Pentagone: Magie, traque et malentendus (French Edition)

Chapitre 28

†

Nous fîmes selon les directives de Jolag. Nous cessâmes tout contact avec lui, que ce soit en direct ou par le biais des médaillons, et, tandis que Morjiane poursuivait ses allées et venues à l’école, Celian et moi nous confinâmes.

Les premiers jours furent faciles. Après tant d’émotions et de rebondissements, ils me permirent de redescendre en pression et de décortiquer ce que nous avions découvert dans le passé de Bryam et Cassya. Celian, à l’inverse, était comme un lion en cage. Il tremblait à l’idée qu’il arrive quoi que ce soit à Morjiane dès qu’elle mettait un pied dehors, ne supportait pas d’être enfermé et se plaignait de ce repos forcé. J’avais beau essayer de le convaincre que du travail s’accumulait, au contraire, il y était hermétique. Pour lui, l’action ne pouvait pas se réduire à l’intellectuel. Voilà pourquoi j’étais seul dans l’élaboration du plan d’attaque sur lequel se fondaient tous nos espoirs.

« Ne perdez pas l’objectif de vue », nous répétait Jolag depuis des semaines.

Ici, cet objectif était clair : attirer au même endroit le Pentagone et le Persécuteur pour me retirer de leur éternel duel. La première question que je m’étais posée concernait ainsi le choix de ce lieu. Où donc pouvais-je réunir tout ce petit monde sans mettre qui que ce soit en danger ? Car oui, je n’oubliais pas que nous parlions d’experts en magie noire qui ne rêvaient que d’une chose : s’entretuer. Impossible de les attirer là où de pauvres civils innocents se promenaient.

« Facile, il nous faut un champ », avait vite proposé mon esprit inquiet.

Certes, mais cela ne correspondait pas du tout au reste de ma stratégie. L’endroit devait s’accorder au mensonge qui l’accompagnerait. Jamais je ne pourrais faire croire à l’un ou à l’autre parti que leur ennemi allait miraculeusement se rendre au milieu d’un pré sans raison !

Il m’avait donc fallu trouver un nouveau lieu ; un lieu fiable garantissant la sécurité des vivants. Et quel lieu pouvait m’assurer cela, selon vous ?

Un cimetière.

Oui, oui. Un cimetière. C’était osé, certes, mais idéal.

L’idée avait germé en retranscrivant la conversation de Bryam et de Wilhem, conversation qui m’avait fourni l’une des pièces manquantes de mon histoire familiale : le nom du cimetière où ma mère avait été enterrée. Tricaeria. Or, ce nom, je le connaissais. Je l’avais lu dans le dossier du Mémorial de la mère de Celian, et j’avais toujours gardé dans un coin de ma tête ce que mes compagnons de route m’en avaient dit : il s’agissait d’un cimetière célébrissime chez les sorciers. Il ne m’en avait pas fallu davantage pour piquer ma curiosité et, à coup de vieux articles de presse que Celian m’avait nonchalamment fait apparaître, j’avais fini par comprendre la raison de cette renommée.

C’était là-bas qu’étaient enterrés la plupart des Wyrkan.

Cela m’avait fait un choc, mais oui, la dépouille de Christelle Monceau côtoyait les ancêtres du Pentagone, à une cinquantaine de kilomètres au sud de l’Arbre, dans ce cimetière d’une ville ensorcelée réservé à l’élite de la communauté ; ou plutôt, l’élite selon les critères des Régisseurs, car seuls eux pouvaient donner le feu vert pour qu’un défunt y repose. Ma théorie était que Bryam y avait fait transférer ma mère par amour et s’était débarrassé du corps de mon père comme un ultime affront à son rival.

Pour attirer le Pentagone et Élias là-bas, j’avais à présent le choix : utiliser les tombes, ou révéler à chaque clan que leur ennemi s’y trouvait. Je penchais pour les tombes. Je n’avais qu’à leur annoncer qu’elles étaient profanées et les Régisseurs débarqueraient aussitôt. Même raisonnement pour Élias dont l’amour obsessionnel pour notre famille pouvait le faire sortir de ses gonds.

— Répète ce que je viens de dire, défiai-je Celian qui n’écoutait pas un mot de ce que je lui racontais depuis tout à l’heure.

Nos cinq jours de confinement s’achevaient et, avant l’arrivée de Jolag qui était d’ailleurs en retard, je souhaitais exposer ma stratégie en avant-première à mon ami. J’avais certes de la détermination, de la rigueur et des idées, mais je n’étais pas sorcier. Enfin, pas vraiment. Mon ignorance du monde magique prédisait déjà des incohérences dans mon plan, des incohérences que je tenais à résoudre avant notre entrevue avec Jolag.

— Excuse-moi, soupira Celian en cessant de faire les cent pas mais en piétinant tout de même à côté de la table basse. Tu disais ?

— Le cimetière de Tricaeria. C’est là-bas que je pense organiser la rencontre. Est-ce qu’il y a des protections magiques sur place ?

— Tu entends quoi par « protections magiques » ?

Je réfléchis un instant et réalisai que je ne savais pas vraiment.

— Quelque chose qui pourrait nous bloquer, répondis-je finalement. N’importe quoi.

— Le cimetière de Tricaeria est un lieu de paix. Les sorciers respectent trop les personnes qui y sont enterrées pour y introduire de la haine ou de la violence. Il n’y a aucune protection, sauf autour des tombes des Wyrkan, évidemment.

Je me mordis les lèvres.

— Élias pourrait les détruire, ces protections ? craignis-je, voyant déjà tout mon plan s’envoler. Ce serait plausible ?

— Oh, oui, bien sûr qu’il pourrait. Son pouvoir surpasse l’entendement.

Je retrouvai le sourire.

— Pourquoi ça a l’air de te faire plaisir ? demanda Celian. Comment tu comptes les attirer là-bas ?

— J’hésite. On pourrait dire au Pentagone qu’Élias s’y trouve, et inversement. Comme ils cherchent à s’entretuer, ils viendront.

Celian tiqua :

— Ils risquent de comprendre que c’est un piège.

— Je sais, et c’est pour ça que j’ai envisagé une deuxième option, où on leur dit que les tombes sont en train d’être profanées.

Celian réfléchit un instant, sa main sur le menton :

— Pourquoi ne pas mêler les deux propositions ? On fait croire au Persécuteur que le Pentagone veut détruire la tombe de Christelle, et inversement.

Mes sourcils se haussèrent de surprise :

— Excellente idée ! Même s’ils doutent, ils seront obligés de venir !

— Uniquement si on est rusés, me calma Celian. Tout résidera dans notre manière de donner l’alerte. Pour les Régisseurs, la meilleure option, c’est d’envoyer un courrier. On ne peut clairement pas prendre le risque de les approcher en ce moment.

Je m’empressai de noter cette information à la suite de mes autres remarques sur les panneaux en bois.

— Courrier anonyme, j’imagine ? le fis-je préciser.

Celian réfléchit :

— Il faudra demander à Jolag. Ce serait peut-être mieux de se faire passer pour le Persécuteur.

— Non, refusai-je aussitôt. Élias est coupable d’une centaine de crimes, mais pas de celui-là.

Celian n’insista pas et me laissa compléter mes notes.

— Courrier anonyme pour le Pentagone, donc, repris-je. Et pour Élias ?

— Il est malin. Très malin. Il ne tombera jamais dans le piège d’un courrier anonyme. Il flairera le mauvais coup.

— Même si on lui écrit que la tombe va être profanée ?

Celian grimaça et dodelina de la tête :

— J’ai un doute, Val. Un gros doute.

— Alors je le préviens en mon nom, décidai-je. Je lui dis que j’ai changé d’avis, que je soutiens ses agissements et qu’il doit aller au cimetière de Tricaeria car le Pentagone menace de détruire la tombe de notre mère.

— Tu te sens de mentir ?

Le rouge me monta aux joues. Mentir était contre mes principes ; mais la cause était noble.

— Oui, acquiesçai-je d’une toute petite voix. Et puis, je le ferai par courrier aussi, donc ce sera plus facile.

Celian me sourit :

— Beau travail, Val. Ton plan me plaît.

— C’est vrai ? Tu penses que c’est bon ?

— Je pense que c’est excellent. Reste à voir ce qu’il se passera après.

— Après quoi ? demanda Morjiane en apparaissant au milieu du salon.

Je poussai un cri de terreur et tapotai mon cœur pour le calmer. Même le chat avait failli en tomber de sa poutre. Seul Celian n’avait pas sursauté ; au contraire, il avait bondi sur ses pieds et s’était empressé d’enlacer Morjiane.

— Ça va ? s’enquit-il. Le Pentagone ne…

— Rien à signaler. Bonjour, Valentin, ajouta-t-elle en me souriant.

Nous ne nous étions pas vus, le matin.

— Mon grand-père n’est pas là ? reprit-elle en inspectant son salon. Je croyais qu’il arriverait avant moi. Je suis contente de ne pas avoir loupé le début.

— On faisait le point sur le plan de Valentin, justement, expliqua Celian en retrouvant sa place. Ça me semble solide. J’ai hâte de savoir ce que Jolag en pensera.

— Continuez. Je prends le train en route mais je récupérerai les informations manquantes quand il arrivera.

Je me retournai vers mon panneau en bois, mon feutre à la main — un feutre normal, contrairement à celui, ensorcelé, de Jolag.

— On en était à l’arrivée d’Élias et du Pentagone au cimetière, me souvins-je en reparcourant mes notes tandis que Morjiane s’installait à son tour.

— Ah, oui, fit Celian. Et on se demandait ce qui allait se passer après. Tu pensais à quoi ?

Je rougis à nouveau :

— Pour moi, l’idée, c’est d’attendre qu’ils soient face à face, sortir de ma cachette pendant cinq secondes, juste le temps qu’Arius et Arkya remarquent qu’on est deux, et disparaître avec l’un de vous.

Mais Celian et Morjiane ne réagirent pas.

— Je ne pense pas que ce soit suffisant, murmura Morjiane, l’air gênée à l’idée de me froisser. Enfin, je n’ai pas entendu le reste du plan, mais ça ne peut pas fonctionner.

— Pourquoi pas ?

— Ils verront que vous êtes deux, mais le Pentagone ne s’embarrasse pas de doutes.

— C’est-à-dire ?

— Ils ne chercheront pas le potentiel innocent. Ils tueront les deux potentiels coupables.

Je tombai des nues.

— Mais Arkya ! insistai-je. Elle ferait ça, elle ? Elle a répété plusieurs fois qu’il était hors de question de s’en prendre aux innocents !

— Arkya peut-être, mais Arius est plus puissant qu’elle.

— Mais ils sont Régisseurs tous les deux ! Ils sont censés détenir autant de pouvoirs l’un que l’autre !

— Ça, ce n’est qu’officiel, balaya Celian. Depuis qu’Ariana, Amayar et Arwen sont morts, Arius est à la tête du Pentagone.

Mon tonus se relâcha et la peur me tordit le ventre :

— Mais si je reste plusieurs minutes dans le cimetière pour prouver mon innocence, alors ils pourront directement me…

Je mimai la gorge égorgée et me sentis pâlir.

— Du calme, Val, rit Celian. Jolag va nous trouver une solution, comme d’habitude. Il est où, d’ailleurs ?

— Il va arriver, le rassura Morjiane. Sois patie…

— Je ne veux pas mourir ! l’interrompis-je.

Morjiane ne se formalisa pas de mon incorrection :

— Valentin, si tu veux que ton plan fonctionne, il faudra que tu trouves un moyen pour te protéger tout en restant suffisamment longtemps pour que le Pentagone repère les différences entre vous deux. Qu’il les intègre. Qu’il n’ait aucun doute concernant vos deux identités. Alors, il cessera de t’embêter et tu seras sauvé.

— Suffisamment longtemps, ça veut dire quoi ?

— Une minute, ou plusieurs, éluda-t-elle.

— Mais vous, vous serez où ?

— Avec toi, j’imagine.

— Tu imagines ? paniquai-je.

— Val, du calme, répéta Celian. Tout va bien se passer. Jolag va nous faire un miracle. Enfin, pour ça, il faudrait déjà qu’il vienne. Ça ne lui ressemble pas, un tel retard.

Morjiane fronça les sourcils :

— Il est censé être là depuis combien de temps ?

— Presque un quart d’heure.

— Ça reste raisonnable. Il va arriver.

Morjiane se tourna à nouveau vers moi :

— Physiquement, à quel point tu lui ressembles ?

— À Élias ? m’étonnai-je. On est à la fois similaires et différents. Lui est très pâle, beaucoup plus maigre et tatoué par la mort. Et puis, sa démarche effraierait toute personne normalement constituée. Moi, je souris beaucoup plus et j’ai l’air, euh…

Je n’osai pas aller plus loin.

— Il a l’air humain, quoi, compléta Celian. Le Persécuteur a déjà basculé dans une autre dimension.

— Attendez, s’ils ne se ressemblent pas, pourquoi Valentin est-il pris pour cible depuis des mois ? lâcha Morjiane.

— Ah, mais ils se ressemblent beaucoup ! s’écria Celian. Ils ont les mêmes boucles brunes, les mêmes yeux, le même nez, la même taille, et surtout les mêmes taches de rousseur et grains de beauté. C’est tellement spécifique qu’on ne voit que ça au premier abord.

Celian eut un air dépité et conclut son descriptif :

— La différence tient dans ce qu’ils dégagent.

— Dans ce qu’on est, plutôt, murmurai-je.

Tous deux me lancèrent un regard compatissant.

— Bon, se reprit Morjiane. Alors, on n’a pas le choix. Il faudra rester quelques minutes.

— C’est pas bon, ça, soupirai-je. Les Régisseurs risquent de paniquer en s’imaginant que je vais détruire leur précieux cimetière.

— Quoi ? C’est de Tricaeria dont vous parlez ?

J’eus un mouvement de recul :

— Comment t’as deviné ?

— Il est unique, se contenta-t-elle de répondre avec un sourire énigmatique.

— C’est positif ? me fis-je confirmer auprès de Celian.

— Ça dépend du point de vue.

J’essayai de lire dans son regard ce qu’il voulait dire mais il n’ajouta pas un mot.

— Vous êtes sûrs qu’il n’a pas frappé avant mon retour de l’école ? demanda soudain Morjiane.

— Qui donc ?

— Mon grand-père. On ne peut pas avancer sans lui.

L’absence de Jolag me revint en tête.

— Non, écartai-je. J’en suis certain.

Morjiane se leva et posa sa main sur son médaillon :

— Aucun message. Et toi, Celian ?

Il l’imita :

— Rien non plus. On fait quoi ? On le contacte ?

— Jolag a dit de ne pas le faire ! rappelai-je. Rien du tout pendant cinq jours ! Ça laisse des traces !

Morjiane soupira :

— Très bien. Attendons.

L’heure qui suivit fut étonnamment constructive ; nous la consacrâmes à affiner les détails d’un plan de plus en plus prometteur. Mais, à force d’être interrompue par des échanges inquiets, notre conversation se réorienta vers le cœur de nos préoccupations : l’incompréhensible absence de Jolag. Les suppositions pleuvaient : problème de santé, oubli dû à l’âge, imprévu lambda ; en somme, tout un tas d’hypothèses invraisemblables au regard du grand sorcier dont nous parlions.

— Je vais chez lui, décida Morjiane sur un coup de tête alors qu’une nouvelle heure venait de s’écouler.

— Quoi ? s’affola Celian. Chez lui ?

— Chez lui.

— Je viens avec toi.

— Si tu veux.

— Moi aussi ! m’écriai-je.

— Hors de question.

— Ça suffit ! m’énervai-je sous le coup de l’inquiétude. J’en ai marre que vous preniez des risques pour moi alors que je suis tranquille ici. Faites-moi apparaître une perruque et une capuche s’il le faut, mais je pars avec vous.

Celian et Morjiane ne purent résister à mon ton enflammé et, une minute plus tard, ce fut un Valentin déguisé qui s’avança vers un Celian tout aussi métamorphosé. Je m’agrippai à lui et eus juste le temps de cligner des yeux avant d’atterrir dans la rue obscure et escarpée dans laquelle habitait Jolag. Il faisait froid, tout autant de température que d’atmosphère. Je frictionnai mes bras tandis que Morjiane s’approchait de la maison en forme de hutte de son grand-père.

Elle toqua. Les secondes s’étirèrent, et après une longue et angoissante attente, elle osa frapper à nouveau ; sans succès.

— Ce n’est pas normal, articula-t-elle. Pas normal du tout.

Celian glissa ses doigts entre les siens :

— On va le retrouver, ne t’inquiète pas.

Mon meilleur ami leva son autre main et toqua à son tour. Sans surprise, il n’y eut aucun mouvement ; du moins, aucun de la hutte de Jolag, car un volet en bois grinçant de la maisonnette adjacente venait de s’ouvrir.

— Qui êtes-vous ? s’éleva une voix de femme frêle et suspicieuse.

Je m’enfonçai dans ma capuche.

— Je cherche mon grand-père, énonça Morjiane en se redressant. Vous ne l’auriez pas vu, par hasard ?

Le visage de la voisine surgit dans un rai de lumière. Il était tordu d’émotion.

— Vous n’avez pas entendu la nouvelle ? Le vieux Jolag a été arrêté.

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