Return of Emeth
Chapitre XIX
— Navré pour le retard. Au dernier moment, j’ai pu obtenir un mandat et j’ai voulu faire les choses en grand. Je vois que ça n’a servi à rien. Vous êtes salement amoché. Voulez-vous qu’on vous conduise à l’hôpital ?
Rencogné contre la portière, Graymes s’obstina dans son mutisme sombre et méditatif. Il serrait presque maladivement un fragment de cristal bleu nuit dans son poing, au risque de s’entailler la paume. Intimidé par son air farouche, Single n’osa lui demander d’où il provenait, et si c’était bien ce qu’il supposait. De même qu’il renonça à le prévenir de l’accusation pour meurtre qu’il encourait. Bien sûr, il ne faisait aucun doute que la légitime défense et l’activité occulte du rabbi Blaustein joueraient en sa faveur au procès. Il serait libéré sous caution avant quarante-huit heures. Aussi le policier avait-il négligé de lui réciter ses droits et de lui passer les menottes.
— Allez-vous rapporter cette pierre à Jérusalem ?
Sans qu’il sache bien pourquoi, il se sentait fasciné par le talisman. Pour la première fois, Graymes se tourna vers lui et daigna acquiescer lentement.
— Je vais achever la tâche de Lehmann. Il n’existe qu’un endroit où il sera en sécurité : le Saint-Sépulcre. Réuni aux autres tables de Salomon, dont il n’aurait jamais dû être séparé.
— Docteur, hormis le cadavre de ce rabbi, nous n’avons rien trouvé dans cette fabrique que des mannequins parfaitement anodins, et je me demande ce que je vais bien pouvoir inventer pour justifier cette descente…
— Anodins ?
Graymes eut un sourire amer, qui s’effaça aussitôt. Son regard venait d’être attiré par un épais nuage de poussière qui glissait sur la chaussée, devant eux.
— Stop. Arrêtez-vous. Qu’est-ce qui se passe, ici ?
Single venait de tourner dans Amsterdam. Une étrange activité régnait à hauteur de St Martin. Un camion de pompiers barrait la rue. Des gyrophares incendiaient les façades terreuses. Des flics leur firent signe de passer au large, un mouchoir sur le visage. Single baissa la vitre, déclinant son identité.
— Excusez-nous, lieutenant. Un stupide accident. La vieille chapelle s’est effondrée. Pas de veine. Elle allait être abattue la semaine prochaine.
— Des victimes ?
— Un gamin était là-dessous. On ne sait pas ce qu’il fichait là à une heure pareille. On est en train de le dégager, mais il y a peu d’espoir.
— Il y a des nuits, comme ça. Docteur, vous…
Single n’alla pas jusqu’au bout de sa phrase. La portière du côté passager béait sur le trottoir. Des sueurs froides lui perlèrent dans le cou.
*
* *
Graymes s’était élancé parmi les éboulis, bousculant les sauveteurs. La chapelle s’était effondrée comme un château de cartes et, dans la clarté crue des projecteurs, ressemblait à quelque tumeur purulente jaillissant du bitume. Il se coula sous les décombres par une fissure. Ses yeux accoutumés à l’obscurité repérèrent rapidement le corps disloqué à demi enfoui sous les gravats. Un médecin était penché au-dessus de lui, le stéthoscope pendant autour de son cou, impuissant.
— Vous êtes de l’hôpital ? lança-t-il à l’adresse de Graymes.
— Non.
— Ça n’a plus d’importance. Il est mort. Pauvre gosse. Quelle drôle d’idée de venir jouer ici en pleine nuit. Cette saleté de bâtisse. Il y a longtemps qu’on aurait dû la raser.
Graymes s’agenouilla auprès du cadavre. La mort dans l’âme. Chary Agostino avait désobéi. Imothar Abarinth l’avait sans doute à nouveau tenté. L’adolescent avait essayé une nouvelle invocation, au mépris du danger, et cela lui avait coûté la vie. La terreur qu’on lisait sur ses traits cireux n’indiquait que trop l’épouvantable agonie qu’il avait vécue.
Le médecin rangea sa trousse. Professionnel. En avisant l’expression sinistre de Graymes, il demanda :
— Vous le connaissiez ? Vous êtes de la famille ?
— Laissez-moi seul un instant avec lui.
— Ben… c’est que l’ambulance est arrivée, et…
— Sortez.
Impressionné par l’autorité de la voix, le praticien hocha la tête et plia bagages. Lorsqu’il fut certain que personne ne l’épiait, Graymes posa l’extrémité de ses doigts sur le front glacé du jeune garçon. Il serra le Verbe de Vie dans son autre main et marmonna une incantation en araméen. Il s’écoula une poignée de secondes interminables. Puis un frémissement parcourut le cadavre tout entier. Le sang se remit à pulser dans ses veines. Il remua les lèvres, toujours un pied dans l’abîme. Et enfin, ses yeux se rouvrirent. Fixes. Hébétés.
— Où je suis ?
Graymes sentit la peau se réchauffer sous ses doigts et recouvrer sa souplesse initiale. Il répondit d’une voix neutre :
— Loin de chez toi. Il est tard. Tu devrais rentrer.
— Qu’est-ce que je fais là ? C’est vous qui m’avez emmené ici ?
— Non. Tu as fait une chute. Une mauvaise chute…
En répétant ces mots, il fixa intensément son vis-à-vis dans les yeux.
— Une chute ?
— Tu ne crois pas à la magie, n’est-ce pas ?
— C’est des conneries ou quoi ? Quelle magie ?
Graymes sourit.
— Tu as raison. Il ne faut pas croire à ces idioties. C’est du vent pour les ballots.
Il souleva l’adolescent de terre avec aisance et le transporta jusqu’au-dehors. En le voyant reparaître, le médecin et les infirmiers, qui battaient la semelle, eurent un sursaut. Il leur confia le blessé.
— Diagnostic erroné, collègue, lança-t-il avant de s’éloigner.
Single s’énervait près de l’auto, un micro vissé à la bouche, hésitant à lancer son avis de recherche. En apercevant Graymes, il leva les yeux au ciel avant de donner libre cours à sa colère.
— Nom de Dieu, ne me faites plus jamais ça ! J’ai une femme, un gosse, et un job auquel je tiens !
Graymes remonta dans la voiture.
— Pas de danger, promit-il.
FIN.
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Achevé de numériser en août 2011
sur les presses d’un
AMD Athlon(tm) XP 1800+
1,53 Ghz
768 Mo de RAM
Dépôt légal : avril 1990
Numérisé en France
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Michel Honaker