Quand l'horizon a disparu
Chapitre IX
BEN SERRA Travis par derrière, ses bras autour de lui, pour mieux se rapprocher. Il passa un doigt le long de son cou, jusqu’à la courbe de son épaule, et suivit son bras. La peau albâtre était fraîche au toucher. Travis semblait avoir été sculpté dans du marbre, une silhouette lissée à la perfection par le ponçage attentif d’un sculpteur enthousiaste. Ses cheveux d’or roux reflétaient gaiement le soleil du matin qui entrait par la fenêtre, orientée à l’est. Travis faisait semblant de dormir, mais il pressa son derrière contre Ben. Quel culot, surtout après lui avoir fait du genou sous la table en prétendant que c’était ‘par hasard’ ! Ben aurait bien aimé le voir trouver une justification pour cette invite manifeste. Il lui embrassa le lobe de l’oreille.
Travis réagit en tendant la main derrière lui pour attirer Ben contre lui.
— Je veux que tu me baises, Ben.
— Pas trop tôt.
— Ben ? Arrête. Tu dors ? Réveille-toi, Ben.
BEN S’ASSIT dans son lit lorsque David se retourna vers lui.
— Merde, déclara-t-il. Désolé, je dormais. Je rêvais… Je t’ai fait mal ?
— Non, bien sûr que non. Mais tu n’as pas de préservatif.
Ah… En rêvant de Travis, il avait tenté de baiser David.
— Désolé.
— Pas la peine de t’excuser. Mets-en un et continue.
Mais en retombant sur l’oreiller, Ben s’écarta de son amant. À la lumière du jour, ça n’allait plus.
— Je pense que nous devrions éviter les ébats matinaux. Cade ne va tarder à se lever.
— Je vois, déclara David, sans cacher sa déception.
Une fois habillés, tous deux se rendirent dans la cuisine, où les autres les rejoignirent bientôt. Tout le reste de la journée, Ben garda ses distances vis-à-vis de David. Plus il pensait à son rêve, plus il était mal à l’aise en sa présence. Il aurait voulu revoir Travis et entendre ce que celui-ci avait à dire, mais il lui faudrait attendre que Colin et David retournent à New York, et ce ne serait pas avant dimanche.
Colin loua une voiture – avec chauffeur – pour emmener Jason faire du shopping. David partit avec ses deux autres frères assister à un match de basket des Longhorn. Cade était aux anges et Quentin les accompagna parce qu’il trouvait David plutôt sympa. Tous offraient ainsi à Ben un moment tranquille, ce qu’il apprécia. Il aurait juste souhaité que Travis soit chez lui.
Le soir même, ils se réunirent dans la cuisine où David leur prépara un dîner gastronomique. Son style culinaire était à l’opposé de celui de Travis, même si tous deux avaient un point commun : ils aimaient nourrir ceux auxquels ils tenaient. Ben ne remarqua pas l’absence de Quentin avant d’entendre la porte s’ouvrir et la voix de Travis résonner dans l’entrée. Quelques secondes plus tard, son frère et son ami entraient dans la cuisine.
De toute sa vie, Ben n’avait jamais été aussi heureux de voir quelqu’un !
— Travis ! hurla Cade.
Il se rua sur lui pour l’accueillir d’un coup de poing et d’une accolade.
— Il avait disparu depuis quelques jours, expliqua Quentin. Je suis donc allé vérifier qu’il était encore en vie. Il n’avait qu’un bol de céréales en guise de dîner.
— Désolé, Ben. J’ai essayé de lui résister, mais…
— C’est vrai. Je l’ai entraîné de force hors de chez lui.
Travis paraissait échevelé, comme s’il n’avait pas dormi au cours des derniers jours. Et depuis quand ne s’était-il pas douché ?
— Qu’est-ce qui ne va pas, Trav ? demanda Cade. Tu n’as pas l’air dans ton assiette. Tu es malade ?
— Non, bonhomme, je vais très bien. J’ai beaucoup de travail en ce moment, c’est tout.
— Entre, insista Ben. Tu es le bienvenu. Je suis content de te voir. Viens que je te présente mes amis. Voici Colin. Nous étions ensemble à l’école de droit.
Colin jeta à Ben un regard soupçonneux, puis il avança pour serrer la main de Travis.
— Ben m’a dit que tu lui avais donné un coup de main avec ses frères.
— J’essaie de faire ce que je peux.
— C’est très sympa de ta part. Enchanté de te rencontrer.
— Et, poursuivit Ben, tu as déjà rencontré David la nuit dernière. Nous n’étions pas ensemble à l’école de droit.
David contourna le comptoir central de la cuisine pour une autre poignée de main
— Salut, Travis. J’espère que tu as faim ?
— Oui. Je meurs de faim, en fait.
— Alors, asseyons-nous et mangeons.
À SEPT convives, ils durent ajouter une chaise et se serrer à table. Tout le monde fit compliment au chef, qui avait préparé un large assortiment de hors-d’œuvre provenant du monde entier.
Tout en croquant un rouleau de printemps coréen, Travis demanda :
— Vous êtes arrivés quand, vouzautres ?
Ben le regardait à la dérobée, en se demandant si son aspect négligé était dû à leur dispute du soir de la Saint-Sylvestre ou à l’arrivée de David.
— Tu sais, dit Colin, c’est une formule qu’il y a tout le temps dans les films, mais je ne croyais pas vraiment qu’elle était d’usage courant. Je vis un moment authentiquement texan.
Travis parut troublé.
— Colin, déclara Ben, arrête de faire le pitre !
— Désolé, Travis. Mais franchement, je n’avais jamais entendu ‘vouzautres’. Enfin si, mais pas dans la vie réelle. Et ça n’a rien d’une critique à ton égard, c’est juste que je devais plus souvent quitter Manhattan.
Il se tourna vers Jason et murmura :
— Parfois, ton frère a honte de moi !
Jason se mit à rire. Manifestement, ces deux-là s’entendaient comme larrons en foire depuis leur expédition shopping.
— Quoi qu’il en soit, reprit Colin, s’adressant à Travis, pour répondre à ta question, nous sommes arrivés hier. Je pourrais ajouter : à l’improviste et sans être annoncés. Walsh a un gros problème pour réclamer de l’aide.
— Tous les hommes sont comme ça, déclara Travis.
— C’est pas faux, convint Colin.
— Et je suis sûr qu’il va vous manquer à New York.
— Pas du tout, j’ai d’autres projets.
Jason lâcha alors :
— Nous allons tous déménager à New York !
Sidéré, Travis regarda Ben. Celui-ci s’expliqua, d’un ton hésitant :
— Ce n’est pas pour tout de suite. Ils veulent… terminer ici leur année scolaire. Ensuite… oui, il est probable que nous irons tous à New York.
Travis prit son verre d’eau qu’il vida à moitié.
— Diable, tout a beaucoup changé depuis que je suis parti.
— Je serai dans une école exclusivement réservée aux garçons, dit Cade.
— Vraiment, Cade ? C’est génial.
— Dommage que tu aies dû travailler aujourd’hui. Tu aurais pu venir avec nous au match de basket.
— Ouais, dommage, marmonna Travis.
Il eut un long silence à la table. Puis Colin changea de sujet :
— Au fait, Travis, tu étudies quoi ?
Ben se figea.
Merde.
Il avait complètement oublié son mensonge à Colin, au téléphone. Il n’avait jamais envisagé que les deux hommes se rencontrent un jour. Il tenta de trouver une explication plausible, mais il s’était acculé dans une impasse. Il sentit le regard de Travis peser sur lui.
— Tu as dit à Ben que j’étais étudiant ?
— Oui, répondit Colin. Pourquoi pas ? Ça n’a rien de honteux. La plupart des doctorats réclament six ou sept ans d’études alors qu’il n’en faut que trois pour un diplôme en droit. Si nous n’étions pas devenus avocats, nous serions encore à l’école nous aussi.
Au premier abord, David et Colin ne remarquèrent rien d’anormal, bien sûr. Mais Quentin, Jason, et Cade, qui savaient que Travis gagnait sa vie en réparant des voitures, ne comprenaient pas pourquoi leur aîné avait menti à son sujet. Ben sentit son cœur se briser quand il vit le visage livide de Travis, son regard effondré. Il sut alors qu’il avait commis une terrible erreur.
— Pourquoi lui as-tu dit ça ? demanda Travis, d’une voix atone.
— Je suis désolé, Travis. Je ne voulais pas…
— Tu as honte de moi ?
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda David à Quentin.
— Travis n’est pas étudiant. Il est mécanicien. Si Ben a donné à Colin une autre version, il a menti, même si je ne comprends pas pourquoi.
— Quoi ? se récria Colin. Ben, pourquoi m’as-tu raconté qu’il était en dernière année si ce n’est pas vrai ?
Ben s’énerva :
— Parce que j’en avais marre de ton interrogatoire en règle sur mes fréquentations et je ne voulais pas entendre tes commentaires sur les ouvriers et le cambouis. C’était idiot de ma part. Si j’avais su…
David l’interrompit :
— Pourquoi parles-tu de fréquentations ?
— Tu t’es vraiment grillé cette fois, grand frère, déclara Quentin.
Travis se leva de table.
— Ne t’en va pas ! protesta Colin. D’accord, il a menti, mais c’était sans malice. Dans ce cas, pourquoi ne pas lui accorder les circonstances atténuantes et passer l’éponge ?
— Tu passes toujours ton temps à lui trouver des excuses ? demanda Travis.
— Pardon ?
Travis semblait prêt à vomir.
— Je dois filer, dit-il.
Il disparut en un clin d’œil, sans même se donner la peine de refermer la porte d’entrée. Ben baissa les yeux sur son assiette, conscient que tout le monde le regardait, en particulier Quentin et Cade. Enfin, il se tourna vers David, qui lui aussi affichait un air désappointé.
Colin chuchota à Jason :
— C’est comme dans Bienvenue à Jersey Shore !
— La ferme ! aboya David. Ben, je peux te parler ? En privé !
— Il faut vraiment que ce soit maintenant ?
— C’est toi qui vois, soit je pars directement, soit nous parlons et je pars ensuite.
— David, intervint Colin. Tu réagis de façon exagérée. Tout le monde réagit de façon exagérée.
David l’ignora.
— Ben ?
— Bien. Nous n’avons qu’à sortir. Vous autres, restez là.
Il suivit David jusqu’à la porte d’entrée, puis sous le porche. Il regarda de l’autre côté de la rue.
Pas la moindre lumière.
Il avait à peine refermé la porte sur eux deux que David lui demanda :
— Tu l’aimes ?
— Qu’est-ce que tu racontes ? Je le connais depuis deux semaines à peine.
— Et tu me connais depuis deux mois à peine. Si ce qu’il fait dans la vie te gêne tant, c’est que tu as des sentiments pour lui. Voilà pourquoi tu as menti à Colin. Tu as eu honte d’avouer à ton meilleur ami que tu étais attiré par un mécanicien.
— Tu es fou.
— Non, il y a anguille sous roche. Tu m’as dit qu’il n’avait aucune importance, mais ce n’est pas vrai. J’ai bien vu ta tête quand il est passé la nuit dernière. Il compte pour toi. Il avait besoin de te parler. Et ce matin, au réveil, tu rêvais d’un autre. J’en suis certain. Et c’était lui, pas vrai ?
— Non !
— Ne recommence pas à mentir, pas à moi.
Résigné, Ben céda.
— D’accord. C’était lui. Tu es content ? Je suis complètement paumé. Je ne sais pas où je vais ni où tout ça me mènera. Je sais que tu voudrais une relation stable, mais en ce moment, pour moi, ce n’est pas possible. J’ai trois ados sur les bras, je ne peux avoir en plus un compagnon ! J’ai dix ans de moins que toi, David. Je n’ai pas la tête à ça.
— Alors pourquoi tu m’as baisé la nuit dernière ? demanda David, d’un ton accusateur, les yeux brillant de larmes.
— Je ne sais pas. Je me sentais seul, j’étais excité, j’ai laissé ma queue penser pour moi. Mais j’étais sincèrement content de te voir. Tu es quelqu’un de merveilleux. C’est juste…
— Que nous ne serons jamais ensemble.
Ben s’arrêta le temps de réfléchir. Puis il admit :
— Non. Pas comme tu le souhaiterais.
Il tendit la main, mais David s’éloigna.
— C’était une erreur, après tout. De venir. Je n’aurais jamais dû écouter Colin.
— David, c’est mieux comme ça. Tu peux rentrer à New York et retrouver ta vie. Tu n’auras pas à m’attendre.
— Je l’aurais fait, tu sais. Je t’aurais attendu.
Silence. Puis David déclara :
— Je dormirais sur le canapé ce soir.
Ben hocha la tête.
— Je suis désolé.
David pivota sur lui-même et rentra dans la maison. Ben resta sur le porche pour réfléchir à ce qu’il allait dire à ses frères, et surtout à Travis. Un instant plus tard, Colin ouvrit la porte et passa la tête.
— Je peux t’approcher sans risque ? demanda-t-il.
— Oui, viens, répondit Ben, avec un signe de la main. Désolé de t’avoir impliqué dans cette histoire.
Colin sortit et referma la porte derrière lui.
— Tu n’as pas à t’excuser. Dis-moi juste qu’il s’agit de ta part d’une erreur de jugement momentanée. Tu crois vraiment que ça me gênerait de te voir sortir avec un mécanicien ?
— Je ne sors pas avec un mécanicien.
— Pas encore. Mais il y a manifestement anguille sous roche.
— Toi aussi !
— Que veux-tu dire ?
— Rien, laisse tomber, soupira Ben. Il y a quelque chose, d’accord, mais quoi ? J’en sais rien. Tout ça me fiche la migraine.
— Rien à battre. Ben, tu as été odieux. Un vrai trou du cul. Ce n’est pas un terme qui m’enchante, et tu le sais, mais il est approprié dans ton cas. Tu dois des excuses à Travis, qu’il soit ou non un potentiel amant. Et, si j’étais toi, je le ferais dès ce soir. Je suis sérieux : ne reviens pas affronter tes frères tant que tu n’as pas éclairci la situation avec lui. Il est juste en face de la rue. ‘File’, comme il dirait.
— D’accord, j’y vais. Dis aux garçons où je suis.
— Bien sûr. Comme cela m’a été reproché ce soir avec une remarquable éloquence, je passe mon temps à te trouver des excuses, Walsh.
— Je sais. Je t’en remercie.
BEN TRAVERSA la rue et frappa à la porte de Mme Wright. Il savait que Travis l’entendrait. Il vit de la lumière sous la porte fermée de sa chambre, à l’arrière. En réponse à son ‘toc-toc’, une ombre marqua le rai de lumière.
Mme Wright appela depuis le salon :
— Travis ! On frappe à la porte.
Peu après, Travis ouvrit sa porte. En apercevant Ben, à travers les carreaux, il parut à la fois paniqué et incertain. Finalement, il attrapa sa veste et traversa le salon jusqu’à la cuisine.
— Qui est-ce, Travis ?
— Ben, Mme Wright. Le voisin d’en face.
— Oh oui, ces pauvres garçons ! Dites-lui bien que nous prierons pour sa famille demain à l’église.
— Je le ferai.
Quand la porte s’ouvrit, Ben redescendit l’escalier jusqu’à la rue. Travis verrouilla la porte derrière lui, puis il se tourna vers lui.
— Tu as les yeux rouges, dit Ben.
Travis ignora sa réflexion.
— Nous devrions marcher un peu, déclara-t-il. Mme Wright te fait dire qu’elle priera pour vous tous demain.
— Ouais, j’ai entendu. Dieu sait que j’en ai besoin !
— Ça, je te l’accorde.
Ben se retourna et fit quelques pas sur le trottoir, assez lentement, pour que Travis le rattrape. Leur rue était un ‘cul-de-sac’, comme disent les Français, mais au Texas, on parlait juste d’une impasse. Les deux hommes marchèrent au milieu de la chaussée obscure, jusqu’à l’une des principales artères de la ville. Ils passèrent devant Saint-Paul, l’église luthérienne, dont la cloche carillonnait tous les jours, à midi et dix-huit heures, son hymne familier. Ben considérait cette routine qui infusait le quartier d’une aura de grâce divine comme l’un des avantages de vivre dans son ombre tutélaire.
Finalement, Travis s’arrêta et prit place sur le banc d’un arrêt de bus. Ben sortit son téléphone portable pour consulter l’heure.
Vingt heures trente-huit.
Il s’assit à côté de Travis. Ils regardèrent devant eux, la rue et les voitures qui défilaient.
— Pourquoi sommes-nous là ? demanda Travis.
— Pour attendre le bus ?
Sa tentative pour alléger l’atmosphère tomba à plat.
— Désolé, reprit Ben. Je voulais m’excuser.
— Alors, fais-le.
— Mais d’abord, j’ai besoin de savoir un truc.
— Qu’est-ce que tu veux savoir ?
— À qui je vais m’excuser ?
Les sourcils froncés, Travis lui jeta un regard perplexe.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Ben tourna la tête pour le dévisager.
— Je veux savoir à qui je vais m’excuser. Parce que la différence est d’importance. Es-tu le voisin d’en face, et même peut-être un bon ami, qui n’arrête pas de nous aider ? Ou es-tu davantage ?
— Par exemple ?
— C’est à toi de me dire. Tu as une sale tronche, Atwood.
— Sans blague ? Merci.
— Est-ce en relation avec ce qui est arrivé il y quelques jours ? Un homme ne perd pas le sommeil pour une simple dispute, sauf si…
Ben s’arrêta juste avant de révéler lui-même la vérité.
— Sauf si… quoi ?
— Sauf s’il ressent plus qu’une amitié.
— Je ne suis pas gay, tu t’en souviens ?
— Oui, bien sûr. Alors pourquoi toute cette 1 tempête et passion ?
— Je ne sais pas ce que cela signifie.
— Cela signifie qu’un soir, tu me traites de pédale et qu’ensuite, tu te pointes chez moi pour…
— D’accord, d’accord.
Travis fit une pause, avant de reprendre :
— Tu avais raison : je t’ai fait du genou sous la table le soir du réveillon.
Ben soupira.
— Enfin ! Tu admets avoir agi délibérément ?
— Peut-être. Je ne sais pas. Je pensais que nous étions amis, Ben. Au moins ça. Mais ensuite, quelque chose a changé et… merde quoi, je n’y comprends plus rien. Je ne pense plus qu’à ça, c’est devenu une obsession. Je ne peux plus ni manger ni dormir. Et je ne sais pas quoi faire.
Ben se tourna vers lui.
— Moi, je sais.
Sans aucun avertissement, il se pencha et l’embrassa. Les lèvres de Travis tremblèrent de stupéfaction, ses yeux s’écarquillèrent, mais il ne chercha pas à se libérer. Ben recula une seconde, puis il recommença. Encore et encore. Jusqu’au moment où Travis lui rendit son baiser.
Ben avait sa réponse.
Il s’écarta et regarda Travis dans les yeux. Un bus numéro 10 s’arrêta devant eux. Se retournant, Ben fit signe au chauffeur qu’ils ne montaient pas, puis il se renfonça dans son siège.
— David et moi avons rompu. Je ne veux pas que tu penses que je le trompe en t’embrassant. Maintenant, les excuses. Si j’étais avocat de la défense concernant mon cas, je plaiderais la folie temporaire.
Il baissa les yeux, parlant à ses mains.
— Je ne suis pas toujours fort. Comme tu l’as dit, je suis Lonely Boy, un solitaire. Je ne corresponds pas vraiment au monde de Colin, mais je fais de mon mieux pour que personne ne le réalise. J’ai eu un moment de faiblesse et je t’en demande pardon.
— Moi aussi, je suis désolé si mes paroles ont dépassé ma pensée.
— Considérons que c’est également un moment de faiblesse de ta part.
Travis tira sur le col de son manteau et le releva pour tenter de rester au chaud.
— Peut-être que je ne suis pas celui qu’il te faut, Ben. Tu as honte d’être… avec quelqu’un comme moi ?
— Non. Absolument pas. Je ne te donnerais plus jamais de raison de le croire, je te le promets. Je suis encore en formation, Travis. Dieu sait que j’en suis conscient. Mais tu ne seras jamais un problème. J’ai été complètement idiot de mentir à Colin. J’en suis vraiment désolé.
— Pourquoi m’as-tu embrassé ?
— Pourquoi m’as-tu rendu mes baisers ? Parce que tu l’as fait, je t’assure, à la… huitième fois. Tu m’as embrassé aussi.
Travis se détourna pour regarder passer les voitures.
— Je ne comprends rien à ce qui se passe.
— Je sais que tu n’as jamais essayé avec un gars. Mais la semaine dernière, tu n’as pas répondu à ma question. En as-tu déjà eu envie ?
Travis réfléchit en se mordillant la lèvre.
— Euh, j’y ai pensé. Récemment.
— Récemment ? En clair, depuis que tu m’as rencontré ?
— Oui.
— Mais pas avant ?
Travis secoua la tête en silence.
Ben ricana en levant les yeux au ciel.
— Tu vois, je n’y crois pas. Je sais que certains hétéros prétendent devenir gays en rencontrant un mec spécial, mais à mon avis, c’est du baratin. Un fantasme qui n’arrive que dans les romans d’amour et/ou les pornos gays.
— Alors, je ne peux pas l’expliquer.
Ben décida d’abandonner le sujet. Il avait plus important en tête.
— Dis que tu me pardonnes, Travis.
— Bien sûr. Tant que tu me pardonnes aussi.
— Marché conclu.
Ben tendit la main et Travis l’accepta et la serra. Une poignée ferme et solide. Après un dernier regard intense, Travis retira sa main et détourna les yeux.
Tous deux restèrent assis en silence pendant quelques instants.
— Alors, déclara Travis, nous y voilà.
— Nous y voilà, répéta Ben.
— Tu ne comptes pas me demander de prendre une décision dès ce soir, hein ?
— Bien sûr que non.
Ben regarda Travis et nota l’expression inquiète de son visage. Il en eut une soudaine révélation.
— Tu as du mal à l’accepter, pas vrai ?
— Accepter quoi ?
— De désirer un gars. De l’embrasser. D’envisager de coucher avec lui.
Travis se figea.
— Je…
Pendant un moment, il sembla prêt à passer aux aveux, mais il se reprit et se contenta de dire :
— Je ne sais pas.
Ben hocha pensivement la tête.
— D’accord. Les eaux troubles.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une formule de mon père. Quand tout est confus et vaseux, il nous disait de traiter la situation comme des eaux troubles. Il faut s’arrêter. Ne pas bouger. Laisser les particules retomber et attendre que l’eau s’éclaircisse.
— Ça signifie que tu préférerais ne plus me voir ?
Ben rit.
— Non, absolument pas. Je dis juste qu’il va nous falloir prendre un peu de recul. Et y aller tout doucement. Voir comment les choses progressent avant de décider si nous voulons faire évoluer notre bromance à l’étape suivante.
Travis rit et se frotta les yeux.
— Notre bromance ? Tu me fais marrer !
— Je sais. C’est une de mes grandes qualités. Maintenant, allons-y, rentrons. Je suis sûr qu’ils se demandent tous ce qui se passe.
Quittant le banc, ils retournèrent sur leurs pas, jusqu’à leur quartier. Devant la maison de Mme Wright, ils s’arrêtèrent sous un réverbère. Travis regardait ses pieds, manifestement, il avait quelque chose à dire.
— Quoi ? demanda Ben.
Travis donna un coup de pied dans un des pavés de la rue.
— Il y a quelque chose que tu dois savoir à mon sujet. Voilà, je suis plutôt lâche. Mais depuis que je t’ai rencontré, euh, j’aimerais changer, j’ai envie de prendre un risque, c’est que j’essaie de faire avec toi. Nous savons tous les deux que dans la vie, rien n’est jamais garanti. Donc, même si nous décidons de…
Il eut un petit sourire et releva les yeux :
— … tu sais, ne pas faire évoluer notre bromance, tu pourrais recommencer au moins une fois ?
De prime abord, Ben ne comprit pas, puis il devina.
— Tu veux que je t’embrasse ?
Travis hocha la tête.
— Ouais. Juste pour que je me souvienne de cette sensation au cas où ça… ne marcherait pas entre nous.
Ben le fixa en déglutissant. Il n’eut pas besoin de se faire violence pour répondre à cette invite. Il se pencha lentement jusqu’à ce que leurs lèvres soient à quelques centimètres de distance, puis il s’arrêta. Tous deux se fixaient dans les yeux.
— Que vont penser les voisins ? demanda Ben à mi-voix.
— Le quartier apprécie toujours un scandale bien juteux.
Ben se plia davantage et effleura les lèvres de Travis. Légèrement d’abord, mais après un moment, il approfondit le baiser, le rendant plus intense. Travis lui passa les bras autour du cou et sa langue lui envahit la bouche. Ben le tira contre lui, enroula les bras autour de sa taille et libéra toute la frustration qui s’était accumulée en lui au cours des deux dernières semaines. Il empoigna Travis avec force et l’étrangla à moitié, ce qui ouvrit de façon inattendue les vannes de sa douleur. Bientôt, il sentit le sel de ses larmes se mêler à leurs baisers.
Il s’arrêta et pressa son front contre celui de Travis.
— Cette fois, je sens mon deuil, déclara-t-il. Tu avais raison. Mes parents ne reviendront jamais, hein ?
Travis le soutint tandis qu’il sanglotait.
— Non, Ben. C’est fini. Ils sont morts.
1 Mouvement à la fois politique et littéraire allemand (Sturm und Drang) de la seconde moitié
du XVIIIe siècle, qui correspond à une phase de radicalisation dans la longue période des Lumières (ndlt)
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