans le chemin, s’agaça une vieille sorcière rêche et courbée.
Je laissai échapper un rire de soulagement et de nervosité. Celian rattrapa alors mon bras pour m’entraîner un peu plus loin, et, aussitôt, nous quittâmes Mémoria et son fabuleux sanctuaire.
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