Quand l'horizon a disparu
Chapitre II
À LA messe de funérailles, deux jours plus tard, Ben était assis avec ses trois frères au premier banc de l’église que ses parents avaient fréquentée toute leur vie, tous les dimanches. Il n’y avait plus été depuis des années. Il ne supportait pas les conneries homophobes que préconisait le catholicisme, sans mentionner son scepticisme inné quant à l’existence de Dieu. Quand il avait accepté de passer ses années universitaires à Austin (comme s’il avait eu le choix !), il avait arraché à ses parents deux importantes concessions. L’une était de ne plus fréquenter l’église, l’autre de quitter la maison pour s’installer au-dessus du garage, de l’autre côté de la cour, dans l’appartement qui était jusque-là loué chaque année à divers étudiants de l’UT.
Ben jeta un regard sur ses frères et ne put s’empêcher d’admirer la cohérence des gènes de ses parents. Les quatre fils Walsh tenaient de leur père des cheveux sombres, des yeux noirs et un teint clair. Ils avaient également sa mâchoire carrée et sa belle apparence. Les gens la commentaient constamment, leur ressemblance, même si Ben avait dix ans de plus que son cadet, Quentin, qui venait de fêter ses seize ans. Le suivant, Jason, avait quatorze ans et Cade, le plus jeune, douze. En examinant les trois garçons alignés à ses côtés, Ben remarqua que Quentin avait besoin d’une coupe de cheveux, que Jason avait pris presque dix centimètres depuis Noël dernier et que Cade ne cessait de se retourner pour scruter les bancs derrière eux.
— Arrête de bouger, gronda Ben.
Quentin lui jeta un regard noir.
— Laisse-le tranquille. Il cherche Travis.
— Qui est Travis ? demanda Ben en fronçant les sourcils.
Adolescent, il considérait ses frères comme des intrus. Pendant dix ans, il avait été enfant unique, ce qui lui convenait très bien. En outre, il était déjà au lycée quand Quentin entrait en maternelle et que Cade portait encore des couches. En conséquence, si les trois derniers s’entendaient comme larrons en foire, Ben… eh bien, il n’avait aucun mal à jouer le rôle de l’aîné toujours absent.
Il décida que Travis devait être un camarade de son frère.
Après les funérailles, le service continua au cimetière. Ben et ses trois cadets montèrent dans une limousine noire appartenant à la maison funéraire. Ben avait eu avec elle peu de rapports, vu que sa tante Julie, la sœur de sa mère, s’était chargée de tout organiser. Au cimetière, les cercueils de ses parents furent placés côte à côte sur la concession qu’ils avaient achetée des années plus tôt. Ben examina la foule importante qui s’agglutinait autour d’eux. William Walsh, professeur d’anglais à l’UT, avait été légendaire. Ses élèves, qui l’avaient adoré, étaient venus en masse lui rendre un dernier hommage, ainsi que le corps professoral, la direction de l’université, la famille de sa mère et les amis communs. Il y avait eu au moins trois cents personnes à la messe et la moitié d’entre elles se trouvait au cimetière. En scrutant le cercle de visages endeuillés qui l’entourait, Ben remarqua à l’arrière un homme de son âge, démarqué par sa tignasse rouge des costumes sombres et des robes noires.
Très nerveux, Cade se dandinait d’un pied sur l’autre. Soudain, il tenta de retirer sa main de celle de Quentin, qui refusa de le lâcher. Lorsque Ben se tourna vers eux, il nota que Jason et Quentin échangeaient un regard entendu, comme s’ils communiquaient par télépathie. En silence, Jason hocha la tête, avec un signe du menton en direction du roux. Quentin suivit son regard. Rassuré, il lâcha la main de Cade, qui s’éloigna des cercueils, vers le rouquin. Le père Davenport continuait à réciter ses prières, agitant régulièrement son encensoir pour asperger les cercueils d’eau bénite.
Ben se pencha vers Quentin et demanda :
— Où va-t-il ?
— Reste cool, grand frère. Il va juste saluer un ami.
Ben surveilla Cade qui rejoignait le jeune roux et le prenait par la main. L’inconnu se laissa emmener jusqu’à l’endroit où ils se trouvaient tous. Il ressemblait à un serveur avec ses bottes de travail, son pantalon en polyester noir et sa chemise blanche à manches courtes. Au Texas, la température clémente permettait aux hommes de ne pas porter de veston durant la journée. Le rouquin tenta de sourire, Ben lui répondit par un rictus. Il chercha à croiser le regard de Quentin pour qu’il lui donne une explication, mais celui-ci l’ignora, gardant les yeux fixés sur le père Davenport.
Une fois le service terminé, Ben s’approcha de l’inconnu, la main tendue :
— Je suis Ben Walsh.
Le jeune homme se retourna et lui serra la main.
— Travis Atwood, répondit-il avec l’accent du Texas, traînant et lent. Désolé, je ne voulais pas m’imposer. J’ai tenté de garder mes distances. De vous laisser un peu tranquille.
— Qui êtes-vous ? demanda Ben.
Ses paroles sonnèrent plus sèchement qu’il n’en avait eu l’intention.
— Franchement, Ben ! grommela Quentin.
— Non, c’est normal, Q. Il ne me connaît ni d’Ève ni d’Adam. Il cherche juste à vous protéger.
— Waouh ! ricana Quentin. Tu ne le connais vraiment pas.
— Je suis un voisin, expliqua Travis à Ben. J’habite en face de chez vous. Je loue une chambre chez la vieille Mme Wright. Votre famille a été très gentille envers moi.
Cela ne m’étonne pas, pensa Ben. Papa a toujours adoré jouer les bons Samaritains.
— Je vois.
— Ça m’étonnerait, marmonna Quentin entre ses dents.
Le petit groupe revenait vers la voiture, Cade toujours accroché à Travis qu’il entraînait avec eux.
— Travis rentre avec nous, déclara-t-il.
Ben fixa le roux, en essayant de lui faire passer un message. Travis s’arrêta et se mit devant Cade, les deux mains fermement posées sur ses épaules. Il s’accroupit même, afin d’être au même niveau. Ben regarda autour de lui. La foule commençait à se disperser, mais plusieurs personnes s’étaient arrêtées pour regarder la scène.
— Écoute, bonhomme, dit le jeune homme. Je suis venu avec mon pickup, j’ai tout ce qu’il me faut pour rentrer. Mais ensuite, je passerai chez toi, je te retrouve donc d’ici dix minutes, pas plus. Croix de bois, croix de fer.
Ben ne perdit pas de temps pour écarter son frère. Il ne voulait pas d’un éclat public.
Cade se débattit.
— Lâche-moi !
— Cade, pas maintenant.
— Si ! Maintenant. Qu’est-ce qui s’est passé ? Je ne comprends pas comment c’est arrivé !
Brutalement submergé de tristesse, le plus jeune Walsh se mit à pleurer. Sans bruit, sans les larmes enfantines, mais avec les sanglots étouffés d’un jeune garçon pas du tout préparé à réaliser l’ampleur de sa perte.
— Cade ! s’écria sèchement Ben. Pas ici ! Retournons dans la voiture. Viens avec moi.
Silencieux et réprobateur, Jason se raidit, les yeux écarquillés de surprise devant l’insensibilité de son aîné. Mais Quentin se contenta de secouer la tête, comme si cette réaction ne le surprenait pas.
— Franchement, grand frère. Comment peux-tu être aussi odieux ? Cade est encore sous le choc ! Tu ne peux pas le laisser un jour tranquille, un seul jour ? C’est tout ce que nous demandons.
Quentin s’agenouilla pour prendre Cade dans ses bras. Ben vit Julie, à quelques mètres de là, prête à intervenir s’il n’était pas capable de gérer la situation. Il inspira profondément. Manifestement, il y avait un problème entre Quentin et lui, ou peut-être entre ses trois frères et lui, mais il lui faudrait attendre pour le régler. Plier pour ne pas céder, se dit-il.
— Travis, pourriez-vous monter en voiture avec nous ? S’il vous plaît. Je vous ramènerai plus tard chercher votre pickup, si ce n’est pas abuser. Je suis parti depuis longtemps, j’ignore pourquoi vous avez une telle importance pour mes frères, mais manifestement, c’est le cas, alors… restez avec nous – avec Cade.
Travis se releva avec un sourire.
— Bien volontiers, monsieur.
Ben se mit à rire, pour la première fois depuis qu’il avait reçu ce funeste coup de téléphone. Dire qu’il avait cru qu’il lui faudrait des mois pour retrouver le sourire ! Ses frères se joignirent à son rire, même Cade.
— Vous venez de m’appeler monsieur ?
— Oui, monsieur… Je veux dire, Ben. Je disais ‘monsieur’ à votre père et vous… Eh bien, je ne sais pas. Vous m’avez semblé être de ce genre-là.
— Comment ça, de ce genre-là ? Je n’ai que vingt-sept ans.
— Oh, déclara Travis, évidemment surpris. Bon sang, je ne savais pas nous étions du même âge. Tu es également de 83 ? Tu parais bien plus vieux.
— C’est parce qu’il a un balai planté dans le cul, déclara Quentin à Travis.
En même temps, l’adolescent fouillait dans sa poche dont il sortit son téléphone. Il sourit en lisant un texto. Il écarta de ses yeux une mèche de cheveux et se mit à taper furieusement une réponse. Ben prit le temps d’inspirer encore une fois, tout aussi profondément. Il faudrait qu’il ait une petite discussion avec Quentin, mais pas maintenant.
Il passa le bras autour des épaules de Jason pour l’entraîner.
— Et si nous retournions à la voiture ? dit-il, fermement. Cade, Travis vient avec nous, alors avance, d’accord ?
Son frère ne lui répondit pas, mais il se laissa emmener, encadré par Travis et Quentin. Julie et le reste de la foule se détendirent et se remirent en marche vers leurs voitures respectives.
Le trajet retour jusqu’à la maison Walsh se fit en silence. Travis avait la tête tournée vers la fenêtre, mais il gardait la main de Cade bien serrée dans la sienne. Ben et lui étaient assis face à face.
Il est beau, pensa-t-il en le regardant. Vraiment beau.
Tout à coup, Travis se tourna vers lui, un demi-sourire aux lèvres. Il avait des yeux gris, des cils blond-roux et une dizaine de taches de rousseur sur l’arête du nez. Ben, qui mesurait un mètre soixante-dix-huit ne se considérait pas comme grand, mais Travis, avec dix centimètres de moins, était petit. Et Ben avait toujours aimé les hommes plus petits que lui. Baissant les yeux, il vit de la saleté sous les ongles de Travis. Ou était-ce de la graisse ?
Une fois à la maison, les invités s’entassèrent dans la salle à manger et le salon. Les plats s’accumulaient dans la cuisine, recouvrant chaque surface disponible. Ben passa les heures suivantes à écouter diverses anecdotes concernant ses parents, tout en tentant de garder un œil sur ses frères. Sur ce dernier point, Travis lui facilita la tâche. Ses cadets passèrent tout l’après-midi en sa compagnie, à discuter avec lui. Quand le soleil se coucha, les visiteurs commencèrent à prendre congé.
À 19 heures, il ne restait plus dans la maison que les fils Walsh, Travis et Julie.
— J’ai demandé à Robert de ramener les filles à Dallas, déclara cette dernière.
Elle parlait de son mari et de ses deux enfants. Elle avait déjà rangé la cuisine, emballé les restes, et rempli le frigo. Elle se tourna vers Ben pour continuer :
— Si ça ne te dérange pas, je compte rester jusqu’à lundi. Nous avons rendez-vous chez l’avocat pour ouvrir le testament. Bien sûr, je pourrais prendre une chambre dans un motel, mais il faudrait quand même que nous discutions de… Tu sais…
Ben lui coupa la parole.
— Julie, voyons. Tu peux rester jusqu’à lundi, bien entendu. Mais pour le moment, je dois ramener Travis chercher son pickup au cimetière.
— Très bien, je reste avec les garçons.
— Merci. Pour tout.
— De rien, Ben.
Elle lui adressa un sourire forcé. Ben récupéra le trousseau de sa mère à côté du frigo, puis Travis et lui quittèrent la maison et passèrent sur le porche. Une fois dans l’allée, Ben regarda autour de lui. Il réalisa alors que ses parents se trouvaient dans le 4x4 au moment de l’accident.
— Merde, dit-il en secouant la tête. Je me suis trompé de clés. Excuse-moi une seconde.
Il retourna dans la maison et changea de trousseau, prenant les clés du pickup de son père. Peu après, les deux hommes s’installaient à l’intérieur et se mettaient en route. Au début, le trajet se fit en silence mais Ben finit par briser la glace.
— Désolé pour ce qui s’est passé tout à l’heure. Je ne voulais pas te rembarrer. C’est juste que j’ai perdu le contact avec ma famille au cours des dernières années.
— Pas de soucis. J’ai bien compris. À ta place, j’aurais fait la même chose, en me demandant qui était ce type. Mais je n’ai rien de louche, j’habite chez Mme Wright depuis maintenant six mois.
— L’appartement au-dessus du garage ?
— Euh, non, je loue une chambre chez elle. Elle offre un loyer vraiment pas cher, aussi je pense qu’elle aime avoir de la compagnie. J’ai rencontré ton père un jeudi soir où je sortais les poubelles. Il s’est montré très amical.
— Ouais. Je sais.
— Nous avons papoté sur le trottoir…
— Et il t’a invité à dîner… Je connais le processus.
— Ouaip. J’ai passé pas mal de temps chez toi au cours des derniers mois. Ils m’ont plus ou moins… adopté.
— Tu n’es pas le premier. Ils ont….
Tout à coup, Ben réalisa que son verbe n’était pas conjugué de la bonne façon.
— Désolé, reprit-il. Ils avaient très bon cœur. Mon père semblait toujours prêt à offrir le meilleur de lui-même à ses élèves. En grandissant, je l’ai vu s’occuper d’eux, les uns après les autres. J’aurais bien aimé qu’il me consacre autant d’attention, de temps en temps.
— Je doute que tu en aies eu besoin.
— Pardon ?
— Regarde-toi. Tu es un brillant avocat de New York. Je considère que ton père a bien réussi avec toi, M. Succès.
Ils étaient alors arrêtés à un feu rouge, aussi Ben put se tourner pour regarder son voisin.
— Tu t’exprimes toujours de cette façon ?
— Je parle rarement, alors je ne sais pas quelle est ‘cette façon’. Quand j’avais quinze ans, mon père est parti et ma mère a erré, avec moi accroché à ses basques, à travers tout le Texas, pour suivre le dernier en date de ses amants, jusqu’au jour où elle est morte d’avoir trop longtemps abusé d’un vin minable. Depuis ce jour, j’ai vécu seul, sans aucune famille. Donc, tout est relatif, Obi-Wan. Si tu comptes te plaindre de tes parents merdiques, vas-y, n’hésite pas. Je t’écoute.
Il y eut un long moment de silence.
— Je n’ai jamais dit qu’ils étaient merdiques.
— Désolé. Je ne voulais pas m’en prendre à toi comme ça. Je ne sais même pas ce qui m’a pris de m’énerver. C’était étrange de te voir avec tes frères aujourd’hui. J’ai pris l’habitude de les considérer comme les trois mousquetaires. Et toi, tu es le quatrième du lot. Au fait, qu’est-ce qui s’est passé ?
— Que veux-tu dire ?
— Pourquoi y a-t-il dix ans d’écart entre toi et Quentin ?
— Je suis comme qui dirait une erreur, expliqua Ben.
— Je connaissais ta mère, voilà qui ne lui ressemble guère.
— Non, pas ce genre d’erreur. Mes parents étaient déjà mariés, ils avaient juste prévu d’attendre pour avoir des enfants. Mais la contraception à l’époque, ce n’était pas vraiment ça, alors je suis peut-être plus une surprise qu’une erreur. Après ma naissance, ma mère a pris la pilule, elle a attendu dix ans pour avoir Quentin, Jason, et Cade. Est-ce que mon père t’a raconté qu’il nous avait tous nommés d’après la fratrie d’un de ses livres préférés ?
— Le Bruit et la Fureur, de William Faulkner, non ?
— Exactement. Il aimait son style de sudiste gothique.
— Ouais, il m’a donné un exemplaire. Je n’ai pas dépassé la première page. Je n’ai rien compris.
Travis se tut. Ben jeta un coup d’œil dans son rétroviseur pour vérifier la circulation.
— Cade semble très attaché à toi.
— C’est vrai. Ça t’embête ?
— Non, pas vraiment. C’était juste une constatation.
— Nous avons beaucoup de goûts communs. Tu sais qu’il joue au football et au baseball ?
— Non. Je l’ignorais.
— Ouaip. Il sera probablement trop petit pour une bourse universitaire de foot, mais question baseball, eh bien, il a ses chances, si tu vois ce que je veux dire. Il a d’excellents réflexes.
Le silence retomba. Puis Travis demanda :
— Qu’est-ce qui va se passer maintenant ? Pour eux, je veux dire.
— Je ne sais pas. Ces deux derniers jours ont été complètement dingues, je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir.
— Quoi que tu fasses, ne les sépare pas. Ils endureront n’importe quoi tant qu’ils sont ensemble.
— Je n’en ai jamais parlé avec mes parents. Franchement, qui prévoit un truc pareil ? J’espère qu’ils ont indiqué leurs dernières volontés dans leur testament, parce que nous devons passer lundi chez leur avocat. Malheureusement, je ne connais rien aux droits de succession ni ce que deviennent des orphelins au Texas.
Une voiture leur fit une queue de poisson, Ben donna un coup de klaxon.
— Connard ! Les gens conduisent vraiment n’importe comment.
— Ouais, confirma Travis, je sais.
— Alors, et toi ? Qu’est-ce que tu étudies ?
Travis le regarda sans répondre, il paraissait surpris.
— Tu es bien à l’Université du Texas, non ? insista Ben. Tu vis dans le quartier et mon père s’est toujours intéressé aux étudiants.
— Non.
Étonné, Ben haussa les sourcils.
— Ah. D’accord.
Travis détourna la tête vers sa vitre avant de répondre :
— Je suis mécano au garage Groovy. Je répare des voitures pour gagner ma vie.
Donc, c’était bien de la graisse qu’il avait sous les ongles.
— Désolé, j’ai cru que… peu importe. Bon, tu connais bien entendu mon métier.
— Ouaip. Ton père parlait souvent de toi. Il était très fier que tu aies été à Columbia. J’ai même vu des photos de toi bébé.
— Pitié, dis-moi que c’est une blague !
Avec un sourire, Travis tourna la tête vers lui.
— Si tu connais ton père, tu sais que c’est vrai.
Ils furent arrêtés par un autre feu. Ben vit Travis frotter son pouce contre ses autres doigts.
— Tu as froid aux mains ? demanda-t-il.
En se penchant pour ouvrir la boîte à gants, il frôla involontairement le genou de Travis. Ce dernier sursauta comme s’il venait de s’électrocuter avec un câble de batterie. Surpris, Ben leva les yeux vers lui.
— Excuse-moi de t’avoir fait peur.
— Pas de souci.
— Je voulais juste te prêter des gants.
Il en sortit une paire de la boîte à gants et la remit à Travis. Celui-ci accepta les gants tricotés, mais sans les mettre. Le feu passa au vert, Ben reprit sa route vers le cimetière.
— Est-ce que tu as laissé une copine à New York ? demanda Travis, à brûle-pourpoint.
Ben patientait au stop, le temps que la circulation l’autorise à tourner à gauche.
— Non. Mon père ne t’a jamais dit que je suis gay ?
Il jeta un coup d’œil à son passager, qui ne paraissait pas particulièrement troublé par son aveu.
— Euh, non, sûrement pas. Enfin, je veux dire, il ne m’en a jamais parlé.
Ben secoua la tête.
— Ça ne m’étonne pas, il était dans le déni.
— Dans ce cas, est-ce tu as laissé un copain à New York ?
Ben se mit à rire.
— Je ne sais pas trop.
Il ne mentait pas. Il n’avait pas recontacté David depuis ce dernier appel, de l’aéroport.
— Je sors actuellement avec quelqu’un, reprit-il, mais juste comme ça. Je dois avouer que pour le moment, mon futur reste flou. Et toi ? Tu as une copine ?
Travis sourit.
— Et pourquoi ce ne serait pas un copain ? Je pourrais être un de ces métrosexuels dont Jason m’a parlé.
— D’accord, tu as un copain ?
Le sourire de Travis s’accentua lorsqu’il secoua la tête.
— Non, c’était juste pour déconner. Je sors actuellement avec une fille que j’ai rencontrée il y a quelques mois, mais rien de sérieux, même si je ne suis pas certain qu’elle soit d’accord avec moi. Les femmes sont parfois difficiles à comprendre. De mystérieuses créatures, comme disait le dernier copain de ma mère.
— Comment s’appelle-t-elle ?
— Ma mère ? s’étonna Travis.
Ben se mit à rire.
— Non, ta copine.
— Oh. Trisha. C’est Topher, un des gars du garage, qui me l’a présentée. C’est une fille très sympa. Et tout à fait magnifique. C’est chouette de baiser régulièrement, sans risque. Je ne sais pas si tu es au courant, mais trouver quelqu’un est bien plus difficile pour un hétéro que pour un gay
— Si tu veux mon avis, c’est juste un cliché, protesta Ben. De plus, j’ai du mal à croire que tu aies des problèmes à trouver une fille.
Travis ignora son compliment implicite.
— Comme je le disais, ce qui m’intéresse, c’est de baiser souvent et sans risque, ce qui n’est pas gagné quand on cherche un plan Q pour la nuit dans un bar pourri de la 6e rue. Je n’ai plus l’âge de ce genre de choses et je n’ai plus envie de faire de la limonade.
— Pardon ? Quelle limonade ?
— Je parle des thons – des laiderons, si tu veux. Tu connais le proverbe, quand la vie te donne des citrons, fais-en de la limonade…
— Ouille. Ce n’est pas gentil.
Une fois de plus, Travis détourna la tête pour regarder par la vitre. Ben chercha aussitôt à s’excuser :
— Ne le prends pas mal. Au moins, c’est franc et ça me plaît. Et je suis d’accord avec toi. Tu sais, on m’a souvent dit que je manquais de compassion. C’est à la fois une qualité et un défaut : ça fait de moi un avocat brillant et un frère nul. J’ignorais que d’avoir quitté le Texas ferait de moi le méchant de la famille.
— Ce n’est pas ça.
— Que veux-tu dire ?
— Quentin ne te reproche pas d’avoir quitté le Texas. Il est juste en colère parce que tu sembles les avoir rejetés. Donne-lui un peu d’espace, d’accord ? En ce moment, il est juste bouleversé. Il a besoin d’une cible pour déverser sa douleur et bien sûr, ça tombe sur toi. Parle-lui, apprends à mieux le connaître. Il est intelligent. Comme toi, d’après ce que j’ai compris.
— Et toi, que comptes-tu faire ? Tu ne comptes quand même pas rester mécanicien toute ta vie ?
Malgré l’obscurité de l’habitacle, Ben remarqua que les joues de Travis devenaient écarlates. Merde, pensa-t-il, c’est exactement ce qu’il compte faire.
— Je suis désolé, vraiment. Je ne voulais pas sous-entendre que…
— Que je n’ai pas d’ambition, puisque je n’ai pas de diplôme ? D’ailleurs, c’est aussi bien, parce que même si j’en avais, je ne vois pas où cela m’amènerait. Tu fais probablement partie de ces gens qui n’imaginent pas qu’on puisse vivre sans être passé par l’université, mais là d’où je viens, il est plutôt rare de terminer le lycée. J’aime être mécanicien, je suis doué de mes mains, je connais bien les moteurs. Je peux réparer n’importe quoi. Même sans diplôme, je ne suis pas stupide !
— Objection ! Le témoin cherche à déformer mes paroles.
Sa réflexion fit sourire Travis.
— Tu penses pouvoir tout résoudre grâce à ton charme, pas vrai ?
— Il vaut mieux que tu ne saches pas ce que je pense. Mais quand même, je suis désolé.
Ils étaient arrivés au cimetière. Travis désigna du doigt son pickup au fond du parking et Ben se gara juste à côté.
— Nous y voilà, dit-il.
— Effectivement, nous y voilà, répéta Travis.
Il ouvrit la portière passager et sortit. Il resta figé durant une seconde, comme s’il hésitait à parler, puis il revint vers Ben.
— Je suis vraiment désolé pour tes parents, Ben.
— Merci. Merci pour tout. Merci de t’être occupé de mes frères aujourd’hui. Tu m’as soulagé d’un grand poids.
— De rien. Et si tu as besoin d’un coup de main ou juste envie de parler, tu sais où me trouver.
— Chez la vieille Mme Wright.
— Exactement. Il suffit de frapper à la porte latérale.
Travis lui tendit la main. Ben l’accepta, ils échangèrent une poignée de main ferme et robuste. Après un dernier ‘bonne nuit’, Travis grimpa dans son pickup, une vieille Ford Ranger toute déglinguée. Ben fit une marche arrière, puis il quitta le parking et s’éloigna. Il surveilla son rétroviseur et vit des phares derrière lui, durant tout le chemin du retour. Au dernier moment, Travis tourna dans l’allée d’en face.
Arrivé chez lui, Ben monta les marches du perron et se retourna pour regarder de l’autre côté de la rue : Travis sortait de son pickup et contournait la maison de Mme Wright. Il se pencha, saisit un fil électrique et le brancha, allumant les guirlandes de Noël placées un peu partout : dans le jardin devant la maison, le long du porche, et dans les arbres. Il devait y avoir des centaines, peut-être sinon des milliers des petites lumières blanches et clignotantes. Et Travis les regardait, émerveillé.
Étant enfant, Ben avait toujours voulu décorer la maison Walsh de lumières à Noël, mais la fin du semestre était l’une des périodes de l’année les plus chargées pour son père, professeur, aussi il n’avait jamais vu son vœu réalisé.
— Ben !
La voix de Travis portait suffisamment pour que Ben l’entende, de l’autre côté de la rue.
— Ouais ?
Se détournant à grand-peine des guirlandes, il porta son attention sur Travis qui venait de monter les marches sur le côté de la maison.
— Aucun dommage n’est irréparable, tu sais.
Sur ce, il pénétra chez Mme Wright et referma la porte derrière lui.
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