Quand l'horizon a disparu

Brad Boney · Chapitre 7 sur 21

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Quand l'horizon a disparu

Chapitre VI

 

LE MATIN de Noël arriva sans la fanfare habituelle. Cade ne se réveilla pas à l’aube et aucun garçon ne parcourut la maison en criant à pleins poumons. Simplement, à 9 heures 30, ils sortirent tous les cinq de leur chambre pour se retrouver dans la cuisine.

Quentin se versa un verre de du jus d’orange

— Tu emménages avec nous, Trav ? demanda-t-il, d’un ton moqueur.

— Il était tard. Nous avons regardé L’Excellente Aventure de Bill et Ted après que vous soyez allés au lit.

— Hey, les gars, ils sont royalement affreux ! déclara Cade, reprenant une réplique du film.

Il leva le pouce en direction de Travis.

— Et il était trop tard pour traverser la rue ? insista Quentin.

— Ben pensait…

— Laisse tomber, déclara Ben. Il se fout de toi.

Quentin agita les sourcils en le regardant.

— Joyeux Noël, grand frère.

— Ne prends pas cet air insolent.

— On peut avoir des pancakes ? demanda Cade.

Ben regarda Travis.

— Tu sais faire ça ?

Travis parut offusqué de cette mise en doute de ses capacités.

— Bien sûr ! Je m’en charge.

Il s’activa donc à préparer le petit déjeuner.

— Nous devrions manger au salon, déclara Jason. Et regarder un film. Nous pourrions l’appeler le Pancake Cinéma.

— C’est un nom débile, se plaignit Quentin.

— C’est un nom génial. C’est toi qui es débile.

— Pourquoi aurions-nous besoin d’un nom ? C’est juste un petit-déjeuner où on regarde un film.

— Vraiment ? intervint Ben. Le matin de Noël ?

— Noël est un jour comme un autre, s’entêta Quentin. Tu sais ce que papa disait !

— Ne commence pas à citer mon père.

— C’était aussi le mien !

Travis mettait de la farine, soigneusement pesée, dans un saladier, ainsi que du lait et des œufs.

— Qu’est-ce qu’il disait ? demanda-t-il.

Ben et Quentin restant muets, ce fut Jason qui lui répondit :

— Tout va bien tant que tout le monde est là.

Un silence gêné tomba sur la cuisine. Étonné, Jason regarda autour de lui, il réalisa avec un temps de retard ce qu’il venait de dire.

— Mer…credi, dit Quentin, pas question de tirer la tronche chaque fois que quelqu’un mentionne la mort.

Ben expliqua à Travis :

— Papa ne parlait pas de lui. Il faisait référence à Caïn et Abel, les premiers frères. Avec quatre fils, Papa s’attendait toujours à ce que nous nous battions. En fait, il nous y poussait presque. Tant que le sang ne coulait pas, il était assez souple sur notre façon de communiquer les uns envers les autres.

— Je n’aurais jamais cru ça de lui, marmonna Travis entre ses dents.

— Je voulais juste dire, conclut Quentin, inutile de jouer Disney Chanel parce que c’est Noël.

Ben intervint :

— Et si nous allions au salon, histoire d’échanger nos cadeaux ?

 

D’UN ACCORD tacite, les frères Walsh agirent avec une décontraction nonchalante, comme si leurs parents s’étaient juste absentés pour un long week-end, en les laissant se débrouiller seuls. À leur retour, d’ici quelques jours, tout redeviendrait normal…

Mais ils savaient bien que cela n’arriverait jamais.

Les jours suivants s’écoulèrent dans le brouillard. Les garçons s’étaient figés dans une sorte d’anesthésie émotionnelle. À intervalles réguliers, Travis leur servait des repas ; ensuite, tous s’abrutissaient devant la télé, au salon. Le lundi, Travis retourna travailler, il ne rentra que pour dîner et la routine reprit. Certaines nuits, Travis traversait la rue pour dormir chez Mme Wright, mais en général, il restait, surtout si la séance cinéma se terminait trop tard. Les cinq orphelins parlaient peu entre eux. À l’occasion, ils discutaient des meilleurs films de leur répertoire ou prenaient un peu trop le parti d’un de leurs héros. Ils se pelotonnaient dans la maison, bien au chaud, absorbant un film après l’autre, le temps de cette première étape de leur deuil.

Ils dormaient. Ils mangeaient. Ils regardaient des films.

Et cela dura des jours.

 

— TU DEVRAIS inviter Trisha à dîner.

Ben fit cette suggestion une nuit, dans la cuisine, alors que Travis dépouillait de sa viande une carcasse de poulet.

— Ça lui ferait sûrement plaisir.

— Pourquoi pas demain soir, c’est la saint Sylvestre. Qu’en penses-tu ?

— Je crois qu’elle a prévu une soirée en ville, dans la 6e rue. Pour nous deux, je veux dire. Avec des amis à elle.

— Parfait. Nous pourrions dîner tôt, vous seriez libres vers 23 heures pour aller en ville.

Travis hésita, avant d’inspirer un grand coup par le nez. Il baissa la voix pour dire :

— Je préfère ne pas lui donner de fausses idées. Si tu vois ce que je veux dire.

— Elle est déjà venue chez nous, non ? Mes parents l’ont certainement invitée. Elle les connaissait.

— Ouais. Ou plutôt non… Oui, elle les a rencontrés une fois. Et ton père ne cessait de me harceler pour l’avoir à dîner.

— Tu as réussi à lui résister durant tout ce temps ?

— Ouaip.

— Impressionnant. Mais tu fais une montagne d’une taupinière. Franchement, ce n’est qu’un simple dîner, pas une demande en mariage. Invite-la.

— D’accord, d’accord. Je l’appellerai.

Ce soir-là, au lieu de regarder un film, Travis leur enseigna l’alphabet LSM et quelques signes de base.

— Si vous pouvez, faites directement le mot, sinon, épelez-le. Au pire, écrivez-le. Ça vous prendra plus de temps pour communiquer, mais elle en sera plus frustrée que vous.

Ben prenait assez mal la maladresse avec laquelle il bougeait les mains

— Génial ! grommela-t-il. Quand j’ai rencontré Trisha, la semaine dernière, tu as été notre interprète. Pourquoi ne pas continuer ?

— Parce que je ne peux pas gérer une conversation à six personnes.

— Je suis nul, admit Ben, découragé. J’ai l’air vraiment débile.

— Enfin, tu en conviens ! ricana Quentin.

 

LE MERCREDI soir, puisque Travis, qui préparait le dîner, n’était pas libre pour aller la chercher, Trisha vint directement chez les Walsh, peu après 20 heures. Ben s’était entraîné toute la journée pour l’accueillir en LSM. Il ouvrit la porte et sourit.

— Bonsoir, fit-il avec les mains. Travis est dans la cuisine. Venez au salon, je vais vous présenter mes frères.

Trisha avait le visage figé, poli mais forcé. Soit elle trouvait minable sa façon de s’exprimer, soit elle ne l’aimait pas beaucoup.

— Merci.

Ben comprit ce simple mot sans problème. Quand elle fit d’autres signes rapides, il crut décrypter : ‘J’ai tellement entendu parler d’eux !’

Il lui présenta donc Quentin, Jason, et Cade. Tous se mirent immédiatement à agiter les mains en même temps. Trisha s’installa sur le canapé et prit leurs mains dans une des siennes pour les interrompre.

— Un par un, demanda-t-elle.

Ben s’excusa et passa dans la cuisine pour voir ce que devenait Travis.

— Ta copine est arrivée. Tu devrais venir lui dire bonjour.

— J’ai presque fini. Il me reste juste à plonger mes boulettes dès que ça bout. Je vous rejoins dans cinq minutes.

— Ça sent drôlement bon !

— C’est une recette de ma grand-mère : poulet et boulettes. Je n’ai jamais vu personne d’autre qu’elle tenter cette association, mais puisque je suis le dernier Atwood, je présume que c’est sans importance.

— Qu’y a-t-il d’autre au menu ?

— Rien. C’est la cuisine des pauvres, Ben Jovi. Ni salade ni légumes. Les boulettes ont l’avantage d’être bourratives, du coup, un seul poulet suffit à nourrir six personnes. Tout est mélangé dans la cocotte. Ma grand-mère y rajoutait des pois mangetout. Mais comme je ne les aime pas beaucoup, je m’en suis passé.

— La cuisine des pauvres, hein ?

Avec un grand sourire, Travis agita ses sourcils roux.

— Bienvenue dans ma roulotte, caïd.

L’ambiance au dîner fut assez pesante, mais chacun fit de son mieux. Ben refusant catégoriquement de s’asseoir en bout de table, les fils Walsh prirent leurs places habituelles : Quentin et Cade d’un côté, Ben et Jason de l’autre. Travis siégeait à une extrémité, entre Quentin et Ben. Trisha en face de lui. Tout le monde tentait de s’exprimer exclusivement en LSM, ce qui rendait la conversation lente et difficile.

À un moment, Ben voulut se dégourdir les jambes sous la table. Il se tourna vers Travis et croisa son regard.

Ce fut alors qu’il le sentit.

Au cours des dix jours précédents, chaque fois qu’ils s’étaient donné la peine de prendre un repas à table, Travis s’était installé à l’autre bout, entre Jason et Cade. Mais pas ce soir. Ben prit conscience de son genou pressé contre le sien. Travis ne cherchait pas à se frotter contre lui, il se contentait d’être là. Au même moment, Travis, apparemment inconscient des préoccupations de Ben, détourna les yeux vers Cade, qui tentait de parler à Trisha par signes. S’ils avaient été seuls, Ben aurait exigé des explications, mais ce n’était pas le cas.

Pourtant, il ne déplaça pas son genou, il laissa Travis s’appuyer contre lui.

Vers 22 h 30, Trisha signala qu’il était temps de partir. Après un échange de ‘bonne nuit’, les frères Walsh raccompagnèrent leurs invités au bas des marches, jusqu’au vieux pickup de Travis.

Après le départ du couple, un silence étrange tomba sur la maison. Ses frères retournèrent chacun dans leur chambre respective et Ben se dirigea vers la cuisine pour tout nettoyer.

Environ une heure plus tard, la vaisselle finie, il passait au salon lorsqu’on frappa à la porte. Surpris, Ben alla ouvrir. Il vit Travis sur le seuil, les sourcils froncés.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

Travis ne répondit pas.

— Et merde ! grommela Ben. Entre.

Travis le suivit au salon et se laissa tomber sur un des canapés. Ben s’étendit sur l’autre, la tête appuyée sur le coude.

— Qu’est-ce que tu as ? demanda-t-il. Que s’est-il passé ?

— Elle m’a dit que si je n’avais pas envie de sortir, j’aurais dû la prévenir.

— Et tu n’avais pas envie de sortir ?

— Non.

Ben le regarda, surpris.

— Ah. Dans ce cas, elle a probablement raison. Elle s’en remettra.

— Je ne pense pas.

Il fallut une seconde à Ben pour réaliser le sens de ces paroles.

— Attends une minute. Elle a rompu avec toi ?

— Quelque chose comme ça.

— C’est une réaction un peu extrême, tu ne crois pas ?

— Elle m’a dit qu’elle se sentait de trop entre toi et moi, ce soir. Que c’était nous deux le vrai couple, pas elle et moi. Et quand je… elle a dit que nous avions manifestement un problème et que ce serait aussi bien que nous nous séparions un moment pour sortir avec d’autre.

— Toi et moi ? Un couple ?

— Tu trouves ça inimaginable ?

Ben trouvait plutôt la suggestion inquiétante, mais il décida de l’ignorer. Il sortit son téléphone pour regarder l’heure.

— Dans quatre minutes, il sera minuit.

— Et nous voilà comme deux petits vieux abandonnés à leur triste sort !

Travis s’était sans doute exprimé d’une voix un peu plus forte que prévu. Il reprit plus calmement :

— Incroyable, non, que deux gars aussi chouettes restent en plan pour le réveillon du Nouvel An… sans personne à embrasser – sinon l’autre.

Cette fois, Ben se redressa. Il devait réagir et répondre.

— Qu’est-ce que tu as, ce soir ?

— Que veux-tu dire ?

— Sans personne à embrasser – sinon l’autre ? Tu te souviens que je suis gay, hein ?

— Je blaguais.

— Ce n’est pas drôle. Ne me drague pas comme un ado maladroit pour ensuite prétendre que c’est une blague.

— Moi, je te drague ?

— Oui. Franchement ? C’était quoi ce truc sous la table ce soir ?

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Ce soir. Au dîner. Tu m’as fait du genou.

Travis resta un moment muet, le visage ponceau.

— Tu racontes n’importe quoi, dit-il à mi-voix. Je t’ai peut-être heurté par hasard, mais cette fichue table n’est pas bien large.

— Foutaises ! Tu as gardé ton genou contre le mien durant tout le repas. Je n’ai pas rêvé.

Vexé, Travis se raidit dans son siège.

— Tu peux parler !

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Ne t’imagine pas que j’ai oublié tes allusions de l’autre soir.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— ‘Je pense que tout hétéro devrait faire une randonnée gay sur le sentier des Appalaches’. Bon sang, Ben, c’était pas une proposition, ça ?

Ben sentit la gêne lui faire flamber les joues.

— D’accord, un prêté pour un rendu, c’est ça ? Mes paroles déplacées ont deux circonstances atténuantes : je suis gay et j’étais défoncé. Quelle est ton excuse ?

Travis ne répondit pas, Ben insista :

— Tu es attiré… par moi ?

— Euh, ça dépend de comment tu définis ‘attiré’.

— Qu’est-ce qui te prend ? Tu as bu ?

— Un seul shot.

— Alors, réponds à ma question.

— C’est juste que t’es plutôt beau mec.

— Ce n’est pas ce que je te demandais.

— Je sais. Peu importe. Laisse tomber. Je suis sérieux. Y’a rien à ajouter, point final. Je ne suis pas revenu pour t’embrasser à minuit, Ben. Fiche-moi la paix, merde ! Ma copine vient de me larguer, y’a pas une demi-heure, alors excuse-moi si mes vannes sont de mauvais goût. Et si je t’ai une fois touché le genou au dîner…

— C’était plus qu’une fois !

— Bordel, et alors ? Excuse-moi aussi pour ça. Je n’essayais pas te faire bander ! T’es vraiment obligé d’en faire une affaire d’état ? Putain Martin, c’est vrai ce qu’on dit des pédales : ce sont toutes des drama-queens !

Ben laissa retomber sa tête avec un soupir. Quant à Travis, il serra les dents, conscient d’avoir dépassé les bornes.

— Je suis désolé, Ben. Je ne sais pas ce qui m’a pris…

— C’est juste ton côté plouc qui ressort. Travis, tu ne m’as pas laissé le choix, je te demande de t’en aller.

— Je me suis excusé ! Je ne sais pas pourquoi je…

— Arrête, c’est bon. J’ai le cuir épais. De plus, je ne te prends pas pour un homophobe borné, mais là, tu devrais rentrer chez toi. Demain, tu reviendras et nous prétendons que cette conversation n’a jamais eu lieu.

— Je ne peux pas dormir dans la chambre d’ami ?

Ben secoua la tête.

— Non. Pas ce soir.

Travis réfléchit un moment, comme s’il se demandait quoi faire. Enfin, il se leva en serrant les poings.

— D’accord, je m’en vais, alors. Bonne année.

Ben resta assis.

— Bonne année, grommela-t-il. Dieu sait qu’elle pourrait difficilement être pire que la dernière !

— On peut toujours espérer, déclara Travis.

Il fit quelques pas vers la porte d’entrée puis s’arrêta.

— Je suis désolé, Ben. Vraiment.

Quand Ben ne répondit pas, Travis continua son chemin, il referma doucement la porte derrière lui, descendit des marches du perron et traversa la rue jusqu’à la maison de Mme Wright.

Cette nuit-là, étendu dans son lit, Ben crut retrouver une sensation qu’il n’avait pas connue depuis des années. Ce n’est pas possible, se dit-il. Il se cacha la tête de son oreiller et tenta d’écarter cette idée folle, jusqu’au moment où revint ce silence anormal qui enveloppait cette nuit la maison Walsh. À contrecœur, Ben céda alors au sommeil.

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