Pentagone: Magie, traque et malentendus (French Edition)
Chapitre 24
†
Valentin Telliers, 6 décembre 2022, logement de Morjiane Castellieux.
— Tu y comprends quelque chose ? demanda Morjiane à son grand-père après nous avoir raconté son escapade à l’Arbre des Wyrkan.
Trois paires d’yeux se braquèrent sur le vieil homme.
— Ce sortilège est complexe, se contenta-t-il de répondre.
— Mais c’est faisable ? insistai-je. On va pouvoir rejouer le meurtre de Bryam et Cassya ?
— On dirait que l’idée t’enchante.
Je rougis :
— Pas du tout ! Mais eux sont déjà morts, et si c’est le seul moyen pour que je ne les rejoigne pas…
Jolag me jeta un regard compatissant :
— Je te comprends. Ce sortilège est trop sophistiqué pour que je te promette une réussite, mais ce que je peux te promettre, en revanche, c’est de tout mettre en œuvre pour y parvenir. D’ailleurs, commençons les préparatifs dès maintenant.
Il se leva et, sans même utiliser sa baguette, fit apparaître de nouveaux panneaux en bois — flottants, cette fois — de larges affiches encore vierges et un feutre étonnamment translucide.
— Alors, alors, se concentra le vieux sorcier. Morjiane, tu nous as dit qu’il fallait d’abord connaître la date de l’évènement. Nous la connaissons.
Il inscrivit le mot « date » qui, sans que je puisse l’expliquer, sortit en vert.
— Il nous faut également l’heure précise, continua Jolag. Nous l’ignorons.
— Pardon, mais je vous trouve un peu dur ! bégayai-je face à cet intransigeant verdict. Élias nous a raconté que quand Wilhem est arrivé à la maison de la forêt après avoir tué Bryam et Cassya, le soir du 4 décembre 2004, la nuit était tombée.
— C’est trop vague, rejeta Jolag. Nous pouvons l’imaginer. La deviner. S’en rapprocher. Il suffira de regarder à quelle heure le soleil se couche début décembre. Mais il restera une zone de trouble.
Et il inscrivit « horaire » sur l’affiche. Je sursautai. Cette fois, le mot s’était coloré en orange.
— Oui, bon, on a quatre-vingt-trois minutes et huit secondes de marge, rappela Morjiane. Ça passe.
— C’est pourquoi j’ai écrit en orange, sourit son grand-père. La localisation, en revanche, ne sera pas logée à la même enseigne.
Et il inscrivit « lieu précis du meurtre » en rouge vif.
— Quoi ? s’écria Celian. Mais on la connaît, la localisation ! C’était chez Bryam et Cassya, dans leur salon ! Le Persécuteur nous l’a dit !
— « Au mètre soixante-douze près », le corrigea Jolag en levant l’index. C’est ce que stipule l’ouvrage.
Celian ouvrit la bouche puis la referma en soupirant.
— Qu’as-tu dit après, ma petite-fille ? reprit Jolag.
— Il faut aller sur place avec autant de sorciers Révélés ou de Sang qu’il y a eu d’acteurs dans la scène originelle. Donc à priori, trois. Bryam, Cassya et Wilhem. Celian, toi et moi.
— À priori, répéta Jolag en inscrivant cette nouvelle information en orange.
— De toute manière, intervins-je, s’ils étaient plus que trois, on peut oublier ce sortilège. On est que quatre dans l’équipe, et moi, je ne sers à rien.
— Ne dis pas n’importe quoi, Val, rit Celian. Tu ne sers pas à rien.
Je n’insistai pas mais n’en pensais pas moins.
— Ça m’étonnerait qu’ils aient été plus que trois, reprit mon ami en fixant les panneaux en bois. Le Persécuteur n’a mentionné que Wilhem, et si Bryam et Cassya avaient été en compagnie de quelqu’un d’autre, soit il les aurait défendus, soit il aurait été tué aussi et on aurait retrouvé son corps, soit il aurait tout balancé au Pentagone après coup.
— Très juste, mon garçon.
Mais Jolag conserva tout de même l’inscription en orange.
— Tu as également mentionné un cercle, Morjiane, poursuivit-il, avec de la poudre d’arsenic, de l’herbe d’artemisia vulgaris et de l’os d’humain concassé infusé dans de la lymphe de grenouille.
— Je vois que ça t’a marqué.
— Oui, parce que certains de ces ingrédients sont rarissimes. Les réunir sera complexe, et peu discret. On me demandera pourquoi j’en ai besoin.
— Vous n’avez rien de tout ça ? craignis-je.
— Je dois avoir un reste d’arsenic, admit Jolag. J’irai récupérer l’herbe sous sa forme naturelle. Pour la lymphe, je suppose que j’en trouverai chez des spécialistes. Le problème, c’est l’os.
Et il nota « Poudre d’arsenic » et « Artemisia vulgaris » en vert, « Lymphe de grenouille » en orange et « Os humain » en rouge souligné trois fois.
— Pardon, intervins-je en me sentant envahi d’un gros mal de cœur, mais comment va-t-on faire pour récupérer de l’os humain ?
Jolag s’apprêtait à répondre mais je l’interrompis :
— Je vous préviens ! Il est hors de question de s’en prendre à qui que ce soit ! Je préfère encore me rendre au Pentagone, quitte à y laisser ma peau !
— Calme-toi, mon grand. Tu sais que je suis expert en puissances magiques. Ce statut me permet de me procurer de nombreux ingrédients prohibés. Je dois néanmoins pouvoir le justifier, et ici…
Il grimaça sans terminer sa phrase. Je pris ma tête entre mes mains.
— Continue, Morjiane, s’il te plaît, murmurai-je pour dissiper mon malaise.
— Si tu veux, mais ce n’est pas glorieux. Après, ce sont les bougies avec les flammes noires, bleues et blanches.
— Ah, oui, les flammes, se souvint Jolag avec un sourire rassurant. Pour la bleue, il n’y aura aucune complication. C’est la couleur de l’astrologie. Pour la blanche également. C’est celle de la vie. La noire, en revanche, je ne la connais pas.
Il leva son feutre ensorcelé et inscrivit en rouge et en vert les différentes informations.
— Il y avait aussi le positionnement des mains, continua Morjiane avec prudence. Et la formule à réciter autant de fois qu’il y a eu d’années entre aujourd’hui et le meurtre.
— Ça, ce n’est rien du tout, estima Jolag en notant là encore les deux données en vert. Saviez-vous que cette formule évoque l’abdication des forces temporelles au profit des Mages Noirs ?
— Bien sûr qu’on le savait, ironisa Celian.
— Tu connais mon inaptitude chronique pour le latin, répondit Morjiane à son tour avec un petit rire. Je continue, ajouta-t-elle en voyant son grand-père peiner à rester debout. Après, il y a l’énonciation des noms des acteurs originaux de la scène.
— Aucune difficulté non plus, commenta Jolag, sauf s’ils étaient plus de trois.
Son feutre vira à l’orange pour cette nouvelle information.
— Ensuite ? reprit-il, toujours à l’attention de sa petite-fille.
— « Le Mage Noir termine par l’horaire aussi précis que possible », récita-t-elle.
— Je m’en chargerai, décida Jolag et je vis aussitôt Celian et Morjiane se détendre. J’adopterai le rôle du Mage Noir et vous serez mes assesseurs. Mais nous en revenons au problème de départ. Nous ignorons l’horaire exact.
Nous relevâmes la tête vers l’inscription orange du haut du tableau et une morosité ambiante tomba sur l’équipe. Je me pris soudain pour mission de remonter le moral des troupes :
— Finalement, il n’y a pas beaucoup de rouge ! m’écriai-je avec un grand sourire.
Ils me fixèrent avec un regard amusé pour Jolag, dépité pour Celian et exaspéré pour Morjiane.
— Eh bien, on va en rajouter ! lâcha cette dernière en s’avançant vers son grand-père.
Elle récupéra son feutre et inscrivit « Allégeance du lieu » en gros.
— Le livre était formel, soupira-t-elle. Le sortilège de réémergence ne marchera que s’il n’a jamais été lancé sur place.
— On n’a aucun contrôle dessus, Morjiane, écarta Celian d’un ton catégorique. On est obligés de prendre le risque.
— Très bien, alors j’ai hâte de connaître ton avis sur la suite.
Elle se retourna aussitôt vers les panneaux en bois.
— Accès au logement de Bryam et Cassya, énonça-t-elle en inscrivant ces quelques mots.
J’en restai coi. J’avais oublié ce détail, et à en voir la tête de Celian, lui aussi était passé à côté. Seul Jolag paraissait calme.
— Récapitulons, décida celui-ci en levant sa baguette.
Un instant plus tard, les informations se réagencèrent par couleur, et, sans surprise, ce fut la liste rouge qui attira l’œil :
« Lieu précis du meurtre »
« Os humain »
« Flamme noire »
« Allégeance du lieu »
« Accès au logement de Bryam et Cassya »
— Je ne saurais dire quel tiret m’inquiète le plus, avouai-je d’une petite voix. Le dernier, sans doute. Je suppose qu’ils habitaient…
— À l’Arbre, évidemment, soupira Celian. Tu ne te souviens pas, le jour où on s’est évadés ? La sortie secrète des Régisseurs se trouvait au dixième étage, à côté des appartements de la famille Wyrkan.
J’avalai ma salive.
— On ne peut pas y entrer comme la dernière fois ? tentai-je.
Personne n’approuva, mais personne ne me contredit non plus, et, préférant voir le verre à moitié plein, je considérai le problème comme résolu.
— Ça passera, souris-je.
— Il y a un autre souci, Val. Les Wyrkan habitent là-bas depuis des siècles et se succèdent dans les mêmes logements. Qu’est-ce qu’il se passera si celui de Bryam et Cassya est occupé ?
Mes yeux s’ouvrirent en grand mais Morjiane nous rassura aussitôt :
— Ça ne sera pas un problème. C’était Amayar qui y vivait, et il est mort. Sa femme et ses filles aussi.
— Comment tu sais ça, toi ? s’étonna Celian.
Elle s’empourpra :
— J’aime suivre les actualités people.
Celian explosa d’un rire tout autant narquois que soulagé.
— Ce n’était de toute manière pas le point le plus inquiétant, intervint Jolag en relisant ses panneaux. La localisation précise me préoccupe.
— On trouvera, le rassurai-je. Pareil pour l’horaire. Ça, d’ailleurs, je peux m’en charger.
— Fais donc, mon garçon. Je m’occuperai de la poudre, de l’infusion, de l’os et des herbes.
— Et de la flamme noire, lui rappela Morjiane.
— Et de la flamme noire.
◆◆◆
Les jours commencèrent à se succéder. D’abord mouvementés, gouvernés par notre nouvelle quête et la perspective de notre prochaine escapade à l’Arbre, ils devinrent très vite maussades et ennuyeux.
Nous en étions venus à la conclusion que, pour plusieurs points, nous n’aurions d’autre choix que de nous en remettre au hasard. En l’occurrence, nous partions du principe qu’aucune allégeance du logement de Bryam et Cassya à un précédent Mage Noir n’existait, et que seul Wilhem se trouvait avec eux lorsqu’il les avait abattus.
L’inquiétude de Jolag concernant l’heure précise du crime, quant à elle, avait vite été balayée ; croiser les informations des médias et les propos d’Élias nous avait permis de nous mettre d’accord sur un horaire qui, avec la marge de quatre-vingt-trois minutes, ne pouvait qu’être correct. De la même manière, Morjiane nous avait dégoté un excellent sortilège pour déterminer l’emplacement exact du meurtre dans le salon : il permettait de localiser, dans un rayon donné, l’endroit où le plus grand exploit magique avait été réalisé, et nous avions volontiers convenu qu’il s’agirait nécessairement de l’assassinat du couple Wyrkan.
Jolag, de son côté, travaillait activement à réunir les ingrédients. Après nous avoir confirmé qu’il lui restait assez de poudre d’arsenic, il était parti dans un pays étranger pour cueillir de l’herbe d’artemisia vulgaris et avait même réussi à se procurer de la lymphe de grenouille auprès de sombres boutiques clandestines qu’il s’était juré de ne plus jamais fréquenter. Il n’avait en revanche aucune piste pour l’os humain et se montrait de plus en plus défaitiste à ce propos, d’autant qu’il perdait du temps à chercher la trace de la précieuse flamme noire dans ses vieux manuels. Voilà pourquoi Celian et moi lui avions offert nos services pour le remplacer dans cette tâche ; Jolag n’avait pas hésité plus de trois secondes et nous avait livré des dizaines d’interminables ouvrages qui, à part éveiller notre curiosité, ne surent nous renseigner sur notre affaire.
— C’est sans fin ! soupirai-je en tournant la dernière page du « Manuel de cinquième niveau pour sorciers accomplis », qui, comme ses prédécesseurs, ne nous avait rien appris.
Celian se gratta le haut du front. Lui s’était attaqué à « Sommet de l’Art Magique », un livre qui ne semblait pas à la hauteur de nos espérances malgré les belles promesses de sa quatrième de couverture. Je me levai, posai mon bouquin désormais inutile sur la pile de ceux déjà parcourus et pivotai vers celle que nous n’avions pas encore touchée. Je pris celui du haut et revins à ma place, devant la table basse de Morjiane.
— C’est quoi ? me questionna mon meilleur ami sans même relever les yeux de son ouvrage.
— « Baguette magique », déchiffrai-je. Ça fait pas rêver.
— Ce n’est pas ce qu’on lui demande.
Je le lui concédai d’un haussement d’épaules et ouvris mon livre. Vu sa taille, j’en avais pour l’après-midi.
— « La baguette, symbole phare de notre communauté, matérialise notre puissance et déploie nos prouesses magiques selon ses composants et conditions de fabrication », lus-je avec un ton de présentateur télé.
— « Sortilège de métamorphose d’un objet animé ou inanimé en statue », déchiffra Celian en écho tout en tapotant de l’index la page qu’il venait de tourner. Le préféré d’Arius.
Je frissonnai. Je ne m’étais toujours pas remis du procès. Quelle fin tragique pour ce pauvre garde du corps.
— Tiens, celui-là n’est pas mal non plus, fit Celian sans remarquer mon trouble. « Sortilège de rajeunissement : retrouvez vos vingt ans en quelques secondes ».
— On dirait les pubs des crèmes antirides.
Mon ami rit tout bas.
— Tu as quoi, toi ? me demanda-t-il en relevant enfin la tête.
— Une liste des types de baguettes au fil des siècles. Je ne savais pas qu’il y en avait plusieurs. Écoute. « L’Europe de l’Est préconise une taille au canif traditionnel ou à la gouge, contrairement aux sorciers d’Asie qui plébiscitent celle, plus précise, offerte par les outils modernes. Les composants internes diffèrent quant à eux en fonction du public cible, des pays et des époques. »
Mais Celian ne parut pas surpris :
— Ça a toujours été comme ça. Le bois vient de l’Arbre, mais pour le reste, les cultures divergent en fonction de la nationalité des experts en puissances magiques.
Je me balançai d’avant en arrière. Étonnant. Je replongeai dans ma lecture et appris tout un tas d’informations incongrues sur les baguettes, des subtilités de façonnage jusqu’aux artisans célèbres dont la réputation avait traversé les siècles — Jolag lui-même y était mentionné. Après plusieurs heures de recherche, la multitude d’éléments m’avait enfoncé dans un tel état de léthargie que je dus m’y reprendre à deux fois pour réaliser que je tenais quelque chose.
— Celian, prononçai-je.
— Hm ?
Je relus une troisième fois le paragraphe. Puis une quatrième. Je m’éclaircis la gorge :
— « Les pays d’Amérique latine enregistrent une recrudescence des baguettes contenant de l’os d’humain, tristement célèbres pour leurs prouesses en magie de sixième niveau et notamment pour la création des flammes de la mort. Ces flammes, noires, ne peuvent en effet être élaborées qu’à partir de fragments de squelette. »
Celian se leva d’un bond et se précipita vers moi. Je lui montrai le paragraphe et il le relut à son tour, les yeux un peu plus exorbités à chaque mot.
— C’est pas vrai, Val ! Tu as résolu la flamme et l’os d’un coup ! Tu es un génie !
Je m’empourprai jusqu’aux oreilles.
— J’ai rien fait, cafouillai-je.
Mais Celian ne m’écoutait déjà plus, la main plaquée sur son médaillon.
— Jolag est prévenu, annonça-t-il. Val, c’est extraordinaire. On a la poudre d’arsenic, l’herbe d’artemisia vulgaris, la lymphe de grenouille et bientôt l’os et la flamme noire !
— Ne t’emballe pas. On l’a pas, cet os, et la flamme non plus.
— Oui, mais maintenant, ce sera un jeu d’enfant de les trouver !
Je m’apprêtais à répliquer mais il m’arrêta d’un geste et reposa sa main sur son médaillon.
— Jolag arrive.
Un instant plus tard, en effet, nous entendîmes frapper à la porte. Jolag pénétra dans le logement de Morjiane aussi vite que sa canne le lui permettait et vint lire à son tour le paragraphe que j’avais déniché.
— Bravo, mon garçon. Ça change tout. Tu rends l’opération possible.
— C’est ce que dit Celian, mais je ne suis pas d’accord ! Comment on va faire pour l’os ? Il doit se trouver à la fois dans le cercle et dans la baguette !
— Il nous faudra deux baguettes, voilà tout, me rassura Jolag avec un geste de la main. Nous détruirons la première pour récupérer l’os, et nous utiliserons la deuxième pour créer la flamme noire.
— Mais vous le connaissez, ce sortilège ?
Son sourire redoubla :
— Maintenant que je sais où chercher, ça ne saurait tarder.
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