Return of Emeth

Michel Honaker · Chapitre 9 sur 20

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Return of Emeth

Chapitre VIII

 

 

Aaron Blaustein marqua un temps d’arrêt lorsque la porte s’ouvrit. Durant le voyage, il s’était plu à imaginer Ebenezer Graymes sous un aspect bien différent. Il l’avait vu plutôt chenu, avec une barbiche et des lorgnons, un nez d’apothicaire et, pour faire bonne mesure, une généreuse tonsure. Or il avait devant lui un homme très grand, presque un géant, longiligne comme un fil de fer, avec un regard bleu et pénétrant, vêtu avec un goût étrange, passé de mode depuis plus d’un siècle. À son côté, Khemal ne fut pas moins impressionné.

Le démonologue les toisa sans aménité. À en juger par sa mauvaise barbe et sa tenue de ville poussiéreuse, il n’avait certainement pas passé la nuit dans son lit.

— Que voulez-vous, messieurs ?

Sa voix était calme, bien posée, mais Blaustein pressentit en arrière-plan une menace à peine voilée. Les curieux ne devaient pas être les bienvenus.

— Nous sommes vraiment navrés de devoir vous déranger à une heure si matinale mais…

— Aucune importance, coupa subitement Graymes. Vous venez de Jérusalem, n’est-ce pas ? Vous m’apportez des nouvelles ?

Blaustein acquiesça, fasciné par la facilité avec laquelle il avait deviné leur identité et le but de leur voyage.

— Vous êtes bien le docteur Graymes, n’est-ce pas ? Votre nom n’était marqué nulle part et nous avons dû…

— Qui d’autre ? Ceux qui désirent me trouver y arrivent toujours. Entrez.

Il s’effaça pour les laisser pénétrer dans sa tanière.

C’était un vaste loft logé sous les toits, sans doute un ancien atelier d’artiste. Cela sentait le vieux, la poussière, et autre chose aussi qu’il fut incapable d’identifier, peut-être l’encens. Peu de meubles. À l’exception du téléphone, aucun appareil moderne n’avait jamais dû pénétrer ici. Au fond, une porte voûtée, en partie masquée par une tenture en velours sombre, indiquait l’existence d’une autre pièce soigneusement tenue à l’écart des regards indiscrets. Le soleil levant filtrait par les stores à demi baissés, nimbant la pièce d’une clarté étrangement pâle.

Graymes les invita d’un geste à prendre place dans de vieux fauteuils en cuir. Il s’installa en face d’eux et, sans cérémonie, produisit une bouteille de gin. Il porta le goulot à ses lèvres et but une rasade. Blaustein échangea un coup d’œil déconcerté avec Khemal.

— Veuillez m’excuser, mais je viens de rentrer. J’ai eu une nuit assez agitée…

— Nous ne nous sommes même pas présentés. Je suis…

— Rabbi Aaron Blaustein, fit Graymes, en replaçant la bouteille dans son coin. L’une des éminences grises du grand rabbin de Jérusalem.

— Vous connaissiez aussi mon nom ?

— Croyez-vous que vous seriez ici à penser du mal de moi si je ne m’étais d’abord assuré de vos identités ? Vous avez de mauvaises nouvelles à m’apprendre, je le sais, alors faites vite… Il s’agit de Lehmann, n’est-ce pas ?

— Je… Oui. Une pénible nouvelle, en vérité…

En disant ces mots, Blaustein posa devant lui le coffret de bronze qu’il avait rapporté de Jérusalem. La chaîne qui l’avait rattaché au bras du grand rabbin de New York y pendait encore, maculée de sang à son extrémité. Graymes fronça les sourcils. Il resta un instant sans mot dire, puis rejeta la tête en arrière et contempla le plafond.

— J’aurais dû m’en douter, laissa-t-il enfin échapper. Je suis un foutu imbécile. Cette cassette est vide, et Lehmann est mort…

— Nous en sommes tous accablés. Les circonstances même de son meurtre n’ont encore pas été éclaircies. Cela s’est produit la veille de la cérémonie et…

— Et bien sûr, le Verbe de Vie a disparu ?

— Oui. Nous ignorons qui est le responsable de ce double sacrilège.

Graymes hocha la tête.

— J’ai eu tort. Tort de confier un tel trésor à un prêtre et quelques fanatiques à peine pubères. Le Verbe n’est pas une de ces reliques que l’on se contente d’enfermer au fond d’un monastère. Désormais, je m’occuperai seul de cette affaire.

— Nous savons toute l’aide que vous nous avez apportée durant cette affaire, docteur Graymes.

— L’aide ? Je n’ai apporté aucune aide. J’agis toujours pour mon compte, selon mes propres calculs. Ne vous méprenez pas sur moi, rabbi. Je hais les religions, toutes les religions, et plus encore les prêtres qui s’en réclament, et peu m’importe leur confession.

Échaudé, Blaustein tint bon.

— Cependant, Lehmann m’a expliqué de quelle façon vous êtes intervenu. Il vous avait en grande estime. Il a insisté pour que s’il lui arrivait malheur, à lui comme au Verbe, je vienne vous trouver. Selon lui, vous étiez le seul à pouvoir intervenir. Voici pourquoi j’ai fait le voyage. Dois-je comprendre que vous refusez ?

— Quand cela s’est-il produit ?

— Voici trois jours.

— Trois jours ! Pourquoi avoir tant tardé ?

— Nous étions bouleversés, docteur, sans compter les complications diplomatiques que vous pouvez imaginer. La nouvelle n’a été rendue officielle qu’hier soir. Elle est dans tous les journaux du matin.

— Je ne lis pas les journaux. Racontez-moi ce que vous savez.

Blaustein s’exécuta, sans omettre aucun détail, approuvé en silence par Khemal qui n’osait pas ouvrir la bouche. Quand il mentionna la présence sur la place du montreur de marionnettes et la disparition de la hideuse sculpture, il vit son interlocuteur se raidir et grincer des dents.

— Une gargouille ? Dans la chambre ? Et vous n’avez pas songé à la faire enlever ?

— Si… Mais Lehmann s’y est opposé. Il disait vouloir exorciser une vieille peur…

— Et elle n’était plus là quand vous avez examiné de nouveau la pièce ?

— Exactement. Néanmoins, un détail est à noter. D’après la description que j’en ai donnée, la police a retrouvé son origine. Elle appartenait à un vieil antiquaire, qui a été découvert mort le jour même de l’arrivée de Lehmann, dans la banlieue de Jérusalem. Aucun rapport n’a été établi entre les deux meurtres, mais…

Graymes laissa s’écouler un silence durant lequel il demeura songeur. Il finit par lâcher :

— Comment a-t-il pu survivre ? C’est aberrant…

— De qui parlez-vous ?

— Vous savez bien de qui je parle, rétorqua sèchement le démonologue. Il n’y a qu’un responsable. Ce ne peut être qu’Emeth. L’Inerte. La créature de Yoshi Eisenbaum. Qui d’autre ?

— Mais… ce monstre est mort ! Lehmann m’a affirmé qu’il était mort, que vous l’aviez détruit…

Le regard de Graymes se fit rêveur.

— Oui. Je l’ai combattu, une nuit, sur le pont de Brooklyn. J’ai flétri la malédiction de Vie gravée sur son front. Il est tombé dans le fleuve. Une chute de plusieurs dizaines de mètres. Je l’ai vu se noyer… C’est impossible. Je ne peux pas croire qu’il soit encore en vie. Il aurait fallu que quelqu’un se trouve là, juste à cet endroit pour… lui redonner vie. Un allié.

— Un allié ? Qui pourrait bien s’allier à un tel démon ?

— À New York, le choix ne manque pas. Mais j’ai mon idée, là-dessus. Je la vérifierai avant peu.

— J’avais espéré que vous m’accompagneriez à Jérusalem…

— Jérusalem ? À l’heure qu’il est, Emeth peut se trouver n’importe où dans le monde. Caché, loin des regards, façonnant une armée d’êtres semblables à lui. Le Verbe de Vie lui confère un terrible pouvoir, désormais.

— Nous ne pouvons attendre qu’il se manifeste à nouveau pour découvrir son repaire.

— Cela dépend. Quoi qu’il en soit, je n’agirai pas avant la nuit prochaine.

— Pourquoi ?

— Parce que j’en ai décidé ainsi. Maintenant, laissez-moi.

Il ferma les yeux, pour signifier que l’entretien était terminé. Les deux visiteurs n’insistèrent pas. Sur le pas de la porte, Blaustein précisa néanmoins :

— Nous sommes descendus au Sheraton Center, chambre 426.

— Je sais, répondit Graymes sans quitter sa posture méditative.

Après leur départ, il passa dans son cabinet secret et s’y enferma à double tour.

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