Quand l'horizon a disparu

Brad Boney · Chapitre 6 sur 21

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Quand l'horizon a disparu

Chapitre V

 

NOËL COMMENÇA donc par un repas roboratif de restes et une double dose cinématographique : Armageddon et Deep Impact, avec un jeune Elijah Wood, pré Frodon Sacquet. Les cinq garçons s’installèrent au salon, quatre sur le grand canapé en forme de L, et Jason dans son fauteuil habituel.

Le mardi, Travis travaillait, les frères Walsh regardèrent sans lui toute la première saison, soit six épisodes, de The Walking Dead. D’après Ben, c’était une excellente façon de passer l’après-midi parce que, franchement, Rick Grimes et sa famille vivaient des épreuves bien pires que les leurs.

Mardi soir, lorsque Travis revint, il suggéra une virée au supermarché. Ben réalisa qu’il aurait dû y penser avant. De toute évidence, les restes n’allaient pas durer éternellement. Il faudrait bien qu’il affronte la réalité quotidienne de la gestion d’une maisonnée. Trois garçons consommaient une impressionnante quantité de nourriture et produisaient une non moins impressionnante quantité de linge sale. Et comment faire fonctionner la cuisine ?

Stop, pensa Ben.

Tout ceci pouvait attendre. Pour le moment, sa priorité était de passer les fêtes. Les garçons étaient en vacances jusqu’à début janvier, il avait donc deux semaines pour s’adapter à cette nouvelle dynamique familiale. Ensuite, il réfléchirait à une solution à long terme, dont l’approvisionnement et la gestion du linge.

Jusqu’ici, Ben avait évité Colin et David, c’est-à-dire son seul ami intime et le gars avec lequel il passait ses nuits avant l’accident ayant tué ses parents. À l’heure actuelle, il n’arrivait pas à envisager de passer un coup de fil, à qui que ce soit. Son patron, l’un des associés du cabinet Wilson & Mead, s’était déjà envolé pour Aspen et n’attendait aucune nouvelle de lui avant janvier. Et d’ici deux jours seulement, ce serait Noël, le premier sans ses parents. Peu à peu, une nouvelle routine se mettrait en place, Ben l’espérait bien. En attendant, il pouvait s’accorder un temps de répit, se détendre et renouer ses liens avec ses frères.

Et tenter que ce Noël ne soit pas un désastre.

Abandonnant les garçons à la maison, Travis et Ben se rendirent à l’épicerie voisine. Peu après, ils parcouraient les longues allées du magasin. Travis semblait avoir une liste dans la tête, avec des menus détaillés et des recettes, tandis que Ben prenait au hasard des rayons tout ce qui lui semblait intéressant. Quand il était encore à l’université et que ses amis et lui se réunissaient dans sa ‘tanière’, il faisait ses courses dans cette même épicerie : il se revoyait errer dans ces mêmes allées, la tête embrumée de marijuana. Il avait cessé de fumer à l’école de droit, mais en ce moment, il aurait volontiers repris un joint.

— Tu connais quelqu’un qui vend de l’herbe ? demanda-t-il à Travis.

Surpris, ce dernier se tourna vers lui.

— Tu en fumes ? Tu n’es pas censé être un digne représentant de la loi ?

— Peuh ! Austin est le San Francisco du Sud-Ouest. D’ailleurs, je ne compte pas en garder à la maison. Je dis juste que j’aimerais bien que le père Noël pense à moi… Et un joint ferait un excellent cadeau. Je te promets d’être très discret.

— Toi ? Shooté ? J’aimerais bien voir ça !

— Pas d’observation sans participation.

— En clair, on va fumer ensemble ?

Ben prit en rayon une boîte de céréales Cap’n Crunch et changea de sujet :

— Je vais encore te remercier. Je laisse un sacré foutoir dans mon sillage et tu nous sauves la vie.

— Arrête, Ben. Vraiment. Je ne mérite pas une telle gratitude.

— Je suis sérieux. Tu fais ces courses avec une liste préétablie, c’est évident. Tu sais déjà comment tu comptes nous nourrir durant toute la semaine, pas vrai ? Moi, je ne saurais même pas par où commencer.

— Écoute, ma mère n’était pas vraiment un modèle du genre. Il a bien fallu que j’apprenne très vite à mettre un repas sur la table. Pas de quoi en faire un plat, sans mauvais jeu de mots ! Tu m’as demandé de t’aider, alors… Nous y voilà.

— Nous y voilà, répéta Ben.

— Tu m’en es reconnaissant, j’ai compris. Passons à autre chose, d’accord ?

Ben le regarda ouvrir une armoire réfrigérée et en sortir une bouteille de lait. Il ne pouvait pas nier la vérité : Travis était sexy avec son short de sport rouge et son tee-shirt thermique noir. D’un côté, cette histoire d’amitié risquait de devenir difficile pour lui. D’un autre, il ne pouvait se permettre de tout ficher en l’air. S’il mettait Travis mal à l’aise, celui-ci cesserait de venir et ses frères ne le lui pardonneraient jamais.

— D’accord, je vais te le présenter autrement. Au lieu de te dire merci, je vais juste dire que c’était cool de t’avoir avec nous hier soir. Et je suis heureux que tu aies décidé de revenir.

Avec un sourire, Travis releva les yeux de son chariot.

— Si c’est ce que tu ressens, tant mieux. Tes parents me manquent terriblement. Ils étaient comme les Cohen pour moi.

— Les Cohen ? Tu parles de Kirsten et Sandy ?

— Ouaip.

— Tu es un vrai oignon ! s’exclama Ben. Je ne cesse de découvrir de nouvelles couches ! D’abord le LSM et maintenant Newport Beach !

— J’ai d’autres secrets dont tu n’as pas idée, Obi-Wan.

Est-ce qu’il flirte avec moi ? se demanda Ben.

Cette nuit-là, Travis servit aux frères Walsh son premier vrai repas : du poulet frit et des gaufres. Ils prirent ensuite tous ensemble une double dose de cinéma à haute consommation d’effets spéciaux.

 

LE MERCREDI, Travis eut encore à travailler, même si c’était la veille de Noël. Après cela, le garage serait fermé jusqu’au lundi. Ben eut tout l’après-midi pour trouver un cadeau à lui offrir. En se précipitant à l’aéroport, la semaine précédente, il avait pensé à emporter avec lui les présents achetés pour ses frères. Quentin et lui avaient trouvé dans le fond d’un placard du garage le stock des achats de leurs parents. Et Quentin savait même à qui les attribuer ! Il s’occupa donc de les emballer et de les étiqueter.

— Je les mets de la part de qui ? demanda-t-il à Ben.

Après avoir réfléchi un moment, ce dernier soupira.

— Du Père Noël. Hé, tu aurais une idée sur ce qui ferait plaisir à Travis ?

— Il aime la pêche. Nous y sommes allés ensemble. Achète-lui une nouvelle canne et un moulinet.

Ben fit la grimace.

— La pêche ?

— Il aime aussi la cuisine.

— Non, dit Ben, rejetant l’idée. Je ne veux pas lui offrir une nouvelle poêle.

— Il parle beaucoup de l’Alaska. Il dit qu’il aimerait voir un endroit où le soleil ne se couche jamais.

— Parfait.

Cette fois, Ben savait exactement quoi prendre.

Il partit donc faire ses achats et revint à temps pour envelopper son présent et le mettre sous l’arbre.

Ce soir-là, Travis s’occupa à nouveau du dîner, qui fut suivi par deux films d’action. Cade dormait déjà au moment où défila le générique du second. Travis l’emporta dans son lit pendant que Quentin et Jason remontaient à l’étage.

Lorsque Travis revint au salon, Ben lui proposa :

— Je n’ai pas sommeil, si ça te dit de rester encore un moment.

Travis sourit.

— Quelle heure est-il ?

Ben tira son téléphone de sa poche et effleura l’écran.

— Vingt-trois heures quarante-huit.

— Presque minuit. On peut considérer que c’est bon. Tu veux ton cadeau ?

En entendant la proposition, Ben se redressa.

— Tu plaisantes, j’espère ?

Travis retourna vers l’entrée, où sa veste était suspendue, près de la porte. Il fouilla dans une des poches et en sortit une petite boîte enveloppée d’un papier vert décoré de couronnes de Noël. Il l’agita et sourit. Ben se leva et se dirigea vers l’arbre dans le coin. Il se pencha et récupéra son cadeau pour Travis.

— On passe dans l’arrière-cour ? demanda-t-il.

— C’est sans doute une bonne idée.

Ils prirent leurs vestes avant de sortir derrière la maison. Il y avait dans la cour deux chaises longues bien rembourrées, l’une à côté de l’autre et séparées par une petite table.

— Nous avons oublié les boissons. Je reviens tout de suite.

Ben retourna dans la maison et saisit deux bouteilles d’eau dans le réfrigérateur. Quand il revint, il vit Travis écarter l’une des chaises. Toujours aussi sexy, pensa-t-il. Il posa ses bouteilles sur la table et s’assit sur la chaise restée libre. Il tendit à Travis son cadeau.

— Pour toi.

Il reçut la boîte en échange.

— Toi d’abord, déclara Travis.

— Le suspense me tue.

Ben déchira l’emballage. À l’intérieur, il trouva une boîte. Il souleva le couvercle et sourit. Il prit le joint épais et le fit rouler entre ses doigts, avant de le porter à son nez en inhalant profondément.

— C’est du bon ?

— Oui, d’après ce qu’on m’a dit.

Travis fouilla dans sa poche pour sortir un briquet.

— Où est Betsy ? demanda-t-il ensuite.

Ben se demanda à quel point Travis était intime avec la locataire de l’appartement au-dessus du garage.

— Elle est rentrée chez elle, pour les vacances. À Pittsburgh.

— Parfait.

Travis remit le briquet à Ben, qui alluma le pétard, puis le fit passer. Les deux hommes eurent le même toussotement après leur première inhalation, ils se mirent à rire. Ben sentait déjà revenir la sensation familière. Ils restèrent assis en silence pendant quelques minutes, auréolés d’une lune presque pleine.

— Alors, dit Ben, tu me parlais de Newport Beach. Je n’aurais jamais cru ça de toi.

— Pourquoi ? J’ai une tête à ne pas regarder la télé ?

— Non. Bien sûr que non. Je te voyais davantage devant les chaînes sportives.

— Donc, tu penses à moi ? s’exclama Travis, d’un ton taquin.

Ben sentit son visage rougir.

— Pas tout le temps, mais ça m’arrive. Soit dit en passant, mes impressions te concernant se sont avérées fausses.

— Non-on. Je regarde souvent le sport. Mais j’aime aussi une bonne série télévisée. Je me souviens avoir découvert le premier épisode de Dawson au cours de ma première année au lycée. J’ai adoré cette série. Tu crois que j’avais une Xbox étant enfant ? Pas du tout. Alors je regardais la télé. Un max ! Un jour, je suis tombé sur la version originelle de Beverly Hills sur SOAPnet. J’ai regardé tous les épisodes, jusqu’à ce que Kelly Taylor sorte sa célèbre réplique : ‘Je choisis… moi !’ Mais franchement, j’étais heureux comme un roi quand Joey s’est enfin mis avec Pacey. J’étais fan de Pacey. Vive Joey et Pacey jusqu’à la fin des temps !

— Waouh ! Tu es une vraie pipelette quand tu es défoncé.

Travis rit.

— C’est malin ! Tu vas finir par me rendre tout timide. C’est ce que tu cherches ?

— Non. Désolé. Parfois, je ne comprends pas ce qui sort de ma bouche.

— C’est pas grave. Je parie que tu ne comprends pas plus ce qui y entre.

Ben éclata d’un rire inextinguible.

— Merde, mec, tu es doué.

Sans répondre, Travis sourit au clair de lune.

— J’ai aimé Newport Beach, poursuivit Ben. Mais j’ai toujours pensé que Ryan et Seth auraient dû finir par baiser.

— Dans ce cas, ils n’auraient pas vécu une vraie bromance, tu ne crois pas ? Allez, dis-moi un de tes secrets. Dis-moi un truc que je n’aurais jamais pu deviner.

Ben réfléchit.

— Tu aurais deviné que je fumais de la marijuana ?

— Non. Et quelque chose me dit que tu ne le fais plus, donc, j’avais raison.

— … dit-il en me faisant passer le joint, ricana Ben.

— Autre chose !

— Voyons voir…

Quelque peu aidé par l’herbe qu’il avait ingurgitée, Ben décida d’être franc.

— J’ai un fétichisme pour les pieds.

Travis le regarda, les yeux écarquillés.

— C’est vrai ? Eh bien, nous sommes censés nous lâcher, non ? Et je dois admettre que c’est sidérant. Je n’aurais jamais deviné.

— Je peux encore te surprendre. J’ai mené une vie atrocement banale jusqu’à mes vingt-deux ans. À mon avis, la plupart des gens pensent que c’est toujours le cas. Du moins, quand ils me rencontrent pour la première fois. En vérité, ma vie n’a rien de banale. Mon fétichisme des pieds n’est que la surface de mon charme de mauvais garçon.

Travis ricana.

— Un mauvais garçon qui a les ongles propres ? Ça me ferait mal ! Que t’est-il arrivé à vingt-deux ans ?

— J’étais en dernière année à l’UT et j’ai décidé de passer le LSAT.

— C’est un examen ?

— Ouais. Law School Admission Test. C’est pour entrer en école de droit, les universités choisissent leurs étudiants en fonction des résultats. J’ai obtenu 176.

— C’est bien ?

— C’est un aller direct pour la destination de ton choix. J’ai d’abord opté pour Harvard, mais ça ne me correspondait pas, alors j’ai obtenu un transfert à Columbia. Je voulais vivre à New York.

— Comment c’était ? Les gens te remarquent là-bas, je veux dire, tu y gagnes en notoriété.

Ben fit une pause.

— C’était enivrant. J’ai découvert qu’en droit, j’étais bien meilleur que les autres. J’ai été major de ma promo. Tous les grands cabinets de Manhattan m’ont fait des propositions mirifiques. À l’époque, je sortais avec Colin Mead.

— Ton copain actuel ?

— Non, lui, c’est David. Colin a été l’un de mes premiers amis en arrivant à New York. Lui aussi était en première année de droit à Columbia. Un jour, assis à côté de moi pendant un cours de procédure civile, il a renversé son café sur mon sac. Le lendemain, il m’en a offert un bien plus joli pour s’excuser. Venant d’une vieille et grande famille très riche de Manhattan, il résidait dans le quartier de l’Upper East Side – qu’on appelle aussi le ‘district des bas de soie’. Son grand-père est l’un des associés fondateurs du cabinet où je travaille. Quand nous avons tous les deux obtenu notre diplôme, j’étais plus ou moins adopté dans sa famille, donc, j’ai choisi d’aller chez eux. Ils me voient déjà comme la prochaine étoile du barreau de Manhattan.

— Donc, tu étais comme Lonely Boy de Gossip Girl.

Ben eut un sourire.

— Exactement. L’étudiant boursier venant de Brooklyn.

— Ou dans ton cas, du Texas. Immersion dans le monde des riches et des puissants. Ce serait un bon titre pour une série télé.

Ben rit.

— Comme je te l’ai dit, ma vie n’a rien de banale. Et toi, où as-tu traîné tes baskets ?

— Moi ? Oh, bon sang. Dans des endroits plutôt exotiques. Je suis né au Texas, à Round Rock, ensuite, quand j’avais huit ans, nous avons déménagé à Lubbock, où nous avons vécu jusqu’à ce que mon père nous abandonne. Je venais d’entrer à l’école secondaire à l’époque. Maman a trouvé du travail à Houston. Bien ma veine ! Je déteste cette ville. Ça n’a duré que six mois, elle a suivi son amant du moment à San Marcos. Nous y avons à peine séjourné. C’était pourtant sympa, si je me rappelle bien. J’ai eu mon diplôme de fin d’études au lycée de San Marcos, en Californie.

Vive les Rattlers 1 ! Je suis resté dans le coin quelques années jusqu’à la mort de maman. Je crois que je venais d’avoir vingt et un ans.

— C’est quand ton anniversaire ?

— Le 22 juillet.

— C’est vrai ?

— Ouais, pourquoi ?

— Parce que c’est aussi le mien : 22 juillet 1983. Tu es de la même année ?

— Ouais.

— Nous sommes nés le même jour !

— Apparemment.

— Je suis plutôt Lion, déclara Ben.

Travis rit.

— Et moi plutôt Cancer. J’ai fait établir mon profil astrologique, il y a quelques années.

— C’est dingue, non ?

— C’est un peu étrange, admit Travis.

Il se redressa avant de demander :

— Parle-moi de David.

— Pas grand-chose à dire. Nous nous sommes connus à une fête d’Halloween. Depuis lors, nous ne nous quittons pas. Il est chouette. Sexy. Je n’ai rien à lui reprocher.

— Waouh ! Tu parles d’un compliment !

— Désolé.

— Qu’est-ce qui ne va pas entre vous ?

Ben rit.

— Ça se voit tant que ça ? Oui, ça ne va pas très fort ou alors, c’est juste moi. J’ai toujours eu cette sorte de blocage, depuis Matt McKay à l’école secondaire. J’étais dingue de lui. Je pensais même l’aimer. Je ne le lui ai jamais dit. Par lâcheté, mais aussi parce que c’était inutile : il était hétéro. Quand je me suis mis à fréquenter des gars qui voulaient une vraie relation sexuelle, je n’ai jamais retrouvé cette sensation. Apparemment, je ne mélange pas le sentiment et le sexe.

— Tu as bien avancé par rapport à moi.

— Pourquoi ?

Tous deux retombèrent sur leurs chaises, à regarder le ciel nocturne.

— Je ne comprends rien aux femmes. Je ne sais pas ce qu’elles veulent, et en particulier ce qu’elles attendent de moi. Je suis nul question communication. J’ai été très souvent attiré, crois-moi, mais je préfère ‘un peu moins de conversation, un peu plus d’action, s’il te plait’.

Ben rit.

— Je vois, Elvis. Je suis comme toi.

— Mais avec ça, je deviens le pire des copains. Trisha et moi arriverons bientôt à ce point de rupture. Je le sens approcher à grands pas. Un de ces jours, je vais la décevoir et elle réalisera que je ne l’aime pas vraiment.

— Mec, c’est pas sympa.

— Je sais !

Travis se redressa pour faire face à Ben.

— Alors, qu’est-ce que je dois faire ? s’écria-t-il. Je te demande en tant que nouvel ami, merde, qu’est-ce que je dois faire ?

— Tu as dit que ça te plaisait d’avoir du sexe régulier et sans risque.

— Oui ! Ça, c’est la réponse bateau. Mais j’ai une autre question à te poser.

Il fit une pause pour accentuer son effet dramatique.

— Ben, qu’est-ce que tu ferais à ma place ?

— C’est une question existentielle ou une qui correspond à ce moment précis ?

— Ne commence pas à m’embrouiller. Dis-moi plutôt, quand as-tu parlé à David pour la dernière fois ?

Ben le regarda et grogna :

— À l’aéroport.

— À l’aéroport ? Il y a cinq jours, c’est ça ? Mec, c’est pas sympa non plus, c’est tout ce que je dis. Pas sympa du tout.

— Merde, tu as raison. Je suis un vrai salaud. Mais il va me demander quand je rentre à New York. Et je vais lui dire que je reste au Texas. La suite est inévitable. Le pire, c’est qu’il le sait déjà. Il sait que je ne rentrerai pas. Il sait que mes frères n’ont plus que moi. Il sait que je ne compte pas sur lui pour m’aider.

— Tu dois quand même l’appeler.

— Fiche-moi la paix ou rends-moi mon joint. Tu fais chier !

Travis éclata d’un rire hystérique.

— T’as dit ‘chier’, mec.

Ben se joignit à son rire. Une fois calmés, les deux hommes reprirent leur position, le regard perdu dans les étoiles.

— Quel est ton film préféré quand tu es défoncé ? demanda Travis.

— Hou, t’es vache, là. Certainement pas un truc du genre Cheech & Chong. Trop vieux pour moi. Tu veux quoi au juste comme réponse ? Des films qui parlent de drogue ou de bons films à voir quand on plane ?

— La question vient sans le mode d’emploi, Ben.

— D’accord, d’accord. Pourtant, la distinction est d’importance. Personnellement, je dirais L’Excellente Aventure de Bill et Ted, un grand classique à voir défoncé. Sinon, il y a aussi : Eh mec ! Elle est où ma caisse ? Difficile de battre Ashton Kutcher et Seann William Scott qui se bécotent. Sinon, grâce à Neil Patrick Harris, Harold et Kumar chassent le burger marque des points, mais ça ne vaut pas Ashton et Seann. En plus, ils ne se pelotent pas, et franchement, ce film est un vrai navet, alors…

— J’adore L’Excellente Aventure de Bill et Ted.

— Quel est ton numéro préféré ? dit Ben, citant une des répliques du film en question.

Les deux hommes donnèrent ensemble la fameuse réponse de Keanu Reeves :

— Soixante-neuf, mec !

Ils se mirent à mimer un air de guitare, comme les héros du film.

— D’accord, déclara Travis. Tu connais tes classiques, Obi-Wan !

— Avoue-moi tout. Tu as cru que j’allais te répondre une connerie, comme un vrai grand ponte de New York City.

— Non-on, absolument pas. Mais quand je t’ai rencontré au cimetière, la première fois, j’étais dans mes petits souliers. Tu étais sacrément intimidant avec ton joli costume sur mesure.

— Tu es sérieux ?

— À cent dix pour cent. J’ai remercié le ciel que Cade choisisse ce moment-là pour craquer. Je voyais bien que tu t’apprêtais à me virer à coup de lattes dans l’arrière-train.

— Pas du…

— Ne mens pas.

— D’accord, il m’est venu à l’esprit de rester en famille. Mais le contexte était quand même particulier.

— Je sais. Je tentais d’être poli, mais Cade a commencé à pleurer et je me suis dit qu’un enterrement sudiste ne serait traditionnel qu’avec une scène publique. Je suis content que tu m’aies invité à venir.

— Cade ne m’a pas laissé le choix. Et pour être franc, je suis tout aussi heureux de t’avoir convié. Mais oublions tout ça. Continue ton autobiographie. Que t’est-il arrivé après la mort de ta mère ?

Travis sembla troublé.

— Oh. Je suis allé dans le Sud, dans le Mississipi. À Biloxi. J’ai travaillé pendant quelques années sur les plateformes pétrolières et les tankers. J’ai appris tout ce que je pouvais sur les moteurs et économisé beaucoup d’argent. Ensuite, j’en ai eu marre de travailler pour ces diaboliques magnats de l’or noir, j’ai voulu rentrer au Texas. J’ai d’abord envisagé de retourner à San Marcos, mais finalement, je me suis retrouvé à Austin. La première année, j’avais un appartement sur Anderson Mill.

— Bon sang. C’est loin au nord.

— Ouais. J’aurais aussi bien pu être dans le comté de Williamson. Et je n’aimais pas vivre seul. Comme je m’ennuyais à mourir, j’ai décidé de déménager au centre d’Austin. J’ai trouvé un autre emploi et une chambre chez Mme Wright. Ensuite, j’ai connu ton père et toute ta famille géniale, et j’ai rencontré une gentille fille. Je commençais à penser que pour une fois, la vie était plutôt belle. Et alors…

Silence.

— Je comprends, dit enfin Ben.

— Quand as-tu su que tu étais gay ?

Ben réfléchit un instant.

— Cela dépend de ta définition du verbe ‘savoir’.

— C’est bien une distinction d’avocat. Tu as tenté de fréquenter une fille ?

— Bien sûr. Et toi, tu as tenté de fréquenter un garçon ?

Travis eut un rire nerveux.

— Non

— Tu n’en as jamais eu envie ?

— Attends une minute, c’est un interrogatoire ? Je suis au banc des témoins ou quoi ?

— Désolé. J’ai la mauvaise habitude de poser mes questions de façon trop agressive. Où en étions-nous ? Voyons… Comme je te l’ai dit, j’étais amoureux de Matt McKay, mon binôme à l’école secondaire. Nous étions ensemble durant les débats…

— Quels débats ? Ça fait intello !

Ben lui fit un doigt d’honneur.

— J’ai bien réalisé alors qu’il y avait quelque chose. Pourtant, à l’époque, je sortais aussi avec des filles. Une fois à l’université, seuls les gars m’intéressaient. Puis j’ai fait mon coming-out à mes parents. D’après ce qu’on dit, on le sait depuis toujours, mais pour moi, c’est à l’université que j’en ai été certain.

— Hmm.

— Quoi ?

— Rien.

— Ne me demande pas si ça fait mal. C’est un autre cliché stupide. D’ailleurs, qu’est-ce que j’en saurais ?

— Vraiment ? Donc, c’est toi l’homme au lit ?

— Tu n’as pas dit ça !

— Si. Juste pour te charrier.

— Ça s’appelle un ‘actif’. Eh oui, je suis un gay actif. Ne t’imagine pas que tous les gays sont des passifs. Certains apprécient la sodomie, d’autres pas. C’est également valable chez les couples hétéros.

— Désolé, je ne compte pas m’aventurer par là.

— Tu as tort. Beaucoup d’hétéros découvrent un jour ou l’autre qu’ils apprécient les caresses anales. C’est bien connu. Ce n’est pas pour autant qu’ils deviennent gays. Moi, je n’aime pas qu’on s’approche de mon arrière-train. Et je reste gay. Actif ou passif, homo ou hétéro, chacun n’a rien à voir avec son alter ego. C’est juste une question d’anatomie.

— Donc, David est un gay passif ?

— Tu parles du gars avec qui je sors ?

— Ouais.

— Celui à qui je n’ai pas téléphoné depuis cinq jours ?

— Exactement.

— C’est un passif dominant. Il n’est heureux qu’avec ma bite dans le cul. Et c’est lui qui l’exprime comme ça, pas moi.

Travis rougit, puis se mit à rire pour s’en cacher.

— Tu es vraiment débile !

— Quentin a très mauvaise influence sur toi si tu commences à copier son vocabulaire.

— Tu me verrais comme un actif ou un passif ?

Ben ricana.

— Ben dis donc, c’est quoi cette curiosité déplacée ? À mon avis, tu n’as qu’une seule façon de le découvrir. Je parie que Trisha accepterait de porter un dildo si tu le lui demandes gentiment.

— Non ! protesta Travis, en riant. Et merci ! Maintenant, je n’arriverais jamais à m’ôter cette image du crâne.

— Désolé. C’est toi qui m’as posé la question et je n’ai plus aucun filtre quand je suis défoncé.

Travis agita les mains et regarda Ben.

— Donc, d’après toi, il y a ceux qui aiment et ceux qui n’aiment pas ? Aussi bien chez les gays que chez les hétéros ?

— Exactement. Je connais un hétéro qui s’exhibe sur un site porno gay. Je suis le premier à me méfier de ce genre de personnage, mais je le crois quand même sincère. Il dit qu’il n’embrassera jamais un gars, mais qu’il aime avoir une bite dans le cul. Et il n’a aucun problème à l’admettre. D’après lui, c’est dans ses gènes. Et quand il se fait baiser, il prend tellement son pied que ses yeux se révulsent. Moi, je suis gay, mais les rares fois où j’ai essayé de changer de position, ça ne m’a pas fait le même effet.

— Donc, tu as quand même tenté ? De te faire fourrer le derrière ?

— Bien sûr, j’ai essayé. Tu me crois coincé ou quoi ? Il faut tout essayer pour savoir si on aime ou pas. Il faut être aventureux. Toi, par exemple, tu n’as jamais essayé avec un mec ?

— Non.

— Eh bien, j’ai essayé avec plusieurs femmes et ce n’était pas mon truc. Même si j’avais 6 parfait sur l’échelle de Kinsey – et je suis plutôt du niveau 5 –, j’aurais quand même tenté le coup au moins une fois juste pour voir comment c’était. Personnellement, je pense que tout hétéro devrait faire une randonnée gay sur le sentier des Appalaches.

Travis ne disant rien, Ben s’agita sur sa chaise. Il se redressa en position assise avant d’ajouter :

— Au fond, qu’est-ce que j’en sais ? Et si nous revenions à L’Excellente Aventure de Bill et Ted ? Ça te dit de le regarder avant d’aller se pieuter ? Tu devrais dormir ici, cette nuit, la chambre d’ami est libre. Comme ça, tu seras là demain quand mes frères se réveilleront pour ouvrir leurs cadeaux. Tu ne peux pas manquer ça.

— Je peux ouvrir le mien ?

— Oh merde, j’avais oublié. Bien sûr. C’est pas grand-chose.

Travis déballa la boîte et l’ouvrit. Un large sourire naquit sur son visage. Il brandit une carte Rand McNally d’Alaska.

— Quentin m’a dit que tu voulais y aller, expliqua Ben.

— Ouais, c’est vrai. Merci. J’irai en été.

— Cet été ?

— Ouais, je suis en train de planifier ça.

— Parfait. Eh bien, maintenant, tu pourras prévoir ton itinéraire quotidien.

Ben se laissa retomber en arrière. Il y eut une longue pause silencieuse.

— Rien n’est encore arrivé, chuchota-t-il.

— Que veux-tu dire ? demanda Travis.

— Mes parents ne sont pas encore morts. Ce n’est pas vrai.

— Laisse agir le temps. Le déni est une des étapes du deuil.

— Tu as perdu tes deux parents ?

— Ouaip. Mon père est décédé l’an passé. Nous avons un point commun.

— Pourquoi est-ce que je ne suis pas triste ? Je ne sens… rien. Je suis juste anesthésié.

Travis se rassit et lui fit face.

— Donne du temps au temps, Obi-Wan. Ça viendra. Crois-moi quand je te le dis : de façon absolument inexorable, ça viendra.

 

1 Les Rattlers d’Arizona, franchise américaine de football américain (ndt)

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