Quand l'horizon a disparu
Chapitre XV
— QU’EST-CE QUE C’EST ? demanda Quentin
Il brandissait la carte de l’Alaska. Ben avait été les chercher à l’école, après quoi, tous s’étaient réunis dans la cuisine pour discuter des plans du dîner.
— Ça veut dire quoi, ‘je reviendrai’ ? insista-t-il.
— C’est ce que Travis a laissé pour moi. Je suis allé chez Mme Wright cet après-midi pour lui demander ce qu’il devenait, parce que je n’avais plus vu son pickup depuis quelques jours. Elle a dit qu’il avait pris ses affaires et qu’il était parti. Mais sans lui dire où il allait.
Cade fit le tour de la table et prit la carte des mains de Quentin.
— Peuh ! Il est allé en Alaska.
— Ça n’a aucun sens, répliqua Ben. S’il est en Alaska, il aurait pris la carte. Je la lui ai donnée pour ça.
— Tu ne vois pas les choses comme lui, insista Cade. Il aime les films policiers, les énigmes. S’il t’a laissé sa carte, c’est sa façon de te dire où il est parti. Il a toujours voulu voir un endroit où le soleil ne se couche jamais. Tu l’as ouverte ?
— Non, répondit Ben. Pourquoi ?
— L’un des films préférés de Travis est Indiana Jones et la Dernière Croisade. Un X marque l’endroit fatidique. Tu t’en rappelles ? Dans la bibliothèque ?
Cade ouvrit la carte et la posa sur la table.
— Tu vois ? dit-il, pointant la partie nord de l’État.
Du même marqueur noir, Travis avait mis un X sur la ville de Barrow.
— C’est sur la côte, dit Jason, dans le cercle arctique. Le soleil ne se couchera pas pendant deux mois et demi, de mi-mai à fin juillet.
— Comment le sais-tu ? demanda Ben.
— Travis nous en avait parlé, répondit Quentin. Il faisait des recherches depuis un certain temps. Je pense même qu’il avait un emploi sous le coude. Deux mois et demi non-stop de lumière ! Il était super excité.
Ben en resta coi de stupéfaction. Il avait demandé un break et c’était exactement ce que Travis lui offrait. Je reviendrai. Il n’avait pas dit quand, mais d’après lui, ce serait quelque temps après le Labor Day. Il n’en avait aucune garantie, bien sûr, juste une note griffonnée sur une carte. Pourtant, c’était peut-être ce qui pouvait leur arriver de mieux. Ben devait se concentrer sur sa famille et retrouver ses bases. Et de toute façon, il passerait sans doute l’essentiel de son été à réviser son examen juridique. Peut-être aussi à renouer avec certains de ses amis en ville pour retrouver une vie sociale. Très brièvement, Ben envisagea d’oublier Travis et de tourner la page, mais il continuait à entendre les paroles de son père résonner à ses oreilles.
Les eaux troubles.
Alors, il décida d’attendre.
PEU APRÈS la disparition de Travis, Ben prit rendez-vous avec l’école de Jason pour évoquer le problème de son frère. Le proviseur l’écouta et lui promit de régler la question, mais Ben doutait qu’il en ait le pouvoir. Il lui fallait sortir Jason de là à la prochaine rentrée scolaire. Quand il prit des renseignements sur les meilleures écoles privées, tous ceux qu’il interrogea lui répondirent par les mêmes noms : St Andrew et St Stephen. Toutes deux dépendaient de l’Église épiscopale des États-Unis. Ben prit rendez-vous avec chacune d’elles et discuta du cas de Jason. Après avoir pris connaissance de ses résultats, les deux écoles exprimèrent un vif intérêt. D’après Ben, des parents décédés et un cas d’homophobie à régler ajoutaient un bonus au dossier, l’église épiscopale étant aussi tolérante que le christianisme le permettait. Il savait que ce genre d’institutions aimait la diversité et luttait contre l’exclusion, sous toutes ses formes. Jason, après avoir à son tour rendu visite aux deux établissements, se décida en faveur de St Stephen. Il créa un calendrier qu’il posa sur le réfrigérateur, afin de décompter ses derniers jours dans le public.
— L’année prochaine, disait-il, tout ira mieux.
EN MAI, Ben accompagna Jason au rassemblement mensuel des jeunes LGBT ‘à la fortune du pot’.
Alors qu’ils entraient dans la salle commune avec dans leur assiette un bifteck grillé et une brochette de légumes, Ben demanda à son frère :
— Alors, où est ce fameux Jack McAlister ?
— Il s’appelle Jake, le corrigea Jason, balayant la pièce des yeux. Il est là-bas, avec les deux lesbiennes. Celles qui ont des crêtes iroquoises assorties. Et sa mère est assise à la table d’à côté. La dame en Chanel qui téléphone.
— Voilà qui démontre son ouverture d’esprit. Où va-t-il à l’école ?
— À Westlake.
Ben hocha la tête.
— Tu as bon goût ! Tu avais raison, il est Justin.
— C’est dégueu !
— Quoi ? Je ne peux pas te donner mon avis et trouver ton copain sexy ?
— Non. Je préférerais que tu t’en abstiennes. Et tu sais très bien que c’est pas mon copain, du moins, pas dans ce sens-là, aussi ne me fiche pas la honte devant lui, s’il te plaît.
— Fais-moi confiance, Jason. Je ne suis pas papa. Tu sais à quoi Jake s’intéresse ?
— Il veut travailler dans l’industrie cinématographique. Il est imbattable sur les films.
— Hmm. Un Dawson Leery version moderne.
— Qui c’est ?
— Quels sont ses hobbies ?
— Il aime l’eau. Son père a un hors-bord, mais lui préférerait apprendre à faire de la voile.
— Que fait son père ?
— Il est avocat.
Ben rit.
— Ça devient trop facile. Bon, je vais m’occuper du gros œuvre, mais quand je te ferai ce signe…
Il frotta son index sur l’arête de son nez, comme dans l’Arnaque, avec Paul Newman et Robert Redford.
— … tu l’inviteras.
— Je l’inviterai à quoi ?
— Tu comprendras le moment venu. Prête-moi juste attention.
Après avoir déposé leur assiette chaude sur la table, Ben et Jason se dirigèrent vers l’endroit où Jake McAlister était attablé avec ses amies. Sa mère se trouvait proche, mais à une table voisine.
— Salut, Jake, dit Jason.
Les deux filles, qui leur faisaient face, levèrent les yeux. Et Jake se retourna.
— Hé, Jas, quoi de neuf ? C’est ton frère ?
Jake se leva tandis que sa mère, toujours au téléphone, les examinait.
— Oui, c’est Ben. Ben, voici Jake.
Ben tendit la main, Jake la serra, poliment.
— Ravi de te rencontrer, Jake.
— Pareil pour moi. Voici ma mère.
Celle-ci se détourna, le téléphone sur l’épaule, et tendit la main droite.
— Sarah McAlister. Ravie de vous rencontrer.
— Ben Walsh, dit-il en lui serrant la main. Ça vous ennuierait que nous nous joignons à vous ? C’est la première fois que je viens, autant choisir une tablée sympathique.
Tout le monde rit.
— Bien sûr, dit-elle, prenez place.
Ben fit le tour de ta table pour s’asseoir face à Sarah McAlister. Jason prit place près de Jake, Brenda et Debbie, le couple de lesbiennes, étant de l’autre côté.
— Je te rappellerai, déclara Sarah au téléphone. À plus… Oui, je sais, je suis d’accord. Nous en reparlerons quand je rentrerai à la maison. C’est promis.
Elle referma son portable et le rangea dans son sac.
— Excusez-moi, je ne voulais pas être impolie. Ben, je suis tellement désolée pour vos parents. Puis-je vous appeler Ben ?
— Bien volontiers. Puis-je vous appeler Sarah ?
— Bien sûr.
Ben l’examina avec une attention discrète. Elle avait de l’argent, mais sans être pourrie de fric, loin de là. Elle ne faisait pas teindre ses racines aussi souvent qu’elle le devrait. Moins de trente-cinq ans. Probablement devenue mère encore adolescente.
— Merci, l’hiver a été difficile pour nous tous, mais maintenant que voilà le printemps, nous commençons à nous remettre. Au fait, votre tenue vous sied à merveille. Du Chanel ?
— Oui, répondit-elle en rougissant. Merci.
Jake leva les yeux au ciel.
— Jason m’a dit que vous viviez à New York. Vous avez dû revenir ici ? Après… vous savez…
— Ouais, c’est exact.
— C’est chiatique.
— Jake, voyons, gronda sa mère.
— Ben quoi, c’est vrai ! se défendit-il. Ça doit être dur de quitter New York pour revenir ici et tout recommencer ? Tu dirais quoi si ça t’arrivait ?
Ben appréciait déjà ce garçon.
— Vous avez retrouvé un job ? continua Jake.
— Non, pas encore.
— Vous êtes dans quelle branche ? demanda Sarah.
— Je suis avocat au pénal.
— Vraiment ? Mon mari est également avocat. Peut-être pourrait-il vous aider pour votre CV ou je ne sais quoi.
— C’est une bonne idée. Travaillerait-il par hasard chez Harrison & Pope ?
Ben vit Sarah McAlister perdre son sourire, mais il continua comme si de rien était :
— Ils veulent me faire signer un contrat dès maintenant, mais je préfère attendre jusqu’à l’automne pour prendre ma décision. Mon père m’a toujours conseillé de ne pas me précipiter.
— C’est un des cabinets où papa a postulé, non ? demanda Jake à sa mère.
Parfait, pensa Ben.
— Vous avez reçu une offre de Harrison & Pope ? demanda-t-elle, ignorant son fils.
— Oui, mais comme je vous l’ai dit, je ne veux rien décider avant septembre. J’ai l’intention de passer l’été avec mes frères, je vais peut-être aussi les amener faire de la voile à Southampton.
Jake se redressa.
— Vous faites de la voile, Ben ?
— Oui. Il y a quelques années, un de mes amis de Columbia m’a emmené sur son voilier et depuis lors, je suis accro. L’été dernier, nous avons navigué entre New York et Miami. Aller-retour.
— Sans blague ! s’écria Jake.
— Vous étiez à Columbia ? murmura Sarah.
— Jason ? Tu peux confirmer mes dires à Jake ?
— C’est vrai.
— Avant toute chose, enchaîna Ben, je tiens à ce que mes frères sachent naviguer. Dans ce but, j’envisage de louer un bateau pour le week-
end du Memorial Day 1, le dernier lundi de mai. Nous irons sur le lac Travis pour leur apprendre les bases de la voile. Et peut-être même y camper la nuit.
— Ça semble…. commença Jake.
Il s’arrêta quelques secondes avant de continuer :
— J’aimerais bien que mon père fasse un truc comme ça. Mais il ne s’intéresse qu’à son stupide hors-bord.
À ce moment-là, Ben promena son index sur son nez. Jason écarquilla les yeux.
— Tu veux venir avec nous ? demanda-t-il à Jake.
Celui-ci en resta bouche bée.
— Sérieusement ?
— Tu es d’accord, Ben ? demanda Jason, l’air innocent.
— Bien sûr !
Il se tourna vers Sarah.
— Je suis un marin confirmé et mon ami Colin, qui m’a initié à la voile, sera avec moi. Il navigue depuis qu’il est tout petit. Et Jake pourra partager une tente avec l’un de mes frères.
— Maman, je peux y aller ? S’il te plaît ? plaida Jake.
— Eh bien, je vais devoir en parler d’abord à ton père, mais je suis sûre qu’il sera d’accord.
— Oh mon Dieu ! déclara Jake, se tournant vers Jason. Ça va être génial !
Jason paraissait également prêt à éclater d’enthousiasme.
— Je sais ! applaudit-il.
— Allons chercher un truc à manger, Jas, suggéra Jake.
Déjà, il se levait et reculait la chaise de Jason. Ben se pencha pour murmurer à Brenda et Debbie :
— Je vous conseille les steaks et les brochettes végétariennes. Je les ai faits moi-même.
Elles lui sourirent en lui assurant qu’elles y goûteraient, mais un autre groupe d’amis arrivant peu après, les deux filles changèrent de table. Jake et Jason se retrouvèrent à parler entre eux, tandis que Ben interrogeait longuement Sarah sur la dure tâche d’élever des adolescents. Quand il fut temps de partir, ils avaient échangé leurs numéros de portable. Ben lui promit de la contacter la semaine suivante pour organiser le séjour.
— Auparavant, vous devriez passer dîner à la maison, suggéra-t-elle. Dan aimerait vous rencontrer, j’en suis sûre. Et ça le pousserait aussi à donner son autorisation pour Jake.
— Excellente idée. Qu’en dis-tu, Jason ?
— Ouais, pourquoi pas ? Merci, Mme McAlister.
SUR LE chemin du retour, Jason eut du mal à contenir son excitation.
— Je n’ai jamais vu ça ! Je vais passer le week-end du Memorial Day à faire de la voile avec Jake McAlister ? Je dois rêver. Que quelqu’un me pince !
— Du calme, le morigéna Ben. Ce sera surtout une excellente occasion de vraiment le connaître. Commence par une amitié avant de décider s’il vaut la peine que tu recommences à l’embrasser. Et si c’est le cas, dis-lui bien que je ne l’expulserai pas de la maison. Tu auras quinze ans dans deux mois. C’est un âge où tu peux embrasser un garçon. Dieu sait que je l’ai fait !
— Ne t’inquiète pas. J’ai déjà parlé sexe avec oncle Colin.
— C’est ce que j’ai appris. En parlant d’oncle Colin, tu ferais mieux de lui envoyer un texto. Dis-lui réserver son billet pour Austin au Memorial Day et annonce-lui aussi qu’il vous donnera des leçons de voile, à toi et à ton copain potentiel. Il ne refusera jamais une offre présentée de cette façon.
— Ce week-end-là, ce sera aussi l’anniversaire de Cade.
— Parfait, alors. Il aimera apprendre à naviguer. Il faudra juste lui trouver son cadeau.
— Il veut…
— Attends, coupa Ben. J’ai essayé de faire des progrès question attention, donc, je devrais le savoir. Il est… attends… il se plaint de sa bicyclette, non ? Bien sûr, c’est évident : il veut un nouveau vélo.
— Bingo.
— Jason, dit Ben, tout sourire, nous allons trouver pour notre petit frère le plus redoutable des modèles à deux roues.
BEN APPRÉCIA beaucoup le dîner chez les McAlister. Chaque fois que Dan lui adressait la parole, sa voix trahissait ce mélange d’admiration et d’envie que Ben avait pris l’habitude de percevoir chez ses confrères. Jake étant fils unique, ils n’étaient que cinq à table, et inévitablement ; le principal sujet de conversation fut la carrière de Ben, présente et future.
— L’université de droit à Columbia ? demanda Dan. C’était comment ?
— Les trois meilleures années de ma vie.
— Sans blague ? Je ne peux pas dire la même chose.
— Où avez-vous fait votre droit ?
— Ici, à l’UT. Comme la moitié des avocats d’Austin.
Il changea rapidement le sujet :
— Ainsi, d’après ce que j’ai compris, vous comptez faire de la voile ? Personnellement, je préfère le hors-bord.
— Oui, confirma Ben. Mon ami, Colin Mead, viendra de New York pour se joindre à nous et apprendre le B. A. BA aux garçons. Il navigue depuis qu’il est enfant.
— Mead ? Serait-il de la famille de Joseph Mead ?
— Son petit-fils. J’étais avocat chez Wilson & Mead. Colin et moi étions ensemble à l’université. J’ai appris la voile sur l’un des bateaux de Joseph Mead. Et honnêtement, je vous raconte ceci juste pour vous donner le contexte, pas pour…
— Bon Dieu ! s’exclama Dan. C’est donc vous ! J’ai surpris une conversation l’autre jour, au palais de justice, concernant l’arrivée en ville d’un protégé de Joseph. Pas étonnant que vous avez déjà reçu un contrat de Harrison & Pope. Les cabinets vont tous se précipiter pour vous avoir.
— J’ai déjà reçu plusieurs offres, admit Ben. Mais je n’ai pas l’intention de me presser, en espérant que les enchères vont monter.
— Vous êtes finaud, parce que ça ne manquera pas. Au fait, Sarah et moi tenions à vous remercier d’avoir invité Jake à participer à ce séjour. Je sais qu’il passera avec vous tous un excellent moment. Et j’espère qu’il se tiendra correctement, pas vrai, JJ ?
— Oui, papa.
Ben enchaîna :
— Vous et moi devrions déjeuner ensemble de temps à autre, Dan. J’aimerais vraiment votre avis sur ce qui se passe sur le terrain.
Dan se redressa un peu dans son fauteuil.
— Bien volontiers, dit-il. Personne ne se dispute pour moi, mais j’exerce depuis un certain temps, aussi je connais bien le milieu, pour sûr.
— Ça ne vous dérange pas ?
— Au contraire ! Ce serait avec plaisir.
— Merci. C’est très sympa de votre part.
Sarah intervint, trouvant que les deux hommes avaient assez parlé boutique :
— Alors, Jason, Jake me dit que tu seras l’an prochain à St Stephen ?
— Oui, madame. Je n’ai plus que neuf jours à supporter le public.
— Hé, protesta Jake. Moi, je reste dans le public.
— Arrête ton char, ricana Jason. Westlake est une institution d’élite qui se fait passer pour une école publique. Pour y étudier, il faut d’abord vivre ici, ce qui n’est accessible qu’aux nantis. C’est un mode de sélection des privilégiés via l’économie et le zonage.
Jake rit.
— Tu deviens militant, Walsh ?
— Pourquoi pas ? répondit Jason. Excusez-moi, M. et Mme McAlister, je ne voulais pas…
— Pas de souci, mon garçon, le rassura Dan, en souriant.
— Le soir, à table, notre père encourageait… les débats d’opinion, expliqua Ben.
— Il aimait la controverse étayée, admit ouvertement Jason.
Son frère aîné se mit à rire, puis il se tourna vers leurs hôtes.
— J’espère que nous n’abusons pas de cette habitude familiale.
— Ne vous inquiétez pas, lui assura Sarah. Quoi qu’ait fait votre père,
vous êtes devenu un avocat diplômé de l’Ivy League 2. Si discuter politique en mangeant des pâtes envoie mon fils à Columbia, je suis tout à fait pour.
LE WEEK-END du Memorial Day ressemblait un peu au film Lame de fond – deux hommes et quatre garçons sur l’immensité de l’eau. Le lac Travis n’était pas vraiment l’océan Atlantique, mais le petit groupe avait cependant de quoi se distraire. Jake n’eut aucun mal à s’adapter, il buvait la moindre parole de Colin qui leur enseignait la navigation. Ben ne se souvenait pas avoir jamais vu son meilleur ami aussi heureux.
— Ça te plaît, pas vrai ?
Le soleil s’était couché depuis longtemps, les garçons avaient déjà retrouvé leurs sacs de couchage pour leur première nuit. Ben et Colin restaient assis à côté du feu de camp en regardant s’éteindre les dernières braises.
— J’aime me retrouver entre hommes, admit Colin. Et ce camping sauvage évoque tout à fait Le Secret de Brokeback Mountain.
Il se pencha vers Ben pour lui murmurer à l’oreille :
— Que penses-tu de Jake ?
— C’est un brave garçon, répondit Ben, sur le même ton. Jason et lui paraissent bien s’amuser.
— Ce gosse est naturellement doué. Il sent vraiment le bateau.
Ils cessèrent de chuchoter en changeant de sujet.
— Alors, reprit Colin. Comment tu t’en sors ?
— Bien. Je réviserai cet été mon examen pour le barreau au Texas. Tu imagines ? Repasser ça ? Je pensais que c’était derrière moi.
— Ne te fais pas de mouron, Walsh. Tu passerais sans doute haut la main même sans ouvrir un bouquin de droit.
— Merci pour ta confiance, mais je préfère ne pas prendre de risque. Et toi, comment va ?
— Pas mal. Je devrais probablement t’annoncer que je sors avec David.
Ben secoua la tête avec un sourire.
— Je le savais.
— Ça ne te gêne pas ? Je ne connais pas trop les règles du code bromance.
— Colin, je suis enchanté pour toi.
Et il le pensait.
— En fait, insista-t-il, David et toi êtes parfaits l’un pour l’autre.
— Tu as des nouvelles de Travis ?
Ben secoua la tête.
— Non. Je pense que je n’en aurai pas avant son retour. S’il revient un jour !
— L’Alaska, hein ? Il commence à me plaire. Non qu’il m’ait déplu auparavant, je gardais juste une neutralité suisse sur votre petite affaire. Tu vois, nous avons tous le fantasme Scudder, mais…
— Colin, arrête ! Travis n’a rien en commun avec Alec Scudder. Je ne l’ai jamais rencontré dans un hangar à bateaux.
— Veux-tu bien me laisser finir ? Primo, Scudder était sexy. Secundo, j’ai eu tort de juger Travis à travers mon étroite vision du monde. Ce garçon a du potentiel. Tu lui as demandé un break et il t’a pris au mot. C’est brillant de sa part, parce que franchement, ton idée était débile. Une relation n’est pas un match de football, il n’y a pas de mi-temps. Et tertio, je suis désolé d’avoir invité David à dîner ce soir-là.
— C’est déjà loin, l’eau proverbiale est passée sous le pont. Je te l’ai déjà dit et je te le répète, à part mes frères, tu es le seul être au monde que j’aime inconditionnellement. Et je passerai ma vie à compter sur toi, tu sais, quoi que je…
— Oui, je sais.
— Et un de ces jours… Je n’ai pas oublié.
— Moi non plus.
— Donc, amuse-toi bien avec David. C’est un gars génial, il mérite quelqu’un comme toi.
La nuit suivante, Colin et Jason surprirent tout le monde en produisant un gâteau d’anniversaire pour les treize ans de Cade, qui avait déjà inauguré son nouveau vélo à la maison, avant de partir en week-end.
TANDIS QUE juin cédait la place à juillet, Dakota et Jake devinrent des hôtes quasi permanents chez les Walsh. Un soir, au milieu de l’été, Ben reçut un appel de la mère de Dakota : Ingrid Hayes les invitait à dîner, Quentin et lui. Ben accepta par courtoisie. Les deux frères se coiffèrent avec minutie et firent briller leurs chaussures pour tenter de faire bonne impression.
— Ne me fiche pas la honte, rappela Quentin à son frère aîné.
Ben trouva les parents de Dakota agréables, mais moins chaleureux que les McAlister. Les Hayes étaient un peu trop snobs à son goût. Après le dessert, Gregg Hayes demanda fermement à sa fille et à Quentin de quitter la pièce.
Oh-oh, pensa Ben.
Les deux adolescents passèrent au salon, laissant Ben seul avec Gregg et Ingrid Hayes.
Il attendit.
— Nous voulions juste avoir votre avis, commença Gregg, concernant la relation entre Quentin et Dakota.
Ben pesa ses mots avec soin.
— Mon frère est un môme formidable. Je sais que votre question n’a rien d’une critique à son égard, même si ça en donne l’impression.
Une fois de plus, il décida d’être franc et direct :
— À mon avis, vous vous inquiétez surtout de savoir s’ils ont des relations sexuelles, c’est exact ?
Ingrid hocha la tête.
Ben prit une profonde inspiration et continua :
— La réponse est non. Du moins… pas encore. Mais ils ont tous les deux dix-sept ans. Selon les lois qui régissent l’État du Texas, ils ont désormais l’âge légal pour décider d’en avoir.
Il eut un petit rire avant de poursuivre :
— Je ne pense pas que la légalité les aurait empêchés de le faire avant, s’ils l’avaient vraiment voulu. Ils n’étaient pas prêts, tout simplement. Pourquoi ne pas en parler directement avec votre fille ?
Gregg et Ingrid se regardèrent.
— Nous l’avons fait, déclara le père. Elle nous a dit qu’ils n’auraient pas de relations sexuelles.
— Et vous ne l’avez pas crue ?
Leur silence était éloquent.
— Écoutez, reprit Ben, je ne suis pas le père de Quentin, mais je suis son tuteur. Je pense qu’être parent signifie qu’un jour ou l’autre, il faut savoir lâcher prise. Nous en sommes là. La décision leur appartient, et j’ai le pressentiment que ça ne va pas tarder. À mon avis, nous pouvons les aider en leur fournissant des informations et en les soutenant en cas de chagrin d’amour. Ce qui est inévitable. Je serai honnête avec vous : je leur en ai déjà parlé, à tous les deux et à plusieurs reprises. J’espère que vous ne considérerez pas que j’ai abusé de ma position.
— Non ! lui assura Ingrid. Je suis terrifiée… de ce qu’elle risque de traverser. Mais je ne peux pas la protéger.
— Et il ne faut pas, ajouta Ben. C’est une étape normale vers la maturité. Croyez-moi, j’ai expliqué à Quentin les risques liés à une grossesse. Je pense qu’il serait mieux de redoubler de précautions côté contraception. Pour votre fille, c’est à vous de voir, Mme Hayes, mais je tiens à ce que Quentin connaisse l’usage des préservatifs. C’est important qu’il se rappelle de sa coresponsabilité et des conséquences de ses actes.
Gregg hocha la tête.
— Nous sommes sur la même longueur d’onde. J’espère que vous comprenez pourquoi nous avons tenu à vous en parler.
— Bien sûr, je comprends. Vous savez, j’agis au mieux, mais sans trop savoir, la moitié du temps, si j’agis bien. En vérité, j’apprends sur le tas. Vous avez d’autres enfants ?
— Oui, répondit Gregg.
— Une autre fille et un garçon, continua Ingrid. Nous les avons envoyés chez leurs grands-parents pour la soirée.
— Dîtes-moi, Quentin et Dakota se fréquentent depuis maintenant un an et demi. Pourquoi n’avez-vous pas eu cette conversation avec mes parents quand ils ont commencé à se voir ?
— Je crains que nous ayons joué les autruches, déclara Gregg.
— Ce que je comprends mal si vous avez d’autres enfants. Et si vous avez décidé à présent d’intervenir.
— Vous avez raison, c’est illogique, déclara Ingrid. Mais nos autres enfants sont plus jeunes, Ben. Dakota est notre aînée. Nous ne savions pas comment gérer une adolescente. Nous apprenons également sur le tas.
Surpris, Ben découvrait qu’à Austin, les parents n’avaient aucun problème à admettre avoir été dans le déni.
Sur le chemin du retour, il remarqua que Quentin restait silencieux.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Ben.
— Rien.
— J’ai comme un doute.
Quentin réfléchit un moment.
— D’accord, j’ai la trouille. Je veux dire… et si je suis nul ?
— Tu parles de sexe ?
— C’était bien le sujet de votre petit tête-à-tête, non ? C’est pour ça que ses parents nous ont envoyés au salon ?
— Oui. Ils sont inquiets. Je leur ai répété ce que tu m’avais dit.
— Et c’est la vérité. Tu es mon frère, Ben. Je ne te mentirais pas sur un truc pareil. Nous en parlons souvent avec Dakota, mais… et si je suis nul ?
Ben sourit dans l’obscurité de l’habitacle du pickup.
— Quentin, laisse-moi juste te dire que personne n’est génial au premier essai. Tu as bon cœur et le sens de l’humour, il te reste juste la pratique à acquérir. Tu t’en sortiras très bien. Je te le promets. Baiser n’est pas sorcier.
— Quel âge avais-tu… ?
— … quand j’ai perdu ma virginité ?
— Ouais.
— Seize ans avec une fille. Quinze avec un garçon.
— Quinze ? Mince alors !
— Il était vraiment chou. Écoute, si tu veux mon avis, n’attends pas trop longtemps. N’en fais pas tout un plat, ça risque de vous mettre trop de… pression. Je sais que tu tiens à elle. Ce sera une excellente façon de l’exprimer. En outre…
Ben envoya un coup de poing sur le bras de Quentin,
— … tu seras ensuite de meilleure humeur, et nous en profiterons tous.
— Va te faire mm-mm. Les filles adorent les beaux ténébreux. C’est bien connu.
— Au début, peut-être. Mais… tu as de la chance, point final. Tu as trouvé une fille qui te plaît vraiment. Rien de plus, rien de moins.
FIN JUILLET, Ben fêta tranquillement ses vingt-huit ans avec ses frères. Il se souvint que c’était aussi l’anniversaire de Travis. Il se demandait si quelqu’un penserait à le lui fêter en Alaska. Cette nuit-là, il tenta enfin de l’appeler sur son portable, mais Travis, qui préférait les modèles – et les forfaits – les moins coûteux qui soient, ne répondit pas. Il avait sans doute pris un numéro local et un nouveau téléphone. Ben remettait son appareil dans sa poche lorsque celui-ci se mit à sonner. Julie. Elle avait plusieurs fois tenté de le voir au cours des mois ayant suivi l’enterrement, mais il avait toujours trouvé une excuse pour refuser.
— Joyeux anniversaire, Ben, commença-t-elle. Je serai à Austin la semaine prochaine pour la foire des Arts et de l’Artisanat. Ça te dit que nous nous retrouvions pour déjeuner ?
Une fois encore, Ben hésita, mais il finit par décider qu’il ne pouvait l’éviter plus longtemps. Ils convinrent de se retrouver au café Eastside quand Julie serait en ville.
En arrivant au rendez-vous, Ben trouva sa tante qui l’attendait devant le restaurant. Ils prirent place et Ben commanda son menu habituel : des cannellonis aux artichauts. En face de lui, Julie déroulait sa serviette, en sortait ses couverts et les plaçait méticuleusement de chaque côté de son assiette. Elle posa ensuite la serviette sur ses genoux et la lissa une fois.
— Comment tu t’en sors ? demanda-t-elle.
Ben prit le temps de réfléchir avant de répondre :
— Les choses se mettent en place. Je passe dans quinze jours l’examen du barreau au Texas. Après cela, je vais devoir accepter un des postes qui m’ont été offerts.
— Et tes frères ?
— Ça va mieux. Au début, ça n’a pas été facile et…
Il se tut. Il aurait voulu dépeindre pour Julie un tableau idyllique, mais l’image lui paraissait fausse.
— Tu avais raison, admit-il. Je n’étais pas préparé à une tâche pareille. Mais je fais des progrès. Comme je le disais, ça va mieux.
— J’ai agi comme je le devais, Ben.
Il repoussa son commentaire d’un ricanement.
— En me menaçant d’un procès pour la garde de mes frères ? C’est ce que tu devais faire ?
— Ça a marché, non ?
La serveuse leur apporta une corbeille de petits pains individuels, au maïs et aux piments jalapeňo. Ben en prit un, l’ouvrit et le beurra, tout en réfléchissant à la question de Julie.
— Que veux-tu dire, ça a marché ?
Elle sourit.
— Les hommes sont tous pareils. Vous vous croyez toujours les plus intelligents, mais votre psychologie reste simpliste.
— Julie, si tu as fait tout ce chemin pour m’insulter, je…
— Ce n’est pas du tout mon but. Quand tu es arrivé à la maison, à Noël dernier, j’ai déchiffré ton expression comme un livre ouvert.
— Et tu as vu quoi ?
— La terreur. Ben… je dois te faire un aveu. Je n’ai jamais cru que tes frères seraient mieux avec nous. Je sais que Jason est gay. Grace m’avait appelée après l’avoir trouvé avec ce garçon. Elle voulait t’en parler et te demander de revenir à la maison, mais Bill l’a convaincue de n’en rien faire. Elle avait peur d’échouer avec Jason comme elle l’avait déjà fait avec toi.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Elle n’a jamais échoué avec moi !
— Lorsqu’un enfant quitte la maison et ne revient qu’une fois par an, lorsqu’il préfère passer ses étés à faire de la voile dans les Hamptons avec une famille d’adoption, une mère considère que c’est un échec.
Ben se voûta, abasourdi.
— Sam et Nick ont soulevé la question de la garde, poursuivit-elle. Je savais qu’ils ne l’obtiendraient jamais, mais j’ai décidé de jouer mon rôle parce que… eh bien, comme je le disais, les hommes sont tous les mêmes. Vous acceptez de douter de vous-mêmes, mais si le doute vient d’autrui, il devient…
— … un défi, marmonna Ben.
— Oui. Je savais que tu n’avais pas envie d’endosser une telle responsabilité, mais quand j’ai suggéré que tu n’en étais pas capable, tu as planté tes talons dans le sol, bien déterminé à me prouver le contraire. Comme je le disais, ça a marché.
— Julie, dit Ben en riant, tu es pleine de surprises.
Elle sourit et prit une petite bouchée de son pain.
— J’espère que tu viendras nous rendre visite à Dallas, un de ces jours. Tes frères et toi avez encore une famille, tu sais !
— Tu crois que Sam et Nick ont la même opinion ?
— Je ne parle pas au nom de mes frères, Ben. Je suis ici pour moi. Je sais qu’ils ne t’ont pas toujours compris ou soutenu.
— Sam m’a traité de petit con prétentieux.
— À sa défense, tu t’es monté plein de suffisance chez cet avocat.
Ben se figea et la regarda.
— Tu as raison.
— Je voudrais que mes filles grandissent en connaissant leurs cousins. Tous leurs cousins, même les homosexuels. Penses-y, s’il te plaît.
— Merci, Julie. Bien sûr que nous viendrons vous rendre visite. Je ne sais pas si ce sera possible avant la rentrée scolaire, mais certainement d’ici Noël.
Leurs plats arrivèrent, et ils passèrent le reste du déjeuner à échanger des nouvelles sur les uns et les autres. Quand Ben évoqua son idée grotesque de déménager à Manhattan, Julie éclata de rire.
— Désolé, dit-elle, en prenant un verre de thé glacé. J’essaie juste d’imaginer Quentin à New York.
PARFOIS, LA nuit, Ben n’arrivait pas à s’endormir ; la chaleur de l’été texan le poussant à la rêverie, il songeait au corps de Travis. Mentalement, il caressait du bout des doigts les muscles pectoraux solides et descendait jusqu’à l’estomac plat sous sa toison légère. Il posait une main sur chacune des épaules de Travis et glissait sur ses biceps gonflés, savourant le contact de sa peau fraîche et pâle. Puis il attirait son amant contre lui, ouvrant à ses mains le passage côté pile. Il explorait alors la façon dont ses grands dorsaux s’effilaient en un V parfait jusqu’au creux des reins avant le délicieux bombé des fesses. S’il s’écartait un peu et baissait les yeux, il apercevait le sexe de Travis, rigide de désir. Et Ben sentait aussi durcir sa propre érection. Et c’est ainsi qu’il se masturbait presque toutes les nuits, en pensant à Travis.
TOUT L’ÉTÉ, Cade joua au baseball, à la fois dans son club junior et aux tournois inter-villes. Comme Travis, Cade adorait être Texan. À Austin, en plein été, il faisait près de 40° mais Cade n’en souffrait nullement. De tous les frères de Ben, c’était celui qui semblait exiger le moins d’attention. Un soir de début août, alors qu’ils rentraient après un match – et un nouveau succès – Cade expliqua à Ben qu’il projetait de jouer à l’UT au
poste d’arrêt-court 3.
— J’en rêve plus que tout au monde, mais je ne peux pas croire que c’est encore si loin.
— Profite de ta jeunesse, morveux. Comment ça se passe pour toi, ces derniers temps ?
— Très bien. Et toi ?
Ben sourit.
— Très bien aussi. L’examen du barreau est la semaine prochaine. C’est…
— … bizarre ?
— Ouais. Bizarre. C’est comme retourner en arrière, même si je sais que c’est juste une formalité.
— Est-ce que Travis te manque ? demanda Cade.
Ben fit en sorte de regarder droit devant lui en poursuivant sa route.
— Oui, je suppose. Nous n’en avons pas discuté, alors je ne sais pas trop ce qui s’est passé. Et ça ne me plaît pas.
— Ne t’inquiète pas, dit Cade. Je sais que ça ne durera plus longtemps.
— Tu lui as parlé ?
— Non. Mais dès que les jours commenceront à raccourcir, il reviendra vers le Sud. Et puis, il ne serait jamais parti pour de bon sans me dire au revoir. Et comme il ne m’a rien dit, alors c’est qu’il n’est pas parti définitivement. Et il l’a écrit sur la carte. Il reviendra, Ben. Je suis prêt à te le parier cent dollars.
— J’ai des frères qui ont le démon du jeu ! Sinon, d’accord, pari tenu. J’aimerais vraiment que le temps accélère et que le Labor Day soit déjà là.
LE JOUR J finit par arriver. Les frères Walsh commencèrent le week-end en regardant Vampire Diaries sur DVD. Aussi incroyable que cela paraisse, ce fut Quentin qui rendit tous ses frères accros à la série. Le samedi soir, ils avaient déjà ingurgité quatorze heures de la première saison. Tandis que le générique défilait pour un autre épisode, Ben entendit sonner son téléphone portable. Il le sortit de sa poche et regarda l’écran. Comme il ne reconnut pas le numéro affiché, il faillit ne pas répondre, mais il se ravisa en pensant qu’il s’agissait peut-être d’un de ses potentiels futurs employeurs.
Mi-août, il avait passé son examen du barreau du Texas et, bien qu’il faille attendre fin septembre pour les résultats, tout le monde, Ben y compris, était certain qu’il l’obtiendrait haut la main. Durant l’été, une fois répandue la rumeur (grâce à Russ Hardwick, l’avocat de ses parents,) que Ben comptait s’installer définitivement à Austin, les plus grands cabinets avaient commencé à lui téléphoner. Le nom Wilson & Mead étant célèbre à travers tous les États-Unis, Ben avait reçu d’innombrables offres. Il avait prévu de faire un choix définitif d’ici la mi-septembre, mais il connaissait déjà sa réponse.
Il passa dans la cuisine pour répondre au téléphone.
— Ben Walsh.
— Ben, ici Chad Young. Mon frère me dit que vous ne lui retournez pas ses appels.
— Bonjour, M. Young.
Chad Young, l’un des associés fondateurs du cabinet SY&Y – Shackelford, Young et Young –, le numéro deux à Austin, passa en mode ‘confidentiel’.
— Je vous en prie, appelez-moi Chad.
— D’accord, Chad. J’ai déjà dit à votre frère que j’irai chez Harrison & Pope.
Il s’agissait du premier cabinet d’avocats d’Austin. Ben avait finalement décidé d’opter pour le meilleur. Sans oublier que le frère de Chad Young, Howard, était chargé du recrutement chez SY&Y, une grossière erreur de leur part. Howard Young était sans doute bon avocat, mais il se spécialisait dans le droit contractuel, un domaine que Ben trouvait mortellement ennuyeux. Pire encore, Howard manquait de charisme. Au cours de leur dîner au TRIO, le fameux restaurant du Four Seasons à Austin, Ben avait dû faire un effort pour alimenter les deux côtés de la conversation.
Pourtant, il écouta ce que Chad avait à dire. Après tout, le jeu était toujours en cours.
— Avez-vous déjà signé leur contrat ? demanda Chad Young.
— Non, pas encore, mais…
— Écoutez, Ben. Ma femme et moi organisons pour le lundi du Labor Day un pique-nique avec tout le personnel du cabinet. Cela se passe dans notre maison à Westlake. Nous y avons une piscine, des courts de tennis, des chevaux, des feux d’artifice. Et un buffet abondant. Pourquoi ne viendriez-vous pas avec vos frères y passer un bon moment ? Sans obligation, bien entendu, sauf peut-être m’accorder un moment en tête-à-tête. Après cela, si vous décidez quand même d’aller chez nos concurrents, nous vous ficherons la paix. Que dites-vous ?
Ben ne vit aucune raison de refuser cette invitation, sachant que les garçons seraient enchantés de cette sortie.
— Oui, bien sûr. Pouvez-vous m’envoyer par texto votre adresse et l’heure à laquelle vous nous attendez ? Je vous dis à lundi.
Peu après, Ben mit fin à l’appel. Avec un sourire, il se souvint avoir déjà vécu cette période euphorique lorsqu’il était sorti de Columbia, avec son diplôme de droit : les cabinets l’invitaient à dîner et lui faisaient des offres mirifiques, en essayant de surpasser la concurrence. Apparemment, Chad Young prévoyait de sortir le grand jeu.
Retournant au salon, Ben demanda à ses frères s’ils étaient partants pour un pique-nique pour le Labor Day. Ils répondirent à la proposition avec divers degrés d’enthousiasme, mais tous convinrent que ça paraissait sympa.
— C’est où ? demanda Cade.
— À Westlake.
— On va fréquenter les gosses de riches, déclara Quentin, moqueur.
— Hé, protesta Ben. Ça ne fait jamais de mal d’apprendre à gérer les gosses de riches. N’oubliez pas votre sens de l’humour et vous vous en sortirez très bien. Et amène Dakota, Q. Elle nous met en valeur.
L’invitation de Chad ne stipulait que ses frères, mais Ben voulait voir sa réaction s’il arrivait avec une ou deux personnes de plus.
— Jason, tu devrais inviter Jake. Il serait comme un poisson dans l’eau.
Ben fit une pause et réfléchit un instant.
— En fait, ajouta-t-il, nous allons inviter les trois McAlister. Si j’étudie leur offre, Dan devrait être présent.
— J’envoie tout de suite un texto à Jake, répondit Jason.
— Dis-moi, grand frère, demanda Quentin, est-ce qu’ils cessent de se prosterner à tes pieds une fois que tu bosses pour eux ?
— Ça, c’est sûr ! admit Ben en riant. Alors, profitons-en le temps que ça dure.
Alors qu’ils recommençaient à suivre le triangle amoureux entre Stefan, Elena et Damon, Ben scruta rapidement ses frères. Avec un sourire, il réalisa le long chemin parcouru depuis le printemps dernier, depuis ce séjour à New York de sinistre mémoire. Ben avait remis sa vie sur rails, il était prêt à ce que Travis rentre à la maison.
LE LUNDI en question, tous les Walsh (plus Dakota) s’empilèrent dans l’énorme pickup familial et prirent la route de Westlake. Ils s’arrêtèrent chez les McAlister pour que Jake et ses parents puissent les suivre et arriver en même temps. Durant l’été, les deux avocats avaient plusieurs fois déjeuné ensemble, et Ben pensait à Dan comme à une de ces rares trouvailles dans la profession juridique : quelqu’un digne de confiance.
Quand ils arrivèrent au pique-nique, ils trouvèrent sur l’immense pelouse verte des invités hilares et un superbe buffet. Si Chad Young avait ajouté à sa fête des montagnes russes, il aurait pu rivaliser avec les parcs d’attraction Six Flags.
— Ben !
La main levée, Chad lui faisait signe de le rejoindre. Ben ne l’avait rencontré qu’une fois, en passant.
— Chad, merci de votre invitation. C’est impressionnant.
— Merci. Voici ma femme, Emily.
À son tour, Ben présenta ses frères, puis Dakota, Jake et ses parents.
— Chad, connaissez-vous Dan McAlister ?
— Non, enchanté de vous rencontrer. D’où connaissez-vous Ben ?
— Son frère sort avec mon fils, répondit-il.
Chad ne tiqua même pas.
— Et c’est là que nous réalisons vivre au vingt-et-unième siècle. Je suis heureux de vous voir ici. Comme je l’ai dit à Emily : si je fais une fête, je veux voir beaucoup de monde. Alors, bienvenue.
Tout le monde semblait participer et bien s’amuser, du moins selon l’avis de Ben. Cade se dirigea immédiatement vers la zone équitation. Quentin et Dakota passèrent l’essentiel de l’après-midi à la piscine, un peu à l’écart au début, mais ils finirent par se mêler à la conversation d’un groupe d’étudiants de l’Institution Westlake. Jason et Jake jouèrent au tennis, puis profitèrent à leur tour d’un moment de relaxation au bord de la piscine. De sa place, Ben constata que Jake présentait à Jason plusieurs de ses amis d’école.
Quelques heures plus tard, Chad entraîna Ben à l’intérieur pour discuter. La maison reflétait aussi bien la richesse de Young que son statut social, mais Ben, habitué à l’argent et au style des Mead, trouva quelques fausses notes dans la déco. Dans son entrée, Emily Young aurait dû opter pour une œuvre originale, même mineure, plutôt qu’une copie de la Nuit étoilée. Chad le fit entrer dans un bureau/bibliothèque, où deux autres hommes se tenaient déjà. Ben reconnut immédiatement Howard Young et le second s’avéra être l’autre associé du cabinet, Barry Shackelford. Tous s’installèrent dans de confortables sièges de cuir qui évoquaient l’ambiance d’un club britannique.
Ben prit la parole.
— Je vous remercie, Chad, de nous avoir invités, ma famille et moi. Cet après-midi a été très agréable, je dois le dire. Mais je ne tiens pas à vous faire perdre votre temps pour…
Chad Young l’interrompit.
— Je peux au moins m’exprimer ?
Ben se força à sourire. Il n’aimait pas les gens qui n’acceptaient pas de perdre.
— Bien sûr.
— Je ne vous ai pas invité à venir jusqu’ici ici pour vous passer de la pommade, Ben. Et je m’excuse de ne pas vous avoir rencontré plus tôt, mais notre mère a été malade et mon père avait besoin d’aide, j’ai donc dû m’absenter. Sinon, j’ai lu votre dossier. Je sais que vous êtes habitué au meilleur et à travailler pour les meilleurs. Vous préférez aller chez Harrison & Pope parce qu’il s’agit du premier cabinet d’Austin. Je ne vais pas prétendre le contraire. Par contre, ce que je tiens à vous dire, c’est qu’ils ne représentent pas la meilleure solution. Pour vous. Et avant que vous me répondiez, laissez-moi vous expliquer pourquoi… Je sais que vous et Colin Mead comptez créer votre cabinet d’ici dix ans. Je peux me tromper d’une année ou deux, mais je suis capable de discerner deux avocats destinés à s’associer un jour. Et je sais que je ne me trompe pas rien qu’en voyant votre expression actuelle, parce que vous ne cherchez pas à le nier. Maintenant, je subodore que vous n’avez pas fait part de vos projets d’avenir à Harrison & Pope. Et je ne dis pas que vous le devriez. Mais voilà ma proposition : je peux vous aider, si vous nous donnez un avantage sur Harrison & pape.
— Comment cela ?
— Venez travailler pour nous. Nous avons besoin de vous pour élever notre statut. Pour gagner au tribunal. C’est ce qui attire les clients.
— Mais ce n’est pas tout, ajouta Barry Shackelford.
— Non, confirma Chad, effectivement. Nous voulons vous charger de gérer notre recrutement pour l’an prochain. Nous voulons vous envoyer aux Ivy League et à Stanford University.
Ben secoua la tête.
— C’est irréaliste.
— Pas du tout, pas si vous vous chargez de les convaincre. Austin a beaucoup à offrir. Les jeunes veulent suivre votre exemple, Ben. Vous êtes jeune, beau, charismatique, vous êtes l’archétype du succès. Et vous êtes l’un d’entre eux. Je ne m’attends pas à être envahi de diplômés Ivy. Un par an, peut-être. Vous avez encore, quoi ? Cinq ou six ans avant que votre plus jeune frère ait terminé ses études ?
— Six ans, au moins. Et comme il voudra probablement aller à l’UT, comptez plutôt dix. Par contre, je ne vois pas l’appât. Désolé d’être aussi direct, Chad, mais qu’il y a là-dedans pour moi ?
— Ne vous excusez pas, Ben. J’aime les gens directs. Donc, voici mon offre : donnez-nous dix années et aidez SY&Y à devenir le premier cabinet d’Austin et je vous verserai un million de dollars pour faire démarrer Mead & Walsh.
Ben se redressa dans son fauteuil et prit une profonde inspiration.
— Walsh & Mead, corrigea-t-il.
Chad sourit.
— Bien sûr. Nous savons tous les deux votre ami Colin n’aura aucun problème à trouver de l’argent, mais vous n’avez pas intérêt à arriver les mains vides. Je vous propose un capital.
— Pourquoi feriez-vous ça pour moi ?
— Je n’ai rien d’un philanthrope, Ben. Ce que je fais pour vous, je le fais pour nous. Nous sommes des avocats dans l’âme, nous voulons gagner. Nous sommes las de jouer les seconds couteaux à Austin et nous sommes prêts à récompenser celui qui nous aidera à passer en tête.
— Nous avons une condition, cependant, dit Barry.
— Laquelle ? demanda Ben.
— Quand vous partirez, expliqua Howard, vous nous laisserez tous ceux que vous aurez recrutés pour nous. Nous avons l’intention de faire un grand nettoyage et de reconstruire notre cabinet sur de nouvelles bases. C’est un risque énorme que nous prenons, donc pas de coups bas.
Ben prit le temps de réfléchir.
— Mes frères resteront ma priorité. Vous en êtes conscients, j’espère ?
— Nous éprouvons le même sentiment en ce qui concerne nos propres familles. Pensez à votre avenir, Ben. Pensez au défi que ce serait pour vous de nous aider à devenir les meilleurs plutôt que vous contenter d’une position au sommet actuel. Pensez à ce million de dollars au terme de notre contrat. Nous trouverons tous notre intérêt à cette association. Nous sommes pour vous la meilleure solution.
Ben savait que c’était vrai.
— Une dernière chose.
— Je vous écoute, répondit Chad.
— Je veux Dan McAlister. Actuellement, il travaille seul et gagne bien sa vie, mais pour réussir, j’ai besoin de lui, parce que j’ai confiance en lui. Et ce n’est pas parce que son fils sort avec mon frère. Si vous me demandez de revaloriser votre cabinet, voilà par où je veux commencer.
— Considérez que c’est chose faite. Et si vous aviez à New York un assistant valable, nous pourrions aussi lui proposer de déménager au Texas.
— Je vous prendrais bien au mot. Une des juristes de Wilson & Mead serait un véritable atout, mais si j’essaie de débaucher leur personnel, je ne serai plus invité à Thanksgiving. Et je n’ai pas l’intention de m’en priver.
— J’en ai entendu parler, admit Chad.
Ils discutèrent encore un peu, puis se relevèrent et scellèrent leur accord d’une poignée de main. Les détails du contrat attendraient.
Quand Ben retourna au jardin, il tira Dan à part et lui donna la nouvelle.
— Tu te fiches de moi ? s’écria le père de Jake.
Il prit Ben dans ses bras dans une étreinte d’ours. Enchanté de le voir si heureux, Ben se libéra aussi gentiment que possible.
— C’est un rêve devenu réalité, reprit Dan. Et je travaillerais pour toi ?
— Techniquement, oui. Mais pense plutôt que tu travaillerais avec moi. Et ne pas me remercie pas encore. C’est notre chance, mais nous aurons tous les deux à bosser dur.
— Sarah ne va pas en revenir. Regarde, ils sont tous là, allons le leur dire.
Ben le suivit vers la grande couverture où tout son clan s’était installé, en attendant le feu d’artifice. Quand Sarah apprit la nouvelle, elle sauta au cou de son mari. Quant à Jake, il embrassa Jason devant tout le monde pour la première fois.
Cade exprima son soulagement que Ben ait finalement trouvé un emploi.
— Je commençais à m’inquiéter pour toi, frangin.
Au moment où les premiers pétards du feu d’artifice explosaient sur leurs têtes, Ben devint de plus en plus mal à l’aise. L’été ayant officiellement pris fin, Travis pouvait rentrer dès le lendemain, en principe.
Sinon le jour d’après, ou d’après…
Dans l’esprit de Ben, les jours défilaient, l’avenir se déroulait tout à coup, aussi incertain et indompté que jamais. Il comprit alors que l’attente n’était pas terminée. Au contraire, le Labor Day signifiait qu’elle venait juste de commencer.
1 Jour de congé officiel aux États-Unis, qui rend hommage aux soldats morts au combat. (NDT)
2 Groupe de huit universités privées du nord-est des États-Unis des plus prestigieuses, à
connotation d’excellence, de grande sélectivité et d’élitisme social (NDT)
3 Au baseball, joueur placé entre le deuxième but et le troisième but. (NDT)
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