Return of Emeth
Chapitre XV
Terré dans l’ombre des poubelles, Hatto Goffon se mit à jurer. Il commençait à grelotter, et la faute n’en revenait pas seulement aux courants d’air glacés qui s’engouffraient dans le passage. Il y avait cette crainte, cette damnée crainte qui enroulait ses anneaux visqueux autour de ses tripes, serrant toujours davantage, à la façon d’un python étouffant sa victime. Il grommela quelque chose sur l’obéissance aux pactes, et sur la naïveté de ceux qui les signaient. Pourquoi fallait-il qu’il se trouve ici, dans cette rue sombre et venteuse, à guetter l’obscurité ? À cette heure, il aurait dû se trouver à l’autre bout de la ville, en sécurité, protégé par des amis sûrs et discrets. Au lieu de cela, il s’exposait inutilement au danger, un danger terrifiant, tout cela par la faute et cet… ce…
Un gros cafard émergea d’un bidon juste sous son nez en cliquetant, inconscient du danger. Avec une adresse toute batracienne, Goffon l’attrapa promptement entre pouce et index. Bien luisant. Bien dodu. Il se passa la langue sur les lèvres…
Il ouvrait déjà la bouche toute grande pour avaler l’insecte, quand il se sentit soulevé dans les airs par le paletot. Il poussa un cri, laissant dans sa frayeur sa proie lui échapper.
— J’ai failli te confondre avec les ordures, boule puante.
Goffon se composa un visage aussi avenant et révérencieux que possible.
— Ah, c’est vous, Maître ! Je ne vous avais pas entendu venir. Goffon avoir tenu sa promesse. Goffon tout à votre service, Maître…
Graymes le considéra avec un mépris soupçonneux. Du talon, il écrasa ostensiblement le cafard.
— Pas de promesses, face de crapaud. Tu as conclu un pacte avec moi. Sur ton sang. Cochon qui s’en dédit…
Au sourire qui se dessina sur les lèvres de son interlocuteur, le nabot déchiffra parfaitement la menace à peine voilée. Il eut de la peine à déglutir. Il éluda vivement.
— Je l’ai vu, Maître ! Aujourd’hui même. Ici. Oui, ici. J’ai fait comme vous aviez dit. Goffon fouiner, Goffon surveiller, oui, espionner partout. Goffon savoir espionner, oui, oui, pour ça on peut compter sur lui. Et Goffon trouver !
— Cesse ton bavardage. Au fait.
— Je l’ai vu. Un peu avant la nuit. Oui. Goffon avoir eu peur. Très peur. Il est entré là. Dans la ruelle. Puis il est reparti. Il est passé tout près. Tout près du pauvre Goffon qui tremblait… S’il l’avait vu… S’il l’avait reniflé, oh…
Graymes suivit le regard de son compagnon. Le passage était étroit, plongé dans des ténèbres qu’un unique réverbère était impuissant à dissiper.
— Tu viens avec moi.
— Oh, non, Maître ! Non. Trop de risques pour Goffon. Trop de risques, non. Mais l’or. Vous aviez promis… l’or !
Graymes serra le col du nain, lui faisant rentrer ses mots dans la gorge.
— Tu viens avec moi, répéta-t-il en le fixant droit dans les yeux. L’or est pour plus tard.
— Beaucoup ? grimaça l’homoncule, manifestement rongé par un dilemme écrasant. Beaucoup d’or ?
Sans attendre qu’il débrouille son cas de conscience, le démonologue le reposa sans douceur sur le sol.
— Beaucoup, mais seulement au retour, précisa-t-il.
Goffon bredouilla un chapelet de malédictions. Mais si grande que soit son envie de se défiler, il dut bien se résoudre à servir d’avant-garde. À mesure qu’ils avançaient entre les façades charbonneuses, il sembla faire plus froid. Au-delà du lampadaire avare de ses watts, on ne pouvait plus distinguer le ciel de la masse des maisons délabrées.
Au bout d’une cinquantaine de mètres, Goffon se raidit comme un chien d’arrêt et désigna de son index boudiné une vieille porte à double battant, fermée par une chaîne, semblable à l’entrée d’un garage.
— Voilà, ici. Oui, ici, Goffon être sûr. Maintenant, Goffon partir…
Graymes le retint sèchement dans son élan.
— Tu ne bouges pas.
Il s’assura qu’ils n’avaient pas été suivis, avant de nouer ses longs doigts maigres autour du cadenas. Un claquement sec se fit entendre. Le lingot de métal tomba sur le pavé avec un tintement, laissant Goffon médusé par ce nouveau procédé d’effraction. Sans attendre, Graymes repoussa les vantaux d’un coup de pied.
Une bouffée d’air poudreux assaillit ses narines. Il gratta une allumette, moins pour lui – il voyait parfaitement dans l’obscurité la plus profonde – que pour épargner les nerfs de son compagnon terrifié. C’était une ancienne remise vouée à l’abandon, et privée d’électricité depuis longtemps. Quelques meubles vieillots, rongés par l’âge et les bestioles, s’entassaient dans un coin. La poussière recouvrait tout. Sur la droite un tas informe était recouvert d’une bâche en plastique.
Goffon trépignait, lorgnant sans arrêt par-dessus son épaule.
— Maître, il pourrait revenir. Il pourrait revenir !
Indifférent à ses jérémiades, le démonologue commença à fureter.
— Rien ici, Maître. Rien ici. Tout vide.
— Pas si vide, répondit Graymes en s’approchant de la bâche avec méfiance.
Il empoigna un coin et tira d’un coup sec, découvrant une pile de caisses oblongues. Transi, Goffon vint à ses côtés, plus par peur de rester seul que par réelle curiosité. Graymes oublia d’enflammer une seconde allumette.
— Quoi ça peut être ? lança rageusement le nabot.
— Nous allons le savoir. Mais au moins, nous avons le nom de l’expéditeur, répondit son interlocuteur en désignant l’étiquette du fret. Société Armag Industries, dans le Queen’s…
Il passa sur le côté. D’un coup d’épaule, il déséquilibra la pile. La boîte du haut vacilla avant de s’écraser au sol dans un nuage. Aussitôt, il s’acharna sur son couvercle. Goffon devint subitement livide, à tel point que sa vilaine figure en fut presque visible dans le noir.
— Maître, quelqu’un venir là dehors !
Graymes se redressa, l’oreille tendue.
Le nain ne s’était pas trompé. Un pas lourd résonnait distinctement dans la ruelle. Instinctivement, il recula dans le coin le plus obscur de la pièce, attirant l’homoncule à lui. Le pas se rapprocha encore, jusqu’à devenir presque assourdissant. Il stoppa devant la porte grande ouverte. Dans la faible clarté de l’extérieur, ils distinguèrent une silhouette gigantesque, aux épaules massives, revêtue d’un vieux manteau de laine. Elle resta là, sur le seuil de la remise, à humer l’air à la façon d’un animal.
Tous les muscles tendus, Graymes passa la main dans la doublure de son macfarlane…
Fut-ce un léger mouvement de Goffon ou une odeur la prévenant du danger, l’ombre bondit soudain en avant. Avant que Graymes ne puisse réagir, elle fit basculer sur eux la pyramide de caisses lourdement chargées. Pris sous l’avalanche, le démonologue n’eut que le loisir de se protéger, avec son compagnon. Quand il parvint enfin à se dégager de la paille et des débris de bois, la terrible apparition s’était volatilisée. Il fonça vers la porte, mais il était déjà trop tard. La venelle était déserte. Éternuant et toussant, Goffon vint se glisser dans les jambes de son protecteur.
— Maître ! C’était lui ! Je vous l’avais bien dit ! Il aurait pu nous tuer !
Graymes lâcha un juron.
— Il nous a échappé. Cette ordure est vivante. Aucun doute. Je retourne voir ce qu’il y a là-dedans…
Il fit volte-face, mais une surprise de taille l’attendait. De l’une des boîtes éventrées avait jailli une inconcevable créature, mi-femme, mi-bête, au faciès monstrueux déformé par un rictus de cruauté. La gargouille. D’après la description que lui en avait faite Blaustein, Graymes la reconnut sans hésitation. C’était celle qui, selon toute probabilité, avait assassiné Lehmann à Jérusalem. Sans doute Emeth l’avait-il rapportée d’Israël une fois son coup fait. Il devait y tenir particulièrement. N’avait-il pas tué pour l’acquérir ?
Hatto Goffon poussa un cri pitoyable, et tourna les talons sans attendre son or. Graymes le laissa partir, faisant face à ce cauchemar vivant qui secouait sa chevelure serpentine comme sous l’effet d’une hilarité silencieuse.
Il dégaina Shör-Gavan.
Juste comme la chose se jetait sur lui. Il la stoppa d’un terrible coup d’estoc. Elle revint aussitôt à la charge, manifestant la même folie meurtrière que les mannequins de la veille. Mue par la même malédiction. Graymes oscilla lentement en position de garde haute, les deux mains jointes sur la poignée de son arme. Il traça deux orbes aveuglantes dans les airs, repoussant assaut après assaut. Ses yeux n’étaient plus que des fentes luisantes de haine. Il guettait le plus imperceptible mouvement de la bête, ses muscles tendus tels des câbles d’acier.
Lorsqu’elle se décida à bondir de nouveau, il avait déjà anticipé. Il échappa aux bras atrophiés, et en deux passes fulgurantes, toucha en plein poitrail. La blessure aurait dû terrasser n’importe quel animal vivant. Mais cette aberration n’était pas vivante. Elle n’était animée que par une magie sans nom. Rien ne semblait devoir entamer son énergie maléfique.
Elle trouva le moyen de le mordre cruellement à l’épaule. Elle lui aurait probablement arraché le bras si, laissant échapper un grondement de colère plus que de douleur, il ne s’était dégagé d’un coup de pied qui la déséquilibra. Elle se redressa d’un bond félin, cherchant à atteindre encore ses points vitaux avec des feulements diaboliques. Graymes dut déployer des trésors d’agilité pour se mettre à chaque fois hors de portée de ses crocs.
Il marmonna une imprécation, fouillant dans son répertoire de magicien. Il noua un puissant exorcisme. Une nuée d’étincelles bleutées l’enveloppa. La bête marqua un temps d’hésitation qui lui fut fatal. Il passa sous les griffes tranchantes, fit exécuter à sa lame une rotation meurtrière, rugissant tel un fauve qui vient de mordre la jugulaire de sa proie.
La tête fendue comme un fruit vola à travers la pièce.
La créature s’affaissa, saisie par une ultime convulsion haineuse. Graymes ne s’arrêta pas là. Méthodiquement, il réduisit le buste immonde en débris inoffensifs, jusqu’à rendre méconnaissable le grotesque cadavre. Pour toute oraison funèbre, il énonça le charme d’inversion, le Verbe de Vie conjuré à l’envers. Ianoda Hteme Haetfam. Et tout fut fini.
Sans perdre un instant, il escalada les autres caisses et retira leurs couvercles. À l’intérieur reposaient des mannequins en apparence anodins. Il arracha leurs perruques. Chacun portait l’inscription magique gravée au sommet du crâne. À coups d’épée, Graymes les fracassa en mille morceaux, ignorant le regard lourd de menaces que dardaient sur lui leurs yeux de sulfures. Arrivé au dernier colis, il ne put s’empêcher de laisser échapper une exclamation.
Une femme dormait sur son lit de paille, semblant sourire dans son sommeil. Elle portait des lunettes noires et un vieil imperméable maculé de sang. Elle était parfaitement identique à celle qui poursuivait Goffon la veille, dans le chantier. Graymes sut qu’il avait devant lui la véritable meurtrière de Khemal. Elle semblait vivante à un point tel que l’ombre d’un scrupule lui traversa l’esprit.
Sa poitrine paraissait soulevée par une respiration paisible. Elle eut un mouvement imperceptible, qui remonta les pans de sa gabardine sur ses jambes, suffisamment pour qu’on puisse distinguer son pubis imberbe et la fente blême de son sexe. Avec la rapidité d’un bourreau, Graymes transperça sa tête, de part en part. Une liqueur rosâtre s’écoula sur la litière. Quand il la contempla à nouveau, elle avait l’air aussi banale et inoffensive qu’un mannequin de vitrine. L’illusion de la vie s’était évaporée.
Avant de sortir, le démonologue gratta une allumette et la jeta dans la paille répandue sur le sol. Elle s’embrasa aussitôt. Il regarda un moment les longues flammes orangées lécher les murs et mordre dans les vêtements des pantins. Ce n’est qu’en entendant les premières sirènes qu’il se décida à quitter les lieux.
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