Pentagone: Magie, traque et malentendus (French Edition)
Chapitre 17
†
Le 3 décembre au soir, Jolag, Morjiane et Celian se vêtirent de longs pans de tissus à la croisée de la toge, de la cape et de la robe.
Aujourd’hui se tenait la Cérémonie. Jolag était venu la passer avec nous, d’une part pour « incuber une magie commune » — je n’avais toujours pas compris ce qu’il avait voulu dire —, et d’autre part pour me porter une nouvelle : il pensait avoir élucidé le mystère de la fracture professionnelle de Pierrick Joalliers, notamment son départ du département de la Diplomatie fin 1969. À l’époque, le Régisseur en charge, le père de Bryam, y avait commis une tuerie de masse suite à une contrariété ; et si mon grand-père avait été aussi sensible aux conflits que moi de son vivant, il ne fallait pas chercher plus loin pour comprendre sa rupture avec l’univers de la sorcellerie et le refus de ma mère de devenir Révélée. Tout cela, néanmoins, restait de l’ordre de l’hypothèse, et j’avais hâte que ces quelques jours soient passés pour que nous puissions reprendre l’enquête.
La Cérémonie qui se profilait n’enchantait que moi. Ma curiosité était à son paroxysme, d’autant plus depuis que mes coéquipiers avaient revêtu ces tissus noirs et bleu roi, avec l’étoile dorée du Pentagone brodée dans le dos. Tous trois avaient le visage fermé. Jolag se maintenait aussi droit que son âge le lui permettait, les traits marqués de résignation. Morjiane rouspétait à voix basse, insultant les Régisseurs les uns après les autres. Celian, lui, subissait en silence. Positionnés en triangle, ils se tenaient les mains au milieu du salon de Morjiane plongé, comme à son habitude, dans l’obscurité, mis à part les bougies, les braises d’encens, les guirlandes, le plafond étoilé — et les yeux du chat qui brillaient dans le noir.
— C’est glauque, commentai-je, agenouillé sur le côté. Ça fait secte.
— C’en est une, s’agaça Morjiane.
Celian lui serra les doigts.
— Contrôle-toi, ma petite-fille, murmura Jolag. La Cérémonie de ce soir pourrait tourner au drame en direct. Si le Persécuteur vient…
— Eh bien qu’il vienne ! Ça rompra l’intolérable monotonie de cette Cérémonie ! On attend que lui, depuis ce matin !
— Le 3 décembre est une date récurrente, pas systématique, lui rappelai-je. Celle de demain, par contre, a fait l’objet d’un meurtre à chaque fois depuis 2017.
— Et alors ? Il est grand temps que quelque chose se produise ! Voilà des siècles que des centaines de milliers de sorciers vénèrent ces Régisseurs malgré les atrocités qu’ils ordonnent au quotidien ! Je ne comprends pas pourquoi la communauté ne se soulève pas ! Combien d’années ce cirque va-t-il encore durer ?
— Préparez-vous, mes enfants, l’ignora Jolag. Vous connaissez la sanction d’un non-respect de la Cérémonie. Nous serions localisés aussitôt.
Ces mots me firent tilt :
— Mais attendez, le Persécuteur, il la suit, du coup ?
Morjiane eut un rire moqueur :
— C’est la théorie du Pentagone. Ils n’arrivent pas à le localiser, donc ils préfèrent se dire qu’il leur obéit. Voilà la preuve ultime selon eux qu’il leur est inférieur. J’ignore si c’est du déni ou de la naïveté. La plupart des sorciers pensent au contraire que le Persécuteur est assez puissant en magie noire pour camoufler son mépris.
— Je ne vous demande pas votre avis sur la question, ironisai-je.
Morjiane s’apprêtait à répondre mais je les vis soudain frémir de concert.
— Ça va commencer, lâcha Jolag. Il est vingt-trois heures et trente-six minutes.
Aussitôt, des formes opaques s’élevèrent le long de leurs robes et remontèrent jusqu’aux étoiles du Pentagone qui brillaient comme le soleil. Des ronces. On aurait dit des ronces. Elles poursuivirent leur ascension, s’emparèrent des bras de Jolag, Morjiane et Celian dont les muscles crispés palpitaient de nervosité. Les épines se mirent à alors à scintiller dans un éclat doré, formant une toile d’araignée dont mes amis étaient les prisonniers.
Soudain, un halo s’éleva autour de nous ; un halo qui, d’abord indistinct, prit peu à peu des contours, laissant apparaître une place embrumée par une fumée rougeâtre, bondée de fidèles vêtus de robes de cérémonie dont les étoiles luisaient elles aussi dans l’obscurité. Tous regardaient en l’air vers l’Arbre, monumental et majestueux, ou plutôt vers une sorte de balcon sur lequel se tenaient trois silhouettes dont je devinai l’identité : les derniers Régisseurs. De part et d’autre se dressaient deux larges panneaux mouvants qui ressemblaient à des flaques d’eau à la verticale et qui, comme des écrans de concert, retranscrivaient l’action en direct.
Les trois Régisseurs s’avancèrent et ensorcelèrent leur gorge pour, je le compris très vite, que leurs voix résonnent sur toute la place.
— Mes amis, jubila Arius alors que son visage blême apparaissait sur les panneaux. Nous sommes réunis ce soir pour la deux cent cinquante et unième année de notre régime.
La foule poussa une exclamation de joie.
— Sans plus attendre, reprit l’homme à la tête du département de l’Armée et de la Sécurité, célébrons le Pentagone.
Et soudain, un gong résonna et tous, Morjiane, Celian et Jolag inclus, se mirent à réciter d’une voix monotone :
« Vénérons ce régime et nos grands Régisseurs,
Ce joyau de lumière, au sang pur, honorable,
Ce brillant Pentagone au pouvoir bâtisseur
Qui nous a délivrés d’un carcan misérable. »
Je dévisageai mes trois amis comme si j’étais en plein rêve. C’était effrayant.
— Merci, chers fidèles, retentit la voix mielleuse d’Arwen. Le cœur des sorciers du monde entier bat au même rythme ce soir.
Arkya apparut sur l’écran ; son visage était gonflé et terne.
— Nous ne pouvons pas commencer cette Cérémonie sans mentionner les meurtres de deux d’entre nous par le Persécuteur, articula-t-elle. Ariana, Régisseuse de la Transmission et de l’Enseignement, tuée le 29 octobre dernier. Et Amayar, Régisseur de l’Économie et des Finances, tué un mois plus tard, le 29 novembre après-midi.
Sa voix, mal assurée, retrouva sa stabilité :
— Je me consacrerai corps et âme à ce que leurs décès et ceux des autres victimes ne soient pas vains. Je renouvelle donc ce soir mon engagement à me battre pour neutraliser le Persécuteur et pour que notre peuple retrouve la paix qu’il mérite. Ces cinq années de peur n’auraient jamais dû exister et seront bientôt, je l’espère, un mauvais souvenir.
— Elles le seront, Arkya, elles le seront, prédit Arius. Dès la Cérémonie prochaine, nous célébrerons la mort de notre ennemi et la prospérité de notre régime.
— Le Persécuteur croit pouvoir nous anéantir, renchérit Arwen à son tour, mais il se fourvoie. Il est, en ce moment même, vêtu comme vous et moi et prononce notre discours d’allégeance, preuve que nous lui sommes supérieurs et que nous le vaincrons.
À nouveau, un gong retentit et les mots s’élevèrent de la foule :
« Vénérons les Wyrkan et leur Arbre fertile
Dont l’étoile brillante illumine le ciel,
Dessine le chemin d’une nation servile
Et réduit à la mort les sombres criminels. »
Secte. On se serait crus dans une secte.
— Vous vous interrogez certainement sur l’avenir du Pentagone, déclama Arius, le dos raide de rancœur. Mes sœurs et moi-même assurerons les fonctions des Régisseurs décédés durant une vingtaine d’années, le temps que nos héritiers puissent naître, grandir selon nos valeurs et atteindre l’âge pour régir. Sous peu, nous chercherons donc de nouveaux conjoints afin de perpétuer notre lignée.
Le visage d’Arkya se ferma encore davantage tandis qu’un énième mouvement d’approbation parcourait les fidèles. Je dévisageai Arius, ne préférant pas imaginer ce à quoi ses futurs enfants ressembleraient ; et vu ce que Jolag et les autres m’avaient dit de ses quatre défunts fils, cela n’augurait rien de bon.
— L’heure est également venue de vous révéler notre grand projet, énonça Arwen avec un sourire rusé. Toute l’année, trois départements — la Diplomatie, l’Économie et les Finances, et l’Armée et la Sécurité — se sont mis en commun pour étendre notre régime par-delà notre communauté. Pour cela, nous avons augmenté nos effectifs en infiltration chez les Sans-Pouvoirs et les avons placés à des fonctions décisionnaires afin de gouverner aussi cet autre monde.
Alors que des cris de joie traversaient la foule, Arkya blêmit et dévisagea son frère et sa sœur comme si elle les redécouvrait. Un nouveau gong retentit et je surpris Arkya à ne pas prononcer l’éloge au Pentagone :
« Vénérons cet empire et ses cinq combattants
Qui mutilent l’impur pour sauver le prestige
Du peuple que l’on est, un peuple déviant
Qui bénit ses monarques quand ils le fustigent. »
Quelques personnes gesticulèrent face au silence d’Arkya ; même Arwen et Arius la fusillèrent du regard, mais la Régisseuse de la Justice se dressait avec toute sa dignité. Arius poursuivit vite le discours cérémonial pour diluer le malaise :
— Nous avons une deuxième nouvelle à vous transmettre. En s’en prenant à notre Pentagone, le Persécuteur s’est trahi. Nous pouvons enfin vous l’annoncer : en plus de son nom, nous connaissons son visage et son complice.
— À ce propos, enchaîna Arwen comme un ballet, les Régisseurs ont décidé de vous offrir les moyens de mieux appréhender notre ennemi commun. Chers sorciers, chères sorcières, clôturons cette deux cent cinquante et unième Cérémonie en prononçant une dernière fois notre discours de loyauté et en nous imprégnant de l’apparence de celui que, bientôt, nous tuerons.
Un ultime gong retentit et, aussitôt, mon visage parut sur les écrans et la foule euphorique termina le texte sectaire :
« Vénérons nos seigneurs et leurs défunts ancêtres,
Sublimons l’allégeance, immolons l’ennemi,
Brandissons l’armement aux côtés de nos maîtres,
Pour qu’à jamais perdure leur suprématie. »
OceanofPDF.com