Quand l'horizon a disparu
Chapitre III
DIMANCHE MATIN, Ben se réveilla à six heures. Il se traîna dans la cuisine et ouvrit le réfrigérateur. Il y trouva des tas de récipients en plastique soigneusement rangés. Il y avait de tout, depuis les œufs mayonnaise jusqu’au poulet frit. Il ouvrit un placard et vérifia l’étagère des céréales. Deux types de Cheerios (nature et pomme-cannelle), des Frootloops, des Frosties, des Miel Pops, et même quelques Raisin Bran, Special K, Rice Krispies et Smacks. Et il n’avait inspecté que la première rangée ! Fouillant dans le fond, il sortit une boîte de Mini-Wheats, il s’en versa un bol et rajouta du lait. Il prit une cuillère et emporta son petit déjeuner au salon. Une fois installé, il sortit son iPad et commença à lire le Times et le Journal. Il n’avait pas lu les infos depuis trois jours.
Au bout de quelques minutes, il leva les yeux de l’écran et regarda la pièce autour de lui. Il devait admettre qu’il aimait bien cette maison : grande, avec ses deux niveaux et ses cinq chambres, elle était située au nord de campus, pas loin de l’école de droit, à quelques rues du stade de foot. Construite à la fin des années 1930, la maison possédait aussi un garage avec un studio à l’étage. Durant la Grande Dépression, il était courant de rechercher des revenus complémentaires. La locataire actuelle, Betsy, étudiante de dernière année, était rentrée chez elle pour les vacances d’hiver. À l’époque où Ben y vivait, ses amis de l’UT appelaient son appart’ ‘la tanière’, ils aimaient y venir et s’asseoir à même le plancher pour discuter jusqu’aux petites heures du matin. La maison principale avait deux chambres à l’étage, où Quentin et Jason dormaient encore, sans doute. Au rez-de-chaussée, outre la chambre de Cade, il y avait une pièce d’appoint où Julie s’était installée et la chambre parentale, que Ben occupait. Un arrangement qu’il trouvait plutôt effrayant.
Il prit le temps d’écouter. La maison était proche de l’I-35, aussi le bruit de la circulation restait un arrière-fond permanent, nuit et jour.
Ben reprit sa lecture jusqu’à ce que, une demi-heure plus tard, il entende un bruissement sortir de la chambre d’ami. L’angle du couloir lui bloquait la vue, mais il perçut les pas de Julie entrant dans la salle de bain, où le verrou tourna derrière elle. Nous sommes tous désorientés, pensa-t-il. Environ une heure plus tard, elle le rejoignit au salon, dûment vêtue et manifestement, prête à sortir. Bien sûr : c’était dimanche ! Il ne lui était même pas venu à l’esprit de retourner à l’église ce matin.
— Bonjour, Ben. La messe est à 9 heures 30. Je peux emmener les garçons si tu as prévu autre chose.
Prévu autre chose ? Que voulait-elle insinuer : ce que font les gays le dimanche matin après avoir cessé d’aller à la messe ? La famille de sa mère n’avait jamais accepté son homosexualité et, bien entendu, ils réprouvaient sa décision de ne plus fréquenter l’église. Ils se demandaient aussi pourquoi il avait tenu à quitter le Texas.
Ben décida qu’un moment de tranquillité ne lui ferait pas de mal. Il n’aurait probablement qu’une heure, mais ce serait un répit dont il avait désespérément besoin.
— Ça ne te dérange pas ?
— Bien sûr que non.
Julie tenta de prendre un ton rassurant, mais il lut la désapprobation sur son visage. Elle s’éloigna vers la cuisine et commença à préparer le petit déjeuner.
— Tu devrais sans doute aller réveiller tes frères.
Ben se mordit la lèvre. Il décida d’aborder avec Julie le sujet de la garde des garçons pendant que ceux-ci dormaient encore. Il éteignit son iPad et la rejoignit dans la cuisine. Debout à l’embrasure, il la regarda sortir un saladier pour y casser des œufs
— La nuit dernière, tu as dit que nous avions à discuter. Tu sais si mes parents ont laissé des instructions concernant la garde de mes frères ?
Elle versa un peu de lait avec ses œufs, les saupoudra d’une pincée de sel et de cannelle, puis se mit à les battre avec une fourchette.
— Non. Pas vraiment. Mais je pense le deviner.
Elle prit une poêle dans le placard, la plaça sur la cuisinière et y ajouta une noix de beurre. Elle tourna le bouton du gaz et alluma, puis traversa la cuisine jusqu’au garde-manger d’où elle tira une miche de pain de la deuxième étagère.
— Quelles sont les options ? demanda-t-il.
— Tu devrais t’installer. Du pain perdu, ça te va ?
C’était une proposition alléchante.
— Bien sûr, j’en prendrai volontiers.
Ben prit place à la grande table en bois placée au coin de la cuisine. Julie continua à parler en poursuivant ses préparatifs.
— Du côté de ton père, il n’y a personne. Son frère ne serait pas capable d’élever un poisson rouge, alors trois garçons ! Et ce n’est pas une critique, je te le signale en passant. Tes parents étaient du même avis : certains êtres n’ont pas la fibre parentale, voilà tout.
Ben éprouvait une grande affection envers son oncle Tommy, mais il était d’accord avec Julie. Le frère de son père vivait dans un studio à Oakland. À quarante ans, il refusait toujours les responsabilités. Il n’était même pas venu à Austin pour les funérailles.
— Tous vos grands-parents sont décédés depuis des années, continua Julie, il ne reste donc que moi et vos deux oncles.
Elle faisait allusion à ses frères, Sam et Nick, qui vivaient tous deux à Houston. Ben les trouvaient obtus, froids et distants, mais ils avaient des familles dont ils s’occupaient correctement.
— Et toi, ajouta Julie, comme après réflexion.
Et moi, pensa Ben. Et voilà. Il était dans la course, comme responsable potentiel de ses trois frères. Il niait cette évidence depuis deux jours, mais là, les mots avaient enfin été prononcés.
— Bien sûr.
— Le seul problème chez nous, et je pense parler également au nom de Sam et Nick ainsi, c’est que nous n’avons pas la place d’accueillir trois garçons. Tes parents le savaient. Il n’y a qu’une seule solution pour les garder ensemble : c’est qu’ils restent ici. Avec toi.
— En clair, soit toi et tes frères en prenez chacun un et je retourne à New York, soit je déménage ici et tout le monde reste ensemble ?
— C’est un résumé de la situation, oui. Je ne vois pas mieux.
— Et le testament ? Que dit-il à ton avis ?
Julie se tenait devant la cuisinière, où elle laissait tomber dans la poêle brûlante du pain imbibé d’œufs battus. Elle se retourna pour regarder Ben.
— Je suis quasiment sûre qu’ils t’ont laissé la charge des garçons.
Elle en semblait presque déçue. Ben évoqua les paroles de Travis, la nuit dernière quand il l’avait ramené au cimetière pour récupérer sa camionnette. Quoi que tu fasses, ne les sépare pas. S’il suivait ce conseil, il n’avait plus aucun choix. Il regarda Julie retourner son pain doré et sentit sa gorge se serrer. Il dut s’éclaircir la voix pour continuer :
— Et toi, Julie, qu’en penses-tu ?
Elle saisit une assiette pour y faire glisser son pain perdu, puis approcha de la table où Ben était assis.
— Voilà, dit-elle, en posant l’assiette devant lui. Je pense préférable pour tes frères d’être élevés dans un cadre familial traditionnel que de rester ensemble.
Ben se raidit.
— Tu préférerais les séparer que les laisser ici avec leur frère gay ?
— Leur frère gay et célibataire, dit-elle, qui risque un jour de rencontrer un autre… gay. Que se passera-t-il alors ? Vraiment, Ben. Dois-je te faire un dessin ? Tu n’es même pas installé. Devenir parent, c’est dire adieu à l’indépendance et aux distractions puériles. Es-tu prêt à le faire ? Et n’imagine pas qu’il te suffira d’être leur frère. Cela n’a rien à voir ! Il s’agit d’une tutelle. Tu serais leur responsable. Je ne peux pas croire que nous ayons une conversation pareille !
Ben se leva pour prendre une fourchette dans le tiroir, il se dirigea ensuite vers le réfrigérateur dont il sortit le sirop d’érable. Sans dire un mot, il en versa abondamment sur son pain perdu et se rassit pour manger.
BEN RESTA au salon jusqu’à ce que Julie rentre de l’église avec les garçons. Puis il quitta son gros fauteuil rembourré et appela :
— Cade et Jason ? Pourquoi n’iriez-vous pas vous changer ? Nous pourrions ensuite déjeuner. Quentin, tu veux bien sortir avec moi une minute ?
Quentin afficha un grand – et faux – sourire.
— Bien sûr, grand frère. Allons papoter.
Tout en suivant son cadet vers la porte d’entrée, Ben s’adressa à Julie :
— Je pensais aller au restaurant manger des grillades. Pour déjeuner, je veux dire. À moins que ce ne soit pas assez traditionnel pour toi ?
— Arrête, dit-elle, en le regardant sévèrement.
Ben se hâta de faire sortir Quentin sur le porche, devant la maison. Ils devaient avoir cette conversation, c’était inévitable, aussi inutile de tergiverser. Il avait passé l’heure précédente à réfléchir à ses arguments, mais il n’avait rien trouvé de particulièrement brillant.
— Voilà, nous avons un problème.
Quentin ne le regardait pas, il fixait l’autre côté de la rue. Ben suivit son regard, espérant voir Travis à côté de son vieux pickup. Il fut déçu : il n’y avait rien ni personne.
— Je reconnais qu’il y a un problème, mais je ne vois pas ce que tu veux dire avec ce ‘nous’.
— Nous. Tu sais, toi et moi. Manifestement, tu m’en veux, je me demande pourquoi.
— Non, sans blague ? Comment peux-tu être aussi obtus ? jeta Quentin, avec un soupir de frustration. Il n’y a pas de ‘nous’, crétin. Du moins, pas à mes yeux. Quoi ? Tu t’attendais à être reçu à bras ouverts comme le fils prodigue ? C’est ce que tu voulais ?
— Non. Mais une telle hostilité est-elle vraiment nécessaire ?
— Oh, Benjy, absolument, aujourd’hui plus que jamais. Tu crois que je ne sais pas ce que tu manigances ? Tu crois que j’ignore les options ? Tu comptes nous répartir entre la sœur et les frères de maman, et tu te demandes pourquoi je t’en veux ?
— Tu as surpris ma conversation avec Julie ce matin ?
— Non, merde. Je ne vous ai pas espionnés, mais tu vois, j’ai raison. Tu en discutes déjà. Sympa, frangin. Vraiment génial !
— Rien n’est encore décidé
— Foutaises. Tu espères vraiment me faire croire que tu comptes revenir ? Que tu vas t’interposer pour nous trois ? Depuis que tu es parti pour l’école de droit, tu ne rentres à la maison qu’une fois par an. Une seule fois ! Je suis devenu leur grand frère, Ben. C’est vers moi qu’ils se sont tournés quand c’est arrivé. Mais légalement, je n’ai pas l’âge de m’occuper d’eux, alors, te voilà… et quoi ? Dis-moi. J’aimerais l’entendre de ta bouche. Tu envisages de revenir au Texas ? C’est ta chance ou jamais de me surprendre.
Ben détourna les yeux sans mot dire. Quentin ricana.
— C’est bien ce que je pensais. Tout est déjà décidé, alors cette putain de conversation ne sert à rien. Ne t’avise pas de me dire que c’est la meilleure des solutions à long terme. La vie est une garce et tout le baratin, d’accord. Mais Cade ? Comment ça va se passer pour lui à ton avis ? Et si tu savais tout ce que Jason a traversé… si tu savais…
Soudain, il s’arrêta net. Il secoua la tête et reprit, résigné :
— Peuh ! Je pourrais aussi bien m’adresser à ta messagerie vocale. Je te propose un marché. Je serai moins hostile si tu nous laisses passer un dernier Noël ensemble. Ici. À la maison.
Ben ne bougea pas. Son frère fit quelques pas vers la porte d’entrée.
— Très bien, décida-t-il. Qui ne dit mot consent. Merci pour cette intéressante discussion.
Sur ce, il retourna à l’intérieur, laissant Ben seul sur le porche.
EN REVENANT d’un déjeuner sinistre et trop silencieux, Ben remarqua le pickup de Travis dans l’allée d’en face. Il avait besoin de parler et il se souvenait de la proposition du jeune homme, la veille. Ils s’étaient plutôt bien entendus, surtout sur la fin, malgré sa bourde concernant le manque d’ambition du mécanicien.
— Je vais passer une minute chez Mme Wright pour parler à Travis, annonça-t-il à la cantonade, devant la porte d’entrée. Je ne serai pas long.
Quentin et Jason se regardèrent l’un l’autre, le front plissé de perplexité.
— Je ne sais pas si c’est une bonne idée, grand frère, déclara Quentin. Ton timing est déplorable. Tu ne veux pas attendre ?
Jason ne fit aucun effort pour retenir son rire.
— Je veux juste le remercier une fois de plus, se défendit Ben. Petit frère !
Quentin ricana.
— D’accord, je n’ai rien dit.
Ben descendit l’escalier et traversa la rue. Peu après, il se tenait devant la porte de Mme Wright. La moitié supérieure du panneau était composée de neuf petits carreaux vitrés, donc, de sa position, Ben apercevait la cuisine, une partie du salon, et la porte d’une chambre sur l’arrière.
Il frappa à l’un des carreaux. La porte fit un bruit terrible et trembla dans son cadre. Un fracas y répondit derrière la porte close de la chambre. En entendant des voix, Ben réalisa immédiatement ce qu’il avait fait, il se maudit de ne pas avoir écouté Quentin. Malheureusement, il avait attendu cinq secondes de trop : alors qu’il s’apprêtait à tourner les talons pour filer, Travis émergea de sa chambre. Il ne portait qu’un jean, il était pieds nus et torse nu, exhibant un corps mince et musclé. Une fine toison blond roux moussait sur sa poitrine et descendait vers le bouton de son jean. Il traversa la cuisine sur la pointe des pieds, tourna le verrou et entrouvrit la porte.
— Ben…
— Travis, le coupa Ben. Je suis désolé. Vraiment. Je ne savais pas.
Incapable de soutenir le regard de son interlocuteur, Ben fixa ses pieds nus. Ils étaient parfaits. Pâles, avec des orteils ciselés et des ongles d’ivoire. Ben resta figé, la tête baissée, hypnotisé par les pieds de cet homme. Qu’est-ce qui lui prenait ? Il émergea enfin de sa transe et releva les yeux.
— Je suis juste venu te redire merci. Mais euh… Je reviendrai.
Il fit un pas arrière, décidé à s’en aller. Puis il se mit à rire.
— Oh, mec, je suis tellement désolé. J’ai la sensation d’avoir douze ans ! Je ne pense pas avoir interrompu un couple en pleine action depuis… Je ne sais plus. Je crois que c’était mon coloc à l’école de droit.
Détendu, Travis sourit à son tour.
— Enfoiré !
— Oui, je sais. Tu as une minute à me consacrer ? Je sais que ce n’est pas le bon moment, mais j’ai désespérément besoin de parler à quelqu’un qui n’est ni en colère ni de ma famille.
Travis hocha la tête.
— Je t’ai dit de passer quand tu voulais, pas vrai ? Attends-moi sur le porche, derrière la maison. J’arrive tout de suite. Et tu m’as juste sauvé des câlins.
— Tu vois ? Je fais un excellent ailier.
Dès que Travis referma la porte, Ben fit le tour de la maison. Sur l’arrière, il trouva une véranda, meublée d’une banale table en plastique et de sièges assortis, à la fois propres et accueillants. Il s’y installa pour attendre Travis.
Celui-ci émergea peu après à l’angle de la maison, il avait enfilé sur
son jean un sweat-shirt Longhorn 1 2 orange brûlé et des bottes de travail. Il apportait aussi deux bouteilles de bière Shiner Bock. Derrière lui, marchait une jeune blonde au joli visage.
Ben se leva pour la saluer.
— Ben, c’est Trisha.
— Ravi de vous rencontrer, Trisha. Je m’excuse de vous déranger comme ça.
Elle tendit la main, ils échangèrent une poignée de main, puis elle commença à faire des signes avec les mains. Travis se chargea de traduire :
— Je suis tellement désolée de ce qui est arrivé à vos parents. Je voulais aller à la messe de funérailles, mais je n’ai pas pu obtenir de congé. Je ne les ai rencontrés qu’une fois, mais ils semblaient de très braves gens.
— Merci.
Ben regarda les deux bouteilles de bière avant d’ajouter :
— Vous ne restez pas avec nous ?
Elle secoua la tête et continua à bouger les mains.
— Non. Il était temps pour moi de rentrer de toute façon. Le dimanche, nous passons une soirée entre filles et ce soir, ça se passe chez moi. Il faut que je nettoie un peu l’appartement. J’espère vous revoir très bientôt.
— Moi aussi.
Travis posa les deux bouteilles sur la table et escorta Trisha jusqu’à sa voiture. Quelques minutes plus tard, il revenait pour prendre le siège en face de Ben.
— Santé, dit-il.
Il leva sa bouteille. Ben y heurta la sienne en répétant :
— Santé. Alors… tu as appris le LSM ?
— J’ai grandi à Lubbock où Jamie Johnson, mon voisin et seul ami à l’époque, était sourd. Ma mère affirmait déjà que je parlais avec mes mains, le LSM m’est venu assez naturellement, je pense.
— Eh bien, je m’excuse encore de mon mauvais timing. Vraiment.
— Tu t’excuses beaucoup, Ben.
— Je tiens à ne rien rater. Le mea culpa catholique, sans doute.
Ils burent un moment en silence.
— Le dimanche, reprit Travis, Mme Wright s’absente presque toute la journée, elle a avec d’autres dames et auxiliaires des activités paroissiales et tout un tas des trucs hyper importants sur lesquels je n’ose pas poser des questions.
— Et tu uses de ton temps libre à bon escient.
— En effet. Quentin et Jason savent qu’il vaut mieux éviter de venir frapper à ma porte un dimanche après-midi. Je suis surpris qu’ils ne t’aient pas averti.
— Ils l’ont fait. Tout est de ma faute. J’ai un problème d’écoute avec eux.
Ben entendit une voiture démarrer, puis s’éloigner.
— Trisha semble très gentille.
Travis haussa les épaules.
— Comme si tu pouvais dire le contraire, hein ? Mais c’est vrai, elle est très sympa. Alors, quoi de neuf ?
Ben prit une autre gorgée de bière et savoura la sensation glacée qui lui glissait dans la gorge.
— J’ai une décision à prendre.
— Tu te trompes de voie, Obi-Wan, si tu viens chercher des conseils chez moi.
— Quelque part, j’en doute.
Ben décida qu’il aimait le surnom que Travis lui donnait, une référence facile mais amusante, au Ben de la Guerre des Étoiles.
— Ça concerne la tutelle des garçons ?
— Bien sûr. Ma tante Julie pense que je n’ai pas l’aptitude d’élever des enfants. Elle pense qu’ils devraient rester dans ‘un cadre plus traditionnel’, même si ça les oblige à se séparer.
Travis frotta sa main droite sur le haut de sa tête, se gratta derrière l’oreille, puis aplatit ses courts cheveux roux d’un geste doux.
— Et toi, qu’en penses-tu ? demanda-t-il enfin.
Ben le regarda.
— Je ne sais pas. C’est du lourd, ce genre de décision. Si je déconne, je risque de foutre trois vies en l’air. Et je ne sais pas si je peux le faire. J’ai une vie qui m’attend à New York. Je suis censé tout abandonner ?
— Je ne sais pas.
— Mais hier, tu m’as dit : ‘ne les sépare pas’. Tu dois bien avoir une opinion.
— Bien sûr. Tu dis avoir une vie à New York, mais est-elle plus importante à tes yeux que tes frères ? Ils ont besoin de toi maintenant, tout de suite, et toi aussi, tu as besoin d’eux, même si tu ne le réalises pas encore. Tes parents sont morts, Ben, et ces trois garçons sont les seuls êtres au monde à savoir exactement ce que tu traverses. Comment peux-tu croire que les séparer et retourner à New York va arranger la situation ? Tu peux trouver toutes les excuses que tu voudras, cela ne changera rien à tes actes. Même si tu mets tes bottes au four, elles ne deviendront jamais des biscuits.
— Et si je rate totalement leur éducation, ça ne fera pas des biscuits non plus.
— Tu supporteras bien mieux de faire quelques erreurs en chemin que de vivre avec un remords pareil. Je n’ai qu’une chose à te dire, Ben, si tu les abandonnes aujourd’hui, tes frères ne te le pardonneront pas. En fait, il est probable que Quentin ne t’adressera plus la parole. Et peu importera ton succès professionnel ou l’argent que tu gagneras, tu ne pourras jamais réparer cette brèche entre vous. Ta tante débloque à pleins tubes et je suis prêt à le lui dire en face.
— Je pense que ce ne sera pas nécessaire. Par ailleurs, Julie n’est qu’une partie de mon problème. Quentin est vraiment…
Ben fit une pause avant d’ajouter :
— Il me déteste.
Travis haussa les épaules, un geste qui lui convenait très bien.
— Vas-tu le lui reprocher ? C’est un garçon intelligent, il réalise ce qui va se passer. Si tu envisages de le séparer de ses cadets, je suis sûr qu’il le sait.
— Oh oui, il le sait.
— D’ailleurs, ce n’est pas toi qu’il déteste, c’est ton absence. Il y a une différence.
— Je ne suis pas certain qu’il veuille de moi ici.
— Peuh ! Là, tu dis n’importe quoi. Tu lui manques terriblement. Et tu peux me croire, vu que je t’ai plus ou moins remplacé.
Ben en fut stupéfait. Il n’avait jamais envisagé que son absence avait laissé un vide dans la vie de ses frères, ni qu’un autre ait dû prendre sa place vacante.
— Tu as d’autres conseils ?
— Tu n’as rien de plus à faire qu’être là. Ils ne s’attendent pas à un frère parfait. Quelqu’un de célèbre a dit : quatre-vingts pour cent du succès réside dans le fait d’être vu.
— C’est Woody Allen.
— Vraiment ?
— Je crois, oui.
Ben sirota une autre gorgée de bière et regarda le petit jardin, bruni par l’hiver ; un tas de feuilles ratissées traînait encore près du grillage de la clôture. Comme la nuit précédente, le quartier était calme, sauf le grondement lointain de l’autoroute à proximité. Ben sentait Noël approcher. Il mit ses mains sur son visage et prit une profonde inspiration.
— Et si c’est trop ?
— Bon sang. Arrête d’être aussi dramatique !
— Ne sous-estime mon égoïsme inné.
Travis enleva les mains de Ben de son visage.
— Alors, si c’est trop, tant pis.
— Qu’est-ce que cela veut dire ?
— Accepte ce qui viendra. Accepte ce que tu ne peux changer. Laisse tomber la pluie. C’est ce qu’ils disaient chez Al-Anon – les Alcooliques Anonymes.
Ben le regarda droit dans les yeux, un vague souvenir lui revint en mémoire. Pourquoi Travis lui semblait-il si familier ? Pendant un moment, il crut qu’il allait se pencher pour l’embrasser… c’était de la folie ! Il eut un moment de panique.
Il quitta son siège et déclara :
— Je devrais y aller. Je leur ai promis de ne pas rester longtemps absent.
À son tour, Travis se leva et soupira, l’air déçu, comme si Ben n’avait rien écouté de ses paroles. Celui-ci tenta de le rassurer :
— Merci de m’avoir parlé. Je t’ai entendu. Vraiment.
Il était déjà tourné pour s’en aller, lorsqu’il s’arrêta et demanda :
— Que fais-tu pour Noël ?
Travis sourit.
— Ton père m’avait déjà invité à passer le réveillon chez toi, en famille. Maintenant, je pense que je vais juste rester tranquille à regarder un film.
— Si les DVD t’intéressent, tu devrais venir, parce que c’est exactement ce que nous ferons aussi. Je connais au moins ça de mes frères. Nous choisirons peut-être un thème : explosions et superhéros qui sauve le monde, tu vois le genre ? De la pure testostérone !
— Armageddon ?
— Exactement. Et Deep Impact.
— Le Jour d’après.
— Il y a toujours de la place pour Jake. Et Speed, bien sûr.
— Ça me parait un bon plan. J’en suis !
Ben prit congé, laissant Travis terminer sa bière sous la véranda. Il traversa la rue pour retourner chez lui et grimpa les marches d’un pas ragaillardi. Il se sentait mieux, sans aucun doute. Parler à Travis l’avait aidé à s’éclaircir les idées. Il pénétra dans la maison, espérant trouver ses frères traînant au salon, mais il ne vit personne. Ils doivent être à l’étage, pensa-t-il. Pas de précipitation. Il se sentait plus rassuré concernant le lendemain et son rendez-vous avec l’avocat. Du coup, il savait qu’il aurait le temps d’apprendre à mieux connaître ses jeunes frères.
Il entendit une sorte d’éclaboussure contre la vitre et se tourna pour en déterminer l’origine. Il commençait à pleuvoir. Pour une raison qu’il n’aurait su expliquer, Ben ne put retenir un sourire.
1 Race de bovidés à « longues cornes », emblème du club omnisports de l’Université du Texas
(ndt)
2 La couleur de l’UT (ndt)
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