Pentagone: Magie, traque et malentendus (French Edition)
Chapitre 11
†
— J’ai trouvé ! m’enthousiasmai-je.
Morjiane et Celian poussèrent un cri depuis l’étage.
— Val, sérieusement ! rouspéta mon meilleur ami. Je dormais !
— Moi aussi, soupira Morjiane en se téléportant auprès de moi.
Elle était vêtue d’un short et d’un crop top froissés. Celian débarqua en bas à son tour et la détailla de haut en bas. Il se reprit en vitesse et s’éclaircit la gorge :
— Bon, maintenant qu’on est réveillés, qu’est-ce que tu as trouvé ? me demanda-t-il en jetant un coup d’œil en biais vers mon bloc-notes.
À la lueur des bougies, j’avais redécortiqué le dossier du Persécuteur point par point, mot par mot, pour ne rien louper.
— Le 27 septembre ne correspond pas seulement au premier meurtre, révélai-je. Le Persécuteur tue tous les ans ce jour-là, ce qui est aussi le cas du 2 février, du 25 juillet, du 13 janvier, du 29 novembre, du 26 juin, du 6 août, du 17 mai, du 4 décembre et aussi du 29 octobre, comme avec Ariana. Deux autres dates reviennent régulièrement, même si ce n’est pas systématique. Déjà, le 3 décembre.
Morjiane et Celian se dressèrent.
— Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? m’inquiétai-je.
— C’est notre fête nationale, m’expliqua Celian. L’anniversaire du coup d’État du Pentagone en 1771.
J’écarquillai les yeux :
— Comment c’est possible que vous n’ayez jamais remarqué que le Persécuteur tuait à cette date-là ?
— Parce qu’on ne l’a jamais su. Arius a fait en sorte que les médias n’en parlent pas, je suppose.
Je me grattai les cheveux, déboussolé mais finalement peu surpris.
— Ça va dans le sens de la théorie de Morjiane selon laquelle le Persécuteur se venge d’Arius, commentai-je avant d’en revenir à mon exposé. Donc, je disais. En date fréquente, on a aussi le 22 mars.
— Ça ne me dit rien, pour le coup, avoua Celian.
Morjiane indiqua d’un signe de tête que cela ne l’inspirait pas davantage.
— En tout cas, ça ne peut pas être un hasard, balayai-je avec un geste catégorique. Le Persécuteur commet ses meurtres précisément ces jours-là, parfois même plusieurs en quelques heures, puis attend des semaines avant qu’une autre date habituelle ne revienne !
— Tu as raison, Valentin, acquiesça Morjiane. Il y a forcément une symbolique derrière ces dates.
— Celles que je vous ai listées ne vous évoquent rien ?
Ils échangèrent un regard sans répondre.
— Il n’y a pas une encyclopédie qu’on peut consulter, ou quelque chose comme ça ? insistai-je.
Morjiane eut un sourire espiègle :
— On ira plus vite avec une encyclopédie humaine.
◆◆◆
— Vous avez le chic pour me rendre visite la nuit, mes enfants.
Nous nous engouffrâmes dans la maison en forme de hutte avec un coup d’œil inquiet derrière nous.
— Bonsoir, Jolag ! m’exclamai-je en lui offrant mon plus beau sourire. Vous êtes ma première sortie depuis dix jours, mis à part, bien sûr, notre petite escapade au Siège.
— J’ai hâte d’en apprendre davantage sur vos aventures, rit le vieil homme. Je te remercie, ma chère Morjiane, pour ton message crypté afin de me rassurer quant à l’entreprise de ces messieurs.
— C’était moins une.
— Venez donc m’expliquer.
Il nous conduisit d’un pas fatigué jusqu’à une pièce que je n’avais encore jamais visitée et y fit apparaître quatre fauteuils en velours. Celian et moi retraçâmes alors l’ensemble de notre intrusion à l’Arbre, de notre passage dans le bureau d’Arius à l’état d’urgence du Siège en passant, bien sûr, par la dispute des Régisseurs et le geste inespéré d’Arkya.
— Cette jeune femme est étonnante, commenta Jolag en tapotant son menton. Famille et justice sont ses valeurs fondamentales.
— Je confirme, fis-je. Elle a un cran incroyable quand elle tient tête à l’autre fou.
Personne n’eut besoin de me demander de qui je parlais.
— Alors, ce dossier ? reprit soudain Jolag.
— Décevant, annonçai-je d’emblée pour ne pas maintenir ses espoirs inutiles. Je m’attendais à découvrir un résumé complet de la vie du Persécuteur, et je me retrouve avec un listing de toutes ses victimes et des fausses informations me concernant.
— En première approximation, enchaîna Celian, on a remarqué qu’il attaque souvent des sorciers de Sang travaillant au Siège, et plus précisément au département de l’Armée et de la Sécurité.
— Ma théorie est que le Persécuteur vise Arius, intervint Morjiane.
— C’est fort possible, ma petite-fille, fort possible.
Morjiane et son grand-père échangèrent un regard tendre, puis ce dernier reprit la parole :
— Si vous êtes ici ce soir, je me doute que vous avez malgré tout trouvé autre chose.
— Vous étiez devin dans une autre vie ! plaisantai-je. Oui, j’ai passé des heures à décortiquer le dossier et j’ai fini par dégoter des éléments importants.
Je réfléchis en vitesse :
— Écoutez, Jolag, je n’ai pas envie de vous donner trop d’indices. Je vais lister des dates, et vous me direz si elles vous inspirent quoi que ce soit, d’accord ?
Le vieux sorcier acquiesça, et j’entrepris d’extraire de ma poche le petit papier que j’y avais caché.
— 2 février. 25 juillet. 13 janvier. 29 novembre. 26 juin. 6 août. 17 mai. 29 octobre. 3 décembre. 22 mars. 4 décembre. Et 27 septembre.
Je balbutiai sur cette dernière date. J’espérais que Jolag lui trouverait un quelconque intérêt autre que ma naissance, même si son expression soucieuse lorsque je lui avais raconté notre conversation avec Arkya laissait déjà entrevoir le pire.
— Ce sont les dates auxquelles le Persécuteur agit, je suppose ? devina Jolag.
J’acquiesçai.
— Tu vas répéter ces dates, mon petit.
Je m’exécutai et vis son visage s’éveiller peu à peu.
— Je peux vous éclairer pour certaines, révéla-t-il.
— Lesquelles ? demandai-je avec empressement. Le 27 septembre ?
— Non, cher Valentin, pas le 27 septembre. Il y a, je le crains, un certain fondement dans tes inquiétudes.
Je baissai les yeux.
— Lesquelles, alors ? l’interrogeai-je d’une voix timide.
— Celle qui interpelle, évidemment, est le 3 décembre. Notre fête nationale. Répète les autres, s’il te plaît.
Je barrai le 3 décembre, écartai celle du 27 septembre et m’éclaircis la gorge :
— 2 février, 25…
— Stop. Le 2 février est la date de naissance d’Arius. Le 2 février 1975, pour être plus précis.
J’échangeai un regard stupéfait avec mes amis.
— La date de naissance d’Arius ? répétai-je tandis que Morjiane poussait un cri de victoire. Vous êtes certain ?
— Catégorique. Continue, je te prie.
Je barrai cette nouvelle date et m’exécutai :
— 25 juillet.
Jolag m’arrêta d’un mouvement :
— Naissance d’Ariana, quatrième enfant et deuxième fille du couple de Bryam et Cassya. C’était en 1989.
— Mais comment c’est possible que vous vous souveniez de ça ? bredouillai-je.
Il rit chaudement :
— Leur naissance a fait grand bruit. Il s’agissait, nous le savions tous, de nos prochains Régisseurs et Régisseuses. Reprends donc.
— 13 janvier.
Jolag ne réagit pas.
— 29 novembre.
— Amayar, né le 29 novembre 1980, m’interrompit-il. D’ailleurs, tu peux aussi barrer le 6 août, date de naissance d’Arwen en 1984, et le 17 mai, date de naissance en 1995 de notre jeune et téméraire Régisseuse de la Justice, Arkya Wyrkan.
Je jetai un regard consterné aux deux autres.
— Pourquoi ce n’était pas mentionné dans le dossier ? articulai-je.
Personne ne sut me répondre.
— C’est incompréhensible ! insistai-je. Ils l’ont forcément remarqué !
— Peut-être qu’ils ne voulaient pas que ce soit mis en avant devant les membres de leur conseil rapproché ? proposa Morjiane.
— Leur conseil rapproché ?
— Oui. Le Pentagone dispose de tout un cercle de fidèles autour de lui qui portent des responsabilités plus ou moins importantes en fonction de leur loyauté.
Je réfléchis, mais quelque chose ne collait pas :
— S’ils sont fidèles au Pentagone, comme tu dis, ils l’ont remarqué aussi, que c’était les mêmes dates.
— Tu sais, quand le Pentagone décide de taire un sujet, tout l’Arbre s’exécute. D’ailleurs, les médias n’ont jamais diffusé l’information non plus, alors qu’ils ont dû l’apprendre. Avec ces dates récurrentes, les Régisseurs anticipaient peut-être depuis des années que le Persécuteur s’en prendrait à eux un jour.
— Élimine ces trois dates, mon garçon, enchaîna Jolag. Et continue.
Je cédai en soupirant, barrai le 29 novembre, le 6 août et le 17 mai, et repris ma liste :
— Il en reste quatre. Le 26 juin.
Jolag demeura silencieux.
— Le 29 octobre.
Il secoua la tête.
— Le 22 mars.
À nouveau, Jolag ne dit rien.
— Et enfin, le 4 décembre.
— Le 4 décembre, répéta-t-il. C’est la date à laquelle Bryam et Cassya Wyrkan ont été tués, en 2004.
Je haussai les sourcils.
— Suis-je bête ! s’écria Morjiane. Évidemment ! Je ne me souvenais pas que c’était ce jour-là !
— Les parents du Pentagone actuel ont été assassinés ? m’étonnai-je.
— Oui, confirma Jolag. Et personne n’a jamais su par qui.
— Le Persécuteur, peut-être ?
— Je ne pense pas. Le Persécuteur a commis son premier meurtre en 2017. On est loin de 2004. Et aucun « P » n’a été retrouvé sur leurs poitrines.
Je n’insistai pas et Jolag en revint à notre conversation :
— Voilà pour toi, mon grand. Navré de ne pas pouvoir t’aider davantage.
— Au contraire, on avance ! me réjouis-je. Il ne reste que quatre dates inconnues ! Le 13 janvier, le 26 juin, le 29 octobre et le 22 mars. Sans compter le 27 septembre, ajoutai-je en rougissant subitement.
— Comment on va faire pour les décrypter ? s’inquiéta Celian tandis que Morjiane me jetait un regard de pitié.
— Il y a bien plus urgent, énonça Jolag avec sagesse.
— Plus urgent ?
Jolag se retourna vers moi :
— Répète les dates encore une fois, je te prie.
— Toutes ?
— Toutes.
Je me repenchai avec un certain scepticisme sur mon papier raturé mais obéis tout de même :
— 2 février, 25 juillet, 13 janvier, 29 novembre, 26 juin, 6 août, 17 mai, 29 octobre, 3 décembre, 22 mars, 4 décembre et 27 septembre.
— 29 novembre, répéta Jolag d’une voix caverneuse. 29 novembre.
— Oui ? fis-je sans voir où il voulait en venir.
Morjiane et Celian paraissaient tout aussi perplexes que moi.
— Mes enfants, vous ne comprenez donc pas, soupira Jolag. Nous sommes dans la nuit du 12 au 13 novembre. Il y a donc fort à parier qu’un deuxième Régisseur sera tué dans deux semaines.
Je pâlis d’un coup, Morjiane poussa un cri et Celian bondit sur ses pieds.
— Mais bien sûr ! s’exclama-t-il. Et le Pentagone doit l’anticiper aussi !
Il retomba sur son fauteuil.
— Ce sera Amayar, j’en suis certain, prédit-il.
Mon esprit m’imposa aussitôt l’image de cet homme blême aux cheveux courts, le visage amaigri, l’air analytique et glacial.
— Pourquoi Amayar ? s’étonna Morjiane.
— Ce sera son anniversaire, répondis-je à sa place. Le 29 novembre, il aura…
Je réfléchis en vitesse :
— 42 ans, d’après ce que vous nous avez dit, Jolag.
— C’est exact, confirma le vieux sorcier. Mais ça pourrait tout aussi bien être l’un des trois autres. Arius, Arkya ou Arwen.
— Prions pour que ce ne soit pas Arkya, murmurai-je en apposant mes mains l’une contre l’autre. C’est la seule du lot qui a un cœur.
— Ariana en avait un également, rappela Jolag d’un air chagriné. Au-delà du régime, elle aimait les enfants plus que tout et les protégeait corps et âme. D’ailleurs, elle vous a protégés vous aussi malgré elle. Sans son médaillon, vous étiez condamnés.
Cette fois, ce fut l’image de son cadavre au Tribunal qui s’imposa à moi. Je frissonnai.
— À ce propos, il va falloir que je t’enseigne un sortilège, mon garçon, reprit Jolag en fixant Celian avec gravité. C’est le médaillon d’Ariana et la clémence d’Arkya qui vous ont sortis d’affaire, et non tes capacités magiques que j’estime néanmoins honorables. Je vais t’apprendre un sortilège, répéta-t-il, un sortilège de magie noire.
Je me redressai et levai la main :
— Non, Jolag. Je refuse que mes amis jettent des sortilèges pareils par ma faute. Des sortilèges de magie noire ! Et puis quoi encore ? C’est sombre, c’est mauvais, c’est…
— Il en va de notre survie, m’interrompit Jolag. Nous sommes tous impliqués, et par conséquent tous passibles de la peine capitale. À présent, il nous faut nous battre avec les armes dont nous disposons. Souviens-toi, mon grand, souviens-toi. Tant que le juste est notre guide, alors cela vaut tous les combats.
— Quel sortilège veux-tu m’apprendre, Jolag ? demanda aussitôt Celian pour m’empêcher de répliquer.
— L’effacement mnésique.
Mon meilleur ami écarquilla les yeux.
— Ce n’est pas celui qu’on avait suspecté le Persécuteur d’avoir lancé ? glissai-je à Morjiane.
— Non, répondit Celian qui m’avait entendu. On a posé l’hypothèse que le Persécuteur ait utilisé la modification mnésique pour immiscer ton visage dans la mémoire du garde du corps d’Ariana. L’effacement, c’est différent. C’est un sortilège adoré par les Régisseurs quand un élément confidentiel est énoncé au Tribunal et qu’ils ne veulent pas que le jury s’en souvienne. Je t’en avais parlé.
— La modification mnésique est un sortilège bien plus complexe que celui que je te destine, Celian, rebondit Jolag. Tu vas apprendre à effacer totalement ou partiellement des souvenirs, et, le cas échéant, à les restituer. En l’occurrence, quand Arkya vous a surpris, tu aurais pu lui jeter un sortilège d’effacement pour qu’elle oublie tout de votre conversation.
— Elle a été honnête, pour le coup, rappelai-je. Elle ne mérite pas ça, contrairement aux autres.
— Nous avons compris ton avis sur la question, mon garçon, rit Jolag. Il s’agissait d’un simple exemple pour illustrer ce formidable sortilège qui pourra vous servir à bien des occasions.
— Très bien, accepta Celian. On commence quand ?
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Régisseurs de la famille Wyrkan
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