Quand l'horizon a disparu
Chapitre XI
QUAND BEN se réveilla le lendemain matin, il crut qu’il rêvait à nouveau de Travis. Après tout, il l’avait dans les bras, exactement comme il l’avait imaginé quelques jours plus tôt. Il sentit alors son amant presser les fesses contre son érection matinale et récupéra vite un autre préservatif sur sa table de nuit. Peu après, il pénétrait Travis. Tous deux gémirent ensemble.
— J’adore ça, déclara Travis.
Ce n’était pas un rêve.
— Bonjour, murmura Ben.
— Quelle heure est-il ?
Ben regarda le réveil.
— Sept heures, passées de deux minutes.
— Tes frères se réveillent quand ?
— Cade se lève le premier. Nous disposons d’environ une heure.
— Ils ne vont plus à l’église ?
— Non. Mais ils en ont décidé d’eux-mêmes.
Tout en parlant, il continuait à baiser doucement Travis.
— Tu vas leur parler de nous ?
Ben n’y avait pas vraiment réfléchi. Le cul de Travis l’avait obnubilé toute la nuit.
— Que voudrais-tu leur dire ?
Travis grogna et passa la main derrière lui pour s’accrocher à ses fesses, l’attirant plus profondément en lui.
— Tu es parfois exaspérant, tu le savais ? Tu réponds toujours à une question par une autre question. Tu le fais exprès ?
— Oui. On nous apprend ça à l’école de droit.
— Eh ben, c’est sacrément énervant.
Quand Ben tenta de s’écarter, Travis l’en empêcha fermement.
— Oh, non, pas question, protesta-t-il. Maintenant que tu as commencé, termine. Je ne t’en veux pas. Je n’ai pas l’intention de te demander de changer qui tu es. C’est juste… parfois, j’ai envie de te frapper un grand coup.
Ben sourit et lui embrassa la nuque.
— Quand même, reprit Travis, que pourrions-nous leur dire ?
Ben n’eut pas besoin de réfléchir longtemps.
— La vérité.
— Quelle vérité ? Tu es prêt à DNR ?
— C’est quoi DNR ?
— Définir Notre Relation.
Avec un ricanement, Ben l’empala davantage.
— Non, je n’y suis pas prêt. Et si nous gardions le secret, pour le moment ?
Pendant quelques secondes, Travis ne répondit pas, puis il dit :
— D’accord. Pour le moment.
DONC, AU cours des deux semaines suivantes, Ben et Travis couchèrent en secret. Comme ils avaient du mal à ne pas se jeter l’un sur l’autre, ils profitaient de chaque occasion. Travis s’arrêtait tous les jours pour déjeuner chez les Walsh. Dans la soirée, les deux hommes attendaient que les frères aillent au lit, puis se remettaient à baiser. Au réveil, Travis, avant de se glisser hors de la chambre, posait un préservatif sur la queue de Ben et le chevauchait à peine les yeux ouverts. Ils baisaient à la moindre opportunité, sans même perdre du temps pour une pipe ou autres préliminaires. Travis voulait du sexe en permanence – tant qu’il s’agissait d’avoir la queue de Ben en lui. Par contre, une fois imbriqués l’un dans l’autre, ils exploraient toutes les positions et tous les changements de rythme. Dès que Ben tentait de se retirer, Travis protestait d’un ton geignard. Et Ben devait admettre qu’une telle addiction l’excitait, surtout que Travis était prêt à baiser pendant des heures. Il leur arrivait souvent d’avoir de vraies conversations tout en s’activant à une cadence lascive et paresseuse. D’autres fois, ils baisaient sauvagement, comme des chiens en rut, une image d’autant plus vraie que Travis avait une prédilection pour la position ‘en levrette’, à quatre pattes, le cul en l’air. Quand Ben voulait le faire jouir, il n’avait qu’à changer l’angle de sa pénétration et très vite, son amant éjaculait dans un cri d’extase.
Enfin, un vendredi matin, qui se trouvait être aussi la Saint-Valentin, Travis refusa de quitter la chambre. Il se blottit dans les bras de Ben et frotta le nez dans le creux de son cou.
— Je veux tout avouer. J’en ai marre de devoir filer en cachette avant que tes frères se réveillent. Ça suffit. C’est la Saint Valentin. Ce serait sympa de prendre le petit déjeuner tous ensemble, non ? Nous devons leur dire ce qui se passe entre nous.
Ben en convint.
— D’accord. Reste pour le petit déjeuner et nous leur parlerons ensemble. Mieux encore, prépare le petit déjeuner et nous leur parlerons. Tout passera mieux avec des pancakes.
La conversation se déroula comme prévu. Sans tourner autour du pot, Ben annonça simplement que dorénavant, Travis passerait ses nuits avec lui, dans sa chambre. Ne voulant pas décider seul de la durée de cet arrangement, il jeta à son amant désormais officiel un regard furtif, mais celui-ci souriait gaiement sans paraître inquiet.
Bien entendu, Quentin ne sembla pas surpris de la nouvelle. Avec un soupir, Ben posa cinq billets de vingt dollars sur la table et les poussa vers lui. Quentin les prit et les fourra dans sa poche.
— Merci, déclara-t-il. Tant mieux pour vous, les tourtereaux. Bienvenue dans la famille, Trav. Une fois de plus.
— C’est quoi, cet argent ? s’étonna Travis.
— Je t’expliquerai plus tard, déclara Ben.
Cade n’arrivait pas à comprendre comment, après avoir toute sa vie apprécié les filles, on pouvait tout d’un coup s’intéresser aux garçons. Ben lui affirma qu’il se posait la même question. Travis tenta de se justifier :
— La vie est pleine de surprises. On découvre parfois une vérité évidente, même sans savoir comment l’expliquer.
— Quand même, c’est bizarre, déclara Cade. Cette maison devient super gay. Mais si vous êtes tous les deux heureux, alors ça me suffit. Je crois.
Jason n’eut pas grand-chose à dire. Ben savait qu’il lui faudrait prendre son cadet entre quatre yeux. Mais pas aujourd’hui. Il allait procrastiner – encore ! – parce qu’il projetait de fêter la Saint Valentin, et sa première sortie officielle avec Travis, et il lui restait quelques détails à régler. Donc, après avoir déposé ses frères à l’école, Travis étant parti au travail, Ben s’assit au salon, devant le piano de sa mère. À Austin, l’Association artistique avait installé des pianos un peu partout au centre-ville. L’un d’eux se trouvait sur le pont Lamar, réservé aux piétons. Ben, qui avait pris des cours de musique à l’école secondaire, était capable de jouer quelques accords. En feuilletant les livrets musicaux de sa mère, qu’elle gardait sous le couvercle du banc de piano, il trouva un classique de Rodgers et Hart : My Funny Valentine. Parfait. Il s’entraîna un moment, simplifiant les accords pour les adapter à son niveau.
Puisque ses frères avaient d’autres projets pour le dîner de la Saint Valentin, Ben commanda des plats à emporter qu’il comptait manger à la maison avec Travis. Il savait désormais que rien ne faisait plus plaisir à son amant qu’une assiette de rôti de bœuf et de saucisson.
Quand Travis revint du boulot, Ben le conduisit dans la cour où il avait installé le couvert sur la petite table entre les deux chaises de jardin.
— Qu’as-tu manigancé, Obi-Wan ?
— Je pensais que nous pourrions dîner ici de façon romantique. Pour célébrer notre coming-out. Devant mes frères.
— Nom d’un pétard ! J’ai encore du mal à y croire.
— Tu as dit que tu le voulais, répondit Ben, en souriant. Plus de cachotteries. Donc, nous y voilà.
Travis lui jeta les bras autour du cou et l’embrassa.
— Nous y voilà, répéta-t-il. Tu as pris du rôti et du saucisson ?
— C’est la Saint Valentin, Travis. Bien sûr que j’ai pris les deux.
Ils s’assirent pour manger. Ben avait aussi prévu deux bouteilles de bière Shiner Bock, chacun leva la sienne pour porter un toast à leur soirée. Travis dévora tout ce que contenait son assiette, y compris les haricots épicés, la salade de pommes de terre mayonnaise (qui, au Texas, était tout à fait différente de la salade de pommes de terre moutarde qu’on servait à Manhattan), les cornichons et oignons, le tout accompagné de plusieurs tranches de pain blanc.
— Tu devrais passer au garage, suggéra Travis entre deux bouchées.
— Tu es sûr d’être prêt à un autre coming-out ?
— Eh ben, disons dans une semaine ou deux. Il faut d’abord que je l’annonce aux autres gars.
— Et si nous allions en ville ce soir, faire une promenade au bord du lac ? La nuit est si belle.
— Dis-moi, voilà qui me parait être un sacré pas en avant.
— Et alors ? Si je sors avec toi, je tiens à parader à ton bras.
Travis rougit.
— Franchement, Ben. Tu es incroyable.
APRÈS LE dîner, Ben emmena donc Travis au centre-ville dans le pickup de son père, qu’il gara dans un parking près de la 7e rue.
— Marchons vers la rive, suggéra-t-il. Mais d’abord, arrêtons-nous chez Whole Foods pour leur acheter des fraises enrobées de chocolat. C’est un cliché que je ne veux pas manquer ce soir.
Une fois leur dessert fini, Ben dirigea Travis vers le pont Lamar.
— Je peux te tenir la main ? demanda-t-il.
Travis rit.
— Ça ne risque rien, tu crois ?
— Non. Austin n’est pas homophobe. C’est une chance.
— Je sais. J’ai souvent vu des garçons marcher en ville main dans la main.
Il prit une profonde inspiration avant d’ajouter :
— D’accord, tu peux me tenir la main.
Avec un sourire jusqu’aux oreilles, Ben se pencha et noua ses doigts à ceux de Travis. Il savait que les gens les regardaient, mais cela faisait partie de son plan. En atteignant le pont, il repéra le piano et poussa un soupir de soulagement en le voyant inoccupé.
— Regarde, dit-il, le doigt pointé.
— Quoi ? répondit Travis. Il y a des chauves-souris ?
— Désolé, Atwood. Mais les chauves-souris ne volent qu’en été. Non, je parlais du piano là-bas. Tu le vois ?
— Ouais, et alors ?
— Je me demande à quoi il sert.
Il s’arrêta pour interpeller une jeune femme qui se tenait près la balustrade avec son amoureux.
— Excusez-moi. Sauriez-vous pourquoi il y a un piano sur le pont ?
— Ils en ont mis un peu partout au centre-ville, répondit l’homme pour sa compagne. Les gens n’ont qu’à s’asseoir pour jouer.
— Excellente idée. Merci.
Il s’éloigna du couple, entraînant Travis par la main.
— Tu sais jouer ? demanda Ben.
— Non-on ! protesta Travis en riant. Ma mère n’aurait jamais dépensé son argent durement gagné pour les leçons de musique. Et toi, tu joues ?
Ben haussa les épaules.
— Allons le vérifier.
Il s’assit sur le banc de piano et vérifia la justesse des touches. Puis il entonna My Funny Valentine.
— Qu’est-ce que tu fais, Obi-Wan ?
Les badauds s’arrêtaient déjà pour écouter. Très à l’aise, Ben s’adressa à la foule assemblée sans cesser de jouer :
— Mesdames et messieurs, annonça-t-il, à pleine voix. Mon nom est Ben et voici Travis, mon compagnon.
Plusieurs Bonsoir, Ben ou Salut, Travis lui répondirent.
Ben continua :
— C’est une première pour Travis, il n’est encore jamais sorti avec un homme. Ce qui signifie que moi, aujourd’hui, j’ai gagné le gros lot.
— Bienvenue au club, Travis ! cria un jeune, un peu à l’écart de la foule.
— Merci, répondit Travis, devenu écarlate.
Ben commença à chanter :
— My Funny Valentine…
Travis se redressa de toute sa taille et écouta, à la fois émerveillé et rayonnant de fierté et de bonheur.
— Mais ne change rien pour moi… fredonnait Ben.
Plusieurs personnes sortirent leurs téléphones portables, prirent des photos et/ou se mirent à tweeter l’événement. Ben termina vaillamment sa chanson en plaquant la dernière note. Il marqua une pause théâtrale et soudain, il demanda à haute et intelligible voix :
— Travis, veux-tu être mon Valentin ?
Travis regarda la foule autour de lui.
— Eh ben, je ne peux pas te mettre la honte en public, pas vrai ? Alors, je crois que la réponse est oui.
Sous les applaudissements, Ben se leva pour lui planter un gros baiser sur la bouche.
DIMANCHE SOIR, Ben décida qu’il était temps de parler à Jason. Il abandonna Quentin et Cade aux bons soins de Travis et emmena son cadet au grill de Hyde Park pour dîner.
Une fois assis, il demanda :
— Comment ça se passe pour toi ?
Un serveur posa deux verres d’eau sur leur table avant de s’éloigner. Jason haussa les épaules.
— Bien, je suppose.
— Quentin m’a tout expliqué. Le garçon dans ta chambre. Désolé d’avoir mis aussi longtemps à t’en parler.
Jason resta un moment silencieux, puis il demanda :
— Tu es en colère ?
— Non, bien sûr, et je ne compte pas te punir.
Un jeune homme s’approcha de la table et se présenta comme étant Joe.
— Vous voulez boire quelque chose ? demanda-t-il.
— Pour moi, un Dr Pepper, répondit Ben.
— Pareil, dit Jason. Et pour commencer, je voudrais des frites HP, s’il vous plaît. Avec plein de sauce.
— Pas de problème. Ça arrive tout de suite.
Joe s’éloigna. Jason prit une gorgée de son eau.
— Ce n’est pas moi, tu sais.
— Que veux-tu dire ?
— Ce n’est pas moi qui ai commencé, c’est lui qui m’a embrassé.
— Et tu crois que c’est important ?
Jason haussa les épaules. Sans répondre.
— Qui est ce garçon ? insista Ben.
— Jake McAlister. Il est au lycée, en première année.
— Tu es plus âgé que lui. Comment l’as-tu rencontré ?
— Au rassemblement des jeunes LGBT.
— Tu y es allé ? Tout seul ?
— Bien sûr, pourquoi pas ? Je n’ai pas encore l’âge de me pointer chez
Oilcan Harry 1.
— Et tu l’as revu depuis ?
— Non, pas vraiment. Maman a vraiment flippé et Jake a eu la trouille, vu que sa mère n’a aucun problème avec… Peu importe. Il m’a envoyé un ou deux textos et je l’ai revu au rassemblement de Noël, mais il n’avait rien à me dire. Juste ‘hé, comment ça va ?’. Des trucs nuls.
— Il est mignon ?
Jason rougit.
— Adorable – avec un A majuscule. Un vrai Justin.
— Pardon ? Qui est Justin ?
— Personne, c’est juste les filles de l’école qui disent ça d’un gars mignon.
— Comme Justin Timberlake ?
— Non, comme Justin Bieber.
Ben secoua la tête et se mit à rire. Joe revint avec leurs boissons et les frites de Jason. Les Hyde Park étaient une légende locale, moelleuses à souhait et servies avec une sauce tartare maison. Dès que Joe posa l’assiette au milieu de la table, Ben en picora une. Il avait oublié à quel point elles étaient délicieuses.
— Dis donc, Colin et toi avez paru bien vous entendre.
Jason croquait ses frites, les yeux brillants.
— Mince, j’ai enfin trouvé un oncle qui me plaît.
— Un oncle ?
— Il m’a demandé de l’appeler oncle Colin. Tu es d’accord ? Tu savais que sa famille a un yacht ?
— Oui, j’y suis déjà monté. Et tu iras aussi, un jour.
— C’est vrai ?
— Bien sûr. Quand nous serons à New York, je parie que tu recevras très vite une invitation.
Ben prit une autre frite.
— Et Travis ? demanda Jason.
— Quoi Travis ? s’étonna Ben.
Jason parut perplexe.
— Je croyais que c’était ton partenaire maintenant.
— Je… Je ne sais pas ce que nous sommes exactement. Mais partenaires, non. Pas encore.
— Il m’a raconté ce que tu as fait sur le pont. Tu es incroyable, Ben. Mais si tu imagines qu’il n’est pas ton partenaire, eh bien… tu ferais mieux de DTR.
— Nous ne sommes pas prêts à DNR, merci quand même.
— Nous irons à New York sans lui ?
Ben baissa les yeux sur le menu.
— Voyons ce qu’il y a de bon…
Jason mâchonnait toujours ses frites. Il comprit que son frère désirait changer de sujet.
— As-tu pensé à me téléphoner ? demanda Ben.
— Quand ?
— Quand les parents t’ont découvert en train d’embrasser un garçon. Pourquoi ne m’as-tu pas appelé ?
À son tour, Jason regarda son menu.
— Je l’ai fait.
— Quoi ?
— Je t’ai appelé. Tu as dit que tu étais au milieu d’une déposition et que tu me rappellerais.
Ben en resta stupéfait. Il se souvenait de cet appel à présent.
— Et je ne l’ai jamais fait.
Jason secoua la tête.
— Non.
— Je suis désolé.
Jason hocha la tête.
— C’est pas grave.
— Si, c’est inadmissible. Je n’arrive pas à comprendre la façon dont je me suis comporté ces dernières années. J’aurais dû t’épauler.
— Maintenant, tu es là. Pourquoi n’irions-nous pas là-bas aux vacances de printemps ?
— À New York ?
— Ouais. Avec Travis. Connaître la ville lui donnera peut-être envie de déménager avec nous.
Ben réfléchit.
— Ce n’est pas une mauvaise idée. Colin ne s’est pas trompé à ton sujet. Tu es brillant.
EN RENTRANT à la maison, Ben annonça à Travis qu’il devait appeler Colin de toute urgence. Il passa dans sa chambre et ferma la porte. Dès que Colin décrocha, Ben annonça :
— Ça y est.
— Quoi ?
— Travis et moi. Nous baisons comme des Mormons.
— Depuis quand ?
— Environ deux semaines.
— Bon Dieu. Qu’est-ce qui te prend, Walsh ? Je pensais que tu ne touchais pas aux hétéros.
— Je passe mon temps à violer mes propres règles. D’ailleurs, il ne ressemble pas tellement à un hétéro avec ma queue dans le cul. Je l’ai dans la peau, Colin. Je ne peux plus m’en passer.
— Eh bien, je ne peux pas dire que j’en suis surpris. Je l’ai vu venir de loin.
— Nous avons eu notre première sortie officielle pour la Saint Valentin. Que dirais-tu si je l’amenais avec moi à New York ? En même temps que mes frères ? J’aimerais leur faire visiter la ville aux vacances de printemps.
— Bon sang, Ben, tu es accro. Tu veux emménager avec lui ?
— Je n’ai pas dit ça.
— Inutile de t’en défendre. À mon avis, tu as la tête dans le cul, pardonne-moi l’expression. Mais tu sais bien que je suis avec toi, quoi que tu fasses.
— Tu n’aimes pas Travis ?
— Si, il est sympa, mais je ne vois pas pourquoi tu cherches à transformer une petite aventure provinciale en relation à long terme. Une transplantation aussi radiale ne prend jamais. Au final, il finira juste par t’en vouloir.
— Je ne compte pas l’emmener de force. D’ailleurs, je ne lui en ai même pas encore parlé. Je compte juste lui proposer un court séjour et laisser agir le charme new-yorkais. Il décidera tout seul de ce qu’il veut faire. Je ne vois pas pourquoi je ne lui montrerais pas différentes options !
— Bien sûr. Mais que feras-tu s’il ne réagit pas comme tu l’espères ?
— Je verrai bien à ce moment-là.
— C’est une façon de procéder que je déteste. Je suis un fervent partisan du concept de la planification. Au fait, j’ai reçu un texto de Jason pendant votre dîner ensemble. Il m’a dit que tu lui avais infligé ‘le sermon du paternel’. Tu y as mis le temps !
— Ce Jake McAlister paraît le gars idéal.
— Je trouve que c’est un sale con. Il n’a plus adressé la parole à Jason après s’être fait jeter par ta mère.
— Il n’a que quinze ans. Et si tu avais déjà vu ma mère en colère, tu ne pourrais en vouloir à ce gamin. D’ailleurs, je pensais que tu n’étais rien censé me dire des confidences de mon frère.
— Oups. Revenons-en à Travis. Comment est-il au lit ?
Ben ne put cacher son excitation.
— Admirable – avec un A majuscule.
PLUS TARD, cette même nuit, après des ébats torrides, Travis se pelotonna dans les bras de Ben et lui chatouilla les flancs
— Tu veux que je te chante une chanson ? plaisanta-t-il.
— Tu sais chanter ?
Travis se racla la gorge et entonna Ben, la chanson de Michael Jackson. Il avait une claire voix de ténor, pas tout à fait juste.
Ben l’interrompit pour demander :
— Tu sais que le Ben en question est un rat ?
— Tu te fiches de moi ?
— Absolument pas. Au fait, au resto, ce soir, Jason a eu une idée.
— Ah oui ? Laquelle ?
— Il voudrait que nous allions tous visiter New York pendant les vacances de printemps. Qu’est-ce que tu en penses ? J’aimerais te montrer où j’habite.
Travis ne répondit pas.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? s’étonna Ben.
— Rien. Tout. Tu veux une période d’essai, c’est ça ? Ça me paraît dingue d’y penser, mais est-ce que tu envisages que je déménage à New York avec vouzautres ?
— Je t’invite juste à venir visiter New York avec nous. Sans arrière-pensée. Travis, allez ! Tu vois bien qu’il y a plus que du sexe entre nous. C’est évident. Au moins, pour moi. Et si c’est pareil en mai, quand tous les meubles seront dans le camion, je serai sacrément triste de partir sans toi.
— Ouais, pareil pour moi.
— Dans ce cas, pourquoi ne pas y réfléchir ? Ce serait une façon d’avancer ensemble. Vers un avenir à deux.
— D’accord, d’accord. Je vais demander une semaine de congé. Mais je paierai mon billet et le reste. Je peux me le permettre, j’ai quelques économies.
— Garde-les. Nous serons hébergés chez les Mead, la famille de Colin.
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée.
— Arrête. Ils ne résisteront pas à ton charme.
— Je ne suis pas certain que l’élite new-yorkaise sera à mon égard aussi indulgente que toi.
— Foutaises, déclara Ben.
Il l’embrassa à pleine bouche avant d’ajouter :
— Tu seras ma petite Molly Brown.
— Qui diable est Molly Brown ?
— Kathy Bates dans Titanic.
Travis parut éberlué.
— Elle a vraiment existé ?
LE LENDEMAIN matin, Ben se réveilla avec de la fièvre, un mal de gorge, une migraine et des courbatures. Il avait la grippe, ce qui le mit au tapis. Trop occupé à l’automne, il avait oublié de se faire vacciner, contrairement aux autres membres de la maisonnée, qui eux, tenaient la forme. Ben dormit cinq jours d’affilée, à peine conscient que Travis le réveillait à intervalles réguliers pour lui faire ingurgiter de la soupe. Il réussissait à se lever tout seul pour aller à la salle de bain, mais il réclamait souvent de l’aide pour retourner dans son lit. Au bout de quelques jours, il perdit toute notion du temps, plongé dans des cauchemars enfiévrés où il réécrivait sa thèse de droit, encore et encore, dans sa tête. Il se demanda même s’il n’allait pas devoir aller se faire soigner à l’hôpital.
Une nuit, il se réveilla et consulta le réveil : 03 h 14. Il se tourna vers la fenêtre, la nuit était noire.
Ses draps étaient trempés, mais il avait l’esprit clair. Il était enfin débarrassé de sa fièvre. Il regarda autour de lui et ne vit pas Travis. Il se leva et passa dans la salle de bain où il enleva son tee-shirt pour se sécher avec une serviette. Il retourna dans sa chambre mettre un vêtement propre. Il entendit alors du bruit venant de la cuisine. Travis, sans doute, pensa-t-il. Qui d’autre y serait à cette heure de la nuit ? Probablement malade d’inquiétude.
Ben se dirigea vers la cuisine pour le rassurer sur son état de santé. Il s’attendait à voir son amant devant le fourneau.
— Hé, Trav, dit-il en ouvrant la porte. Je me sens…
Il se figea.
— Ben, je t’ai réveillé ? Je n’en avais certainement pas l’intention,
mais puisque te voilà, prends un siège. Je prépare des 2 migas et je sais que tu adores ça.
Ben n’en croyait pas ses yeux. C’était impossible.
Parce que devant lui, occupé à trancher une tomate dans des œufs brouillés, il y avait son père.
1 Célèbre boîte de nuit d’Austin (ndt)
2 Plat paysan espagnol utilisant du pain sec coupé en tranches, frotté à l’ail et frit à l’huile
d’olive. (ndt)
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