Quand l'horizon a disparu
Chapitre VII
QUAND IL se réveilla le lendemain matin, Ben décida d’appeler Colin.
— Enfin ! Tes parents se tuent dans un accident de voiture et je n’entends plus parler de toi pendant deux semaines. C’est inacceptable, Walsh.
— Bonne année à toi aussi.
Pas de réponse.
— Je t’ai envoyé plusieurs textos, ajouta Ben.
— Ce n’est pas pareil.
— Tu comptes rester fâché combien de temps ? Arrête de jouer au con, le monde ne tourne pas autour de ton nombril ! s’écria Ben, dans un élan de colère.
Silence.
Puis Colin soupira et sa voix n’exprima plus que de la lassitude.
— D’accord, tu as raison. Comment vas-tu ?
— Bof. Je ne sais même pas par où commencer !
— Tu as obtenu la garde de tes frères ?
— Oui.
— Tant mieux ! Et maintenant, quelle est ta prochaine étape ?
— Que veux-tu dire ? Quelle prochaine étape ? New York, c’est fini. Je vais devoir rentrer définitivement à Austin pour m’occuper d’eux.
— Qu’est-ce que tu racontes ? On ne quitte jamais New York.
— Eh bien, moi, si. Je n’ai pas le choix, Colin. Mes frères seraient séparés si je ne revenais pas.
— Non, ils seraient séparés si tu n’es pas leur tuteur.
— Je ne vois pas la différence.
— Qu’est-ce qui t’oblige à t’occuper d’eux à Austin ?
Ben garda le silence pendant quelques secondes. Puis il dit :
— Tu voudrais que je les emmène à New York ?
— Oui, exactement.
— Je n’en aurai jamais les moyens. Élever trois adolescents en ville ? D’ailleurs, ils vivent ici. Ils vont à l’école ici. Leurs amis sont ici.
— Vois plus grand, Ben. Il y a des écoles à New York. De meilleures écoles. Et ils se feraient de nouveaux amis. Les familles déménagent régulièrement en fonction du travail. C’est ainsi que va le monde. Si tu veux vraiment bien élever ces garçons, il te faut aussi être heureux. Quel modèle parental tu leur donnerais si tu dépéris au Texas ? Ton rôle deviendra un fardeau si tu es malheureux.
Colin s’arrêta une seconde avant d’ajouter :
— Question argent, j’ai déjà parlé de ton cas à mon grand-père.
— Hein ? Non ! Dis-moi que ce n’est pas vrai !
— Il va établir un fonds de fiducie pour l’achat d’un appartement pour quatre et les frais des études de tes trois frères, en école privée.
— Je ne peux accepter.
Ben entendit Colin soupirer. Comme d’habitude.
— Tu dois jouer les cartes que tu reçois, Walsh. Pour le moment, ta vie est difficile, je le comprends bien. Mais n’aggrave pas la situation avec une fierté mal placée. Tu es des nôtres et nous nous soutenons les uns les autres. Je te l’ai dit mille fois…
— Je sais.
— Tu es le seul à tiquer concernant cet argent, tout le monde s’en fiche. Promets-moi d’y réfléchir. C’est la meilleure option. Et ne présume pas que tes frères refuseront d’emblée. Donne-leur au moins le choix. New York peut être passionnant pour un ado.
— Tu es bien placé pour le savoir.
— Exactement. Je le sais d’expérience. Et toi aussi. Qu’est-ce qui te fait penser que tes frères ne réagiront pas comme toi ? Tu t’es épanoui en arrivant ici. Ils feront peut-être pareil.
Ben sourit à cette éventualité.
— D’accord, je vais y réfléchir.
— Et tu leur en parleras ?
— Oui bien sûr. Je leur en parlerai dès aujourd’hui.
— Parfait. Alors, quand vas-tu téléphoner à David ?
— Bientôt.
— Tu as intérêt à te dépêcher si tu veux le garder. Je ne dis pas que c’est fini, mais il ne comprend pas pourquoi tu as coupé tout contact. Il voudrait te soutenir.
— J’aime autant gérer seul mes problèmes.
— C’est ce que j’ai essayé de lui expliquer.
— Pourquoi, vous vous êtes tous les deux retrouvés chez la même manucure ?
— Il m’a appelé.
— Je peux toujours jouer la carte de l’orphelin déboussolé.
— Une seule fois. Tu ne peux jouer cette carte qu’une seule fois.
— Je vais l’appeler.
Une pause.
— Sinon, tu tiens le coup ? demanda Colin.
— Honnêtement, je n’ai pas encore accepté la vérité. Je suis encore à l’étape du choc et du déni, comme dans Potins de femmes.
— C’est quoi ?
— Laisse tomber. Le voisin d’en face nous a bien aidés… Travis. Il est hétéro, en principe…
— Il est sexy ?
— Toujours ta première question, hein ? Oui, il est sexy. J’ai cru qu’il me faisait des avances, mais je me suis trompé. Du moins, c’est ce qu’il prétend. Pourtant, c’était bizarre. Je veux dire, nous sommes censés être amis, rien de plus, mais la nuit dernière, au dîner, il s’est mis à me faire du genou sous la table.
— Comment est-il ?
— Rouquin.
— Tu l’as déjà vu torse nu ?
— À dire vrai, oui. Je me suis pointé chez lui pendant qu’il sautait sa copine. Son ex, actuellement. Ils ont rompu la nuit dernière. Peu importe, quand il est venu m’ouvrir la porte, il n’avait remis que son blue-jean.
— Sexy. Qu’est-ce qui s’est passé la nuit dernière, tu ne cesses d’y faire référence ?
— Rien. Oublie ça.
— Pas question.
— Eh bien, après le dîner, il est sorti avec sa copine, puis une heure plus tard, il a sonné à la maison. Pour me dire qu’ils avaient rompu. Nous avons eu un bref échange qui a fini par une dispute concernant… Je ne sais même pas au juste.
— Que fait-il dans la vie ?
Ben se racla la gorge.
— Il n’a pas fini ses études, mentit-il.
— C’est un gamin ?
— Non. Il a notre âge. Il est en dernière année.
Ben se sentait mal de mentir, mais pour le moment, il ne voulait pas s’y attarder. Au fil des années, il avait appris à cacher certaines choses à Colin, pour ne pas fragiliser leur amitié. S’il disait la vérité concernant Travis, il n’échapperait pas à un commentaire dédaigneux, style ‘mécano couvert de cambouis’.
— Un étudiant, hein ? Que s’est-il passé après votre dispute ? Tu n’as quand même pas trompé David, Walsh ?
— Non. Il ne s’est rien passé. Travis a prétendu que c’était un malentendu, mais il a agi d’étrange façon.
Ben se tut un instant, avant de reprendre :
— Laisse tomber. Je suis probablement sensibilisé en ce moment. Ce n’était rien, vraiment. Je n’aurais même pas dû t’en parler.
Une pause.
— Quand rentres-tu ? Il faut que tu viennes avec tes frères pour leur faire visiter New York, ils réaliseront vite que la vie ici peut être superbe.
— Voilà pourquoi je ne voulais pas t’appeler. Maintenant, tu as ouvert la boîte de Pandore. Et moi qui pensais que tout était réglé !
— Tu te contentais juste de la pire option.
— Donne-moi quelques jours pour réfléchir à la question.
— Bien sûr. Maintenant, appelle David. Et oublie ce Travis.
Quand Ben raccrocha, il ne composa pas le numéro de David. Colin venait de lui proposer une alternative intéressante. Avec un appartement plus grand, c’était gérable. Cade aurait bientôt treize ans, il n’avait pas besoin d’être surveillé de près. Si Ben n’avait pas à s’inquiéter côté financier, il lui fallait juste convaincre ses frères de déménager. Il envisagea leurs éventuelles réactions. Jason ne semblait pas heureux ici. En outre, aucun gay ne pouvait résister à Gotham, donc Jason serait partant. Et Cade serait triste à l’idée de changer, mais tant que ses frères restaient avec lui, il s’adapterait vite. Il ne restait que Quentin. Il avait une copine, il était encore à l’école secondaire, il serait certainement le plus résistant. Et, vu son caractère, il n’hésiterait pas exprimer vivement ses objections.
— TU ES fou ?
Tous étaient assis à la table de la cuisine pour le petit déjeuner. Maintenant que Travis avait disparu, le repas se composait d’un bol de céréales dans du lait. Ben avait tenté de reprendre les arguments de Colin pour présenter la conversation sous le meilleur angle. Manifestement, d’après le ton et la réaction de Quentin, il avait échoué.
— Il n’est pas question que j’aille à New York ! Je déteste cette ville ! Elle pue comme une poubelle avariée.
— Tu n’es venu qu’une fois me rendre visite.
— Et ça m’a suffi ! C’est la pire des solutions ! Nous venons de perdre nos parents et tu voudrais en plus nous déraciner ? Nous avons passé toute notre vie dans cette maison !
— Du calme, petit frère, dit Ben, d’un ton délibérément condescendant.
— Ne me parle pas comme à un enfant !
— Alors, cesse de te comporter de façon puérile !
Ben regrettait déjà d’avoir entamé cette conversation devant Jason et Cade, mais il était trop tard à présent pour y remédier.
Il reprit :
— Tu sais très bien que ce n’est pas ‘la pire des solutions’. Ne fais pas un caprice en oubliant que la semaine passée, vous aviez à affronter une option bien plus drastique. Tu n’es pas le seul concerné, Quentin.
— Alors, quoi ? Tu as tous pouvoirs à présent ? Et nous n’avons rien à dire ?
Ben n’eut pas le temps de répondre parce que Cade se mettait à pleurer.
— Merde ! jura Ben. Cade, je suis…
— La ferme, Cade ! aboya Quentin.
— Laisse-le tranquille !
Ben se leva et fit le tour de la table pour arriver à côté de Cade. Dès qu’il s’accroupit, le garçon lui tomba dans les bras.
— Je suis désolé, bonhomme. Tu sais bien que nous nous disputons, parfois. Quelques vives paroles sont sans importance. Hé, regarde-moi.
Il recula pour mieux dévisager Cade.
— Nous discutons, c’est tout, reprit-il. Nous ne serons pas séparés, cette décision n’est pas remise en question. Nous resterons ensemble, tous les quatre, où que nous soyons. Tu as ma parole.
Il se tourna vers Quentin :
— Dis-le-lui, Q. dis-lui que, même si nous allons à New York, tu y seras avec lui.
Quentin ne répondit pas. À travers la table, Ben sentit son ressentiment, il vit presque la vapeur lui sortir des oreilles. Ben venait de lui jouer un sale tour et tous deux le savaient. Un coup bas, pensa-t-il, mais efficace.
Son cadet tendit enfin la main pour caresser la tête de leur petit frère.
— Pas de souci, déclara-t-il. Nous resterons ensemble. Même s’il nous emmène en Alaska.
Avec un petit rire nerveux, Cade s’essuya le nez sur la manche de son sweat-shirt.
— Tu vois ? insista Ben. Tout va bien, alors, cesse de pleurer. Il est temps de devenir un homme.
— Mer…credi, Ben. Il n’a que douze ans !
— Justement, ce n’est plus un bébé. L’an prochain, il aura treize ans. Chez les juifs, par exemple, c’est l’âge de la maturité. Votre enfance idyllique est terminée.
— Très bien, dit Cade. Mais arrêtez de vous battre tous les deux. Compris ?
Ben le regarda, impressionné.
— Compris, répondit-il.
Il retourna à sa place, devant son bol de céréales Frootloops.
— Je peux parler ? demanda Jason.
Morose, Ben hocha la tête.
— Bien sûr. Ton frère n’en a pas demandé l’autorisation, pas vrai ?
Jason prit une profonde inspiration et roula la tête d’avant en arrière.
— Pour moi, nous ne ficherons jamais assez vite le camp de cette ville de ploucs !
Puis il poussa un hululement de joie.
— Attends, intervint Quentin. On peut au moins y mettre une variante ?
— Laquelle ? demanda Ben.
— J’aimerais terminer l’année scolaire. Seulement cinq mois de plus. Si ce cabinet où tu travailles t’aime au point de tout payer, ton patron t’accordera bien un sursis de cinq mois. Ce n’est même pas un semestre complet !
Ben se tourna vers Jason, dont le visage trahissait l’évidente déception. Il agita ensuite sa cuillère en direction du plus jeune pour solliciter son avis.
— Cade ?
Ce dernier digérait l’information.
— Je suis d’accord avec vous deux. Nous devrions aller à New York, mais nous devrions aussi terminer notre année scolaire ici.
Ben termina ses céréales et bu ce qui restait de lait dans son bol.
— Dans ce cas, je vais transmettre à mon client notre contre-proposition. Vous savez, ça peut marcher. Et, ajouta-t-il, moqueur, je me fiche de ce que les gens disent de vous. Vous êtes super, jeunes gens !
Tous lui répondirent par un rire amusé et complice. Même Quentin.
TRAVIS NE vint pas leur rendre visite de toute la journée. Le croyant avec Trisha, aucun des trois frères de Ben ne s’interrogea sur son absence et il ne leur raconta pas la scène de la veille au soir. Et comme il maîtrisait l’art de commander des repas par téléphone, les Walsh ne moururent pas de faim. Il y avait même quelques bons restaurants dans le quartier. Comme d’habitude, ils passèrent la journée et la soirée devant la télévision, à regarder des films.
Vendredi matin, ils étaient tous assis au salon à manger des céréales devant Donnie Darko (un de leurs DVD préférés). Peu avant midi, on frappa à la porte.
— C’est sans doute Travis, déclara Quentin. Le pauvre ne peut pas se passer de nous pendant plus de vingt-quatre heures.
Le pauvre. Ben se leva et alla ouvrir la porte d’entrée. Mais ce ne fut pas Travis qu’il trouva sur le seuil. Il vit d’abord Colin, les bras tendus, avec un grand sourire aux lèvres.
— Hello, Walsh ! C’est moi. Je suis venu conquérir le Texas.
Il y avait un autre homme derrière lui.
— Hé, tombeur !
C’était David.
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