Pentagone: Magie, traque et malentendus (French Edition)
Chapitre 23
†
Morjiane Castellieux, 6 décembre 2022, Siège des Régisseurs.
Je grimpai deux à deux les marches du département de la Transmission et de l’Enseignement et atteignis l’étage auquel j’étais prétendument venue : celui dédié à l’apprentissage de la doctrine ficelée par le Pentagone, doctrine que je piétinais depuis ma première heure en tant qu’institutrice. Valentin se trompait. Lui croyait me mettre en danger de mort, mais en réalité, je l’étais déjà, et depuis longtemps. Si les Régisseurs découvraient ce qu’il se passait dans ma classe, je serais torturée, et massacrée.
La vérité, c’était que Valentin et Celian m’avaient éveillée à mes convictions ; Valentin avec sa naïveté, sa tendresse, ses valeurs de justice surpassant jusqu’à sa famille ; Celian avec son courage, sa loyauté… et le reste. Quel abruti. Je l’aimais, et lui filait à Mémoria en plein jour et se faisait coffrer par les exécutants ! J’allais devenir quoi, moi, s’il lui arrivait quelque chose ? Je fulminai tout bas. Mon seul moyen de l’empêcher de se mettre en danger, c’était de lui ramener des réponses satisfaisantes concernant ces fichus livres de magie noire.
J’accélérai, portée à chaque pas par les mots réconfortants de mon grand-père :
« Très bien, ma Morjiane. Va donc, et sois prudente », m’avait-il dit après l’exposé de mon projet.
Comme Celian, il avait tiqué lorsque je lui avais annoncé ma décision d’aller fureter dans les archives du département d’Ariana, et comme Celian, il savait que ce n’était même pas la peine d’essayer de me décourager.
Je ralentis et jetai un coup d’œil oblique dans les différentes branches de l’Arbre sans parvenir à masquer ma surprise. Ici, à la Transmission et l’Enseignement, ça grouillait de partout : des conversations fusaient de toutes parts et des exécutants chargés de piles de dossiers couraient d’une salle à l’autre sans regarder où ils allaient, si bien qu’une sorcière me percuta l’épaule.
— Pardon, pardon, Mademoiselle, Madame, balbutia-t-elle en reculant.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Madame Arwen s’occupait de notre département depuis le meurtre de Madame Ariana, mais maintenant qu’elle est décédée elle aussi… oh, ciel ! Dans quel monde vit-on ?
— Je suppose que personne ne peut me recevoir tout de suite, dans ce cas, compris-je en relevant la tête vers la fourmilière dans son dos.
Elle ne me répondit même pas et trottina dans un couloir. Un sourire furtif se dessina sur mon visage. Je tenais ma chance. Si les exécutants étaient débordés par les demandes des visiteurs, personne ne s’étonnerait de la longueur de ma venue au Siège.
Je fis demi-tour d’un pas discret, revins au magnifique escalier en colimaçon et gravis un étage supplémentaire pour rejoindre la section dédiée à la Transmission. Surprise de n’y trouver aucun garde — peut-être étaient-ils tous occupés au niveau inférieur ? —, je me glissai dans le passage réservé aux employés, non sans jeter un regard méfiant en arrière, et poussai la lourde porte entrouverte de la branche de gauche, celle des archives.
Ici, tableaux, ouvrages, statuettes et autres vestiges débordaient de partout et l’odeur de l’ancien embaumait l’air. Subjuguée, je ralentis, dévorant des yeux ce musée du patrimoine de notre communauté. Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir raconter si on me repérait ici, seule dans ce lieu d’histoire ? Prise d’un éclair d’adrénaline, je resserrai mes doigts autour de ma baguette et me mis à courir. Grâce aux plans du Siège dénichés par mon grand-père, je savais où trouver les bibliothèques des livres de magie noire. Je longeai les étagères, frôlai les murs creusés dans les branches, dépassai une sorte de comptoir là encore déserté et m’enfonçai davantage dans les méandres de l’Arbre.
— Vous êtes ? entendis-je dans mon dos.
Tout alla très vite. Je fis volte-face et un rayon fusa de ma baguette ; il percuta ma cible, un homme filiforme et pâlot dont le regard perdit tout éclat.
— C’est pas vrai, balbutiai-je en me ruant vers lui avant de lui palper le visage. Un sortilège de possession ! J’ai lancé un sortilège de possession !
Mais l’homme semblait plutôt en forme — du moins, aussi en forme qu’un possédé pouvait l’être. Il affichait à présent un sourire béat et écartait étrangement les bras de son corps, comme une poupée désarticulée.
— La Bibliothèque Noire, c’est par là ? demandai-je d’une voix mal assurée en désignant le bout du couloir.
L’exécutant s’inclina presque.
— Merci, bredouillai-je avant d’amorcer un demi-tour pour m’éloigner.
Mais je m’arrêtai très vite. Une porte haute, sombre, et bien sûr fermée se dressait sur mon chemin ; à côté de sa poignée se trouvait un boîtier que, d’ici, j’étais bien en peine d’identifier, mais qui promettait déjà des complications. Je me retournai vers le possédé, toujours immobile et l’air plus niais que jamais. Quand sa transe se romprait, il me trahirait. À choisir, il valait mieux l’emmener avec moi. Il me serait forcément utile pour atteindre la Bibliothèque.
— Venez, ordonnai-je.
La démarche hachée, l’homme obéit. Nous nous remîmes en route vers le bout du couloir et je pus alors analyser le boîtier plus en détail ; il fallait y apposer un médaillon pour débloquer la porte.
— Ouvrez, prononçai-je.
L’exécutant leva sa main jusqu’à son torse, récupéra son bijou et le passa dans le compartiment qui émit aussitôt un cliquetis de déverrouillage. Un sourire malicieux sur le visage, je lui fis signe de me précéder pour entrer dans la Bibliothèque Noire ; mais ma fierté se brisa très vite. Nous n’étions pas dans la Bibliothèque, ou plutôt pas encore. Il s’agissait d’un sas. Un sas périlleux, car un mur d’annulation des sortilèges s’y trouvait ; un mur transparent, mouvant, comme celui à l’entrée de l’Arbre, qui s’étendait du sol au plafond, de droite à gauche ; en clair, un mur inévitable. Alors certes, pour moi, cela ne me ferait ni chaud ni froid ; je n’étais pas sous l’emprise du moindre sort. Mais que se passerait-il quand ma cible franchirait la barrière ?
— J’y vais en premier, déclarai-je précipitamment en le voyant prêt à s’engager. Ne bougez pas tant que je ne vous y aurai pas autorisé.
Je traversai le mur. Comme prévu, rien ne se produisit. Je me retournai, les doigts crispés sur ma baguette déjà brandie.
— Venez, énonçai-je.
Le pied de l’homme toucha le mur. Il tenta de hurler mais un nouveau sortilège le percuta aussitôt.
— Désolée, c’est pour la bonne cause, bafouillai-je, pas désolée du tout.
Il ne réagit pas. Son sourire niais s’était replacardé sur son visage. Nous nous dirigeâmes vers le fond du sas, et ce fut un boîtier rouge qui, cette fois, croisa notre route et barra la porte suivante.
— C’est quoi ? demandai-je à l’homme. Vous pouvez débloquer ce truc ?
Sans me répondre, il apposa sa main dessus. Le boîtier vira à l’écarlate, capta ses empreintes et dévoila son nom et sa fonction au sein du département. Aussitôt, le passage s’ouvrit en émettant un son aigu ; et nous pénétrâmes dans la Bibliothèque Noire.
J’en eus le souffle coupé. Les étagères, dont les plus hautes culminaient à une dizaine de mètres, pliaient sous le poids de milliers d’ouvrages, manuels, recueils, rouges, dorés, marronnés ou noirâtres ; elles entouraient, au centre, une table en bois qui attendait, je le devinai, les Régisseurs qui venaient étudier ici quelque sombre sortilège de notre monde. Mais ma stupeur se brisa très vite lorsque le passage par lequel nous étions arrivés disparut et qu’un faisceau fluo surgit de nulle part et fonça droit sur moi. Je bondis en arrière.
— C’est un détecteur d’intrus ? paniquai-je en sautillant pour l’éviter.
Mon otage confirma d’un signe de tête.
— Arrêtez-le ! ordonnai-je sans trop savoir jusqu’où un sortilège de possession pouvait aller.
Mais cela fonctionna, car l’homme poussa une tenture suspendue à un mur et plaça à nouveau sa main sur un boîtier ; ses empreintes suffirent à dissiper la lumière et à faire réapparaître la sortie.
Je soufflai de soulagement. Cet imprévu avait au moins eu le mérite de me rappeler à ma mission.
— Est-ce qu’il y a un registre quelque part ? lançai-je à l’exécutant.
— Non.
Je pestai. Comment allais-je bien pouvoir m’assurer que des livres avaient été dérobés si je ne disposais d’aucune liste ? Rouspétant toujours à voix basse, je m’avançai vers une première étagère, inclinai la tête et commençai à déchiffrer les titres des ouvrages. Certains titillaient ma curiosité, mais aucun ne se rattachait à notre enquête. Après une trentaine de minutes et des milliers de « Sortilèges d’anéantissement, du spectacle à la métaphysique », « Poisons et philtres : contrôler les mondes par la chimie », et autres joyeusetés, je dus me rendre à l’évidence. Je n’avais récolté qu’un terrible mal de nuque.
— Quel est le livre le plus précieux ici ? demandai-je à l’homme.
— Ça dépend pour qui.
Je réfléchis.
— Un tueur, par exemple. Un tueur en série. Il aurait besoin de quel type d’ouvrage ?
— Cela dépend pour qui, répéta ma victime d’une voix éteinte.
Je soupirai :
— Vous ne faites aucun effort ! Aidez-moi un peu ! Est-ce que des livres ont été volés, il y a un moment ?
Les mots de Celian et de Valentin me revinrent en mémoire.
— Avant 2013, précisai-je.
— Nul n’a jamais dérobé de livre dans la Bibliothèque Noire.
Je poussai un deuxième soupir. Tout ça pour ça. Si j’avais su, je lui aurais posé la question dès qu’il m’avait surprise dans les premières archives.
Je jetai un nouveau coup d’œil autour de moi, et, soudain, je n’étais plus une espionne en mission pour l’enquête, mais une jeune sorcière dépoussiérant les secrets ultimes du Pentagone. Une pointe de curiosité me chatouilla. Maintenant que j’étais ici, je pouvais bien lire quelques phrases, non ?
Je m’avançai vers l’étagère la plus proche et pivotai à nouveau la tête pour déchiffrer les titres.
« Astres, cosmos et galaxie ». Je fis la moue. Peu original.
« Transcendance et incarnation ». Non. Trop énigmatique.
« Asservissement des foules ». J’eus un rire nerveux. L’ouvrage préféré des Régisseurs.
« Maître des Temps ». Je bloquai quelques secondes avant de sourire. Ça, c’était classe.
Je voulus extraire le livre mais, surprise par sa lourdeur, je penchai en avant. Je le rattrapai vite avec ma deuxième main et le portai sur la table centrale. Sa couverture, en cuir, s’était déchirée sur le rebord ; quant à son odeur de renfermé, elle signait son indéniable grand âge. Je posai mon pouce au hasard sur sa tranche et l’ouvris.
« Sortilège de réémergence des souvenirs d’un lieu »
Mon visage s’étira de surprise. Jamais je n’avais entendu parler de ça. Je plaçai mon index sur le texte calligraphié et commençai ma lecture.
« Ce sortilège, qui requiert une parfaite maîtrise de l’art magique,
permet de faire rejaillir la mémoire d’un lieu, c’est-à-dire de rejouer une
ancienne scène dont il a été le théâtre. »
Je balayai des yeux les longues explications. Malgré ma curiosité, je ne devais pas oublier l’épée de Damoclès au-dessus de ma tête qui n’attendait qu’à me faucher. Je balançai mes tresses dans mon dos et voulus refermer l’ouvrage quand soudain je reçus un message dans mon médaillon. J’interrompis mon geste et posai ma main sur mon bijou. Aussitôt, la voix de mon grand-père résonna à l’intérieur de moi : « Ma petite-fille, es-tu en sécurité ? Nous t’attendons. » Je souris, toujours traversée de la même tendresse pour celui qui m’avait élevée. Je m’empressai de le rassurer : « Je vais bien. Tu savais qu’un sortilège permet de faire réémerger les souvenirs d’un lieu ? Enfin, peu importe. J’arrive. »
Je m’apprêtais à nouveau à refermer le livre quand un message brûlant transperça mon médaillon. Je plaquai encore ma main dessus. C’était Celian : « Morjiane, ce sortilège peut nous révéler comment Wilhem a tué Bryam et Cassya ! »
Mon sang ne fit qu’un tour. Je saisis ma baguette pour faire une copie des précieuses instructions ; quand soudain, je réalisai que, peut-être, un détecteur à sortilège se trouvait dans cette célèbre Bibliothèque. J’abandonnai l’idée, secouai vivement la tête pour me concentrer et repris ma lecture avec un sentiment d’urgence.
« Pour qu’un lieu transmette ses secrets, le Mage Noir doit connaître la
date du souvenir, son horaire avec une marge maximale de quatre-vingt-trois minutes et huit secondes, sa localisation précise au mètre soixante-
douze près ainsi que l’identité des différents acteurs de la scène. »
Je réfléchis en vitesse. Bryam et Cassya avaient été assassinés par Wilhem dans leur salon le 4 décembre 2004. Pouvait-on préciser ces informations ?
« Le Mage Noir doit ensuite se rendre sur le lieu du souvenir qu’il
souhaite rejouer, accompagné d’autres sorciers Révélés ou de Sang si
nécessaire, de façon à ce qu’il y ait autant d’acteurs qu’il y en a eu dans
l’acte originel. »
Ça, c’était plutôt positif. Tout laissait à penser que seuls Bryam, Cassya et Wilhem s’étaient trouvés là au moment du meurtre ; et Celian, mon grand-père et moi les remplacerions. À moins que d’autres personnes n’aient assisté au crime ?
« Le Mage Noir se positionne alors avec ses assesseurs éventuels à
l’emplacement précis de la scène et dispose autour de lui, ou d’eux, un
cercle continu de poudre d’arsenic, d’herbe d’artemisia vulgaris et d’os
humain concassé préalablement infusé dans de la lymphe de grenouille. Il
fait ensuite apparaître au centre de ce cercle une bougie dont la flamme,
noire, constitue le cœur sombre du sortilège. »
Mes narines frémirent de dégoût. Quelle horreur. Quant à cette histoire de flamme noire, je n’en avais entendu jamais parler.
« Vient alors le moment d’annoncer la date et l’horaire du souvenir, là
encore au moyen de bougies : les flammes blanches symboliseront les mois,
les flammes bleues les jours. Elles devront être disposées à l’intérieur du
cercle pour les blanches, à l’extérieur pour les bleues, à équidistance par
couleur. »
Encore ces flammes. Je croisais les doigts pour que mon grand-père sache de quoi il s’agissait, car je ne comptais pas sur Celian et encore moins sur Valentin pour nous éclairer sur la question.
« Le Mage Noir appose ensuite ses mains l’une contre l’autre s’il est
seul, ou sur celles de ses assesseurs selon le positionnement décrit au
cinquième tiret de la vingt-deuxième page de l’ouvrage s’il est
accompagné. »
J’utilisai ma baguette comme marque-page et atteignis la section mentionnée. Il y avait là un paquet d’images de sorciers se tenant les mains de manière étonnante, pour ne pas dire effrayante. J’observai la cinquième illustration, la mimai comme je pus pour l’imprimer dans ma mémoire et retournai à ma lecture.
« Le Mage Noir et ses assesseurs récitent alors la formule en latin ci-
dessous et la répètent autant de fois qu’il y a eu d’années complètes entre
l’évènement et la réémergence de son souvenir. »
Je baissai les yeux, lus plusieurs fois la formule et la chuchotai les yeux fermés pour bien m’en souvenir ; j’étais d’une nullité affligeante pour mémoriser les rituels.
« Le ou les sorciers doivent ensuite, chacun leur tour, énoncer le ou les
noms des acteurs originaux de la scène. Le Mage Noir termine par l’horaire
aussi précis que possible. Le cercle de poudre s’élèvera alors dans les airs
en se transformant en fumée à mesure que l’action se déploiera. Il ne restera
qu’une ligne fine au sol qui, si elle est rompue, interrompra la réémergence
du souvenir. »
Je relus ce passage. C’était fou. Jamais je n’avais assisté à un tel phénomène. Je me lançai dans la conclusion du chapitre :
« À noter que ce sortilège ne peut être établi qu’une seule fois par
endroit. Ainsi, si un lieu l’a déjà abrité, il aura prêté allégeance à un Mage
Noir et refusera de se soumettre à un deuxième sorcier. Celui-ci devra alors
éliminer l’auteur de la première réémergence pour lever l’allégeance. »
J’élevai mes sourcils avec lenteur. Super. Si un autre taré voulait craquer les secrets du logement de Bryam après nous, il essaierait de nous tuer. La seule bonne nouvelle, c’était que nous avions la garantie que jamais les Régisseurs n’avaient effectué ce sortilège chez Bryam et Cassya pour rejouer leur meurtre : pour cela, ils auraient eu besoin de connaître l’identité de leur assassin, et, s’ils l’avaient connue, jamais Wilhem n’aurait vécu jusqu’en 2013 ; ils lui auraient réglé son compte avant. Il n’y avait plus qu’à espérer que jamais personne d’autre ne l’ait lancé sur place.
Je pris une dizaine de minutes pour tout relire, et, une fois certaine d’avoir tout retenu, je refermai l’ouvrage, le remis en place et jetai un nouveau regard circulaire sur l’ensemble de la Bibliothèque Noire. Après ce que je venais de découvrir, j’étais d’autant plus tentée de voler un ou deux bouquins ; mais le temps filait et je n’oubliais pas que j’étais entrée sous ma véritable identité. Ce n’était pas le moment de condamner notre quartier général.
Je me tournai vers le sorcier exécutant qui, depuis tout ce temps, n’avait pas bougé d’un pouce.
— Partons, décidai-je.
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