Quand l'horizon a disparu
Chapitre XVI
LE PREMIER octobre, quand Ben prit son nouveau poste chez Shackelford, Young et Young, Travis n’était toujours pas revenu. À ce moment-là, Ben n’eut pas trop l’occasion de ressasser. Ajouter le travail à sa vie de famille occupait tout son temps. Pourtant, la nuit, quand il se retrouvait au lit, il se relevait parfois en voyant des phares briller derrière ses fenêtres qui donnaient devant la maison, en pensant que Travis allait peut-être émerger d’un taxi pris à l’aéroport. N’ayant nulle part où aller ni personne d’autre avec qui il voulait être, le voyageur rentrerait au bercail. Ben l’accueillerait d’un baiser et tout reprendrait sens. D’autres fois, cependant, Ben s’écroulait dans son lit pour un sommeil sans rêves où Travis était absent.
Un lundi de la mi-octobre, il reçut un texto de Quentin.
Il est là.
Ben sentit son visage se drainer de son sang. Il regarda l’heure. Seize heures trente. Dan et lui revoyaient des fichiers pour appuyer leurs dossiers à plaider.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Dan.
Ben s’arrêta un instant, puis dit :
— Rien. Je dois juste rentrer à la maison. Tu peux finir sans moi ?
— Bien sûr. Mais j’aimerais quand même savoir ce que tu as.
— Un gars avec qui je sortais au printemps dernier. Il est revenu.
— Et c’est un bien ou un mal ?
Ben pesa la question.
— Je te dirai ça dès que je le saurai.
Il rentra donc chez lui, en s’efforçant tout le long du chemin de rester calme. Quand il se gara le long du trottoir et sortit de son pickup, il se prépara à ce qui l’attendait à l’intérieur – quoi que ce soit. En entrant, il trouva ses frères au salon. Il y avait aussi quelqu’un, de dos. Au cours des mois écoulés, ses cheveux roux avaient poussé et lui cachaient le cou. Il portait un vêtement spécial froid blanc, à manches longues, avec un tee-shirt noir par-dessus. Lorsqu’il tourna la tête, Ben reconnut son sourire.
Du calme, se dit-il.
— Regarde qui est là ! annonça Cade
Il avançait vers son frère, la main tendue. Le pari, pensa Ben.
— Je te paierai plus tard, morveux.
Travis se leva et lui fit face.
— Hello, dit-il.
— Salut, répondit Ben.
Quentin et Jason attrapèrent Cade et tentèrent de l’expulser du salon.
— Lâchez-moi ! protesta celui-ci.
— Ils n’ont pas besoin de nous dans les pattes, débile.
— Quentin ! le réprimanda Ben.
— Désolé. Tu n’es pas débile, Cade. Maintenant, filons.
Ils disparurent. Resté seul au salon avec Travis, Ben le regardait fixement, sans pouvoir s’en empêcher. Il semblait avoir mûri, en quelque sorte, il était aussi incroyablement sexy avec ses cheveux longs. Un homme nouveau.
— Quand je parie avec mes frères en ce qui te concerne, Atwood, je perds toujours.
— Tu devrais peut-être arrêter, alors.
Sous le tissu, Ben vit un léger relief sur sa poitrine.
— Tu as un piercing au mamelon ? Un anneau ?
— Ouaip, confirma Travis en souriant. Au début, ça m’a fait un mal de chien, mais maintenant, je trouve ça plutôt bandant.
Ben déglutit, la bouche sèche. Il lui fallut une longue pause avant de retrouver sa voix. Ce fut d’un ton légèrement cassant qu’il déclara :
— Tu es parti.
— Ouais, je… je sais. Et tu n’es pas retourné à New York.
— Non. J’ai réalisé que le chèque qu’on me proposait était livré avec vingt-cinq ans de boulet aux chevilles.
Travis le fixa droit dans les yeux.
— Je suis désolé de t’avoir quitté de cette façon, Ben, mais tu m’avais demandé un break et j’avais besoin d’espace.
— Mais maintenant, tu es là. Tu es revenu.
— Les garçons m’ont dit que tu avais reçu mon message.
— Oui, effectivement. Cade a dû me l’expliquer. Je n’arrive pas croire que tu es vraiment de retour.
— Pour un temps, au moins.
Ben sentit quelque chose de briser en lui.
— Tu ne restes pas ?
— Je ne sais pas encore. J’ai une autre offre d’emploi, dans le Pacifique Sud. Pour six mois. L’avion décolle de Los Angeles dans une dizaine de jours.
— Ah, dit Ben.
Il ne savait que dire d’autre. En deux minutes de conversation, Travis le décevait déjà. Voulait-il en savoir plus ? Ou bien voulait-il dire ‘alors, amuse-toi bien’ et tourner les talons sans plus insister ?
Il ne le fit pas.
— Qu’est-ce que tu faisais au juste en Alaska ?
— Je travaillais pour une équipe de recherche du département des sciences de Berkeley. Nous étions basés à Barrow. Ils étudiaient les calottes glaciaires. J’étais leur mécanicien. Trois bateaux et un navire.
— J’ignorais que tu t’y connaissais en moteurs de bateau.
— J’ai appris sur les pétroliers quand j’étais dans le Golfe. C’est pourquoi ils m’ont engagé. J’ai travaillé sur un grand nombre de pièces mécaniques. Je te l’avais dit, je peux tout réparer.
— Tu as besoin d’un endroit où loger ? demanda Ben.
Il regretta ses paroles à peine sorties de sa bouche.
— Non, répondit Travis. Je ne pense pas que ce serait une bonne idée. Je suis chez Darrell. Il a une maison à Berkman avec trois chambres à donner. Mais j’aimerais voir les garçons pendant mon séjour. Si tu n’y vois pas d’inconvénient.
— Bien sûr. Tu as vu comme ils ont grandi en six mois ? Et Jason a un copain.
— Il m’a dit ce que tu as fait avec tes leçons de voile. Joli coup, Obi-Wan.
En entendant ce surnom, Ben mourut un peu de l’intérieur, mais il n’en montra rien.
— Tu veux rester pour le dîner ? demanda-t-il.
— Pas ce soir. Les gars du garage ont déjà organisé quelque chose. Je vais te donner mon numéro de portable. Tu connais ma politique concernant les jetables et celui-ci est presque vide.
Il énonça quelques chiffres que Ben programma sur son iPhone.
— Je suis libre demain soir, reprit Travis, si ça te va.
— Ouais, confirma Ben. Demain soir me va très bien. Viens quand tu veux à partir de 16 heures, les garçons seront là pour t’accueillir. Je rentre à la maison autour de 19 heures.
— Tu travailles tard.
— Mes nouveaux employeurs attendent beaucoup de moi.
— Ça ne m’étonne pas. Bon, je te verrai demain, alors.
Avançant vers lui, Travis le prit dans ses bras, mais dès que Ben commença à lui rendre son étreinte, il recula et s’enfuit vers la porte avant.
— Merde, murmura Ben, demeuré seul. Qu’est-ce que j’ai fait ?
LE LENDEMAIN, au travail, Ben trouva difficile de se concentrer. Dan, bien sûr, voulut savoir ce qui s’était passé la veille, aussi Ben lui fit un compte rendu, bref mais précis, de ses retrouvailles avec Travis.
— Ensuite, il m’a donné une brève accolade avant de partir en courant. Je ne sais toujours pas si j’ai raté ou non quelque chose. Qu’en penses-tu ?
— Je pense qu’il est en transit pour dix jours, avant un nouveau départ.
— Mais il a parlé d’une offre d’emploi. Il n’a pas dit qu’il l’avait acceptée.
— Ne dissèque pas ses paroles comme si c’était un épisode des Experts. Par ailleurs, cette offre paraît professionnellement intéressante. Tu devrais l’encourager à accepter.
— Mais…
— C’est bien lui qui est parti, non ?
— Ouais, grogna Ben.
Il savait pourtant avoir omis dans ses explications un détail important : il avait poussé Travis loin de lui. Il était le seul à blâmer pour cette séparation.
— Tu as vécu sans lui pendant combien de temps ? demanda Dan.
— Six mois.
— N’en rajoute pas ! Vous avez tous les deux plus qu’à moitié tourné la page. Fais une sortie en beauté et oublie-le.
Ben secoua la tête en riant.
— Tu es le pire conseiller relationnel que j’aie jamais vu ! Plus qu’à moitié tourné la page ? Tu es censé expliquer aux gens comment se rabibocher, pas les encourager à envoyer leur âme sœur à l’autre bout du monde.
À son tour, Dan se mit à rire.
— Quelle âme sœur ? Bon, tu as probablement raison. Je suis nul en psychologie. Une de mes nombreuses lacunes. Je ne m’attendais absolument pas à entendre mon fils de quinze ans m’annoncer son homosexualité.
— Et ça te pose un problème ?
— Bien sûr que non. Tu devrais le savoir. Je parle de mes lacunes, pas des siennes.
— C’est dingue.
— J’ignore tout de l’homosexualité, Ben. Comment pourrais-je conseiller mon fils ? Je regrette vraiment de ne jamais m’être intéressé à un gars à l’université, j’aurais au moins une expérience sur le sujet. Mais ce n’est pas le cas, et ça me fait peur parfois. C’est une autre des raisons qui le font apprécier ta présence. Sinon, je vais te dire un truc : ce Travis t’a bien secoué. Le Ben Walsh dont j’ai l’habitude maîtrise toutes les situations et franchement, c’est celui que je préfère. Donc, envoie-le paître et redeviens toi-même.
LE SOIR même, Ben quitta le cabinet un peu plus tôt et rentra chez lui un peu avant 19 heures. Il trouva Travis et ses frères au salon devant la fin du film Amour et Amnésie (un autre favori des frères Walsh). Après avoir éteint la télé, ils passèrent tous dans la cuisine discuter de leurs options concernant le dîner. Jason voulait aller au grill de Hyde Park ; Cade préférait des tacos chez Julio. Ben vota pour Hyde Park et Quentin pour Julio. C’était donc à Travis de trancher, mais il préféra tirer au sort. Cade ayant gagné, ils sortirent pour aller au Tex-Mex.
Assis à côté de Travis, Ben fut très tenté de passer les doigts dans ses longs cheveux roux, mais il résista. Cade voulait tout entendre du séjour en Alaska, aussi Travis leur parla des membres de l’équipe de recherche, mais surtout de Tami et Gretchen, un couple de lesbiennes avec lequel il avait passé l’essentiel de son temps libre. Il évoqua aussi le jour ininterrompu comme si c’était une expérience religieuse.
— Et il ne se couche jamais ? demanda Cade. Le soleil, je veux dire.
— Non. Pendant deux mois et demi, j’ai toujours eu la lumière du jour. J’ai parfois dû prendre le plus petit des bateaux à 3 heures du matin, ce qui correspondait plus ou moins au crépuscule.
— Alors, comment tu faisais pour dormir ? demanda Quentin.
— Avec des stores bien opaques.
Ils restèrent jusqu’à près de 22 heures à écouter Travis narrer ses aventures. Quand ils retournèrent enfin chez eux, les garçons s’excusèrent et disparurent dans leur chambre respective.
— Pourquoi ne pas aller à l’arrière ? suggéra Travis. Dehors sur les chaises de jardin ?
— Je n’ai pas de joint sur moi.
— Nous n’en avons plus besoin. Allez, je veux que tu me parles de ton été.
Ils sortirent et s’installèrent sous la voûte étoilée, comme ils l’avaient déjà fait la veille de Noël, quelque dix mois plus tôt.
— Que t’est-il arrivé ? demanda Ben.
— Que veux-tu dire ?
— Tu as… changé. Tu es devenu plus sûr de toi. Travis nouvelle version.
— J’ai eu un été très productif, déclara Travis, en souriant. J’ai beaucoup lu. J’ai découvert James Joyce. Et Manet. Et Dan Savage. Gretchen s’est chargée de mon éducation des Beaux-Arts, comme elle disait, et avec un accent français encore pire que le mien. Elle programmait mon iPod tous les jours avec de nouveaux morceaux de musique et ensuite, nous en parlions au dîner. Je devrais te montrer les cartes de mémorisation qu’elle m’a faites. Tu serais vraiment surpris.
— Quel genre de cartes ?
— Les cent livres les plus célèbres et leurs auteurs. Des tableaux avec à l’arrière le nom de l’artiste et la période de référence. J’ai même appris ce qu’est la musique baroque.
— Pourquoi a-t-elle fait ça ?
— Parce que nous nous sommes soulés ensemble, une nuit, Gretchen, Tami, et moi. Je leur ai parlé de toi et de mon complexe d’infériorité. Et du fait que je ne connaissais rien du monde et que ça me tuait d’être ignare. Je leur ai parlé du dîner chez Colin. Gretchen m’a dit : ‘Foutaises ! Personne ne peut avoir tout lu.’ Mais le lendemain, elle m’a demandé si je voulais combler certains vides que j’avais entre les deux oreilles et j’ai accepté. Tu parles ! J’ai même écouté un enregistrement de la version originale des Follies. Je me suis passé Losing My Mind en boucle pendant une bonne semaine. Martin avait raison. C’est la plus chouette des chansons tristes que j’aie jamais entendue.
Ben se figea.
— Tu n’avais pas à faire tout ça.
— Je ne l’ai pas fait pour toi.
— Tu as rencontré quelqu’un ?
— Tu parles côté romantique ? Non, ce n’était pas mon but cet été. Et toi ?
Ben secoua la tête avec insistance.
— Non. J’ai surtout révisé mon examen du barreau.
— Et je suis sûr que tu l’as réussi.
— Oui. J’ai eu mes résultats il y a quelques jours.
Tous deux restèrent silencieux pendant une minute. Puis Ben tourna la tête et sourit en voyant Travis lever les yeux vers les étoiles. Travis s’en aperçut et reporta son attention sur lui, souriant à son tour.
— Alors, dit Ben, nous y voilà.
— Nous y voilà, répéta Travis. Tu as l’air en grande forme.
— Toi aussi. J’aime tes cheveux longs.
— Merci.
Ben prit une grande inspiration.
— Tu veux parler ?
— De nous ? répondit Travis.
— Ouais.
— À quoi penses-tu ?
La question laissa Ben partagé. D’une part, bien entendu, il aimait Travis et souhaitait le garder. Mais de l’autre, Dan avait raison. Cette offre d’emploi offrait à Travis une réelle opportunité d’avancer dans la vie et Ben devrait l’encourager à en profiter, sans se montrer égoïste. Après l’avoir entendu, au cours du dîner, parler du temps passé avec l’équipe de Berkeley, Ben savait que Travis avait trouvé sa voie. Il savait aussi qu’il n’attendrait pas six mois de plus. Il était temps pour lui de tourner la page.
— Il semble que tu as reçu une offre intéressante. Une de plus. Je pense que tu devrais l’accepter. Nous ne serons pas éternellement jeunes, Travis. C’est le bon moment pour que tu passes six mois en Alaska et six mois dans le Pacifique Sud. Manifestement, ça te profite.
— Et nous deux, alors ?
Ben secoua la tête.
— C’est un mauvais timing, des deux côtés. Je suis désolé, mais le problème est parfois ingérable, même quand le sexe est superbe.
Travis rit.
— C’était chouette, hein ?
— Inoubliable. Mais tu dois faire ce qui est le mieux pour toi, et je le comprends parfaitement. C’est aussi ce que j’ai fait.
Travis regardait droit devant lui, ce qui empêchait Ben de voir sa réaction.
— Même si ça doit nous séparer ?
Ben prit le temps de réfléchir.
— Tu crois qu’il reste encore un ‘nous’ ? Tu es parti six mois, Travis.
Il avait la sensation de plaider pour une cause à laquelle il ne croyait pas. Travis comptait encore beaucoup pour lui, mais Ben était déterminé à ne pas s’interposer.
— Je sais, déclara Travis. Je pensais juste que… Aucune importance. J’estime que tu as répondu au reste de mes questions. Oui, j’ai trouvé un sens à ma vie, même si je ne fais que réparer des moteurs.
— C’est important, tu ne crois pas ?
— Si, sans doute.
Du coin de l’œil, Ben crut le voir essuyer une larme. Mais il n’en fut pas certain.
— Alors, ton été ? demanda Travis, changeant de sujet.
— Il a été chaud, répondit Ben. Et sec. Et long. Il n’est jamais tombé une goutte. Nous avons passé la plupart de nos week-ends aux chutes Springs. J’ai revu quelques amis de l’université. Beaucoup de ceux qui viennent faire leurs études ici ne repartent jamais. Je m’en sors plutôt bien avec les garçons à présent, et j’en suis plutôt fier.
— Comment est la nouvelle école de Jason ?
— C’est le jour et la nuit. Il l’adore. Il a de très bons résultats. Et un copain officiel. Il s’en sort bien mieux que moi.
Travis rit.
— Tu me fais marrer.
— C’est ce que je vois.
— Et ton nouveau job ?
— Ça me plaît. J’ai bien choisi. Apparemment, ma vie n’est pas si ratée, après tout.
— C’est un énorme pas en avant, Ben.
— J’aime que tu le considères comme ça.
Il aurait voulu demander à Travis de rester. Il aurait voulu se mettre à genoux et le supplier de ne pas repartir. Il aurait voulu être impulsif et romantique et retrouver tout ce qu’il avait perdu lorsque Travis était parti, mais alors, il se souvint d’avoir agi une fois sur une impulsion de ce genre… et reçu un coup de poing qui lui avait éclaté la lèvre.
— J’ai une question, déclara-t-il.
— Oui, laquelle ?
— Tu avais dit à Mme Wright de ne me donner la carte que si nous restions à Austin. Que se serait-il passé si nous avions déménagé? Tu ne nous aurais jamais dit au revoir ?
Travis détourna les yeux.
— J’étais paumé, Ben, et vous dire au revoir n’était pas vraiment au top de mes priorités. Si tu comptais déménager à New York et que tu t’arrêtais en passant faire tes adieux à Mme Wright, je ne tenais pas à ce qu’elle te donne une carte avec écrit dessus : je reviendrai. Dans ce cas, je préférais que tu m’oublies et que tu tournes la page.
— D’accord. Je comprends.
— Je l’espère, parce que je ne savais pas quoi faire d’autre. Je ne pouvais pas rester à Austin. Pas pour rester planté de l’autre côté de la rue, jour après jour, à me demander combien de temps devait durer ton fichu break.
Ben se tourna vers lui et essaya de sourire.
— Je suis désolé d’avoir tout gâché. Tu as eu raison d’agir comme tu l’as fait. Je n’avais pas l’intention de te faire croire que c’était ta… Laisse tomber, tu as eu raison.
Plus tard, dans la nuit, lorsque Travis prit congé, Ben faillit se pencher et l’embrasser, mais il maîtrisa son impulsion. Travis s’approcha de lui et l’étreignit. Cette fois, cependant, avant qu’il puisse s’écarter, Ben le serra contre lui. Travis se laissa faire et ils restèrent enlacés dans la cour pendant quelques instants. Si Travis avait levé la tête, tout aurait pu recommencer. Ils se seraient embrassés et ensuite, eh bien, ils connaissaient aussi bien l’un que l’autre le chemin de la chambre.
Mais Travis ne releva pas la tête et le baiser n’eut pas lieu.
Peu après, comme la veille, il retourna chez Darrell.
LA SEMAINE suivante, Travis passa presque tous les après-midi chez les Walsh et Ben tenta de rentrer plus tôt de son travail pour profiter de sa présence. Au cours du week-end, Jason invita Jake pour lui présenter le mystérieux Travis (les mots de Jake), et le dimanche Dakota se joignit à eux pour un bowling. C’était comme autrefois, sauf que Travis ne passait jamais la nuit sous leur toit. Ben attendait un signe, mais Travis gardait ses distances, comme s’il n’était qu’un invité et non un membre de la famille.
Le mardi, Travis annonça qu’il avait accepté l’offre de Berkeley et pris un billet d’avion pour Los Angeles, départ le jeudi soir. Ben continua à soutenir fermement cette décision, mais sous ses bonnes intentions affichées, son cœur se brisait. La nuit suivante, Travis vint dîner chez eux pour leur faire ses adieux. Il expliqua à Cade qu’il ignorait quand il serait de retour à Austin, mais il promit de lui donner plus souvent des nouvelles par téléphone. Il étreignit avec affection les trois garçons, puis s’attarda sur le perron avec Ben. Tous deux étaient nerveux, sachant que ce pourrait être la dernière fois qu’ils se trouvaient ainsi, face à face.
— À la prochaine, Atwood.
Travis hésita et se mordit sa lèvre inférieure, mais il n’y avait plus rien à dire, sauf :
— Adieu, Ben.
Puis il remonta dans son pickup et s’éloigna.
Ben sentit la tête lui tourner et le monde autour de lui disparut dans le même silence caverneux qui avait suivi cet appel fatidique du père Davenport, dix mois plus tôt. Il rentra dans la maison, où Quentin l’attendait, les poings sur les hanches.
— Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez toi, grand frère ?
Ben se frotta le front.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Pourquoi tu ne lui as pas demandé de rester ?
— Parce que ce boulot est pour lui une grande opportunité et que j’en ai assez d’être un connard égoïste. Je pensais que tu serais d’accord.
— Non, absolument pas. Ce boulot est peut-être génial, mais pas pour Travis. Et tu n’es pas égoïste s’il veut la même chose que toi. Il n’attendait qu’une chose, que tu lui demandes de rester, débile.
— Non, ce n’est pas vrai.
— Si, bien sûr que si. C’est toi qui l’as viré, Ben, pas le contraire. Et je sais pourquoi tu l’as fait. Tout le monde le sait, même Travis. Jason s’est fait refiler de la drogue à New York et tu t’es senti coupable. Pour tenter de gérer la situation, tu as repoussé celui dont tu avais le plus besoin. Et tu n’es même pas fichu de reconnaître que la balle est dans ton camp ?
Ben ne répondit pas.
— D’accord, reprit plus calmement Quentin, je vais t’annoncer un scoop : Travis n’a aucune envie d’aller dans le Pacifique Sud.
— Alors, pourquoi ne l’a-t-il pas dit ?
— Parce qu’il voulait t’entendre dire que tu étais prêt à l’accepter. Pour de bon, cette fois. Il a besoin d’entendre de ta bouche que tu as retrouvé tes esprits et que tu veux l’accueillir dans ta maison et dans ta vie. Franchement, tu ne penses pas pouvoir être à la fois un tuteur pour nous et un partenaire pour lui ? Quelle connerie ! Être heureux en couple ferait de toi un meilleur parent. Travis est prêt à s’engager, toi aussi, le timing est parfait.
— Comment sais-tu tout cela ?
— Parce que je fais attention à ce qui se passe autour de moi. Toi, tu es tellement pris dans le Ben Show que tu deviens aveugle. Heureusement que je suis là.
— Maintenant, c’est trop tard. Je ne peux plus rien faire.
— Il est chez Darrell et demain, il sera parti. Appelle-le.
Ben sortit son téléphone et composa le numéro.
— Rien. Il a dû vider son forfait. Et j’ignore où habite Darrell. C’est trop tard.
— Non. Ce n’est pas trop tard. Il passera au garage demain après-midi. Darrell doit le conduire à l’aéroport.
— À quelle heure ?
— Après le déjeuner. Ben, vas-y, je t’en prie. Ça me rend dingue de te voir te morfondre. Fais quelque chose !
— Hé, Ben.
C’était Jason, il descendait les escaliers, son téléphone à la main.
— Quoi ?
— C’est Jake. Il veut te parler.
Ben prit le téléphone de son frère qu’il porta à son oreille.
— Bonsoir.
— Salut, Ben. C’est Jake.
— Salut, Jake. Quoi de neuf ?
— J’ai entendu mes parents discuter ce soir. Mon père disait à ma mère qu’il vous avait conseillé d’encourager Travis à accepter ce job et à repartir ?
— Ouais ?
— Eh bien, je ne devrais probablement pas m’en mêler, mais je ne suis pas du tout d’accord avec lui. Vous auriez pu donner le même conseil à Jason. Avec moi, je veux dire. Vous auriez pu lui dire de tourner la page et de m’oublier, parce que je m’étais comporté comme un crétin et que je ne méritais pas une autre chance. Mais vous ne l’avez pas fait. Vous nous avez aidés à nous retrouver. Je le savais déjà quand vous m’avez invité à ces cours de voile au printemps dernier.
— Tu avais deviné ?
— Franchement, c’était évident. Vous pensez que je n’ai jamais vu L’Arnaque ? Vous avez tout organisé pour nous donner une autre chance, à Jason et à moi. J’ai trouvé ça super cool qu’il ait un frère qui s’implique comme ça pour lui. Bref, je pense que vous devriez suivre vos propres conseils et pas ceux de mon père. Tout le monde mérite une seconde chance, Ben. Travis est super sympa. Et vous allez bien ensemble.
LE LENDEMAIN, Ben prit un après-midi de congé et, vers 13 heures, il se rendit au garage. Quand il arriva, Darrell était avec un client.
— Je suis bientôt à vous, Ben.
À travers la vitrine, Ben regarda à l’intérieur du garage. Ed et Royce travaillaient sous des véhicules élevés au-dessus de leurs têtes. Quant à Topher, il leva les yeux et le salua d’un signe de la main, Ben lui rendit son salut. Travis n’avait eu que du bien à dire des hommes avec lesquels il travaillait, et tous avaient toujours traité Ben comme un des leurs.
— Que puis-je faire pour vous ? demanda Darrell.
— Salut, Darrell, dit Ben, en lui offrant sa main. Mon frère m’a dit que vous emmeniez Travis à l’aéroport cet après-midi ?
— C’est vrai. Il a quelques courses à faire, mais il ne devrait pas tarder. Je pense que nous partirons vers 16 heures. Vous avez un message à lui transmettre ?
— Ça ne vous gêne pas que je l’attende ?
— Pas du tout. Vous pouvez l’appeler si vous le souhaitez. Il a pris un nouveau téléphone ce matin.
— Non, je pense préférable de lui parler en personne.
— Je comprends. Il y a du café et des beignets rassis à l’arrière, si ça vous dit. Servez-vous.
— Merci.
Une fois Darrell disparu dans le bureau du fond, Ben prit un siège dans la salle d’attente. Il s’empara de la télécommande du téléviseur et zappa sur quelques-unes des chaînes. Quand il constata que rien ne retenait son attention, il lut un magazine sur son téléphone. Deux heures s’écoulèrent. Ben, qui voyait toujours à l’intérieur du garage, savait que les hommes parlaient de lui. Il avait la tête baissée et ses écouteurs aux oreilles quand Royce passa la tête par la porte de la salle d’attente.
— Pst ! Ben !
Il leva les yeux et ôta ses écouteurs.
— Oui ?
— Il est là.
— Merci, mec.
— De rien, marmonna Royce. Bonne chance.
Ben fourra son téléphone dans sa poche et sortit. Il vit Travis devant les baies vitrées, deux sacs polochon à ses pieds, qui parlait à Ed en agitant les mains pour illustrer ses propos. En voyant Ben arriver derrière Travis, Ed l’interrompit d’un coup sur l’épaule.
— Bon voyage, mon pote. Salut, Ben, sympa de vous voir.
— Merci, Ed. Ça me fait plaisir aussi.
Travis se retourna et jeta à Ben un regard un peu paniqué.
— Un problème ? demanda-t-il. Un des garçons ?
— Non, tout le monde va bien.
Travis se figea le temps d’intégrer l’information.
— Alors qu’est-ce que tu fais là ?
Ben le fixa bien en face.
— Je suis venu te demander de ne pas t’en aller.
— Quoi ?
— Je peux tout t’expliquer, vraiment. Lorsque nous sommes allés à New York, au printemps dernier, tout s’est effondré autour de moi, et je sais bien que je me suis éloigné de toi. Je me suis empêtré dans ma course en avant. Mais tu ne m’as pas attendu comme tu me l’avais promis.
— Si, je t’ai attendu. Même si je l’ai fait en Alaska.
Ben porta la main à son front.
— Je dis ça tout de travers. Je viens de réaliser que ça ressemble à une foutue plaidoirie.
Travis se mit à rire.
— D’accord, Ben. Recommence et dis-moi ce que tu veux me dire. Je promets de ne plus t’interrompre.
Ben prit une grande respiration.
— Merci. Alors, voilà… Tout ce qui est arrivé à notre retour de New York a été de ma faute. J’ai obtenu ce que je t’avais demandé. Un break… Mais durant ce trajet en avion jusqu’à Austin, j’ai dit beaucoup de choses, et je les ai regrettées plus tard, amèrement. Je pensais que tu me détournais de mes priorités. Je pensais que je serais mieux capable de gérer la situation si j’étais seul. J’ai eu tort, sur tous les plans.
Il se mordit sa lèvre pour contrôler son émotion. Il regarda Travis qui avait les yeux noyés de larmes.
— La nuit dernière, reprit Ben, après t’avoir quitté, j’ai parlé à Quentin. Il m’a traité de débile, comme d’habitude. Tu es revenu et je ne t’ai jamais dit combien j’avais eu tort de te repousser. Je ne t’ai jamais dit que j’avais retrouvé mes esprits et que j’étais prêt à être avec toi. Alors, voilà. J’ai eu tort et je suis prêt. Je t’en prie, Travis, reste avec moi. Tu m’as dit une fois qu’aucun dommage n’était irréparable. Mais si tu pars, je vais encore être brisé.
Travis resta silencieux, les larmes coulant sur son visage.
— Je t’en prie, répéta Ben. Je t’en supplie. Reviens à la maison, pour moi.
Ed, Topher et Royce, qui s’étaient rapprochés, attendaient la réponse de Travis. Darrell devina une tension et sortit à son tour pour se renseigner.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il. Travis, est-ce que ça va ?
— Parfaitement bien, Darrell, répondit ce dernier, sans quitter Ben des yeux. À ton avis, Obi-Wan, qu’est-ce que j’attendais de toi ?
— Je t’ai bien compris ?
— Putain, oui, tu m’as bien compris. Je n’avais pas la moindre envie d’aller dans ce foutu Pacifique Sud, mais tu n’as pas cessé de me dire que…
— J’essayais juste de ne pas être…
— Arrête, coupa Travis avec un sourire. Maintenant, c’est à moi de parler. En Alaska, j’ai passé l’essentiel de mon temps à penser à tout ce que nous avions traversé, en essayant de faire le tri. Jusqu’au moment où j’ai compris que c’est très simple au fond. C’est toi, Ben. Depuis le coup des genoux sous la table.
— Tu veux dire… ?
— Oui. Le soir du réveillon du Nouvel An. Sans même que je le veuille vraiment, mon genou s’est retrouvé contre le tien. Et c’est alors que j’ai su. Cette nuit-là, j’ai rompu avec Trisha.
Ben eut l’air surpris.
— Mais tu m’avais dit…
— Désolé de t’avoir menti. J’avais la trouille, Ben. Je ne savais pas quoi dire. Tout ce que je savais, c’est que je…
— C’est sans importance à présent. Ce qui compte, c’est que tu es là.
— Tu es prêt à ce que je revienne ? Pour de bon cette fois ?
— Je suis plus que prêt. Tu m’as tellement manqué, je ne peux même pas commencer à…
Travis courut vers Ben et lui passa les bras autour du cou. Leurs lèvres se joignirent.
— Hé, Travis, s’écria Darrell, tout sourire. Ça te dit de reprendre ton ancien job ?
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