Quand l'horizon a disparu

Brad Boney · Chapitre 13 sur 21

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Quand l'horizon a disparu

Chapitre XII

 

— QU’EST-CE QUI se passe ? demanda Ben.

— Assois-toi, nous allons prendre le petit déjeuner ensemble.

— C’est le milieu de la nuit.

— Et alors ? Cela ne t’a jamais arrêté. Tu te rappelles quand tu étais petit et que tu n’arrivais pas à t’endormir ? Nous venions dans la cuisine tous les deux, te préparer un encas. Ensuite, tout allait très bien.

— Qu’est-ce que tu fais là, papa ? Tu es mort.

— La vie est pleine de surprises, répondit-il, en levant les mains dans un geste fataliste. Assieds-toi.

Ben prit place à la table de cuisine. Son père finit de battre sa préparation qu’il versa à la dernière minute sur le pain doré dans la poêle. Il éteignit ensuite le feu et prépara deux assiettes, qu’il saupoudra de cheddar râpé, et posa sur la table. Il retourna jusqu’au réfrigérateur pour prendre un pot de sauce salsa. Enfin, il s’assit et inhala l’arôme de son repas.

— Ah, que ça sent bon !

Il mit quelques cuillerées de sauce sur ses œufs tex-mex, puis en prit une bouchée.

— Vas-y, Ben. Mange.

Ben leva sa fourchette et goûta aux migas. Ils étaient délicieux. Il ajouta un peu de salsa et regarda son père, tout en mangeant.

— Qu’est-ce que tu fais là ? répéta-t-il.

— Je viens juste vérifier que tout va bien. Tu as pris une sacrée secousse, pas vrai, fils ?

— C’est vrai, papa. J’aimerais pouvoir dire que j’ai été le superhéros de la situation arrivé in extremis pour sauver le monde, mais jusqu’à présent, je suis franchement nul. Et j’ai bien cru que j’allais devoir revenir au Texas, ce qui ne m’enchantait guère. C’est un euphémisme : j’étais furieux.

— Oui, je sais. Vide ton sac. Tu as toujours été un tantinet égoïste. Même enfant, tu ne voulais jamais partager tes jouets avec les autres. Je suppose que tu ne te souviens pas d’un de tes caprices au milieu du salon chez Julie ? Avec ton cousin Billy, vous vous disputiez un camion Tonka, pas moins. Mais, fils, peu importe que tu te sois mis en route à contrecœur, tu as bien agi. Tu as parfaitement le droit de râler et de te plaindre, tu sais. Tu es toujours là, c’est tout ce qui compte à mes yeux. Et tu n’es pas nul. Tant que tes frères survivent, tu t’en sors très bien, et la dernière fois que j’ai vérifié, ils respiraient encore, tous les trois. Tu n’as pas besoin d’être un superhéros.

— Tu te contentes de peu.

— Je ne serais pas vexé si tu te révèles un homme meilleur que je l’ai été.

— Je n’ai pas passé mon temps à râler et à me plaindre. J’aime mes frères. Je ne m’étais pas donné la peine de vraiment les connaître avant ce malheur. J’ignorais qu’ils étaient aussi intéressants. Bien sûr, Quentin n’est pas facile à gérer, mais je l’adore. Et j’aimerais protéger Jason. Quant à Cade… eh bien, c’est incroyable comme il te ressemble. Chaque jour, ça devient de plus en plus flagrant. Je suis sûr que Quentin le pense aussi. Je le surprends souvent qui regarde Cade avec l’air triste et nostalgique. C’est à lui que tu manqueras le plus, papa.

— À qui ? Cade ou Quentin ?

— Cade.

— Eh bien, c’est là que Travis entre en jeu.

Ben sourit.

— Travis fait partie de la famille à présent ?

— Fiston, la vie consiste plus ou moins à résoudre les problèmes au fur et à mesure qu’ils se présentent. Bien sûr, en tant que professeur d’anglais, j’ai étudié la philosophie, mais au final, ceux qui réussissent le mieux sont ceux qui sont capables de trouver une solution à chacun de leurs problèmes. Cade a d’autres centres d’intérêt que vous autres. C’est un problème. Si vous ne voyez pas en Travis une solution – et une partie de votre avenir –, c’est que vous n’êtes pas assez attentifs. Je vais te raconter une anecdote, 100 % authentique. Après avoir croisé Tarvis pour la première fois, sur le trottoir, je suis revenu dans cette cuisine et j’ai déclaré à ta mère : ‘Grace, ce garçon serait parfait pour Ben.’ Elle m’a cru fou à lier et pourtant, regarde un peu comment les choses ont tourné. Quentin vous appelle déjà ‘les tourtereaux’, non ?

— Tu n’as jamais vraiment accepté que je sois gay !

— Foutaises ! Je me fichais que tu sois gay. Toute la famille l’a accepté.

— Alors, pourquoi as-tu raconté toute ma vie à Travis, sauf ça ?

— Parce que je savais qu’il devait l’entendre de ta bouche. Tu as un problème d’estime de toi, fils, tu joues de ton homosexualité parce que tu crois que sinon, tu n’as rien d’intéressant ou d’original.

— Ce n’est pas…

— Ne le nie pas !

— … vrai. La famille de maman ne l’accepte pas.

— P’t-être bien qu’oui, p’t-être ben qu’non. Tu veux un scoop ? Travis et toi seriez ensemble même si tu n’étais pas gay. Vous ne vous êtes pas trouvés par hasard, vous avez plus en commun que tu ne le réalises. Mais tu n’as rien d’un homme facile à vivre. Votre route sera pleine d’ornières. Un de ces jours, tu te demanderas si ça en vaut le…

Son père s’interrompit. Puis il secoua la tête et reprit :

— Ça suffit. Je ne dois rien dire de plus. Souviens-toi de mon conseil : cherche une solution à chacun de tes problèmes. Et si tu te perds en chemin, écoute Quentin.

— Quentin ?

— C’est un sage.

Sidéré, Ben regarda son père en clignant des yeux.

— Je ne sais pas vraiment quoi faire.

— C’est normal. J’étais dans le même cas.

— Tu étais un père génial.

— Nous savons tous les deux que j’ai commis des erreurs. Je n’ai jamais trouvé le temps de mettre des lumières de Noël sur la maison.

— Eh bien, je ne compte pas me plaindre de la façon dont j’ai été élevé. D’après Travis, tu as fait du bon boulot.

Après une brève pause, Ben enchaîna :

— J’ai quand même l’impression que j’attends: que ma vie recommence à avoir un sens. J’aimerais oublier ma colère. Je sais que tu es parti, même si je te parle, même si je suis assis là avec toi. Je l’ai accepté. Mais nos vies n’ont plus… de dynamique. Je ne sais pas si tu comprends ce que je veux dire ?

— Je vais te raconter une histoire. Il y a bien longtemps, lorsque j’étais enfant, mes parents nous emmenaient chaque été, Tommy et moi, en vacances dans leur maison du lac. C’était dans les années 70. J’avais treize ou quatorze ans. Mon père conduisait une Chevrolet Impala – un vrai bateau cette voiture ! La banquette arrière était si grande que mon frère et moi pouvions y dormir tous les deux allongés. Mon père avait construit un banc qui allait de l’arrière jusqu’aux sièges avant. Ma mère utilisait en guise de matelas les serviettes et les draps que nous apportions pour la location du chalet. Donc, durant les dix heures de trajet, nous restions à l’arrière. Tommy dormait tout le temps. Moi, beaucoup moins. Je préférais m’asseoir, les bras posés sur les dossiers des sièges avant, la tête entre maman et papa. J’aimais regarder mon père conduire. Il avait toujours la main droite à midi sur le volant et la gauche posée sur sa cuisse. Assez souvent, il ouvrait la main et la tournait à droite, comme pour la détendre, puis il la remettait en place. Il faisait ce geste toutes les dix minutes environ. Un vrai rituel.

— Tu ne lui as jamais demandé pourquoi ?

— Jamais. Je me contentais de regarder. C’était un secret que je partageais avec lui. Je savais qu’il devait y avoir une raison, même si j’ignorais laquelle. Je savais que c’était dans ses gènes – et donc aussi dans les miens. Ce mystère a perduré toute mon enfance. Lorsque j’ai eu seize ans, j’ai commencé à conduire. Nous avions toujours cette vieille Impala en deuxième voiture. D’après mon père, c’était ce qu’il me fallait pour me faire la main, puisque j’allais la cabosser de toute façon. Je n’étais pas autorisé à conduire la nouvelle voiture. Un jour, Maman et moi devions aller à Dallas pour les achats de la rentrée scolaire. Comme je voulais conduire, cela nous obligeait à prendre l’Impala. Maman n’était pas contente, mais elle a fini par céder. Nous étions sur l’I-35 et c’était mon plus long trajet de jeune conducteur sur autoroute. Je parlais avec ma mère tout en essayant de prêter attention aux panneaux de signalisation. Sans même m’en apercevoir, je me suis retrouvé avec la main droite à midi sur le volant et la gauche posée sur ma cuisse.

— Comme ton père.

Son père lui fit un clin d’œil.

— J’ai regardé le tableau de bord. Il s’agissait d’un de ces vieux modèles, où le compteur de vitesse est long d’au moins vingt-cinq centimètres. Pas ces tout petits cadrans qu’on voit aujourd’hui. C’était un grand panneau allant de zéro, à l’extrême gauche, jusqu’à 190 à l’extrême droite. Et au milieu, il y avait le 90, la vitesse autorisée à l’époque. Le gouvernement tentait de nous faire économiser l’essence. Moi, avec ma mère à mes côtés, je veillais à ne pas commettre d’infraction. Donc, je surveillais mon compteur. Et le tableau de bord. Mais je n’arrivais pas à voir l’aiguille du compteur à cause de ma main placée au milieu, là où se trouvait le 90. Pour résoudre mon dilemme, sans même y penser, sans même réaliser ce que je m’apprêtais à faire, j’ai ouvert la main en la tournant à droite, pour voir l’aiguille et m’assurer que je respectais bien la limitation, et…

Ben resta bouche bée.

— Comme ton père !

— Oui. À cet instant, j’ai compris. Pendant toutes ces années, je suis resté derrière lui, à le regarder conduire. Pendant toutes ces années, je me suis demandé pourquoi il écartait la main de son volant toutes les dix minutes. La réponse était simple. C’était pour voir le compteur de vitesse. Mais moi, depuis le siège arrière, je ne le voyais pas. Donc, de mon point de vue, je ne pouvais pas savoir.

— Tu lui en as parlé ?

— Bien sûr. Il a confirmé ma découverte. C’est bien ce qu’il avait fait tout au long et il me l’aurait dit plus tôt si je lui avais posé la question. Ce jour-là, mon père a perdu son mystère à mes yeux. Définitivement. C’était une réaction œdipienne, je crois. Je voyais du même point de vue que lui.

— Et c’est ce que je fais aussi ?

— Eh bien, tu n’en es pas encore là, mais quand cela t’arrivera, tu le sauras. Et c’est là que tu retrouveras cette dynamique dont tu m’as parlé.

— Hmm, murmura Ben. Je vois.

Son père ajouta plus de salsa à ses migas.

— Tu vas emmener les garçons à New York ?

— C’est ce que j’envisage. Qu’en penses-tu ?

— Qui va payer tous ces frais?

— La famille de Colin.

— Et ça ne te pose aucun problème ?

— J’ai un travail là-bas, papa. Ma vie est là-bas. Les Mead sont disposés à m’aider et en ce moment, j’en ai bien besoin. J’ai trouvé une solution à un problème.

— D’accord. Mais tu ne crains pas que cette solution te crée des obligations ?

— Que veux-tu dire ?

— S’ils paient pour tout, tu leur en seras redevable, non ? Et si tu veux changer de cabinet dans dix ans ? Ou mieux encore, si tu souhaites t’installer à ton compte ? Penses-tu qu’ils te libèreront ?

— Je n’y avais pas pensé.

Son père termina son assiette avant de l’examiner avec attention.

— Tu devrais. Tu es revenu à Austin, prêt à y résider comme si c’était ta seule option. Ensuite, tu acceptes de retourner à New York comme si c’était ta seule option. Pourquoi ne pas garder l’esprit ouvert sans rien signer ni décider trop vite ? S’ils sont prêts à payer, c’est qu’ils cherchent à t’acheter. Je ne sais pas au juste quel est leur objectif, mais je peux t’assurer qu’un jour ou l’autre, ils te présenteront la facture.

— Ils ne sont pas comme ça.

— S’il te plaît, prends une garantie.

— Laquelle ?

— Inscris-toi à l’examen du barreau au Texas. Il y a deux sessions par an, en février et en août. Si tu déménages, tu n’auras pas à utiliser ton diplôme, ni même peut-être à le passer. Mais au moins, inscris-toi pour rassurer ton vieux père. Tu ferais ça pour moi ?

— Bien sûr, papa.

— Parfait. Merci.

Ils restèrent silencieux un moment.

— Combien de temps peux-tu encore rester ? demanda Ben.

— Pas longtemps. Ta mère s’inquiéterait si je rentre tard.

Il ricana de sa petite plaisanterie, puis reprit :

— Pour parler sérieusement, Ben, tu t’en sors très bien avec tes frères. Je suis fier de toi. Essaye juste d’être patient avec Travis. Il lui faudra un certain temps pour…

— Je suis amoureux de lui, papa.

Son père hocha la tête.

— Je sais.

— Je suis amoureux, mais je ne sais pas quoi faire. Il n’envisage rien de permanent. Tu te souviens quand j’ai joué dans Brigadoon à l’école secondaire ?

— Cette histoire où un village écossais n’apparaît qu’un seul jour tous les cent ans ?

— Oui. J’étais Tommy, celui qui tombe amoureux de Fiona, ce fameux jour. Ensuite, elle disparait. J’éprouve la même chose avec Travis. Comme s’il n’était là que brièvement pour bientôt s’en aller. Et moi, je resterai à errer à sa recherche en parcourant les hautes terres écossaises. Je suis piégé dans une comédie musicale de Broadway ! Ma vie est devenue surréaliste.

— Les eaux troubles, Ben.

— Oui, je le sais. Mais pour combien de temps ?

Son père se leva de table et débarrassa les assiettes qu’il emporta dans l’évier. Il les rinça, comme il le faisait toujours, avant de les placer dans le lave-vaisselle.

— Tu devrais retourner au lit. Cette fièvre t’a épuisé. Va dormir, tu te sentiras mieux demain.

Ben ne bougea pas.

— Pour combien de temps ?

— Aussi longtemps qu’il le faudra, répondit son père. Ce qui ne durera pas éternellement, Ben. Pendant un certain temps, oui. Mais pas toujours.

— Merci, papa.

— Je t’aime, mon fils.

Ben se leva de la table.

— Une dernière chose, déclara son père. Comment se termine cette comédie musicale, tu t’en souviens ?

Ben s’arrêta à la porte de la cuisine, mais il ne se retourna pas.

— Oui. Il l’aime tellement que le village réapparaît et qu’il la retrouve.

— Garde ça à l’esprit.

 

EN QUITTANT la cuisine, Ben chercha Travis au salon, mais sans le trouver. Quand il revint dans sa chambre, il la trouva vide aussi. Peut-être que Travis avait traversé la rue pour retourner chez Mme Wright. Ou peut-être qu’il n’était que le fruit de son imagination, tout comme son père, un personnage virtuel que Ben avait créé pour faire face à la mort de son parents.

Ou peut-être qu’il délirait encore à cause de la fièvre…

Ben se glissa sous les couvertures et laissa ses paupières lourdes se refermer d’elles-mêmes. Demain, il tenterait de comprendre, pensa-t-il, juste avant que l’épuisement ait raison de lui. Il dériva lentement dans ce flou brumeux entre conscience et sommeil. Et ce fut alors qu’une vision lui traversa esprit.

Il était assis avec Travis, lui tenant la main. L’horizon avait disparu. Il n’y avait plus que des nuages et du ciel, sans terre apparente, ni ligne séparant les deux.

Le présent s’effaça, seul demeurait cet avenir potentiel.

Avant de s’abandonner au sommeil, un sourire aux lèvres, Ben souffla une ultime question :

— Tu vas mettre les lumières de Noël sur la maison cette année ?

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