Reincarnation Blues
14. Le scandale du rien-que-deux-coups-vite-fait
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Les premiers jours de l’exil, juste après la comète, les individus nocifs étaient purement et simplement éjectés dans l’espace. Les autorités les balançaient dans un sas et ouvraient la porte extérieure.
Le résultat de cette politique ? Ça a filé droit assez vite.
Quand les propulseurs supraluminiques firent leur apparition, rendant possible le voyage interstellaire, les environnements artificiels cédèrent de nouveau le pas aux colonies planétaires, et la justice s’assouplit un peu : les criminels n’étaient plus systématiquement exécutés. On les exilait loin, là où ils ne nuiraient à personne, et on les y laissait croupir. Autant dire qu’on ne les revoyait jamais.
Unferth était l’un de ces lieux d’exil lointains : il s’agissait d’un astéroïde qui filait au fin fond de l’espace, à des années-lumière de toute civilisation. Sa surface stérile était vérolée de cratères. Les trappes extérieures menaient à un réseau de galeries où vivaient les prisonniers. Là, ils avaient à disposition des sas qui leur permettaient d’éjecter dans l’espace leurs déchets, notamment les cadavres. Ce qu’ils ne faisaient que rarement, d’ailleurs, car l’astéroïde n’étant jamais approvisionné, la population n’avait d’autre choix, pour survivre, que de tout recycler. Par obligation, les prisonniers trouvaient une utilité à tout.
C’est ce qui se disait, en tout cas. Les informations circulaient peu entre l’astéroïde et le reste de l’univers.
— C’est une oubliette, avait déclaré son père d’un ton professoral au moment de leurs adieux. L’antithèse d’un lieu de mémoire.
C’était sa façon à lui d’ancrer dans le réel le triste constat : ils ne se reverraient jamais plus.
Le professeur Ballot n’était plus ce terrible seigneur du mal, il n’était plus qu’un épouvantail vide sapé au rabais. Un homme qu’une confrontation brutale avec la réalité avait vidé de toute substance.
Qui peut vivre comme ça…, se dit Milo, en larmes, tandis qu’il regardait ses parents s’éloigner d’un pas traînant.
La vie en prison avait tant de visages.
Trois jours après leur départ de la planète Bridger, arrivé à Unferth, le vaisseau sortit de l’hyperespace, et un garde escorta Milo jusqu’à un sas.
« Clic ! Clac ! Bam ! »
Un sifflement : l’air, la pression… La porte opposée s’ouvrit, et Milo découvrit devant lui une sorte de cube vide dévoré par la rouille. Il entra.
— Bye, gamin ! lui lança le garde. Gaffe à ta rondelle !
La trappe se referma.
« Clic ! Clac ! Bam ! »
L’astronef de transport disparut d’un saut dans l’hyperespace, abandonnant Milo, immobile, dans le sas rouillé de la prison. Il attendit.
Cinq heures.
Et puis, là, tout à coup, un vacarme métallique, et la trappe qui menait à la prison coulissa en grinçant.
Un vieil homme sec vêtu d’un pantalon en toile de jute, sandales aux pieds, se tenait derrière la porte. Il avait sur le nez d’énormes lunettes qu’il avait dû bricoler lui-même.
— Hé ! aboya le vieux. Y a du monde dans le trou ! Tu viens ?
Milo se baissa pour passer la porte et entrer dans la prison.
— Ferme derrière toi, ordonna le vieux en toussant, avant de filer droit dans l’obscurité.
— Ohé ! hurla Milo. Hé, euh… Machin !
Mais le vieux ne s’arrêta pas et disparut.
Le tribunal l’avait prévenu : il ne devait pas s’attendre à quelque accueil que ce soit, et encore moins à un tour du propriétaire. On avait désactivé son « poisson » et ses implants neuraux. Il n’avait aucun matricule, et rien ni personne n’archiverait jamais son quotidien au sein de la prison.
Où aller, maintenant ? Que faire ? Tôt ou tard, il aurait besoin de nourriture et d’un endroit où dormir. Comment les prisonniers se débrouillaient-ils ? Le tribunal lui avait bien fait comprendre qu’il ne pouvait s’en remettre qu’à lui-même.
Quand ses yeux se furent accoutumés à l’obscurité, Milo se rendit compte que le couloir devant lui n’était pas totalement privé de lumière : une série de carrés vaguement luminescents placés sous le plafond éclairaient juste assez les lieux pour qu’il parvienne à discerner les parois de pierre grossièrement taillée.
Il longea la galerie en tâtonnant et, au bout de six ou sept mètres, les lumières dans son dos s’éteignirent, et d’autres s’allumèrent devant lui.
Logique, se dit Milo. Économies de ressources.
Utiliser des sources de lumière combustibles brûlerait de l’oxygène. Ces luminaires-ci devaient fonctionner grâce à un dispositif primitif utilisant détection de mouvement et phosphorescence. L’espace d’une seconde, il fut rassuré de constater que la population carcérale de l’astéroïde était capable de faire preuve d’un tel bon sens et d’autant de savoir-faire. Contre toute attente, peut-être ne croiserait-il pas que des brutes décérébrées dans les parages.
Une centaine de mètres plus loin, des silhouettes jaillirent des ténèbres, l’assommèrent, le dépouillèrent de tous ses vêtements et l’abandonnèrent en sang sur le sol.
Quand il rouvrit les yeux, il analysa la situation : la prison étant pauvre en ressources, il n’était pas si surprenant que les taulards hantent les galeries près des sas, guettant les nouveaux arrivants. Il allait devoir anticiper ce genre de traquenards…
Allez, grand ! l’encouragèrent les voix. Sers-toi de ta tête !
Milo se releva, prit son courage à deux mains et se remit en marche. Au moins, il n’avait plus rien qu’on pût lui dérober. Les voix se gardèrent bien de commenter cette supposition.
Une heure plus tard, Milo rencontra des gens : de vrais gens en chair et en os cette fois, pas de simples ombres furtives et insaisissables. Le couloir s’était élargi et donnait sur une salle à peu près aussi grande que le salon de M. Tout-le-Monde. Là, plusieurs hommes et quelques femmes disputaient une partie de cartes bricolées. Au fond de la pièce, un type tenait une échelle de fortune à un autre type occupé à opérer quelque réparation à un embrouillamini de tuyaux.
Tous portaient au moins un pantalon en toile de jute, si bien que Milo se sentit soudain affreusement… nu. Il se prit à espérer qu’au point où il en était quelqu’un le prendrait sous son aile, lui parlerait, lui inculquerait ce qu’il y avait à savoir pour…
Écouter, c’est bien, mais le sage ne craint pas de poser des questions ! lui murmura son âme ancestrale.
— Quelqu’un pourrait-il m’aider ? lança alors Milo.
Il n’en fallut pas plus pour que trois des joueurs de cartes – deux hommes et une femme – bondissent sur lui, le plaquent au sol – « Regardez ça comme il est mignon ! » – et lui fassent son affaire à tour de rôle à lui en faire perdre connaissance.
Milo s’éveilla groggy, le corps perclus, battu et crasseux. Recroquevillé sur la pierre froide, il tenta de se rendormir, mais on lui envoya un violent coup de pied.
— Lève-toi et va te laver !
Milo ne voulait pas être réveillé : ce qu’il voulait, c’était s’enfoncer en lui-même, s’y réfugier. Aux frontières de son esprit, il y avait comme un gouffre, sombre et trouble. La folie, peut-être ? Il s’y réfugierait bien…
Que nenni ! le dissuadèrent les voix. Tu vas vivre ici en bon être humain. Tu t’assois, tu ouvres grands les yeux, et tu survis au mieux à ta journée !
Milo se redressa avec autant d’assurance qu’une épave rouillée. Il cilla pour dissiper la brume qui lui voilait les yeux, et se rendit compte qu’il était assis au fond d’une sorte de trou, comme une tombe creusée dans la roche. Une espèce de tapis fait de toile rugueuse recouvrait à peu près la moitié de la minuscule pièce. Quelques bols de fortune gisaient çà et là, un jeu de cartes aussi, et des bâtonnets sombres (probablement de charbon, ou de rudimentaires crayons à papier). Un truc brillant, aussi, sûrement une sorte de couteau. Une odeur d’égout flottait dans le trou où il avait atterri.
Juste devant lui, si proche que leurs genoux se touchaient, était assis un gros type charpenté aux cheveux aussi longs et épais que sa barbe broussailleuse. Perdus au milieu de tous ces poils, ses yeux étaient comme deux minuscules morceaux de glace. Comme Milo, il était nu.
— Lave-toi ! répéta le type en lui jetant un pantalon de toile malodorant au visage, le doigt tendu vers une bassine remplie d’eau trouble.
Milo se toiletta de la tête aux pieds : il vint à bout de certaines taches de crasse et de sang, et ne parvint qu’à étaler les autres un peu plus. Bon : un semblant de communication s’était établi, et Milo estima qu’il était judicieux d’en profiter.
— Moi, c’est Milo, se présenta-t-il.
— Thomas, répondit l’homme en se désignant de l’index. Mange, ajouta-t-il en lui tendant un bol rempli de ce qui ressemblait, peu ou prou, à un bon litre de sperme de chameau.
Oui, non, ça, ça n’allait pas être possible.
— Je n’ai pas très faim, là, tout de suite.
— Faut manger dès que t’en as l’occasion, répliqua Thomas.
Milo mangea en essayant de ne pas trop penser à ce qu’il était en train d’ingurgiter.
Joue le jeu pour l’instant… Un jour, tu te vengeras, se dit-il.
Non, non, non ! s’offusqua son âme ancestrale. Sois l’océan, l’étang de p…
Je me vengerai…, se répéta Milo en se forçant à déglutir.
Tôt ou tard, cette sensation d’évoluer en plein cauchemar finirait bien par s’estomper, non ? Tôt ou tard, il finirait par être immunisé contre les horreurs que lui réservait Unferth, non ?
En fait, pas du tout. Milo assimila en revanche bon nombre de choses importantes : il comprit notamment qu’il était capital de ne jamais relâcher sa vigilance et d’apprendre de chaque expérience.
Milo découvrit, par exemple, qu’il était asthmatique : entre l’obscurité inquiétante, l’humidité, l’odeur de renfermé et la peur constante qui l’étreignait, il avait parfois la sensation de suffoquer, que son corps entier était privé d’oxygène.
En voilà, une bonne nouvelle…, songea-t-il, la respiration sifflante.
Il apprit également qu’il appartenait à Thomas. Thomas, d’ailleurs, le marqua à l’épaule. Au fer rouge. « THOMAS 817–GG ». C’était l’immatriculation qui permettait de localiser, d’après le système imaginé par les prisonniers, la cellule de Thomas. Ce dernier n’obligeait pas Milo à rester en permanence à ses côtés, une laisse au cou, mais en pratique, dès qu’il s’éloignait un peu trop, il y avait toujours quelqu’un pour le ramener à son propriétaire contre récompense.
Thomas était plombier et, parfois, il s’absentait pendant des heures, des jours, même, avec son sac d’outils de fortune. Tout relevait du bricolage à Unferth. Bricoler des trucs était même un métier à part entière, ici, comme il y avait des prisonniers dont le travail consistait à faire pousser de la nourriture, à coudre des vêtements, à fabriquer du papier, du verre, à distiller de l’alcool, à jouer les messagers et les facteurs. Il y avait même une sorte de système éducatif qui permettait à chacun de partager savoirs et expériences.
Pas de concierge, en revanche : vous nettoyiez derrière vous ou vous obligiez quelqu’un à le faire pour vous. Ça empêchait les locaux d’être sens dessus dessous.
Après quelques jours passés comme « nana » de Thomas, Milo découvrit avec horreur que son propriétaire était en droit de louer ses services à d’autres résidents d’Unferth.
Ainsi, quand Thomas eut besoin d’un nouvel outil, il emmena Milo passer la nuit chez Gob, le forgeron.
— Tu vas pas l’aimer, Gob…, le prévint Thomas sur le chemin de la forge.
Ils durent traverser une zone particulièrement peuplée de la prison, conçue pour accueillir échoppes et ateliers : ici, la tuyauterie, plus robuste, bénéficiait d’un entretien appliqué, et le réseau électrique était un brin plus fiable. En gros, c’était une grotte de la taille d’un village. Des lanternes phosphorescentes pendouillaient à des câbles moussus. Des boutiques et autres cellules résidentielles s’alignaient dans la paroi comme autant d’habitats troglodytiques. Les rues et les ruelles creusées dans la roche étaient noires de piétons malodorants et mal lunés, prompts à la bousculade.
Dès qu’ils arrivèrent à la forge, Milo découvrit que Gob était un véritable colosse, au point qu’il le dévisagea médusé, sans parvenir à détourner les yeux. Gob était né atteint de gigantisme, puis on avait opéré sur lui quelques menues modifications : la moitié de son crâne avait été sculptée dans une plaque d’aluminium, ses bras et ses épaules semblaient façonnés par l’explosion d’une bombe à muscles, et on avait implanté dans sa chair et ses os toute une série de leviers, de ressorts et d’autres dispositifs mécaniques. À leur arrivée, il était en train de déchirer une plaque de métal à mains nues.
— C’est une plaisanterie ? s’exclama Milo.
— Ah ben, faut être costaud pour ce boulot, lui expliqua Thomas. Il ne peut pas chauffer le métal pour le tordre, parce que le feu gaspillerait de l’oxygène. Du coup, il doit le tabasser, le déchirer, le couper, le pétrir à la main…
Gob se mit à façonner un tube avec son bout de plaque métallique. Sans cesser son labeur, il tourna un œil rouge vers Milo.
— Mignon…, lâcha-t-il.
— C’est rien qu’un prêt, compris ? lui rappela Thomas. Deux nuits contre un coupe-tube.
Gob avait compris, oui.
— Tu restes ici jusqu’à nouvel ordre, toi, ordonna Thomas à Milo.
Et, sur ces mots, il s’éclipsa.
Gob tendit un bras gigantesque, souleva Milo de terre et lui passa des chaînes aux chevilles.
— C’est vraiment utile ? geignit Milo.
Il n’avait pas l’intention de filer : pour aller où, au juste ?
— Silence ! grogna Gob.
L’air de rien, il s’empara d’une paire de ciseaux rudimentaires aux lames tordues, puis coupa à Milo un bout d’oreille gauche qui tomba, rebondit sur son genou et atterrit au milieu des copeaux de métal. Totalement déboussolé, Milo ne put que constater combien ce bout de chair était sale et se demanda si le reste de son corps était aussi crasseux.
Il fut alors saisi par une violente crise d’asthme.
Durant les deux jours qu’il passa dans la forge de Gob, Milo observa le géant travailler ses pièces de métal comme s’il manipulait de vulgaires bouts de bois. Il le vit saigner, aussi, quand ses muscles ou ses rouages mécaniques éprouvaient trop la flexibilité de sa peau.
De temps à autre, Gob lui demandait de lui apporter un truc, alors Milo lui apportait un truc. Parfois, Gob profitait de lui d’une tout autre façon. Dans ces moments-là, Milo essayait de s’endormir, d’inspirer bien à fond, d’expirer, de s’imaginer ailleurs. En plus, ça l’aidait à éviter les crises d’asthme.
Le matin du second jour, un obèse balafré de la tête aux pieds se présenta à la forge, tailla dans ses propres cuisses deux fines bandes de peau et les vendit à Gob. Le géant en mangea une et tendit l’autre à Milo, qui refusa.
— Obéis ! gronda Gob. Faut manger dès que t’en as l’occasion.
Il le menaça de sa paire de ciseaux. Milo persista à refuser.
Gob poussa un rugissement, bricola un nœud coulant à la va-vite et pendit Milo à un crochet de fer rivé haut sur la paroi.
— Non ! hurla Milo, avant que sa trachée se scelle.
Il battit des pieds, tenta de se balancer de droite à gauche, tandis que ses vertèbres se disloquaient dangereusement. Et puis, il ne sentit plus rien… et tout devint noir.
Gob le déposa ensuite sur le sol : le cou et les poumons de Milo étaient en feu. Il voulait vomir, mais sa gorge lui jouait des tours. Gob se redressa et lui jeta un regard démoniaque.
Quand Thomas revint, il n’était guère satisfait de son nouvel outil.
— Il coupe pas net, maugréa-t-il en le triturant. Il accroche les tubes.
Incrédule, Gob émit un grognement sinistre. Thomas sembla nerveux, tout à coup.
— Mais peut-être que je m’en sers mal, ajouta-t-il. Viens, on y va, dit-il en se tournant vers Milo. J’ai un truc à te montrer. Ça devrait te plaire.
Aussi étrange que cela puisse paraître, il avait l’air véritablement enthousiaste, presque joyeux. Que pourrait-il avoir à montrer à Milo qui soit susceptible de lui plaire ?
Malheureusement, Gob tendit ses deux gigantesques bras semi-robotiques et les attrapa chacun par une épaule.
— Le garçon, lâcha-t-il. Faut qu’on en parle.
— Tu l’auras pas, répondit Thomas avec l’assurance d’un thon dans un bac à sable.
Gob fit « non » de la tête.
— Rien à voir, dit-il. J’ai essayé de le pendre.
Le regard de Thomas s’embrasa, mais ses pieds ne l’en rapprochèrent pas moins doucement de la porte.
— Bordel, Gob ! Tu m’avais promis qu…
— Ça l’a pas tué, déclara Gob.
— Ben tant mieux ! répliqua Thomas, les dents serrées.
— Réfléchis-y un peu au lieu d’essayer de fuir ma forge. Tu comprends ce que ça signifie ?
— Ce que ça signifie, dit Thomas à Milo quand ils purent enfin quitter l’établissement de Gob, c’est qu’on va devenir riches… Enfin, surtout moi. Dans les limites de ce que permet ce trou à rats.
Milo avait écouté la conversation de ses deux bourreaux, et tout ce qu’il en avait compris, c’était qu’il allait recevoir une formation dont il ne saisissait pas au juste la nature.
Thomas et lui se frayèrent un chemin à travers les rues bondées. Thomas semblait pressé, étrangement excité, mais il refusait d’expliquer à Milo de quoi il retournait.
— On va me former à quoi, exactement ? demanda Milo.
— Déjà, on va te tester. Pis, si tu réussis le test, là, tu seras formé. Tu verras demain. En attendant, regarde : on y est !
Thomas les avait guidés à l’intérieur du réseau troglodytique, et ils se trouvaient à présent devant une porte ouverte, au premier sous-sol.
— Où sommes-nous ? s’enquit Milo.
— À la maison ! C’est notre nouvelle maison !
— Mais, comment… Ça coûte cher ? Je ne comprends pas comm…
Thomas haussa les épaules.
— J’en avais trop envie.
Ils entrèrent, et la réponse aux questions de Milo se trouvait là : un homme nu gisait en tas contre le mur du fond, le cou tordu, le crâne ouvert. Le sol était tapissé de sang séché, et une odeur métallique saturait les narines de Milo, qui se mit à trembler et vomit à ses pieds.
— Alors je l’ai prise, quoi, conclut Thomas.
Milo n’en constata pas moins que la pièce était plus grande que leur ancienne tombe. Quatre fois, peut-être.
— Pour le dîner, c’est à toi de voir, lâcha Thomas en passant un bras autour des épaules de Milo. Je peux aller nous chercher à bouffer, ou on peut… enfin, tu vois quoi. (Il désigna d’un geste inquiétant le cadavre au fond de la pièce, et Milo vomit de plus belle.) On appelle ça du « porc à deux pattes ».
Milo vomit une troisième fois.
Un peu plus tard, tandis qu’ils remontaient à la surface pour l’épreuve de Milo, Thomas se fendit de quelques indices.
— On appelle ça « plonger ».
— Plonger ?
— Si tu veux un conseil, inspire et expire en boucle, le plus vite possible.
— Qu-quoi ? Pourquoi ?
— Obéis ! hurla Thomas.
Milo, docile, se mit à hyperventiler. Arrivés à un embranchement, ils tournèrent et se mirent à gravir une pente abrupte.
— Arrête quand tu commenceras à avoir la tête qui tourne, lui dit Thomas.
Milo se sentit pris de vertige à l’instant même où, le tunnel s’élargissant, ils débarquèrent dans une sorte de pièce aussi vaste que leur nouvelle maison.
L’une des parois, entièrement en verre, surplombait un cratère accidenté. Près de la baie vitrée, une porte et, près de la porte, une vieille femme qui avait l’air d’une magicienne avec ses longs cheveux blancs et ses yeux bleus. Complètement bleus, pas seulement les iris. Était-elle aveugle ?
Milo vacilla, et la vieille le rattrapa de justesse.
— Tu as hyperventilé, hein ? lui demanda-t-elle.
— C’est lui qui me l’a conseillé, haleta Milo en désignant Thomas du menton.
— Bien. Je m’appelle Arabeth. Dès que tu te sentiras mieux, nous commencerons ta mise à l’épreuve.
Milo recouvra ses esprits assez rapidement, et sa vision lui parut moins floue.
— Que sait-il de ce qui l’attend ? demanda Arabeth à Thomas.
— Rien du tout.
— Bien. L’appréhension, ça a tendance à les faire stresser. Bon, mon garçon : maintenant, écoute-moi bien. Regarde-moi et écoute.
— OK, répondit Milo.
Elle pressa une sorte de gros bouton métallique en plein milieu de la porte – faite, semblait-il, de vieux seaux en acier – qui s’ouvrit d’un coup, dans un grincement suraigu, sur un sas rouillé.
— On va te balancer dans l’espace, petit, lui expliqua-t-elle. Ce qu’on attend de toi, c’est que t…
Milo se mit à hurler en reculant, mais Thomas lui barra le passage et le maintint avec fermeté.
— Je reprends : quand l’écoutille extérieure va s’ouvrir, tu auras environ dix secondes pour atteindre l’autre accès qui se situe à un peu moins de dix mètres dans cette direction. (Elle la lui indiqua du doigt.) Si tu es trop lent, c’en sera fini de toi.
Thomas balança Milo dans le sas : le jeune homme s’agrippa au bord de la porte, tenta de prendre la fuite, mais Thomas et la vieille refermaient déjà l’écoutille.
— Hé ! cria-t-il.
« Pshhhhhhhhhht… » « Clang ! »
Il entendit le sas se fermer hermétiquement, se jeta contre la porte métallique, mouilla son pantalon, et, soudain, entendit un nouveau et long « Pshhhhhhhhhht ». Les bandes phosphorescentes du sas s’éteignirent, l’air commença à fuir vers l’espace, et l’écoutille extérieure s’ouvrit… Déjà, Milo voyait des étoiles au-dessus de lui et un vide absolu en dessous. Subitement, il eut l’impression que son corps se dégonflait comme une baudruche : l’air fuyait sa gorge, ses lèvres, et son torse s’aplatissait comme une crêpe… Un froid brûlant l’envahissait, éruption de glace volcanique…
Il était dans l’espace.
Nu.
Une panique extrême et primitive l’env…
Si tu paniques, tu vas clamser. Allez, fais ce que t’a dit la vieille ! lui soufflèrent les voix dans sa tête, fortes d’une sagesse ancestrale.
Milo se ressaisit, aiguisa son esprit comme une lame dont il menaça aussitôt sa détresse actuelle.
Du bout des orteils, il se projeta contre le bord de l’écoutille : celui-ci était brûlant ! Tout ce qu’il touchait était brûlant, en fait. C’était un peu comme poser la langue contre un lampadaire par moins vingt degrés.
De plus, un truc affreux arrivait à ses yeux : ils étaient en train de givrer.
L’autre écoutille…
Il regarda dans la direction que lui avait indiquée la vieille et la repéra sans parvenir à évaluer la distance qui l’en séparait.
À l’extérieur, Milo levait comme une miche de pain à l’aube ; à l’intérieur, il pétillait comme une bombe de bain effervescente.
Il empoigna le bord de l’écoutille, tira sur ses bras, poussa sur ses jambes et se projeta ainsi dans les ténèbres, vers la lumière. Il voyait si flou, désormais, qu’il avait l’impression d’être aveugle.
Pas la moindre sensation de mouvement. Rien. Rien, sauf la désagréable sensation de gonfler comme une miche, de se remplir de lave glaciale et de pétiller des cellules. Et puis…
Il s’éveilla.
Incroyable ! Comment pouvait-il être encore en vie ? D’ailleurs, ça ne l’enchantait pas vraiment, pour tout dire.
La première chose dont il prit conscience, ce fut la douleur. Comme s’il avait chopé un coup de soleil généralisé.
Il n’y voyait toujours rien.
Des voix lointaines lui parvinrent, résonnant comme si elles venaient du fond d’une boîte de conserve.
— Tu te sens couvert de coups de soleil, non ? lui demanda une voix féminine.
La vieille aux yeux bleus.
— T’as l’air de chiottes turques, lâcha une autre voix.
Thomas.
— Eh bien, tu n’as pas le moindre coup de soleil, figure-toi : il n’y a aucune étoile, par ici, alors tu n’as pas à t’inquiéter des radiations. Mais bref : mon nom, c’est ?
— Arabeth, grogna Milo.
— Bien, bien. Tu as été exemplaire, le complimenta la vieille. Tu es parti dans la bonne direction, et ton cul de nouille sans connaissance a filé droit jusqu’à l’autre sas. Tu ne seras pas toujours aussi verni, par contre. Va falloir t’entraîner à moins tomber dans les vapes.
Pardon ?
Ils s’attendaient à ce qu’il remette le couvert ?
Peu à peu, il recouvra la vue et distingua deux silhouettes floues accroupies près de lui.
— Ils sont rares, ceux qui survivent au test, lui confia la vieille. Tu vas devenir un dieu du stade, ici, petit veinard. Enfin, jusqu’à ce que tu y laisses la peau.
Quand ils furent de retour dans leur petit chez-eux, Thomas expliqua à Milo que, sur Unferth, les prisonniers ne croulaient pas sous les divertissements. Ils organisaient des combats, bien sûr, et des compétitions pour savoir qui parviendrait à avaler la plus grosse quantité de telle ou telle substance chimique, mais le vrai sport local, celui qui enflammait les foules, c’était la plongée.
En substance, il s’agissait d’une simple course : on fourrait trois ou quatre personnes nues dans un sas, et on ouvrait l’écoutille. Ils se démerdaient pour sortir, et la compétition commençait : le but, c’était d’aller le plus loin possible, puis de revenir au bercail sain et sauf. Le gagnant était celui ou celle qui avait parcouru la plus grande distance.
— Chaque fois ou presque, poursuivit Thomas en déféquant dans un seau, y a un participant qui revient pas. Il s’évanouit et disparaît dans l’infini, des fois il meurt à cause des hémorragies internes, ou alors ses yeux sortent de ses orbites et, du coup, il y voit plus rien et rate le sas…
— J’ignorais qu’on pouvait survivre dans l’espace sans combinaison, commenta Milo. Je pensais qu’on mourait sur le coup.
— Les êtres humains sont des durs à cuire, répliqua Thomas en s’essuyant avec de la toile de jute. Ça supporte à peu près n’importe quoi, du moment que ça dure pas longtemps.
Les prisonniers, lui expliqua-t-il encore, s’amusaient à parier sur les plongeurs de l’espace, misant le peu qu’ils avaient : des vêtements, des heures de travail, de la bouffe, un coup de main pour un boulot. Il arrivait même que certains plongeurs se fassent un peu d’argent.
— Pourquoi tu t’es dit que je ferais l’affaire ? lui demanda Milo.
— Gob a essayé de t’étrangler, et tu as survécu : ton corps préserve naturellement son oxygène, et ton esprit ne cède pas à la panique. La vieille ? Celle avec les yeux bleus, tu situes ? Arabeth ? C’est une légende vivante de la plongée. Elle s’est fait assez de pognon pour raccrocher, et maintenant, elle en gagne en organisant des courses.
— Et je suis censé amasser combien avant de pouvoir arrêter ?
Thomas éclata de rire.
— Ah, mais tu vas pas gagner un kopeck ! lâcha-t-il en tendant à Milo un bol de bouillasse protéinée.
— Comment ça ? Qu’est-ce qu… Comment ça, je ne vais pas gagner un kopeck ?
— Tu nous appartiens, à Gob et à moi. Si tu gagnes, lui et moi, on se partage le blé. Toi, ce que tu gagnes, c’est le droit de continuer à vivre.
Milo sentit des larmes de rage lui piquer les yeux, et il projeta son bol à l’autre bout de la pièce.
— Je ne suis pas votre putain d’esclave ! hurla-t-il.
Thomas frappa comme un cobra. Il lui martela le crâne à coups de poing et, bientôt, il pesait de tout son poids sur lui, à califourchon sur son torse.
— Bien sûr que si que t’es notre putain d’esclave, assena Thomas. Bien sûr que si…
Pour être bien certain que le message était passé, Thomas resta assis sur Milo une bonne vingtaine de minutes, assez de temps pour qu’une violente crise d’asthme fasse tomber son esclave dans les vapes.
Lorsque Milo se réveilla le matin suivant, il crut d’abord que Thomas s’était endormi sur lui, était resté là toute la nuit, et même qu’il y était encore. Il ouvrit les yeux, tenta de se redresser. En vain.
— Thomas…, appela-t-il d’une voix sifflante. Laisse-moi me lever… J’ai du mal à respirer…
Mais Thomas était derrière lui.
— Ta gueule ! le coupa-t-il en lui balançant une taloche dans l’oreille.
Une tête affreuse digne d’Halloween se pencha sur Milo, le visage à demi métallique. Gob. Puis une autre tête apparut : grasse, chauve, cousue de greffes de peau cramée, et le crâne garni d’une plaque métallique semblable à celle de Gob.
— Lui, c’est Houblon, croassa Gob. Il est venu valoriser notre investissement.
— Bonjour, Milo, le salua Houblon. Sais-tu ce que c’est que ceci ?
Il lui montrait une sorte d’huître en métal se terminant par une tresse de fil de cuivre, et au milieu de laquelle se trouvait une espèce de bille rouge.
Milo ne répondit pas.
Houblon se lança dans quelque explication, mais Gob l’interrompit.
— C’est un œil bionique, lâcha-t-il. Ça te permet de voir quelques secondes de plus dans l’espace. Ça te file un petit avantage, quoi.
— Euh, attendez un p…, hoqueta Milo.
— On pourrait peut-être lui pinter un peu la tête, avant, non ? grommela Thomas.
— Non, qu’on en finisse, assena Gob.
Oh, pitié non, c’est pas vrai !
Tout se passa très vite : on lui ouvrit grand les paupières, on lui aspergea le visage de gnôle maison, le monde devint flou, puis ça fit très mal, parce qu’une sorte de crochet lui arracha l’œil.
Il hurla, mais Thomas lui bloqua la mâchoire pour qu’il la boucle.
On lui récura l’orbite au couteau, bien profondément.
Milo tenta de s’évanouir, mais pas moyen : il sentit chaque coupure, chaque poinçon et chaque meurtrissure que les deux brutes lui imposaient en reliant les fils de cuivre à son cerveau. Lumières vives, flammes furieuses, cri de cor lointain : et puis, tout à coup, ils fourrèrent l’huître métallique droit dans son orbite.
Flou écarlate, pleurs suraigus et, cerise sur le gâteau, le visage cramé et visqueux de Houblon devant lui. Un peu rouge, mais bien net.
— Zoom ! ordonna Houblon.
L’œil semblait connaître son affaire, car il suffit à Milo de penser à regarder la brute de plus près pour que l’image s’agrandisse : flou, mise au point.
Flou de nouveau.
— Ferme ton œil organique quand tu zoomes, éructa Gob.
— Fini ? demanda Houblon.
— Fini, répondit Gob en relâchant Milo.
Houblon se redressa de toute sa hauteur et se frotta la mâchoire.
— J’ai l’impression qu’il peut gagner quelques courses, celui-là. Si on parlait pourcentage, plutôt que paiement unique ?
— Non, répondit Gob. T’as ton prêt, pis c’est tout.
Un prêt ? Quel prêt ?
— Demain, après la plongée, expliqua Thomas à Milo en l’aidant à se rasseoir, tu vas passer une semaine avec Houblon. Quand je reviendrai te chercher, t’as intérêt à ce qu’il me dise que t’as été gentil avec lui.
Milo cilla, et son œil bionique siffla et zooma sur le sol.
Demain ? Une plongée ?
Depuis son arrivée en prison, Milo s’était efforcé de ne pas repenser à sa vie passée. Avant Unferth. Autant le dire, il y échouait avec brio : il avait beau tenter d’adapter son intellect à sa nouvelle existence, de bâillonner pensées parasites et souvenirs de ces temps lointains, ils lui revenaient la nuit dans son sommeil et hantaient ses journées comme autant de spectres.
Parfois, ces fantômes s’apparentaient davantage à des rêveries inoffensives, quelques images d’amis, de jours d’été dans les jardins sophistiqués de l’université. Des couvertures de livre, des dîners avec ses parents. Un visage féminin. Une musique qui jouait à ses oreilles, troublante de réalisme.
C’était sa mère qui lui manquait le plus, mais, parfois, et aussi étrange que cela puisse lui paraître, le souvenir de son père lui faisait monter les larmes aux yeux. Quand sa vie passée s’était achevée, là-bas, dans les tribunaux, le vieux seigneur du mal avait été défait, son masque était tombé pour révéler ce qu’il était au fond, un homme comme les autres, avec un cœur qui, comme les autres, pouvait se briser. Plus que toute autre chose, Milo crevait de ne pas pouvoir le découvrir, ce père-là.
Au début, Milo refoulait ce genre de pensées qui n’étaient qu’un poids pour lui dans cette arène hostile. Plus que toutes les autres, il chassait de son esprit l’image d’Ally : elle le mettait en rage, et il s’enfonçait bientôt dans les ténèbres d’un apitoiement insondable. Et cela le rendait faible, insignifiant, il le sentait bien. Non, sur Unferth, il ne pouvait se permettre de songer à Ally.
Les seules pensées pertinentes, ici, étaient celles qui aidaient à votre survie. Souvenirs et espoirs n’étaient que des illusions bonnes à vous anéantir.
Les voix étaient d’accord sur ce point, mais elles insistaient tout de même sur le fait que les souvenirs n’étaient pas comme les autres illusions, en cela qu’ils forgeaient notre humanité.
Milo finit par faire sienne cette conviction, et décida qu’il ne laisserait pas Unferth le transformer en un animal mû par son seul cerveau reptilien.
Le soir qui suivit la pose de son implant oculaire, encouragé par la quiétude inhabituelle qui régnait dans la petite maison, Milo se risqua même à parler à Thomas comme le font les vrais humains.
— Thomas ? C’était quoi, ta vie, avant que tu arrives ici ?
Thomas ne s’arrêta pas de bricoler quelque outil de fortune qui siphonnait son attention.
— Y a pas d’avant, ici.
Milo s’apprêtait à insister, mais Thomas avait tourné la tête et rivé le regard dans le sien. Un regard d’un calme et d’une honnêteté absolus, Milo avait la certitude qu’il le tuerait s’il se risquait à prononcer le moindre mot de plus à ce propos. Aussi jugea-t-il préférable de garder le silence. Il se remémora comme dans un film – voilé d’un filtre rose – le souvenir d’un matin de Pâques sur Bridger, quelques années plus tôt.
Un peu plus tard, Arabeth était en train de triturer le visage de Milo en étudiant le travail de Houblon, quand elle s’adressa à Thomas et Gob.
— Ça me semble enfreindre aucune règle. Puis c’est moi qui décide, de toute façon.
Ils se trouvaient dans la même pièce que le jour de sa première rencontre avec la vieille – quand ils l’avaient balancé dans le sas –, sauf que, cette fois, la salle était bondée.
Trois autres prisonniers attendaient d’être envoyés dans l’espace.
Un vieux type sec comme un fouet avec des ressorts implantés dans les guiboles.
Un gars plus jeune avec un bras en moins, poilu comme un troll des pieds à la tête.
Une femme qui aurait pu être un homme, mais qui était une femme, c’était certain, parce qu’elle était nue et que ça se voyait bien que c’était une femme. Elle avait les mêmes yeux bleus qu’Arabeth.
Était-ce Houblon qui implantait ces trucs bioniques à tout le monde ? À quoi servaient les yeux bleus ? Et les ressorts ? Ça, ça devait juste le rendre plus rapide, le vieux. En gros, tout ça permettait de mieux voir, d’aller plus vite, de survivre plus longtemps…
Milo serrait et desserrait les poings en boucle. Il voulait en finir, d’une façon ou d’une autre.
— T’as intérêt à gagner, le menaça Gob en lui broyant le coude. Sinon, je te bouffe ta face.
— Si tu gagnes pas, renchérit Thomas, je te conseille de rester dehors.
Milo était le seul esclave parmi les plongeurs. Le seul à souffrir les représailles de propriétaires. Les autres étaient manifestement volontaires. Des veinards. Des crétins, aussi ?
Près de la paroi vitrée se trouvaient cinq hommes munis de ce que Milo identifia comme des caméras.
— Des journalistes sportifs, l’informa la femme-homme en s’approchant de lui. Comme dans nos bonnes vieilles sociétés.
— C’est ce que je me disais, oui.
— C’est eux qui retransmettront les images de ta gueule défoncée quand je l’aurai éclatée contre un pan de caillasse.
— Génial ! commenta Milo.
Arabeth arrosa les plongeurs de… C’était quoi, ce truc ? De l’eau chaude ?
— Un produit phosphorescent, lança le troll en avisant le regard intrigué de Milo. Pour qu’on te voie bien, dehors. Enfin, qu’on puisse bien voir ton cadavre à la dérive.
— Bonne chance à vous aussi ! lui répondit Milo.
Le troll secoua la tête, et ils franchirent tous l’écoutille.
Pas de préliminaires, pas de compte à rebours, rien qu’un « pshhhhhhhhht », un « clang », et hop : ils furent tous les quatre éjectés dans l’espace…
Milo savait qu’il allait devoir la jouer agressif, nerveux, il faudrait qu’il se montre plus rapide qu…
Ah, ben raté.
Soumis à l’espace, il sentit son corps commencer à se disloquer. Il se prit des coups de poing, de pied, sentit s’arracher la peau d’une de ses joues et sa chair à nu se couvrir de cloques. Ils étaient comme quatre spectres flottant au-dessus de la surface vérolée de l’astéroïde, silhouettes luisantes et nues dans le noir intersidéral.
Milo recycla la stratégie de la flèche : tandis qu’il filait dans le vide en direction de sa cible, il aperçut du coin de l’œil la vitre d’où les filmaient les reporters. Là, il comprit aussitôt son erreur : il s’était lancé en direction du mauvais sas, celui qui était éclairé, mais cette course-ci n’était pas comme sa première sortie, il l’avait totalement oublié. Il était censé aller le plus loin possible et revenir à son point de départ… Était-ce encore possible ? Resterait-il conscient assez longtemps ?
Il vit le troll se mouvoir le long de la surface grêlée d’impacts, ralentir, puis poser les pieds contre la roche : vrillant, puis poussant sur ses talons tel un nageur au bout d’une piscine, il repartit en sens inverse en direction du sas. Quelques secondes plus tard, Milo comprit que son adversaire avait perdu connaissance : avait-il correctement visé le sas ? Difficile à dire.
Milo regarda alentour à la recherche d’une prise pour s’arrêter et foncer en sens inverse, mais il avait filé un peu trop haut, à quelques millimètres des cailloux et lézardes de l’astéroïde.
Ah, ben c’est bien con, ça…
Et c’était reparti : le froid qui lui sciait chaque molécule, la friture intérieure, l’ébullition, l’impression de lever comme un pâton…
La dernière chose dont il eut conscience avant de perdre connaissance à son tour, ce fut le coup de coude du vieux auquel il bloquait le passage.
Milo se demanda qui était en train de gagner, quand soudain… Plop : plus rien. L’obscurité totale.
Et puis, finalement, il se réveilla.
Était-on venu le récupérer ?
Non : il flottait toujours dans l’espace, là, au-dessus du cratère. La gravité avait dû le ralentir : s’il le voulait, il pourrait même tendre la main et s’arrêter. Et c’est ce qu’il fit. Il se retourna alors et regarda le chemin parcouru. Pas loin, il y avait les reporters derrière la vitre. Pas loin, non plus, il y avait ses trois adversaires qui flottaient chacun à sa vitesse vers le sas ouvert. L’homme-femme l’atteindrait dans une poignée de secondes, puis ce serait le tour du vieux. Le troll était hors compétition : il continuerait d’errer dehors, et l’espace aurait raison de lui.
Grouille-toi ! l’encouragèrent les voix.
Ses mains tâtonnantes sur la surface accidentée lui donnaient l’impression que ses bras se terminaient par deux ballons piqués chacun de cinq saucisses de Morteau et, comme la dernière fois, il se sentait bouillonner de l’intérieur. En revanche, il avait l’esprit de plus en plus clair…
Qu’est-ce que… Comment est-ce possible ?