Quand l'horizon a disparu
Chapitre XIV
PENDANT LES trois semaines suivantes et jusqu’aux vacances, le temps se réchauffa à Austin. Les frères Walsh et Travis commencèrent à passer le week-end à Barton Springs, où les chutes d’eau formaient une piscine naturelle à température constante : vingt degrés toute l’année. Trop froid pour mars, mais durant l’été, en pleine chaleur texane, un plongeon vous rafraîchissait pendant presque une heure. Les Springs étaient également les jardins publics de la ville, les gens se réunissant sur les pentes herbeuses pour papoter. Quentin s’y rendait en général avec ses copains ou sa petite amie, Dakota, une jeune blonde gracile avec les hautes pommettes d’un mannequin.
— C’est plutôt cool ce que vous faites, les gars, dit-elle un jour à Ben et à Travis. Prendre soin de tout le monde, je veux dire.
— Merci, Dakota, répondit Ben.
Puis il décida soudain d’être direct en ce qui concernait ses inquiétudes parentales :
— Est-ce que Quentin t’a parlé de notre politique anti-grossesse ?
— Oh mer…credi ! se plaignit Quentin.
Mais Dakota se mit à rire.
— Inutile de vous inquiéter, M. Walsh. Votre déménagement va nous freiner.
— Ah, répondit Ben. Désolé.
Travis se pencha pour l’embrasser.
— M. Walsh ?
— Ça te plaît de me manifester ton affection en public, pas vrai ?
— Je m’y fais.
— Je vais vomir, déclara Quentin, la mine écœurée.
Travis passait beaucoup de temps avec Cade, à lancer un ballon de foot ou une balle de baseball. De leur côté, Ben et Jason préféraient rester allongés pour profiter du soleil printanier ou lire, assis sous l’un des grands chênes. Ensuite, ils allaient souvent chez Huts prendre un hamburger garni de rondelles d’oignon.
— Cherchez l’erreur, annonça la serveuse, amusée.
C’était une femme multicolore avec de lumineux cheveux orange et un maquillage épais. Elle étudiait leur petit groupe en tentant de comprendre pourquoi Travis différait tant. Elle se pencha et chuchota :
— J’espère que le facteur n’a pas les cheveux roux !
— Je suis son partenaire, expliqua Travis en désignant Ben.
Elle lui adressa un clin d’œil.
— Je vois. Vous avez bien de la chance, alors.
UN JOUR, Ben fit à Travis la surprise de se présenter inopinément au garage avec des beignets, qu’il avait faits lui-même. Tous interrompirent leur travail pour faire sa connaissance. Un Travis rayonnant fit les présentations. Darrell Cook, le patron, serra la main de Ben. Il ne pesait pas plus de soixante-cinq kilos tout mouillé, mais, avec sa mâchoire carrée, sa coupe rasée et ses tatouages du Corps des Marines des États-Unis, Ben était certain que personne ne s’avisait de le charrier. Les trois mécaniciens, Ed, Topher et Royce, le saluèrent également d’une ferme poignée de main avant de goûter à ses beignets.
— Bon sang, déclara Royce. Ils sont meilleurs que les Krispy Kreme.
— Je ne suis pas si bon pâtissier, expliqua Ben. J’ai juste beaucoup de temps libre actuellement.
Il regarda les voitures et pickup placés sur les charriots élévateurs. Travis exécutait un travail de force. Tous les soirs, pensa Ben, Travis revient à la maison en quittant cet endroit, avec ses fantasmes érotiques plein la tête. Malgré ses muscles douloureux, il envisage déjà de se faire baiser.
Il fut soulagé d’avoir enfilé un pantalon baggy : au moins, son érection restait invisible.
— Donc, c’est vous qui emmenez notre rouquin à New York, déclara Darrell. C’est mon meilleur mécano. Vous n’auriez pas pu me débarrasser d’un de ces abrutis ?
Il désignait les trois autres mécaniciens – tout aussi baisables d’ailleurs, selon Ben.
— Merci beaucoup, déclara Topher la bouche pleine.
Ben rit en regardant Travis, qui continuait à sourire. Je le rends heureux, pensa-t-il.
— Je le ferais si je pouvais, M. Cook. Mais Travis a une stricte politique de non-retour à l’usine, donc j’ai bien peur de devoir le garder et de l’emmener partout où je vais.
Darrell se fourra un beignet dans sa bouche.
— Eh bien, déclara-t-il, ça valait le coup d’essayer. Sérieusement, je vous souhaite bonne chance à tous les deux. Dieu sait que notre rouquin le mérite plus que personne.
Ben aurait aimé s’attarder, mais il ne restait plus que quelques jours avant leur départ. Plus ils en parlaient le soir au dîner, plus tout le monde devenait excité, même Quentin, qui avait pris rendez-vous avec Stephanie. Ils avaient établi ensemble un circuit de visites autour de la ville et prévu des dessins de serviette de l’intérieur de plusieurs restaurants célèbres. Travis avait acheté pour Cade et lui des billets pour un match des Knicks au Madison Square Garden. Quant à Colin, il avait prévu de faire visiter plusieurs écoles préparatoires à Jason, qui continuait à exprimer un enthousiasme sans fin pour New York et ses nombreuses possibilités.
LE SAMEDI, tout commença bien. Après un vol sans histoire, ils atterrirent à l’aéroport, à Newark, où il y eut un premier incident. Leurs bagages enregistrés étaient bien arrivés… sauf celui de Jason. Après deux heures d’attente, ils apprirent que le sac égaré ne serait pas là avant minuit. Le représentant de la compagnie leur présenta ses excuses et leur assura que le bagage serait livré dès que possible à l’adresse indiquée, chez les Mead. Le petit groupe prit un taxi pour rejoindre l’Upper East Side. Les parents de Colin résidaient dans une brownstone de quatre étages sur la 68e rue. Il y avait largement assez de chambres pour accueillir tout le monde. La sœur de Colin, Catherine, qui avait dix-sept ans, se trouvait à New York, ayant quitté son pensionnat pour ses vacances de printemps. Elle s’enticha de Quentin au premier coup d’œil.
Au dîner ce soir-là, les frères Walsh se montrèrent plus silencieux que d’habitude. L’opulente demeure des Mead, décorée avec un goût parfait, avec d’imposants tableaux sur tous les murs, éclipsait de loin leur maison familiale d’Austin. Deux ans plus tôt, elle avait été sélectionnée pour paraître dans l’Architectural Digest. Ben, bien sûr, y avait été reçu plusieurs fois, mais il se rappelait avoir été tout aussi intimidé à sa première visite. M. Mead, au lieu de faire faire droit, avait préféré tenter sa chance dans l’immobilier où il avait fait fortune. Homme énergique et chaleureux, il accueillit les jeunes Walsh comme ses petits-enfants et se montra particulièrement attentif envers Cade, qu’il interrogea sur le football universitaire. ‘Le club Longhorn réussira-t-il encore à devenir champion national à la saison prochaine ?’
Colin, arrivé en retard, s’assit à côté de Jason pour le dessert et se mit à lui parler à voix basse.
— Cette stupide compagnie aérienne a perdu mes bagages, se plaignit Jason.
— Ne t’inquiète pas, le rassura Colin. Si ton sac n’est pas là demain, je t’emmènerai faire du shopping pour tout remplacer.
— C’est vrai, oncle Colin ? C’est possible ?
— Jason, répondit-il, tout est possible avec une Black AmEx.
— Oncle Colin ? ricana Catherine, en levant des sourcils parfaitement épilés. Je ne me souviens pas avoir eu des enfants.
— Cathy, tu sais que Ben est comme un frère pour moi.
— Je t’interdis de m’appeler Cathy !
Effectivement, Ben savait que c’était le plus sûr moyen de se mettre Catherine à dos. Ignorant son frère, la jeune fille interrogea Quentin sur ses dessins de serviette, mais celui-ci changea vite de sujet.
— Tu as vu notre Manet au premier ? demanda-t-elle.
— Non, répondit Quentin. C’est un original ?
— Oui. Grand-papa l’a acheté aux enchères il y a quelques années, mais il n’avait plus de place pour l’accrocher. C’est fou, non ? Avoir un Manet sans savoir où le mettre ! Absurde, vraiment ! Alors, il l’a donné à mes parents pour leur vingt-cinquième anniversaire de mariage.
Ben sentit Travis tirer sur son pantalon sous la table. Il posa le bras sur le dossier de la chaise voisine et se pencha discrètement, approchant son oreille de Travis.
— Qui est Manet ? chuchota ce dernier
— Un peintre, répondit Ben sur le même ton. Un impressionniste français.
— Il est connu ?
— Très.
Norma Mead, hôtesse calme et gracieuse, les interrompit :
— Travis, vous avez à peine dit un mot depuis votre arrivée. Ben me disait que c’est votre premier séjour à New York ?
— Oui, madame.
Elle esquissa un sourire doux-amer.
— Je me souviens encore de ma première visite. Qu’en pensez-vous jusqu’ici ?
— Eh bien, madame, je n’ai encore rien vu, mais on dirait que c’est grand comme la moitié du Texas, sacrément grand, pardonnez mon langage.
Enchantée, Mme Mead se mit à rire.
— Depuis combien de temps connaissez-vous notre Ben ?
Travis prit le temps d’en faire le calcul dans sa tête.
— Trois mois.
Elle eut un autre sourire doux-amer.
— Seigneur ! C’est une décision bien importante pour un temps aussi court.
LE LENDEMAIN, un agent de la compagnie aérienne apporta le sac de Jason. Par contre, mère Nature déversa sur New York une pluie torrentielle qui dura toute la semaine. Manhattan, merveilleux à visiter quand le temps était tempéré et accueillant, devenait déprimant et difficile sous la pluie. Le petit groupe tenta de jouer les touristes, mais le froid humide les empêcha d’en profiter.
Le lundi, Ben se rendit au cabinet Wilson & Mead afin de parler à son patron. Travis, qui avait prévu d’emmener Cade au mémorial Ground Zero, insista pour se débrouiller seul. Ben lui donna un plan du réseau de métro et des instructions détaillées sur la façon d’y arriver. Une heure plus tard, Travis lui téléphona, terrifié. Il avait pris la rame dans le mauvais sens, s’éloignant du centre-ville au lieu de s’en approcher, et il s’était retrouvé à Harlem, en plein quartier latino. Ben lui indiqua exactement quoi faire pour rentrer à bon port. Travis et Cade finirent par retrouver la résidence Mead, tous les deux trempés et visiblement ébranlés.
Le lendemain matin, Cade se réveilla avec un mauvais rhume qui le garda au lit le reste de la semaine. Ben se porta volontaire pour assister au match de basket avec Travis, le soir-même, mais, après toute la journée à son bureau, il ne s’intéressait nullement au sport. Ils rentrèrent à la mi-temps, au grand dam de Travis. Le mercredi, Cade était encore au lit, lorsque l’agent immobilier de M. Mead, une femme enjouée nommée Gail D’Angelo, emmena le reste du groupe faire la tournée des appartements disponibles à Manhattan. Elle leur en montra dix, au moins, mais aucun d’eux ne fit l’unanimité. Travis ne cacha pas son choc devant l’étroitesse générale des lieux. Quentin et Jason refusèrent l’éventualité de partager une chambre avec Cade. En les écoutant se chamailler, Ben se sentit de plus en plus frustré. À la fin de la tournée, il vibrait de ressentiment. Travis, qui ne savait pas du tout comment gérer tant de mauvaise humeur, préféra donc l’éviter autant que possible. Quand les deux hommes se couchèrent cette nuit-là, dans le même lit, ce fut sans un mot ni une caresse.
Les projets qu’avait eus Quentin de passer l’essentiel de sa semaine à faire des dessins tournèrent mal dès le premier jour. Déjà, la pluie rendait toute la ville grise et trouble, mais l’artiste avait aussi des soucis d’inspiration. Jusqu’ici, il dessinait au gré de sa fantaisie, à la fin d’un repas. À présent, ses dessins devenaient une tâche, sinon une corvée, il n’arrivait plus à les fournir. Le jeudi, lorsqu’il montra à Stephanie ses premières productions, elle émit ses critiques avec tact, mais sans pour autant omettre de dire qu’elle s’était sans doute avancée en envisageant une exposition. Quentin fit semblant de prendre ce revers avec flegme, mais Ben devina son humiliation. Il n’avait aucun mal à déchiffrer Quentin, dont le caractère était proche du sien. Tous deux détestaient l’échec, quel qu’en soit le domaine ou la raison.
Le vendredi soir, Colin invita Ben et Travis à dîner chez lui, à Chelsea, où il avait un appartement. Catherine demanda à Quentin de l’accompagner à la soirée d’anniversaire d’une de ses amies. En l’apprenant, Jason insista pour les suivre, et les deux autres finirent par céder. Cade, enfin sorti de son lit, se sentait mieux. Il passa l’après-midi avec M. Mead dans son bureau, à apprendre à jouer aux échecs.
— Il est dangereux, déclara par la suite M. Mead à Ben
Il venait de le croiser, ainsi que Travis, dans l’entrée, alors que tous deux s’apprêtaient à sortir dîner.
— Merci d’avoir pris soin de lui cette semaine.
— C’était un plaisir, déclara Mme Mead. Cela me brise le cœur que ces garçons aient à grandir sans leur mère.
— Passez une bonne soirée, tous les deux, coupa son époux. Et dites à mon fils que nous l’attendons dimanche à dîner.
— Je n’y manquerai pas, monsieur.
Une fois dans la rue, ils se dirigèrent vers Lexington avenue où Ben héla un taxi. Travis et lui restèrent silencieux pendant le trajet du centre-ville jusqu’à l’appartement de Colin, sur la 23e rue. Un Ben plutôt épuisé commençait à penser qu’il s’apprêtait peut-être à commettre une énorme erreur.
Chez Colin, il trouva David au salon. Son meilleur ami avait omis de mentionner qu’il serait là ce soir. Son ex le serra dans ses bras… un peu trop longuement. Travis les regardait, mais Ben choisit d’ignorer son expression troublée. Il salua les autres convives, Martin et Johnny, deux hommes qui avaient toujours eu le don de lui remonter le moral. Colin et Ben avaient connu Johnny à l’école de droit, et, au cours des années, Martin et lui étaient devenus de vrais et fiables amis. Tous l’accueillirent avec enthousiasme en prenant la peine de lui offrir leurs condoléances pour la disparition de ses parents. Ensuite, Martin se présenta à Travis et fit immédiatement l’effort de le mettre à l’aise. À première vue, ce n’était pas gagné, le visage de Travis indiquant qu’il y avait fort à faire. Blaine Webster, un ami de Colin de l’école préparatoire, et Steward, son compagnon actuel, complétaient le groupe. Une fois les présentations terminées, Colin s’excusa et disparut dans la cuisine. Martin parlant toujours avec Travis, Ben décida de le suivre.
Une fois hors de portée de voix des autres, il demanda :
— Qu’est-ce que David fait là ?
— Cela ressemble à une accusation, Walsh.
— Pourquoi as-tu invité mon ex et mon partenaire au même dîner ?
— Parce qu’il me fallait un nombre pair. Et aussi parce que la dernière fois que j’ai vérifié, c’était toujours mon appartement et ma liste d’invités. Tout ne tourne pas autour de toi, cher ami.
— Mais…
Ben se tut lorsque Colin leva la main.
— Tu agis comme un enfant. David est un gars super et c’est toi qui l’as amené dans nos vies. Nous ne sommes plus à l’école secondaire. Tu as rompu avec lui, mais pas nous.
Ben le regarda, les rouages de son cerveau tournant à plein régime.
— Il te plaît ?
Colin repoussa la suggestion d’un rire.
— Tu es parti depuis trois mois, Ben. La vie continue. Tu ferais mieux de retourner au salon et de surveiller ton copain. Tu ne vas quand même pas laisser Blaine planter ses griffes dedans.
Ben préféra abandonner le sujet.
— Ton père m’a demandé de te rappeler le dîner de dimanche soir.
— C’est noté. Maintenant, laisse-moi tranquille pour que je puisse finir ici.
— Pourquoi n’as-tu pas appelé un traiteur ?
— Parce que je n’en ai pas besoin, je suis capable d’être autonome. Maintenant, s’il te plaît, file.
Ben retourna au salon. Travis, assis à côté Martin, leva les yeux en le voyant et tenta de sourire. Ben comprit que son amant avait besoin d’être rassuré, mais il ne le fit pas. Il prit place dans le seul siège disponible qui restait, à côté de David. Aussitôt, ce dernier l’interrogea sur ses frères et Ben lui donna un bref aperçu de leur visite.
— On dirait que vous avez tous vécu une semaine difficile.
— C’est un euphémisme. La loi de Murphy dans toute sa splendeur.
Ben examina la pièce et baissa la voix :
— Désolé si ce n’est pas très facile pour toi. De revoir Travis.
— Aucun problème, répondit David. C’était il y a trois mois. J’ai tourné la page.
Blaine entra dans leur conversation.
— Ben, encore une fois, désolé pour tes parents !
— Merci, Blaine.
— C’est tragique, ajouta Stewart.
— Mieux vaut changer le sujet, insista Ben. Que fais-tu actuellement, Blaine ? Toujours sur ta thèse de doctorat ?
— Oui, j’en ai peur.
— Sur quoi porte-t-elle ? demanda Travis.
— Je fais une lecture poststructuraliste du Portrait de l’artiste en jeune homme de Joyce. Tu connais ?
— Non-on, répondit Travis. Jamais entendu parler d’elle.
Stewart réprima un ricanement et tous les autres baissèrent les yeux, gênés.
— Qu’est-ce que j’ai dit ? s’étonna Travis.
— Rien, jeta Ben. C’est un homme. James Joyce.
— Ah. Désolé, je…
Ben l’interrompit en se tournant vers Martin :
— Tu comptes aller voir la nouvelle présentation des Follies ?
— Bien sûr. Nous irons en mai. Ce sera épique. Chaque fois que Bernadette fait du Sondheim, c’est épique.
— Nous l’avons prévu dans notre budget, ajouta Johnny. Des billets pour les Follies dès que la troupe reviendra à Broadway.
Martin repoussa la moquerie d’un geste de la main. Ben regarda Travis qui, les yeux baissés tentait de retirer les restes du cambouis toujours plus ou moins incrusté sous ses ongles. Ben se sentit mal pour lui, mais il ne fit toujours rien.
— Je suis impatient de voir ce que Bernadette va faire de ce spécimen, continua Martin. La chanson In Buddy’s Eyes m’intéresse moins, mais Losing My Mind ? Je parle de l’original avec Dorothy Collins, c’est emblématique. De tout le répertoire musical théâtral, c’est la seule des chansons géniales qui concerne un chagrin d’amour, alors… comment pourrait-elle la foirer ?
Tout le monde resta silencieux un moment. Puis David demanda :
— Travis, que penses-tu de New York ?
Ben lui en fut reconnaissant : sa question tentait de changer le sujet de la conversation, oubliant de la littérature moderniste et les comédies musicales de Sondheim. Pourtant, Travis sembla d’un avis différent.
— Je déteste.
— Pardon ? s’étonna Blaine.
— C’est une question qu’on me pose régulièrement depuis notre arrivée ici. Jusqu’ici, j’ai tenté de rester poli. Pour dire la vérité, cette ville est aussi nulle qu’une chiure de poulet sur la poignée de la pompe. Elle est froide et humide. Franchement, c’est pour quand la fin de l’inondation ? J’ai failli me faire agresser dès notre second jour. Tout est surpeuplé et étroit. Ma penderie à la maison est plus grande que les appartements que nous avons visités. Ben y étouffera la moitié du temps. Quentin a eu le cœur brisé hier quand cette Stephanie a critiqué ses dessins. Je n’arrive pas à comprendre qu’on puisse avoir envie de vivre dans une ville pareille !
Ses mots tombèrent dans un silence stupéfait. Après quelques instants, Stewart fut le premier à reprendre ses esprits.
— Eh bien, déclara-t-il, voilà un jugement bien négatif !
Ben intervint, en essayant de donner le contexte des commentaires de Travis.
— Nous avons eu une semaine difficile.
Colin revint de la cuisine.
— Le dîner est servi, annonça-t-il.
Il regarda autour de lui et nota les regards vides.
— Qu’est-ce que j’ai raté ?
— Rien, déclara David. Nous parlions simplement de Joyce et de Sondheim.
— Pfut, c’est d’un ennuyeux ! Tout le monde dans la salle à manger.
Travis ne dit plus un mot de toute la soirée et toucha à peine à son assiette, repoussant juste la nourriture avec sa fourchette. Les autres l’ignorèrent et s’engagèrent dans un débat politique animé sur la prochaine élection présidentielle. Ben essaya de participer, sans trop de succès. Il ne pouvait s’empêcher de se demander si Travis venait de rompre avec lui devant ses amis. Avait-il changé d’avis ? Était-ce le point de non-retour, au moins pour lui ?
Ben perdit l’appétit et s’excusa.
— Je vais aux toilettes.
— Charmant, Walsh. Au milieu du repas ?
Sans répondre à Colin, Ben se leva et traversa le couloir jusqu’à la salle de bain. Il commença par pisser, puis s’aspergea le visage d’eau froide. En se séchant, il fixa son reflet dans le miroir.
Est-ce que ça en vaut la peine ?
À peine cette idée lui avait-elle traversé l’esprit qu’il se figea en se souvenant de sa conversation avec son père, dans la cuisine. Il replaça la serviette sur la patère, à côté du lavabo, et ouvrit la porte. En sortant, il faillit se heurter à David.
— Désolé, dit ce dernier. J’ai moi aussi eu envie d’y aller.
Ben sortit dans le couloir.
— C’est ma faute. Je devrais regarder où je vais. Mon Dieu, ça a été la pire… une des pires semaines de ma vie. Je n’arrive pas à croire ce qu’il a sorti !
— Il a des excuses. Ce n’est pas facile pour lui.
— J’en ai assez de faire des efforts pour lui !
— Ne dis pas ça.
— Je voudrais me ficher au lit, les couvertures sur la tête.
— Tu l’aimes ?
— Je croyais l’aimer. Mais maintenant, il a tout gâché.
David lui effleura le bras, une caresse douce et réconfortante. Ben entendit un froissement de tissu et se retourna. Il vit Travis, les larmes aux yeux, l’air effondré et solitaire. David retira immédiatement sa main.
— Travis, s’empressa-t-il de dire. Ce n’est pas ce que tu penses.
— Ce que je pense n’a plus aucune importance.
Travis attrapa sa veste sur le portemanteau près de la porte.
— Je trouverai un taxi pour rentrer, déclara-t-il, très vite.
Ben le regarda ouvrir la porte et s’enfuir.
— Merde ! David, dis à Colin que nous avons dû partir. Je le rappellerai plus tard.
Il prit son manteau et courut après Travis, descendit deux volées d’escaliers et se retrouva dans la rue. Il regarda les deux côtés et le vit se diriger vers la 8e avenue. Il cria son nom, mais Travis ne s’arrêta pas. Ben se lança à sa poursuite. Lorsqu’il le rattrapa, il le saisit par le coude et le força à se retourner.
— Attends !
— À quoi bon ?
Là, Ben resta silencieux, planté sur le trottoir. Il n’avait aucune réponse à fournir.
— Quoi, tu n’as plus rien à dire à présent ? s’emporta Travis. Toi et moi savons très bien que je n’ai pas ma place ici. Comment as-tu pu me faire un truc pareil ?
— Alors, c’est ma faute si tu ignores qui est James Joyce ?
— Va te faire foutre ! Tu aurais pu m’aider.
— Comment ?
— Ça t’aurait tué de t’asseoir à côté de moi ? Et peut-être… oh, je ne sais pas, peut-être me traiter comme si j’étais ton putain de partenaire ?
— Tu es un adulte, Travis. J’ignorais que j’étais censé te tenir la main au cours d’un dîner. Merde, j’ai déjà trois gamins à charge. Je n’ai pas besoin d’un quatrième.
— Tu n’as pas de cœur, Ben Walsh.
Il commença à s’éloigner, mais il se retourna pour ajouter :
— Et en passant, merci pour cette petite exhibition avec David. C’était vraiment agréable.
— Très bien. Tu as raison. Autant tout laisser tomber.
Enragé, Travis lui balança son poing dans la mâchoire.
— Qu’est-ce qui… ? bredouilla Ben, sonné.
Les yeux de Travis brûlaient de fureur.
— Tu m’as arraché une promesse ! Tu m’as obligé à accepter de t’accompagner avant même que je sache dans quoi je m’embarquais. Toi et ton putain d’acte de foi ! Je m’en sortais très bien avant de te connaître. Et maintenant, regarde-moi. Je ne me reconnais même plus !
— Je ne t’ai pas menacé d’une arme.
— Je suis tombé amoureux de toi, Ben. Je marchais la tête dans les nuages. J’avais enfin une vraie famille. Quelqu’un à aimer, quelqu’un qui prendrait soin de moi et me laisserait l’aimer aussi. S’il fallait être gay pour obtenir tout ça, alors d’accord, parce que c’était le rêve de ma vie.
— Nous avons eu une mauvaise semaine.
— Je t’ai entendu dans le couloir. J’étais là quand David t’a demandé si tu m’aimais. Je t’ai entendu lui répondre.
— Je suis fatigué, Travis. Ne fais pas attention à ce que j’ai dit.
— Tu croyais m’aimer, mais j’ai tout gâché ? Alors maintenant, tu as changé d’avis ?
— Travis…
— Non. Tu as foutu ma vie en l’air. Si tu en as assez de faire des efforts, c’est pareil pour moi.
Ben ne savait plus quoi dire. Deux femmes qui passaient devant eux détournèrent les yeux pour ne pas les déranger pendant ce moment douloureux et privé. Ben remarqua aussi que la pluie avait cessé.
— Donc, c’est fini ? demanda-t-il.
Il s’était déjà trouvé dans cette situation, au point de rupture d’une relation. Il en reconnaissait les symptômes. Quelques mots bien choisis suffiraient pour basculer par-dessus bord, tomber au pied de la falaise et s’écraser sur les rochers. D’habitude, Ben exhalait ensuite un grand soupir soulagé. Mais d’habitude, c’était lui qui poussait son compagnon du moment à ce stade. Il n’aimait pas du tout s’y retrouver contre son gré. Il voulut tenter d’arranger les choses mais…
Son téléphone sonna. Il le sortit de sa poche.
Quentin.
Il glissa le pouce sur l’écran et mit son portable à son oreille.
— Ben, il faut que tu viennes nous chercher. C’est Jason. Il lui est arrivé un truc.
— Que veux-tu dire ? Qu’est-ce qui lui est arrivé ? Où êtes-vous ?
Pas de réponse. Il entendit Quentin parler à quelqu’un. Travis le regarda, Ben était sûr que la panique qu’il éprouvait se lisait sur son visage.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Travis.
— Je ne sais pas encore, chuchota Ben, la main sur son portable.
Quentin revint en ligne.
— À Broadway, sur la 10e rue.
— D’accord, j’arrive d’ici dix minutes. Attendez-moi et garde ton téléphone à portée de main. Je t’appellerai dès que nous arriverons.
— Je suis désolé, Ben, dit Quentin avant de raccrocher.
— Merde, jeta Ben. Allons-y.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Aucune idée.
Ils coururent jusqu’au coin de la rue et gesticulèrent furieusement pour arrêter un taxi. Ben donna au chauffeur l’adresse de l’intersection en question en indiquant qu’il s’agissait d’une urgence. Il ne cessa de tapoter nerveusement du pied et d’agiter les genoux durant tout le trajet jusqu’au centre-ville. Le taxi traversa le Village, puis prit à l’est, vers Broadway.
— Est-il possible d’aller plus vite ? demanda Ben.
Le chauffeur fit semblant de ne pas l’entendre.
— Tout finira par s’arranger, assura Travis.
Ben regarda par la fenêtre.
— Foutaises. Rien ne va.
Ils finirent par s’arrêter au carrefour devant l’église Grace Church. Ben lança plusieurs billets au conducteur et quitta le taxi d’un bond. Il vit Quentin et Catherine côte à côte, devant un dortoir universitaire. Jason était assis par terre, sur le trottoir. Ben et Travis coururent vers eux, et Ben s’accroupit immédiatement devant Jason.
— Que s’est-il passé ? aboya-t-il.
Ce fut Catherine qui répondit :
— C’est ma faute, Ben. Je n’ai pas fait attention.
— Ce n’est pas à toi que je parlais, Catherine. Que s’est-il passé, Q ?
— C’était comme dans Twelve, expliqua Quentin. Ils avaient écrit Joyeux anniversaire sur la table basse. En lignes de coke.
Ben le regarda.
— Tu as laissé ton frère prendre de la coke ?
— Bien sûr que non ! Catherine lui a présenté ses amis gays et j’ai cru que tout irait bien.
— Il s’amusait bien, ajouta Catherine. Puis Nathan est venu me dire qu’il réagissait mal à un cachet d’ecstasy.
Ben s’adressa à son jeune frère.
— Jason ? Tu peux parler ?
— Je t’aime, Ben, répondit son cadet, désorienté mais lucide. Tu es le meilleur frère du monde entier.
Ben regarda Catherine.
— Tu sais combien il en a pris ?
— D’après Nathan, un seul. De la pure.
— Tu es sûre que ça n’a pas été dosé avec une saloperie quelconque ?
— Certaine. Nathan n’achète que des produits de qualité pharmaceutique.
— Jason a-t-il déjà vomi ?
— Ouais, dit Quentin. Juste après je t’ai appelé. Qu’est-ce que tu as à la lèvre ? Vous vous êtes battus ? Contre qui ?
Ben ne répondit pas. Il voulait réfléchir à la situation. Il ne pouvait ramener Jason chez les Mead dans cet état. Il se demanda ce que son père ferait à sa place. Il le savait : son père l’emmenait d’urgence à l’hôpital. Mais Ben pensait avoir une meilleure idée. Et c’est alors quand il le ressentit.
La dynamique.
C’était Ben qui tenait le volant à présent, il devait suivre son instinct. Le seul point de vue qui comptait était le sien, pas celui de son père. Si Jason se retrouvait à l’hôpital, il paniquerait. Aussi peu orthodoxe que cela paraisse, Ben tenait à ce que cette expérience serve à son frère de leçon constructive.
— Jason, tu peux te lever et t’appuyer sur moi ?
Son cadet lui mit les bras autour du cou et se laissa remettre debout. Il garda un bras autour de l’épaule de Ben et s’appuya contre lui.
— Catherine, pourrais-tu raccompagner Quentin et Travis chez toi ?
— Que vas-tu faire de Jason ? demanda Quentin.
— Pas maintenant, Quentin. Je m’occuperai de toi plus tard. Catherine ?
— Bien sûr. Comme tu veux, Ben. Tout ce que tu veux. Nous allons tout de suite prendre un taxi.
— Ne dis rien à tes parents, s’il te plaît. S’ils demandent où nous sommes, dis-leur juste que Jason voulait voir le Village de nuit. Ou invente autre chose, je m’en fiche.
— Je comprends.
Elle tira Quentin par la manche de son manteau et l’entraîna vers Broadway.
— Ben… commença Travis.
— Je t’en prie. Va avec eux. Je n’ai besoin de personne, je te le promets. Laisse-moi seul avec lui.
Travis hésita un instant, puis suivit Quentin et Catherine qui avaient déjà traversé Broadway et hélaient un taxi. Ben poussa Jason dans la direction opposée, vers University Place. Au bout de quelques pas, Jason cessa de marcher de guingois, comme un marin par gros temps, et retrouva un peu d’équilibre, s’appuyant moins sur Ben. Il renversa la tête pour fixer le ciel.
— Il ne pleut plus.
— C’est vrai, bonhomme. Comment tu te sens ?
— Comme si plus rien ne pouvait plus jamais me faire souffrir. Parce que je vois que tout est dans l’ordre des choses.
— Je sais, Jason. Tu veux en parler ?
— Parler de quoi ?
— De tout. De la vie. De l’univers. Des parents, peut-être.
— Tu penses que nous les retrouverons un jour ?
— Je l’espère bien.
Jason fit une pause, puis il hocha la tête.
— Moi aussi. Ben, je peux te dire quelque chose ?
— Tout ce que tu veux, Jason.
— Tu m’as sauvé la vie. Tu nous as tous sauvés. Quentin m’a dit qu’ils s’apprêtaient à nous séparer. Je ne sais pas ce que j’aurais fait si tu m’avais envoyé chez oncle Nick. Ou oncle Sam. Ils me détestent.
— Bien sûr que non !
— Si. Et ils te détestent aussi. Tu ne le savais pas ?
— Personne ne nous séparera. Et plus rien ne t’arrivera jamais. Je suis là.
— Ah, Ben. Tu ne peux faire de telles promesses ni les réaliser ! Je lis, tu sais. Je lis beaucoup. Tu n’as pas idée du nombre de livres qui portent sur la perte de l’innocence. Je n’ai que quatorze ans, aussi je ne suis pas censé être au courant, mais c’est le cas. Tu ne pourras jamais nous protéger éternellement.
— Je peux au moins essayer !
Jason se mit à rire.
— Ben, tu me crois trop jeune pour aimer ?
— Peut-être. Inutile de te précipiter. En outre, beaucoup de gens t’aiment.
— Je ne parlais pas de cet amour-là. Regarde Travis et toi. Tu crois que je rencontrerai un homme qui m’aimera comme ça ?
Ben songea alors à leur dîner catastrophique et leur dispute dans la rue.
— Tu n’auras que l’embarras du choix, jeune homme. Et celui qui t’aimera sera le gars le plus chanceux du monde.
— Ben, je ne m’intéresse pas au nombre. Pour te dire la vérité, j’aimais Jake. Beaucoup.
Ils traversèrent University Place et continuèrent à descendre la 10e rue vers la 5e avenue.
— Tu peux marcher tout seul ? demanda Ben.
Ils s’arrêtèrent et Jason libéra l’épaule de son frère du poids de son bras. Il ne s’écroula pas.
— Où sommes-nous ?
— À l’ouest du Village.
— Pourquoi les réverbères sont-ils aussi brillants ? Et pourquoi j’ai des picotements partout sur la peau ?
— Tu te souviens d’avoir avalé un cachet au cours de la soirée ?
Avec un sourire, Jason se remit à marcher.
— Nathan. Il m’a demandé si j’avais déjà tenté de prendre de l’Ecstasy. Je n’ai pas voulu paraître plouc alors j’ai dit oui. Tu es fâché contre moi ?
— Non, le rassura Ben, qui marchait à ses côtés. Je ne compte même pas te punir. Si j’étais en colère, ce serait contre moi. Mais peu importe, parle-moi de Jake.
— Il m’a embrassé, Ben. J’ai senti mes orteils se recroqueviller. Est-ce que tu ressens ça aussi avec Travis ?
— Oui.
— C’est bien ce que je pensais. Mais maintenant, Jake ne veut plus me parler. Enfin si, il me parle, mais il ne veut plus rester seul avec moi. Maman a tellement flippé lorsqu’elle nous a trouvé ensemble qu’il ne s’en est jamais remis.
— Quand on connait maman, qui lui en voudrait ?
À nouveau, Jason rit, plus fort encore.
— C’était la meilleure des mères, pas vrai ? Mais Jake a dit que c’était trop dramatique pour lui. Et bien sûr, je ne l’ai pas revu depuis la mort des parents.
Il s’interrompit un moment avant de reprendre :
— C’est la première fois que je le dis à voix haute. Ils sont vraiment partis, hein ?
— Oui, Jason. Ils ont vraiment disparu. Mais je suis là.
Ben remit le bras autour de son frère et continua à marcher.
— Hé, dit Jason, peut-être que nous pourrions aller ensemble à un rassemblement LGBT, ‘à la fortune du pot’. Toi et moi. Chacun apporte un plat et c’est très sympa.
— Bien sûr. Mais en attendant, arrêtons-nous dans cette épicerie. Je veux que tu boives. Et ne dis rien devant le caissier, d’accord ? Je préfère garder notre conversation privée.
— C’est un secret. Je comprends.
Ben les dirigea dans le magasin où il sélectionna rapidement un jus d’orange et une bouteille d’eau dans une armoire réfrigérée. Il ajouta un paquet de bonbons sans sucre et passa à la caisse. Une fois dans la rue, il ouvrit la canette et la tendit à Jason.
— Bois.
Son frère en prit une grande gorgée puis la rendit à Ben, qui entre temps avait décapsulé la bouteille d’eau.
— Maintenant, prends de l’eau, indiqua-t-il.
Jason obtempéra, puis voulut également se débarrasser de la bouteille. Ben refusa. Il ouvrit le paquet de bonbons et en sortit un pour enlever le papier qui le protégeait.
— Non, garde-la. Et prends-ça.
Jason accepta le bonbon qu’il se fourra dans sa bouche.
— Miam. C’est au raisin. Au fait, qu’est-ce qui t’est arrivé ? Tu as pris un coup au visage ?
— Travis m’a frappé.
Jason se mit à rire.
— Sans blague ? Qu’est-ce que tu avais fait ?
— Je lui ai extorqué une promesse qu’il ne peut pas tenir.
— Ben, pour un homme censé être intelligent, tu es vraiment obtus parfois.
— Ouais, je sais. Continuons à marcher. N’abuse pas des bonbons, mais sans eux, tu risques de grincer des dents. Et je veux que tu boives régulièrement pour ne pas te déshydrater.
— D’accord.
Jason se dirigeait à présent vers la 6e avenue. Il regarda les bâtiments, les arbres de la rue, les lumières aux fenêtres et les passants.
— Tu m’as terriblement manqué lorsque tu es parti, reprit-il, mais maintenant, je comprends pourquoi ça te plaisait tant de vivre ici. On se croirait dans un autre monde. Tu crois qu’on va déménager pour de vrai ?
— Je ne sais pas, répondit Ben.
Dorénavant, il doutait sérieusement de la viabilité de son projet de vivre tous ensemble à New York.
— Ça te plairait ? ajouta-t-il.
— Je ne sais pas trop. Je t’ai menti en te disant que personne ne m’embêtait à l’école. Certains garçons me traitent de pédé et veulent me forcer à utiliser les toilettes des filles. Comment le savent-ils ? Je n’en ai pas parlé à personne à l’école et ça m’étonnerait que ceux du rassemblement LGBT aient cafté.
— Personne n’a besoin de cafter, Jason. Ça se sent. En rentrant à la maison, j’irai parler à ton proviseur. Je te le promets. Et l’an prochain, tu seras dans une école privée. Que ce soit à New York ou ailleurs.
— C’est vrai ? Tu ferais ça pour moi ?
— Je ferais n’importe quoi pour chacun de mes frères.
— Papa disait que le public était l’épine dorsale de notre système éducatif et ça lui avait bien réussi.
— Oui, je le sais. Mais il ne comprenait peut-être pas les spécificités de ton cas. Sinon, je pense qu’il serait d’accord avec ma décision.
— Je l’ai déçu. Tu crois qu’il nous a pardonné d’être gays ?
Éberlué, Ben regarda son frère.
— Il n’y a rien à pardonner. Nous n’avons rien fait de mal.
— Tu sais bien ce que je veux dire.
— Oui, il nous a pardonné.
— Comment le sais-tu ?
— Parce que je lui ai parlé, il y a environ un mois. Il m’a fait des migas au milieu de la nuit.
Jason le frappa sur le bras.
— Tu es fou ou quoi ? Il est mort, il n’a pas pu te faire à manger.
— Je sais. Mais il m’a quand même dit qu’il se fichait que je sois gay. Donc, pas de souci, d’accord ?
— D’accord. On peut marcher encore un peu ? Il doit y avoir plein de trucs cool dans ce quartier.
— Bien sûr, Jason. Avance et je vais te montrer un truc vraiment cool. Tu te souviens de Thomas Wolfe ? Le gars qui a écrit Ange exilé, une histoire d’une vie ensevelie ?
— C’est un des livres préférés de papa ! Je viens de terminer, déclara Jason, avant de déclamer : Nous croyons au néant de la vie, nous croyons au néant de la mort et à la vie après la mort, mais qui croit au néant de Ben ?
— C’est ça. J’adore ce passage. Eh bien, Thomas Wolf a vécu ici-même. Comme E. E. Cummings. Et Edgar Allan Poe.
— Ils ont tous habité par ici ?
— Ouaip. Viens, je vais te montrer.
Ils arpentèrent Greenwich Village pendant plus d’une heure et Ben montra à son frère chaque maison des grands auteurs qu’il connaissait. Puis ils allèrent jusqu’à Christopher Street, où Ben lui désigna le Stonewall, un bar ayant été site des émeutes de 1969, un événement marquant du mouvement des droits civiques des homosexuels aux États-Unis. Enfin, Jason s’arrêta net et regarda autour de lui, éberlué, comme s’il venait d’atterrir dans la rue.
— Que s’est-il passé ? demanda-t-il.
Ben se tourna pour le regarder dans les yeux. Ses prunelles avaient perdu leur dilatation anormale. Son trip était terminé.
— Tu es à nouveau lucide ?
Muet, Jason hocha la tête.
— Très bien. Dans ce cas, je veux que tu m’écoutes très attentivement. Au cours de la soirée, tu as accepté de prendre de la drogue. De l’ecstasy. Tu sais ce que c’est ?
À nouveau, Jason acquiesça. Toujours en silence.
— Je n’ai pas l’intention de te punir. Pas cette fois. Mais si tu recommences, tu auras affaire à moi. C’est compris ?
— Oui.
— Maintenant, voici ce qui va se passer. Tu n’arriveras pas à dormir et demain, tu seras dans un sale état. Mais nous allons retourner chez les Mead sans rien dire à personne. C’est bien compris ?
— Oui.
— Une fois de retour à la maison, j’aurai une longue conversation avec Quentin et toi. Et ni l’un ni l’autre ne recommencerez jamais une connerie pareille. Dans le cas contraire, vous serez consigné dans votre chambre jusqu’à vos majorités respectives. C’est compris ?
— Oui.
— Parfait. Maintenant, nous allons prendre un taxi et rentrer avant que Mme Mead prévienne les flics.
LE LENDEMAIN matin, tous étaient dans l’avion pour rentrer au Texas. Les Mead n’avaient pas posé de questions concernant leur soirée, malgré la lèvre enflée de Ben. Comme prévu, Jason avait la sensation qu’un train de marchandises lui avait roulé dessus. Quentin ne pipait mot et Cade regardait un film sur son téléphone, sans avoir conscience de l’humeur sombre de ses frères. En apprenant que Travis avait frappé Ben à la mâchoire, le cadet avait manifesté son empathie.
— Moi aussi, j’ai souvent eu envie de faire pareil.
Une fois en vol, Ben décida que Travis et lui devaient conclure leur discussion de la veille au soir.
— Il faut qu’on parle, commença-t-il.
— Ouais, je sais.
— Je regrette de t’avoir poussé à accepter sans que tu aies toutes les cartes en main. Ce n’était pas loyal de ma part.
— J’accepte tes excuses. Je regrette de t’avoir frappé.
— Je le méritais sans doute.
L’hôtesse fit avancer son charriot jusqu’à leurs sièges et leur demanda ce qu’ils voulaient boire. Tous deux demandèrent un coca et des biscuits salés.
— Et maintenant ? demanda Travis.
— Sans cette histoire avec Jason la nuit dernière… tout pourrait être différent. Mais à quoi bon se leurrer ? J’avoue, j’ai été distrait. Par ma douleur. Par mon idée fixe de revenir à New York.
Il fit une pause avant d’ajouter :
— … et par ma relation avec toi. Je n’ai pas été assez attentif. J’aimerais reporter tout le blâme de ce qui est arrivé la nuit dernière sur Quentin, mais je ne leur ai même pas demandé où ils allaient. Ni chez qui se passait cette soirée. Ni si c’était sous le contrôle d’un adulte. Ce que devrait faire tout parent digne de ce nom. J’ai juste fait confiance à Catherine, même si je suis le seul responsable de mes frères. Apparemment, Julie avait raison : je ne suis pas prêt. Je n’ai aucune idée de ce qu’être parent signifie. S’il arrivait quelque chose à un des garçons, je ne me le pardonnerais jamais. La liste de mes regrets est déjà bien trop longue.
— Je comprends.
— Tu crois ça ?
— Ben, j’étais mort de peur la nuit dernière. Si j’avais été à ta place, je n’aurais pas su quoi faire. D’ailleurs, qu’est-ce que tu as fait ?
— J’ai tenté de transformer un very bad trip en leçon. Quand ils m’ont dit que Jason avait vomi, j’ai su qu’il avait déjà assimilé une bonne partie de la drogue. Par ailleurs, je savais aussi qu’une pillule pure n’est pas mortelle. Donc, Jason allait planer un moment et je ne pouvais plus rien empêcher. Il avait besoin d’un frère, pas d’un hôpital.
— Comment savais-tu tout cela ?
— Allez, Travis. J’ai vingt-sept ans, je suis gay et je vis à Manhattan. J’ai tout essayé, même l’ecstasy. Pour qui me prends-tu ?
— Qu’est-ce que tu as fait avec Jason ?
— Nous avons arpenté le Village et parlé. Il avait beaucoup à dire ! L’ecstasy a tout d’un sérum de vérité. Il a vidé son sac. J’ai découvert qu’il est brutalisé à l’école. J’ignore ce que mes oncles lui ont dit, mais Jason, apparemment, pense qu’ils le détestent. Il a le béguin pour un dénommé Jake. Et pendant que nous parlions… je ne sais pas, il est devenu ma priorité. Désormais, mes frères passeront les premiers. Avant mon travail. Avant moi et…
— Et avant moi.
— Je suis désolé.
Travis détourna la tête et regarda par son hublot. Ben lutta pour retenir ses larmes. Il vit que Travis avait le même problème lorsque celui-ci s’essuya les yeux.
— Tu comptes toujours déménager à New York en mai prochain ?
Ben n’avait pas de réponse à cette question.
— Je ne sais pas. Je vais en reparler avec eux. Cette semaine a été un désastre, mais ce n’était qu’un concours de circonstances. Je veux savoir s’il y a un vrai problème. Et pour appliquer ma nouvelle résolution de les faire passer les premiers, ce sera à eux de décider. Je leur en donnerai le pouvoir.
— Ni Quentin ni Jason ne te diront jamais non. Pas après la nuit dernière. Je suis resté deux heures assis avec Q à t’attendre. Il n’a pas cessé de battre sa coupe, de parler de votre père et de la déception qu’il représentait pour lui. Mais il chantait aussi tes louanges.
Ben essaya de sourire.
— Peut-être que ce séjour nous était nécessaire. Pendant trois mois, nous avons tous vécu dans une bulle. Il fallait bien qu’elle éclate à un moment ou à un autre.
Travis détourna la tête vers son hublot. Pendant quelques instants, tous deux gardèrent le silence.
— Alors, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda Travis, les yeux toujours fixés sur les nuages qui flottaient.
— Je voudrais pouvoir te répondre. Franchement, j’aimerais bien. Si nous déménageons, je comprendrai que tu ne viennes pas avec nous. Je sais que tu ne te sens pas chez toi à New York. Mais si nous restons à Austin… eh bien, j’ai encore mes priorités à suivre. Peut-être que je ne suis pas celui qu’il te faut, Travis, du moins, pas en ce moment. Je veux que tu fasses partie de leur vie. Je veux que tu fasses partie de la mienne. Mais je ne sais pas comment être en même temps un partenaire et un parent.
Travis lui tourna le dos.
— J’attendrai jusqu’à ce que tu prennes une décision.
— Non. Je ne peux pas te demander ça.
— Tu ne m’as rien demandé.
Ils se turent. Puis Ben céda.
— D’accord. Mais j’ai besoin d’un break.
— Combien de temps ?
— Je ne sais pas, répondit Ben qui secoua la tête.
Travis prit une gorgée de son coca.
— D’accord. Laisse-moi au moins te dire que je ne pense pas la moitié de ce que je t’ai jeté à ma tête hier soir. Certaines paroles étaient vraies, mais je ne me souviens pas d’avoir jamais été aussi en colère. Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’ai eu tort de t’accuser d’avoir fichu ma vie en l’air. En vérité, c’est tout le contraire. Tu m’as réveillé, Ben, et je ne parle pas de devenir gay. Je sais qu’un jour, je regarderai en arrière en réalisant que notre rencontre a été pour moi un tournant. Peu importe ce que qui se passera entre nous.
Il s’étrangla et dut à nouveau se détourner. Après un moment, il s’essuya les yeux et continua :
— Je ne sais pas si j’éprouverai un jour les mêmes sentiments pour un autre, mais au moins, je sais en être capable. Je parle d’aimer. Je sais que c’est en moi, ce dont je n’avais jusque-là aucune idée. Je t’aime, Ben, et je ne l’ai jamais dit auparavant, parce que cela ne signifiait rien pour moi.
— Je t’aime aussi, Travis. Je n’aurais jamais pu survivre à ces trois derniers mois sans toi.
— Ce n’est pas vrai, mais c’est agréable à entendre.
Ils gardèrent essentiellement le silence tout le reste du vol.
Une fois arrivé à la maison, Travis traversa la rue pour retourner chez Mme Wright. Les frères Walsh entrèrent chez eux et se laissèrent tomber sur les canapés du salon et allumèrent la télévision, heureux d’être de retour et de voir la fin de leur épreuve new-yorkaise.
PAR LA suite, Travis ne revint pas. Quand Cade demanda de ses nouvelles, Ben lui expliqua que pendant un moment, leur voisin et ami ne passerait plus tout son temps libre avec eux. Cade n’insista pas.
La même semaine, Ben s’assit avec Quentin et Jason pour une longue conversation. Il leur expliqua ce qui s’était passé entre Travis et lui et les deux garçons se sentirent désolés d’avoir joué un rôle dans cette séparation. Ils parlèrent de la soirée en particulier et des drogues en général. Ben ne pouvait leur faire un sermon paternel, mais il réforma sa première approche trop laxiste et fixa de nouvelles règles. Quand ses frères lui démontreraient qu’ils étaient capables de bon sens, alors ‘peut-être’ qu’il relâcherait la bride.
Une semaine plus tard, Ben reçut un courrier de Wilson & Mead. En quinze pages, leur proposition de contrat détaillait les termes de l’assistance financière que la firme accordait aux frères Walsh. Ben mit près d’une heure à tout parcourir. Il s’arrêta à la page quatorze qu’il relut à plusieurs reprises tandis que les paroles de son père résonnaient à ses oreilles. Le contrat contenait une clause de non-concurrence ! Si Ben le signait en acceptant leur argent, il n’aurait jamais plus la liberté de quitter Wilson & Mead, sous aucun prétexte. Il ne pourrait pas davantage exercer dans l’État de New York durant les prochains vingt-cinq ans.
Après la semaine fatidique, Ben avait commencé à sérieusement remettre en question son projet de déménager ses frères à New York. Cette clause contractuelle ne fit que renforcer sa décision d’y renoncer. Il ne l’accepterait jamais et savait que même Colin ne pourrait l’en persuader. En outre, Ben ressentait le besoin de mûrir enfin et de cesser de dépendre autant de son meilleur ami. Il songea à ce jour, à New York, quand il avait pris l’appel du père Davenport, et que son principal problème était le choix du cadeau de Noël qu’il devait acheter à David. Cela lui semblait dater d’une éternité, d’une autre vie. Il réalisa combien il s’était montré puéril après la mort de ses parents.
Au dîner ce soir-là, il annonça à ses frères sa décision de rester à Austin. Il passerait en août prochain l’examen du barreau au Texas et espérait retrouver un emploi d’ici le Labor Day, le premier lundi de septembre, traditionnellement chômé pour marquer la rentrée après les vacances d’été. Les trois garçons exprimèrent leur soulagement, même Jason. Son premier contact avec les riches adolescents de Manhattan l’avait laissé réticent.
Un après-midi de début avril, Ben remarqua que depuis plusieurs jours, il ne voyait plus le vieux pickup garé en face de chez lui. Travis lui manquait. Et Ben regrettait leur discussion durant leur retour en avion de New York. Il décida de traverser la rue et d’enquêter. Il frappa à la porte d’entrée et attendit. Mme Wright remua à l’intérieur et cria :
— Qui est-ce ?
— Ben Walsh. Le voisin d’en face.
Quelques secondes plus tard, elle lui ouvrait la porte avec un sourire.
— Ah, je vous attendais, Ben.
— Vraiment ?
— Oui, répondit-elle. Mais d’abord, j’ai une question à vous poser.
— Je vous écoute, Mme Wright.
— Vous comptez déménager à New York ou rester à Austin ?
— Eh bien, finalement, nous allons rester. Pourquoi ?
— Parce que Travis m’a recommandé de ne vous donner ceci que si vous restiez.
Elle retourna sur ses pas pour prendre une enveloppe kraft posée sur la table à côté de son canapé, elle revint ensuite la remettre à Ben.
— Voici.
Il baissa les yeux sur l’enveloppe. Sur l’avant, Travis avait griffonné son nom au marqueur noir. ‘BEN’.
— Où est-il parti ?
— Il ne m’a rien dit. Il a juste emballé ses affaires, il y a quelques jours, avant de s’en aller. Il a dit vous comprendriez en lisant ceci.
Ben sentit le sang se drainer de son visage. Sa bouche devint si sèche qu’il dut s’éclaircir la gorge avant de parler.
— Merci, Mme Wright.
— Comment vont vos frères ?
— Très bien, merci de vous en inquiéter. Je vais devoir vous laisser, il faut que je passe bientôt les chercher à l’école.
— Vous savez, notre cercle à l’église vous inclut toujours dans nos prières. Dieu sait que cela ne peut vous faire de mal.
— Je vous en remercie. Vous avez raison.
Il se tourna pour s’en aller puis s’arrêta net.
— Si Travis vous téléphone ou prend contact, pourriez-vous me le dire ?
— Bien sûr, cher enfant.
Il la quitta et retraversa la rue, le cœur battant. Se précipitant par la porte arrière pour entrer chez lui, il s’assit à la table de la cuisine. Il fixa l’enveloppe plusieurs minutes, terrifié à l’idée que cette lettre soit probablement un adieu. Il ramassa enfin l’enveloppe et en tâta le contenu. Ce n’était pas une lettre. Il l’ouvrit et la vida sur la table devant lui. Il s’agissait de la carte d’Alaska qu’il avait offerte à Travis pour Noël. Sur l’avant, il y avait deux mots, griffonnés au même marqueur noir.
Je reviendrai.
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