Quand l'horizon a disparu

Brad Boney · Chapitre 19 sur 21

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Quand l'horizon a disparu

Chapitre XVIII

 

APRÈS AVOIR emménagé chez les Walsh, Travis reprit tout naturellement sa place dans leur vie. Une nuit, Ben réalisa que le temps passait et qu’il devait agir vite s’il voulait inclure Travis dans ses projets pour Thanksgiving. Colin n’avait cessé de le harceler pour que tous les Walsh reviennent à Manhattan, ne serait-ce que pour effacer les mauvais souvenirs de leur précédent séjour. Et puisque Ben n’avait pas l’intention de rater un Thanksgiving chez les Mead, il avait pris dès le mois d’août des billets d’avion pour ses frères et lui.

— Ça te dirait de venir ? demanda-t-il à Travis.

Ils se trouvaient dans la cuisine où Ben hachait des légumes pour une salade. il aimait jouer au sous-chef pour Travis.

— Allez, Ben. À ton avis ?

— Je ne sais pas. Tu as détesté ton premier voyage.

Travis secoua la tête.

— Tout est différent à présent. Tu crois que j’ai envie de rester ici et passer Thanksgiving seul quand ma famille est à New York ?

— Mais Colin a organisé un autre dîner pour vendredi soir.

— Et ça me va très bien, lui assura Travis. Sauf si tu préfères que je ne…

— Arrête, le coupa Ben. J’appelle illico la compagnie aérienne pour voir si nous pouvons changer nos sièges avec toi en plus. Et il te faudra aussi un smoking.

— Tu es sérieux ?

— Le patriarche donne son dîner de Thanksgiving à St Regis. La tenue de soirée est de rigueur. Les garçons ont déjà chacun le leur.

— Le patriarche ?

— Joseph Mead, grand-père de Colin. C’est une grosse pointure.

Jason entra dans la cuisine pendant que Ben téléphonait à la compagnie aérienne.

— Qu’est-ce qu’on a pour dîner ? demanda-t-il.

— Du poulet frit, répondit Travis.

— Tu ne suis pas les coutumes macabres d’Halloween, hein ?

Travis rit.

— Non, Jason, et c’est délibéré.

Ben mit son téléphone sur haut-parleur, noyant la cuisine sous une rengaine commerciale.

— Je suis en attente.

Quentin et Cade sortaient du salon pour les rejoindre.

— Ça sent bon, déclara Quentin.

— En attente avec qui, Ben ? demanda Jason.

— La compagnie aérienne. Il me faut un billet pour Travis. Pour Thanksgiving.

— Si les copains sont aussi invités, je peux emmener Jake ?

— Non, répondit Ben.

— Et pourquoi pas ?

— Parce que la maison des Mead n’est pas un motel.

— Mme Mead aime bien que sa maison soit pleine, déclara Cade.

— Comment le sais-tu ? demanda Ben.

— Elle me l’a dit. Elle m’a beaucoup parlé quand j’étais malade. Tu savais qu’elle a neuf frères et sœurs ? Ils vivent à White River, dans le Dakota du Sud. Je m’en souviens parce que ça me rappelle la Red River. Tu savais que les Mead ont quinze chambres dans leur maison ? Elle m’a dit que c’est pour pouvoir accueillir toute sa famille en même temps. Mais ils ne viennent jamais lui rendre visite. Ils prétendent qu’ils ne se sentent pas à l’aise dans son monde. Alors les Mead sont tout seuls, tous les deux, avec leurs quinze chambres.

— Elle vient d’une famille modeste ? demanda Travis à Ben.

— Oui, répondit-il, avec un hochement de tête. Des paysans, le sel de la terre. Elle a obtenu une bourse pour entrer à l’université de San Diego, puis elle a déménagé à Chicago pour travailler dans un cabinet immobilier. C’est là qu’elle a rencontré Carl.

— Je peux l’appeler et lui demander d’inviter Jake, proposa Cade.

— Non. Je suis sûr que Dan et Sarah tiennent à passer Thanksgiving avec leur fils.

— Ils pourraient venir aussi, déclara Jason, comme si c’était la solution idéale.

— Ne sois pas ridicule, ricana Ben.

— Si Jake y va, je veux inviter Dakota.

— Réfléchis, Ben, poursuivit Jason. Si tu invites Sarah McAlister au St Regis pour le Thanksgiving des Mead, elle pensera être au paradis.

Ben sourit à cette perspective.

— Ça lui plairait vraiment, hein ?

— Les McAlister sont pratiquement de la famille, admit Quentin.

Et c’était la vérité. Depuis que Ben et Dan avaient commencé à travailler ensemble, les deux familles s’étaient rapprochées.

— D’accord, céda Ben, je vais appeler Mme Mead, mais je lui dirai que c’est ton idée, Cade.

 

— MONSIEUR, POURRIEZ-VOUS relever votre tablette pour le décollage, s’il vous plaît ?

Travis remit sa tablette en place et tourna le loquet. L’hôtesse le dépassa et continua à parcourir l’allée pour une ultime vérification des consignes.

— Tu attends toujours la dernière minute, hein ? ricana Ben.

Travis se pencha et l’embrassa.

— J’adore avoir une table, expliqua-t-il. Je ne vois pas ce que ça change qu’elle soit ouverte ou fermée.

Ben se mit à rire. À la veille de Thanksgiving, ils étaient tous en avion à destination de New York. Les Walsh, Travis, Dakota et les McAlister : neuf en tout. Apparemment, Cade connaissait Norma Mead mieux que son aîné. Ben avait senti le sourire de la mère de Colin rayonner au téléphone quand il lui avait demandé la permission de remplir sa maison pour les vacances. Travis et Dakota avaient trouvé des places sur le même vol que les Walsh, mais Jake et ses parents devaient arriver à LaGuardia quelques heures plus tard.

À leur atterrissage à Newark, ils retrouvèrent tous leurs bagages sans anicroche.

Bien sûr, les McAlister avaient déjà visité New York, mais jamais comme ça. Dan et Sarah, émerveillés par la demeure des Mead, ne savaient comment exprimer leur gratitude à leurs hôtes.

Quant à Jake, il soupira de soulagement en voyant Jason à son arrivée.

— Je déteste l’avion, annonça-t-il.

Prenant Jason par la main, il frotta son visage contre le sien dans un baiser esquimau. Les voir ensemble réchauffait toujours le cœur de Ben. S’il avait joué un rôle dans l’amélioration de la vie de son frère, il considérait ça comme l’un de ses plus brillants succès.

Ses frères traitaient désormais les Mead comme des membres de la famille : d’abord, ce n’était pas leur premier séjour, ensuite, ils ne subissaient plus la pression d’un déménagement imminent à New York. M. et Mme Mead tenaient toujours le rôle de grands-parents de substitution, surtout vis-à-vis de Cade. Catherine, revenue chez elle pour les vacances, renoua avec Quentin et Jason. Elle promit à Ben qu’il n’y aurait cette fois aucun écart de conduite et prêta même à Dakota une robe de Stella McCartney pour le dîner de Thanksgiving.

Plus important encore, la température était clémente et le ciel d’un bleu pur.

 

JEUDI SOIR, Ben, ayant terminé sa douche, sortit de la salle de bain en se demandant ce que devenait Travis. Il entra dans leur chambre, une serviette autour de la taille, et trouva son amant en smoking devant le miroir en pied.

— Waouh ! s’écria-t-il.

Suivant ses conseils, Travis s’était offert un smoking Armani de coupe classique, avec un seul bouton au veston, qu’il portait avec une chemise blanche et un nœud papillon noir. Quentin s’était chargé de lui montrer comment le nouer. ‘C’est aussi facile qu’attacher des lacets.’

— Est-ce que je ressemble à un pingouin ? s’inquiéta Travis.

Avec un sourire débordant de fierté, Ben avança derrière lui.

— Tu es superbe ! dit-il au reflet dans le miroir. Un jeune James Bond roux.

— Je ne pense pas. J’ai vu tous ses films et James n’a jamais les cheveux longs.

Il se tortillait de droite à gauche.

— Je ne suis pas très à l’aise dans ces chaussures.

— C’est normal, expliqua Ben. Une tenue de soirée n’est jamais tout à fait confortable. Mais avec l’allure que ça te donne, ça en vaut la peine.

Alors que Ben le contournait pour l’embrasser, Travis, d’un geste vif, lui défit sa serviette et la laissa tomber sur le sol.

— Tu crois qu’on a le temps pour une fellation ? demanda-t-il

Il s’activait déjà et le sexe de Ben durcissait sous ses attouchements.

— J’ai toujours du temps pour une fellation. Fais juste attention à ne pas tacher ta chemise. Nous n’en avons pas de rechange.

— Je te promets de ne pas en perdre une seule goutte, déclara Travis, tout sourire.

Il poussa Ben à reculons jusqu’au lit et le fit asseoir, puis il se pencha pour l’engloutir. Il lécha et suça jusqu’à ce que Ben jouisse tout au fond de sa gorge.

Ben ne se plaignait jamais que Travis soit revenu d’Alaska avec un côté dominant au pieu. En général, c’était lui qui baisait Travis, mais pas toujours, et il appréciait de plus en plus le rôle passif. Et chacun d’eux était toujours partant pour une petite pipe.

Ensuite, Ben s’habilla et tous deux descendirent rejoindre les autres dans le hall d’entrée. Les hommes étaient tous très élégants en smoking, les femmes semblaient prêtes à prendre le tapis rouge réservé aux stars. M. Mead avait loué deux limousines pour les conduire à la soirée.

— Préparez-vous, déclara Ben à ses frères lorsqu’ils sortirent dans la rue. Vous ne savez pas ce qui vous attend ; vous allez être époustouflés.

 

JOSEPH MEAD organisait son traditionnel dîner de Thanksgiving à l’hôtel St Regis, c’était un moment très fort de l’année pour sa famille, ses amis, et les divers associés de son cabinet juridique. Parmi les deux cents et quelques invités figuraient également des célébrités. Ben avait été invité pour la première fois deux ans plus tôt et il n’avait jamais rien vu de tel. Le St Regis, un des plus beaux cinq étoiles de New York, était le comble du luxe et de la sophistication. Quand Ben avait téléphoné au ‘patriarche’ en lui demandant la permission d’inviter six personnes de plus, Joseph Mead lui avait répondu avec sa gentillesse habituelle.

— Vous êtes de la famille, Ben. J’ai toujours de la place pour des ajouts de dernière minute. J’ai beaucoup regretté de vous perdre en faveur du Texas, mais je suis heureux d’apprendre que vous êtes retombé sur vos pieds. Et je suis impatient de rencontrer vos frères. Colin ne tarit pas d’éloges sur eux.

Les limousines arrivèrent sur la 55e rue et peu après, le groupe traversa le hall de l’hôtel en direction des ascenseurs pour atteindre le vingtième étage, connu comme étant ‘le toit’. Pour Ben, la grande salle avec son plafond voûté et peint de nuages évoquait Versailles. Les six grands lustres dorés aux pendeloques de cristal étaient spectaculaires et les tentures d’or s’ouvraient sur des baies vitrées avec une vue imprenable sur Manhattan et Central Park. Les tables rondes aux couleurs d’automne garnies de bouquets et de longues bougies coniques occupaient l’essentiel de l’espace, tandis que les invités buvaient et formaient des petits groupes dans un petit salon adjacent avant le dîner.

En sortant de l’ascenseur, Ben vit Colin près du bar, appuyé contre un autre homme, dont il tenait la main. David fut le premier à repérer les nouveaux arrivants, qu’il signala à son compagnon. Colin se retourna et avança pour les accueillir, en tirant David derrière lui.

— Bon Dieu, Walsh ! s’écria-t-il joyeusement. Tu te déplaces en groupe à présent ?

— Que puis-je dire ? Je suis chargé de famille.

Jason se rua en avant et jeta les bras autour de la taille de Colin qu’il serra contre lui.

— Voilà ce que j’appelle un bonjour ! déclara Colin.

Il rendit son étreinte à Jason et l’embrassa sur la tête. Se tournant vers Jake, il demanda :

— Jake, j’espère que tu t’occupes bien de mon neveu ?

— Je pense que la plupart du temps, c’est le contraire, Colin. C’est lui qui s’occupe de moi.

David fit un pas en avant et tendit la main à Travis.

— Je suis heureux de te revoir. Je t’aime bien avec les cheveux longs.

Travis accepta sa poignée de main, mais ensuite, il attira David dans une étreinte inattendue.

— Alors, tu es avec Colin, hein ? Je n’avais rien vu venir.

— La vie est pleine de surprises, répondit David.

Il s’adressa ensuite au plus jeune des Walsh.

— Cade, demanda-t-il, comment s’en sortent les Longhorn cette année ?

— Pas terrible pour le moment, mais ils remontent la pente.

David salua le reste de la bande avant de se tourner vers Ben.

— Je suis heureux de te revoir.

— Moi aussi, répondit Ben. Comme toujours. Laisse-moi te présenter les parents de Jake. Voici Sarah et Dan McAlister. Colin Mead et son compagnon, David Foster.

— Je suis ravie de vous connaître enfin, dit Sarah, la main tendue. J’ai la sensation de vivre un conte de fées. Cet hôtel est remarquable.

— Nous n’avons rien de comparable au Texas, ajouta Dan.

À son tour, il échangea une ferme poignée de main avec Colin et David.

— Je suis désolé de ne pas avoir eu la chance de vous rencontrer durant mon dernier passage à Austin pour le Memorial Day, dit Colin. Votre fils est vraiment doué sur un voilier. Un vrai marin ! Il faudra que nous lui fassions découvrir l’océan un de ces jours.

Catherine entraînait déjà Quentin et Dakota pour leur présenter quelques-uns de ses cousins. Les présentations étant terminées, Ben vit Travis examiner la grande salle, les yeux écarquillés d’admiration et d’incrédulité.

— Nom d’un pétard ! s’exclama-t-il. C’est la Comtesse aux pieds nus ?

Se retournant, Ben aperçut Ina Garten de la chaîne télévisée Food Network. Elle et son mari, qui vivaient dans les Hamptons, étaient des amis des Mead.

— Tu parles d’Ina ? dit Colin.

— J’aime son émission, répondit Travis. J’utilise ses recettes tout le temps.

— Dans ce cas, viens, je vais te la présenter.

— Tu plaisantes ?

— Pas du tout, déclara Colin.

Il prit Travis par le bras et lui fit traverser la pièce. Cade décida que lui aussi voulait rencontrer la présentatrice, aussi il les suivit. Jason et Jake décidèrent d’admirer la vue de plus près tandis que Dan et Sarah se dirigeaient vers le bar. Ben se retrouva donc en tête-à-tête avec David.

— Ça ne te gêne pas ? demanda David. Que je sois avec Colin ?

— Au contraire. Tout a été si brusque… Je suis heureux pour toi, David, vraiment. J’espère que vous viendrez bientôt nous rendre visite tous les deux. Mes frères vous adorent.

— Nous avons déjà parlé d’un éventuel séjour la semaine après Noël.

— Ce serait parfait. Je prendrai quelques jours de congé et les garçons seront en vacances.

— Tu sais que Colin n’est pas tout à fait lui-même depuis ton départ. Il s’adapte, bien sûr, mais il dit toujours : ‘Ben aimerait ça’ ou ‘Dommage que Ben ne soit pas là’. Tu lui manques.

— Il me manque aussi. Même si je suis très occupé.

— Comment ça se passe ?

— Vraiment très bien. Nous avons encore nos mauvais jours, bien sûr… moi avec trois ados ? Fais le calcul. Mais le pire est derrière nous. Et depuis que Travis est revenu vivre avec nous, ça fait une énorme différence. Surtout pour Cade. Travis est son vrai grand frère, moi, je suis juste le remplaçant.

— J’ai remarqué qu’il le colle pas mal.

— Ouais. Je pense qu’il a peur de le voir à nouveau disparaître s’il ne le tient pas à l’œil.

— C’est un âge terrible pour être orphelin. Bien sûr, il n’y a pas de ‘bon’ âge.

Ben entendit une voix familière appeler son nom. Il se retourna pour saluer Joseph Mead. Après une poignée de main, le vieil homme lui tapota chaleureusement le bras.

— Alors, où sont-ils, ces fameux frères qui sont vos sosies et dont j’ai tellement entendu parler ?

— Permettez-moi d’aller vous les chercher, monsieur.

Ben s’excusa le temps de réunir sa famille pour les présenter à leur hôte. Veuf depuis dix ans, Joseph Mead était venu seul. Il eut la réaction attendue en voyant Quentin, Jason et Cade.

— Une ressemblance remarquable !

Joseph Mead avait souvent entendu parler des frères de Ben, mais ce fut seulement en entendant prononcer leurs noms l’un après l’autre qu’il réalisa la vérité.

— Benjy, Quentin, Jason et Caddy ? Vous avez été prénommés d’après la tribu Compson du Bruit et la Fureur.

— Je ne suis pas une fille, protesta Cade.

— Papa a dû s’adapter, admit Ben.

— Et je vous mets au défi d’appeler Ben Benjy, déclara Quentin. Il déteste ça.

Le St Regis leur servit un menu de Thanksgiving à la fois traditionnel somptueux, avec quelques variantes originales que Travis remarqua, mais pas Ben, qui ne prêtait guère attention au contenu de son assiette. Quentin, Dakota, Jason et Jake étaient attablés avec Catherine et ses cousins. Au départ, Ben et Travis se trouvaient à côté de Colin et David, mais Travis demanda vite à Colin de changer de place pour parler cuisine avec David. Ce qui donna à Ben et Colin l’essentiel de la soirée pour bavarder et échanger des nouvelles. Ben en fut très heureux. Colin lui manquait plus qu’il ne l’avait réalisé.

— Je ne t’ai pas encore parlé du bonus inattendu de mon contrat avec SY&Y.

Colin, qui s’apprêtait à engouffrer une bouchée de dinde, haussa les sourcils et le regarda.

— Quel genre de bonus ?

— Le meilleur qui soit. Ma liberté plus un million de dollars pour que toi et moi puissions créer notre cabinet.

Colin faillit s’étouffer.

— Quoi ?

— J’ai signé pour dix ans. Ensuite, je serai libre. Les garçons seront tous diplômés et Travis sera prêt à changer de décor. Tu vois bien qu’il commence déjà à aimer New York.

Colin ouvrit la bouche, mais sans réussir à énoncer un mot. Il posa sa fourchette et prit Ben dans ses bras. Surpris, David et Travis se tournèrent vers eux. Ben les rassura en articulant silencieusement : ‘Tout va bien.’

— Je t’avais bien dit qu’on ne quitte jamais New York ! déclara Colin.

Travis les interrompit :

— Hé, pourquoi y a-t-il une chaise vide à côté de ton grand-père ? C’est en mémoire de sa défunte épouse ?

Colin tourna les yeux vers la table où Joseph Mead était assis.

— Non. C’est en mémoire de Christopher, son plus jeune fils. Il est mort du sida dans les années 80. À l’époque, ils ne se parlaient plus et grand-père ne se l’est jamais pardonné. C’est sa façon de se souvenir de lui.

— Nom d’un pétard ! déclara Travis. Il n’y a pas de rose…

M. et Mme Mead avaient insisté pour asseoir Cade entre eux pour mieux profiter de sa présence. ‘Je trouve certains de ces vieux bien trop guindés’, lui avait expliqué Norma Mead. Ben remarqua que son frère s’épanouissait sous leurs attentions, le couple s’occupait de lui comme s’il était le centre de leur univers. Voilà ce que c’est d’avoir des grands-parents, pensa-t-il.

Vers la fin du dîner, Joseph Mead se leva.

— Puis-je avoir votre attention, s’il vous plaît ?

Aussitôt, le brouhaha de la grande salle s’étouffa. Le patriarche reprit son discours :

— Comme vous le savez, nous demandons chaque année à un invité de nous raconter une anecdote d’Action de grâces pour Thanksgiving. Cette année, après avoir discuté avec mon fils, Carl, nous avons décidé de donner la parole à un jeune homme, Quentin Walsh. Je pense que vous trouverez son récit… eh bien, remarquable. Quentin ?

Ce dernier se leva et déroula deux feuillets de papier.

Travis se pencha pour Ben pour lui demander :

— Tu étais au courant ?

— Non, répondit Ben. Et toi ?

— Non-on.

Quentin se racla la gorge et commença à lire :

— Marc Brown a écrit : Parfois, être un frère est encore mieux qu’être un superhéros. Cette citation a beaucoup de signification pour moi, parce que j’ai trois frères. Comme certains d’entre vous le savent, nos parents ont été tués dans un accident de voiture, il y a onze mois. Ça a été pour nous un bouleversement et à l’époque, l’avenir nous paraissait assez sombre. En fait, c’était ce qui pouvait arriver de pire à un ado de seize ans. J’étais très en colère. Mon frère aîné, Ben, est revenu au Texas. Lui aussi était en colère. Les premiers jours ont été sacrément horribles et je me suis montré plutôt agressif envers lui. Je pensais qu’il allait rentrer à New York et nous expédier, mes deux jeunes frères et moi, chez nos oncles et tantes… Et là, premier miracle, il m’a surpris en décidant de rester pour s’occuper de nous. Il avait des projets dans la vie, des espoirs et des rêves, il les a mis de côté. De jeune et brillant avocat new-yorkais, il est devenu du jour au lendemain le tuteur de trois enfants qu’il connaissait assez peu, au fond. Il a fait pour nous un sacrifice énorme, dont je n’ai pas vraiment réalisé la portée à l’époque. Je sais qu’il a cru sa vie à peu près fichue. Au moins, de prime abord… Et là, second miracle. Au milieu de toutes ces tragédies, Ben a rencontré son âme sœur, Travis. Parce que voilà le plus important, le bonheur arrive souvent quand on s’y attend le moins. Tout le monde a un destin, mais peu prennent la décision de le suivre. Même en ses pires moments, la vie vous donne une raison de rendre grâce. Ben, je te remercie d’avoir tout abandonné pour nous. Tu nous as sauvés, au sens littéral. Je suis désolé de t’avoir mal jugé et accusé. J’espère devenir un jour un homme à moitié aussi génial que toi. Je sais que tu n’aurais jamais pensé m’entendre dire ça, mais tu es vraiment mon superhéros.

Sans se concerter, Ben, Travis, Jason, et Cade se levèrent pour rejoindre Quentin. Ils tombèrent dans les bras les uns des autres, oublieux des deux cents invités qui leur faisaient une ovation, la larme à l’œil.

 

SUR LE vol du retour à Austin, Travis se mit à rire quand Ben évoqua leur trajet précédent.

— Mieux vaut l’oublier, déclara-t-il.

— Non, ça fait partie de ce qui nous a conduits ici, aujourd’hui, donc je tiens à m’en souvenir.

Quand il se tut, Travis lui prit la main.

— Je peux te demander un truc ?

— Bien sûr, répondit Ben.

— Et si je changeais de nom ? Et si je devenais un Walsh ?

— Pourquoi ?

— Ben, je sais que nous ne pourrons pas nous marier au Texas…

Il s’interrompit avec une grimace et attendit la réaction de son amant.

— Bienvenue dans le monde de l’inégalité des droits au mariage.

— Ouais, reprit Travis, mais ce serait quand même sympa que nous partagions un patronyme. Atwood est le nom de mon père que je n’ai jamais estimé. Les garçons et toi êtes ma famille à présent.

— D’accord, acquiesça Ben. Dans ce cas, tu devras en faire la demande au tribunal de district, seul un juge peut t’accorder un changement de nom légal. Tout dépendra de la formulation de ta demande, parce qu’ils décident au cas par cas. Par chance, nous vivons dans le seul comté libéral du Texas, et je me chargerai d’écrire ta demande, bien entendu. Je pense qu’il n’y aura aucun problème.

— Et tu serais d’accord ?

Ben sourit.

— Oui. Travis Walsh. Mon père en serait très fier.

— Tu le feras dès que nous rentrerons à la maison ?

— Oui, je rédigerai ta lettre dès lundi.

— Merci.

Ben laissa son regard dépasser Travis pour se fixer sur le hublot.

— Hé, tu te souviens de l’hiver dernier, quand j’ai eu la grippe ?

— Bien sûr, je ne l’oublierai jamais.

— Tu te souviens qu’en reprenant conscience, j’ai dit à Quentin avoir parlé à papa ?

— Ouais, vaguement.

— Ce n’était qu’un rêve, je suppose, mais il m’a paru très réel sur le coup. Je suis sorti de mon lit pour aller dans la cuisine. Mon père était là, il m’a fait des migas. Je me suis assis à table et nous avons discuté. Il m’a demandé de m’inscrire pour passer l’examen du barreau au Texas. Il m’a aussi dit que toi et moi allions rencontrer une période difficile. Il m’a dit que tu étais la solution à mon problème. Et il avait raison.

— Je suis heureux que tu aies écouté ses conseils.

— Ensuite, je suis retourné au lit et là, je ne sais pas… je présume que j’ai rêvé que je rêvais. Un peu comme dans Inception. J’ai eu la vision de ce moment : je rentrais avec toi à la maison, main dans la main. J’ai regardé par la fenêtre et l’horizon avait disparu… J’ai vu le ciel tel qu’on le voit d’un avion. Du bleu et des nuages, quand la terre n’existe plus. J’ai vu un avenir grand ouvert. Je me souviens du bonheur que j’ai ressenti alors.

Sur ce, Ben pressa le bouton de son accoudoir pour faire basculer son siège en arrière. Il ferma les yeux. Peu après, il sentit que Travis suivait son exemple. Avant de s’endormir, Ben se pencha vers son partenaire et lui demanda, d’un chuchotement à peine audible :

— Tu vas mettre les lumières de Noël sur la maison cette année ?

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