Return of Emeth

Michel Honaker · Chapitre 10 sur 20

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Return of Emeth

Chapitre IX

 

 

Ben Graymes attendit que le dernier étudiant ait déserté l’hémicycle avant de retirer posément ses besicles à monture d’acier. Il n’en avait nullement besoin, mais elles avaient l’avantage d’adoucir ses traits tout en lui donnant de loin un air gentiment lunatique. Il les rangea soigneusement dans leur étui en cuir et bourra sa vieille sacoche. Ceci fait, il décrocha son macfarlane et le jeta sur ses épaules.

Comme il sortait dans le couloir, un concert de ricanements salua son apparition. Les joueurs de l’équipe universitaire de football buvaient un café à l’extrémité du corridor. À en juger par leurs grimaces et leurs regards en biais, ils devaient parler de lui, sans doute en termes peu flatteurs. Graymes ferma la porte de l’amphithéâtre à clé, puis marcha droit vers eux, de son habituel pas long et assuré. Il les sentit démangés par le désir de lui faire subir l’une de ces humiliations qu’ils réservaient parfois à certains enseignants n’ayant pas l’heur de leur plaire ou nouveaux dans l’établissement. Forts de l’immunité tacite que l’établissement accordait à ses bons éléments sportifs, ils s’interdisaient rarement une petite vacherie, d’autant que leur stature de catcheurs dissuadait quiconque de leur opposer résistance.

Graymes les connaissait bien. Ils avaient maintes fois tenté de semer la gabegie durant ses cours et il s’était vu contraint de les expulser en usant de toute son autorité.

— Oh, docteur Graymes, comme vous êtes élégant !

— Oui, quelle classe, docteur. Un peu craignos, mais seyant.

— Ces collerettes…

— Ce futard en tuyau de poêle…

— Et cette cravate à l’ancienne mode. T’y pas mignon !

Graymes dévisagea d’un air las le grand Noir qui coiffait la bande, sans mot dire, juste assez pour lui faire comprendre que ces provocations ne l’impressionnaient nullement.

— Exorcisez-moi, docteur !

— Oui, exorcisez-le, le démon l’habite !

— Oui. Le dé-mon-la-bite !

— Impossible, Salmond, répondit le démonologue que rongeait l’envie de faire traverser à l’autre le couloir à plat ventre. D’esprit si nul on ne peut chasser que du vent.

Cette saillie fit planer un froid sur le groupe.

— Dis donc, connard, tu m’insultes ? Non, mais il m’insulte, ce con ?

Salmond fit un pas vers lui, menaçant. Graymes ne lui laissa pas le temps d’armer son direct. Ses longs doigts maigres happèrent le poignet de l’étudiant au passage. La prise fut portée avec une telle rapidité qu’aucun de ses comparses ne put esquisser le moindre geste. Il tira sèchement vers le bas, obligeant Salmond à poser un genou à terre devant lui.

— Je vais te faire une confidence, grinça-t-il avec un sourire carnassier. Les trous-du-cul dans ton genre me servent de rince-doigts tous les matins. Et si je te revois dans le même couloir que moi, je me mettrai tes couilles en pendentif. As-tu compris, mon très cher ?

Le grand Noir sembla se liquéfier. Ses yeux roulaient dans ses orbites comme s’il était au bord de la syncope, et ses lèvres avaient pris une vilaine teinte violacée. Il avait l’aspect d’une victime d’avalanche qu’un chien fouisseur vient de mettre à jour.

— À la bonne heure, se réjouit Graymes. Prends un autre café, ça te réchauffera.

Il relâcha doucement son étreinte et poursuivit son chemin avec un éclat de rire qui résonna sinistrement dans tout le bâtiment. Mais son hilarité ne dura pas. Le fardeau de ses préoccupations retomba rapidement sur ses pensées. Il rendit la clé au concierge, lequel le lorgna avec une sorte de déférence mêlée de crainte. Il traversa le campus, subitement las, pressé de rentrer. Un coup de klaxon le fit se tourner.

— Je te ramène ?

Il distingua le joli visage de Debbie penché à la portière. Cela tombait bien. Il n’avait pas envie de prendre le métro. Et une aussi charmante compagnie n’était pas à négliger. Il se laissa tomber à son côté. Elle repartit aussitôt. À la crispation de ses doigts sur le volant, il sut que quelque chose n’allait pas.

— Je dois te parler, Ben. La nuit dernière, tu sais, après la fête… eh bien… Je crois… Je l’ai vu, Ben. Je suis sûre que c’était lui. J’en suis sûre…

Quelque part dans son subconscient, un voyant d’alerte rouge clignota.

— De qui parles-tu ?

— Lui. Ce monstre. Emeth.

Son regard se fit plus aigu.

— Quand ?

— La nuit dernière, je te dis… Il pouvait être quatre heures du matin, je n’arrivais pas à dormir. J’ai senti comme un courant d’air froid dans la chambre. Je me suis levée. Et je l’ai vu qui me regardait derrière la vitre. Tu te rends compte, au sixième étage !

— Emeth est mort. Tu as dû faire erreur. Tu ne peux imaginer le nombre de voyeurs qui escaladent les échelles d’incendie pour tenter de surprendre des couples en pleine copulation.

— Non. C’était lui. Il avait commencé à ouvrir la fenêtre. Si Mark ne s’était pas trouvé là, je suis sûre que…

— Mark ?

Debbie se mordit les lèvres, telle une enfant qui dans le feu de la conversation a lâché le secret qu’elle s’était jurée de garder.

— Oui, Mark, de l’université. Désolée. J’aime ce que nous faisons ensemble, les rares fois où nous le faisons, mais j’ai aussi besoin d’avoir un type dans mon lit qui ne s’enfuira pas par la fenêtre au premier coup de minuit. Un type normal. Qui ne trimbale pas une épée de quatre pieds de long sous son manteau, qui sait se soûler et rire un peu. Rire, tu comprends ? Ton rire à toi, quand je l’entends, il me fait froid dans le dos…

Graymes demeura silencieux. Impassible. S’il se passa quelque chose en son for intérieur, il ne le manifesta pas.

— Merde, je n’aurais pas dû te dire tout ça.

— Tu as peut-être raison, finit-il par lâcher.

— À quel sujet ?

— Il se peut qu’Emeth soit toujours en vie. Et qu’il soit ici, à New York.

Debbie ne sut si l’indifférence affichée par son compagnon devait la rassurer ou au contraire la mettre en rage. Mais pour l’heure, d’autres soucis encombraient son esprit. Elle ne s’était pas remise de sa terreur de la nuit passée.

— Ben, je n’aurais pas le courage de revivre ce que j’ai vécu la dernière fois. Je pars demain chez ma sœur, dans le Wisconsin.

— Tu as raison. Mieux vaut que tu ne sois pas ici ces prochains jours. Il va se passer des choses.

— Dis-moi. Ne serait-ce pas lié à la mort du grand rabbin Lehmann ?

— Tu es au courant ?

— Figure-toi que moi, je regarde la télé et je lis les journaux. N’est-ce pas à lui, Lehmann, que tu as confié le Verbe de Vie ? Il devait le rapporter à Jérusalem, non ? Pour le mettre en sécurité…

— Il a échoué. Le Verbe est tombé entre des mains ennemies.

— Comment est-ce possible ?

— Je n’en sais rien. Mais je crains le pire.

Au ton qu’il avait employé, Debbie sut qu’il ne plaisantait pas. Elle soupira.

— Tu n’aurais jamais dû t’en séparer. Je veux dire… Pourquoi l’avoir confiée à Lehmann ? Cette pièce était unique. N’importe quel musée…

Il la dévisagea comme si elle venait de proférer une obscénité.

— Le Verbe de Vie n’est pas un fossile quelconque qu’on peut exposer dans une vitrine. Est-ce que tu n’as pas compris de quel pouvoir il procède ?… Si moi je l’avais conservé, moi… je n’aurais pas tardé à devenir mon pire ennemi…

Debbie ne chercha pas à décrypter l’exacte signification de cette remarque. Ils venaient d’arriver à destination. Elle se pencha vers lui et effleura ses lèvres d’un baiser rapide.

— Veux-tu que je monte un moment ?

Elle laissa glisser une main sur sa cuisse.

— Non. Désolé. Une autre fois.

Il tempéra son refus d’un sourire furtif, vaguement gêné.

Il descendit, abaissant le rebord de son chapeau sur son front. La pluie s’était remise à tomber.

*

* *

En pénétrant dans son appartement, il fut accablé par un sentiment de solitude inhabituel. Il resta un instant sur le seuil, hésitant à refermer la porte d’entrée derrière lui. Ce soir, il ne savait pourquoi, il n’aspirait qu’à vivre la vie d’un homme ordinaire. Fermer les yeux, les oreilles. Des millions de gens ignoraient quelles sortes d’entités grouillaient dans les ténèbres. Ils vivaient à l’abri de toutes les angoisses, de toutes les horreurs, de toutes les perversions du monde démoniaque. Ils sortaient du bureau, la tête encore pleine du crépitement des télex, prenaient le journal du soir avant de rentrer, lisaient leur courrier. Une fois chez eux, ils dînaient en famille avant de s’installer devant leur télé. Pourquoi n’avait-il jamais acheté de télé ? Ou ils sortaient. Allaient au théâtre, au cinéma. Faisaient ensuite l’amour une fois les enfants couchés, sans se poser de questions. Graymes était parfois envieux de ces lendemains tous semblables. Sa retraite lui faisait l’impression d’un grand nid vide.

Il regretta de n’avoir pas succombé à l’invitation de Debbie, tout à l’heure, dans la voiture. Ils auraient pu flâner un peu avant de passer la soirée ensemble, jusqu’à l’extinction de tous leurs désirs… En somme, elle avait raison. Il ne savait pas rire. Il n’avait jamais su. Ou seulement à sa façon. Déjà, autrefois, on l’avait accablé de la même remarque.

Il chassa rapidement cette pensée de son esprit. Le crépuscule commençait de noircir la baie vitrée. Une brume effilochée remontait le long du fleuve. Il ressentit l’appel de la nuit avec une force décuplée. La nuit. Tel était son domaine. Il ne l’avait pas choisi. Seules les circonstances le lui avaient imposé.

D’un geste sec, il écarta la tenture de vieux velours qui masquait l’entrée de son cabinet secret. La porte voûtée s’effaça d’elle-même, comme mue par un ressort invisible. Il eut un coup d’œil pour les étagères chargées de grimoires, les vitrines regorgeant de talismans provenant des cinq continents. Puis il prit un chandelier dont la bougie s’enflamma au contact de sa seule main et le déposa au centre du local, à même le sol. Il s’agenouilla alors et fit jouer une latte amovible du plancher. Plongeant le bras dans la cache ainsi mise à jour, il en retira un paquet oblong, soigneusement ficelé dans une étoffe luminescente dont le secret du tissage avait dû se perdre au cours des siècles. Ses doigts dénudèrent Shör-Gavan, l’épée elfique, et la glissèrent au fourreau aménagé dans la doublure de son manteau. Il se lesta également d’un nouveau sac d’or avant de remettre la planche en place.

Quand il repassa dans la pièce principale, l’obscurité était complètement tombée. Il ramassa son chapeau à larges bords et ressortit à grands pas.

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