Return of Emeth
Chapitre XI
Khemal étouffait dans cette chambre d’hôtel.
Au début, il avait regardé la télévision, s’abreuvant de séries ineptes et de jeux où les candidats pataugeaient dans les dollars jusqu’aux genoux. Très vite, tout ce déballage l’avait écœuré et il avait tenté de s’assoupir, mais trop de soucis décidément encombraient son esprit. Les récents événements hantaient encore sa mémoire. À peine fermait-il les yeux qu’il revoyait le cadavre de Lehmann danser sur l’écran de ses paupières closes, ruisselant de sang, et autour de lui des marionnettes folles qui maniaient leurs couteaux avec une habileté d’équarrisseurs. Et puis le faciès croquer le visage…
Il se dressa sur son séant, les deux mains plaquées sur son visage. Cette attente le rendait fou. Attendre quoi au juste ? Que le Dr Graymes se manifeste ? Ce type ne lui inspirait aucune confiance. Il y avait un drôle d’éclat dans ses yeux, et sa figure sèche, pâle comme celle d’un mort, lui donnait des sueurs. Il se refusait à croire que cet individu puisse leur être d’une quelconque utilité. Avoir fait tout ce voyage pour venir le trouver ! Quelle foutaise ! D’ailleurs, il soupçonnait Blaustein de manifester à son égard tout autant de méfiance, même s’il se gardait de le montrer.
À bout de nerfs, Khemal décida de s’habiller. Il n’était pas homme à supporter l’inactivité indéfiniment. De plus, il détestait cet hôtel trop luxueux, aux couloirs tentaculaires et funèbres. Les allers et retours au bar avaient fini par le lasser, tout autant que par vider son portefeuille. Il n’avait pas la patience du rabbi, cloîtré dans sa chambre, et la prière ne lui apportait aucun réconfort. Il avait entendu son compagnon téléphoner à plusieurs reprises, dans l’après-midi. Sans doute à ses anciennes relations new-yorkaises, puisqu’il avait fait ses études ici même. Il n’avait pas osé le déranger, bien que leurs chambres soient mitoyennes.
Sortir. S’aérer les neurones, sclérosés par cette angoisse sourde, cette peur superstitieuse qui lentement prenait possession de son esprit. Il se décida à frapper chez Blaustein. Il s’écoula une dizaine de secondes avant que celui-ci ne vienne ouvrir. Il était habillé, mais pieds nus, et ses lunettes – celles qu’il n’utilisait que pour lire – étaient remontées sur son front.
— Oui, Khemal ?
— Je vais faire un tour. Je ne serai pas long.
— Bien sûr. Prends ton temps. Inutile d’être deux à supporter cette attente. J’ai le sentiment que nous n’aurons pas de nouvelles du Dr Graymes avant demain.
— Je n’ai pas confiance en ce Dr Graymes, rabbi. S’il retrouve la pièce, qui dit qu’il nous la rendra ?
— Ne te fie pas aux apparences, Khemal. Je crois que c’est un homme de grand savoir. Et aussi de grand pouvoir. Je conviens qu’il est un peu excentrique, mais l’estime que Lehmann avait pour lui parle en sa faveur.
— Nous devrions repartir pour Jérusalem. Sans nous occuper de lui. Peut-être la pierre est-elle encore là-bas. Nous perdons notre temps, ici.
— Nous avons pour mission de la retrouver. Mais sans le Dr Graymes, nos chances sont quasi inexistantes. Songe à quelles puissances nous devrons peut-être nous opposer pour cela… Non. Il faut patienter. Allez, va donc te rafraîchir les idées. Tu y verras plus clair, ensuite.
Le crépuscule avait déjà glissé le long des buildings.
En Israël, c’était la bonne heure. Quand on fermait boutique pour aller se retrouver à la terrasse d’un café et refaire le monde devant un thé à la menthe ou une eau de vie. Quand on profitait des derniers rayons d’un soleil doré comme nulle part ailleurs et qu’une brise tiède aux senteurs de Judée, aux senteurs du désert, venait échouer sur les remparts tel un voyageur fatigué d’une longue route.
Ici, rien de tout cela. Une grisaille uniforme estompait les immeubles et les gens. La nuit n’avait rien de magique. C’était plutôt une chape oppressante, qui poussait à se terrer au fond des appartements davantage qu’à flâner au-dehors.
Khemal fourra ses mains dans les poches de son blouson. Tête baissée, il marcha le long de la Septième Avenue, fonçant à travers la bousculade des heures de pointe. Au hasard, il tourna dans des rues dont il prit soin de noter le numéro, car elles étaient toutes semblables et il avait un peu peur de se perdre. Il ne sut trop comment il se retrouva à l’entrée ouest de Washington Square, mais il ne fut pas fâché d’avoir découvert une oasis de verdure dans cette jungle d’asphalte.
Un groupe de badauds s’était rassemblé autour d’un bonimenteur. Du moins crut-il d’abord qu’il s’agissait d’un bonimenteur. Mais en s’avançant, il sentit subitement son sang charrier des cubes de glace dans ses veines. Placé comme il l’était, à plusieurs rangs de la scène, il distinguait mal, suffisamment toutefois pour reconnaître un théâtre de marionnettes constitué de quelques montants de bois et d’un drap blanc.
Ses poils se hérissèrent.
Il pensa d’abord que la coïncidence était impossible, ou qu’il faisait erreur… Mais bientôt, il en fut certain. Ces pantins qui s’agitaient ressemblaient étrangement à ceux dont il avait observé les pitreries sur la place du Via Dolorosa, la nuit du meurtre de Lehmann. Bien sûr, ce n’étaient ni les mêmes perruques, ni les mêmes personnages – ceux-ci semblaient plutôt singer des hommes politiques – mais leurs visages étrangement expressifs, leur mobilité quasi surnaturelle présentaient une troublante similitude…
Il s’efforça de jouer des coudes pour s’approcher, mais il s’attira des réflexions de mauvaise humeur. Les gens firent bloc devant lui et il dut renoncer.
C’est à cet instant précis qu’elle se matérialisa à son côté. Elle était grande, blonde, élancée, sanglée dans un imper couleur muraille qui silhouettait ses rondeurs plus qu’attrayantes. Ses yeux étaient dissimulés derrière des lunettes de soleil que l’heure tardive n’imposait guère, ce qui ajoutait encore à son mystère. Elle était si proche qu’il pouvait sentir le parfum dont elle s’était humecté la nuque.
Il ne put s’empêcher de la dévisager, comme hypnotisé.
Elle dut sentir son regard, car elle se tourna vers lui et lui adressa un sourire furtif. Il hésita à lui répondre. Les lunettes l’intimidaient. Il avait entendu toutes sortes de légendes sur les New-Yorkaises, rapport à leur fringale d’érotisme débridé, leur cynisme provocateur, et bien d’autres choses qui avaient toujours exalté ses fantasmes. Rien à voir avec les jeunes pucelles en robes austères qui peuplaient Méa Chéarim en attendant d’offrir leur virginité après un mariage en bonne et due forme. Si la moitié de tous ces ragots était exacte, il ne devait pas se montrer étonné par l’aplomb avec lequel cette femme – il en était sûr, maintenant – le fixait derrière ses verres teintés.
Khemal était célibataire et observait d’ordinaire une certaine abstinence. Une fois par mois, il se rendait à Tel-Aviv, loin des indiscrets, pour se remettre aux bons soins de quelque professionnelle de sa connaissance. Sous peine de voir se flétrir sa libido dans un milieu prônant plus volontiers le spirituel que le charnel. Quoi qu’il en soit, il sentit monter dans ses reins une chaleur inhabituelle. Les lèvres de l’inconnue, au dessin sensuel encore souligné par un carmin foncé, remuèrent comme dans un murmure. Il ne sut ce qu’elle avait dit, ni même si elle avait parlé.
Fasciné, il se demandait quoi faire. Pourtant, il ne pouvait se méprendre sur la manœuvre. Une main vint se nouer à la sienne au fond de sa poche. Il se laissa entraîner à l’écart de la foule, non sans avoir lancé un ultime coup d’œil en direction du théâtre de fortune où s’ébattaient les marionnettes. Il trouva la ressemblance bien moins nette qu’il n’avait cru dès l’abord. Tout ceci n’était que le fruit de son imagination. C’était cette histoire qui l’avait perturbé. Il fallait oublier, reprendre pied dans le quotidien, et cette superbe étrangère qui l’avait élu, lui, l’Arabe un peu bedonnant, parmi une dizaine d’autres mâles disponibles, tombait à pic pour lui faire reprendre goût aux choses de la vie.
Ils s’enfoncèrent dans le parc.
— Je m’appelle Khemal. Où m’emmenez-vous ?
Elle se tourna vers lui sans répondre, un sourire aux lèvres. Peut-être tenait-elle à ce qu’aucun lien ne se tisse entre eux. Ou bien elle n’avait pas compris son anglais parfumé d’accent libanais. Il n’insista pas. Presque au petit trot, elle s’engagea dans une allée, puis encore une autre, plus étroite, bordée d’épais massifs qui tachaient d’ombre la pelouse. Elle regardait fréquemment derrière elle, comme pour s’assurer qu’ils n’étaient pas suivis. De toute évidence, elle ne voulait pas faire les frais d’un hôtel. Khemal le découvrit lorsqu’elle se faufila à l’abri de la végétation et s’étendit entre les racines. Elle déboutonna le bas de son imper, exhibant les attaches de ses collants noirs, qui étaient son unique vêture. Elle ne portait pas de slip, et son sexe entièrement épilé, tel celui d’une gamine, porta l’excitation de son compagnon à son comble.
Il sentit qu’il ne devait pas s’embarrasser de préliminaires, aussi s’engagea-t-il entre ses jambes. Dès l’abord, le contact de la peau rêche le surprit. Malgré la solidité de son érection, il eut du mal à se frayer un passage. Il pesa de tout son poids. La femme l’enlaça. Son corps était étonnamment… dur. Sans doute pratiquait-elle un sport de compétition car ses muscles étaient noueux comme des cordes. Il chercha à l’embrasser, mais elle détourna le visage, lui refusant ses lèvres. Dans le mouvement, les lunettes noires glissèrent.
Il ne put s’empêcher d’esquisser un sursaut. Les yeux de sa partenaire brillaient comme deux lucioles dans la pénombre. Des yeux transparents et ronds, pareils à ceux… à ceux des mannequins dans les vitrines des grands magasins. Il se demanda s’il ne devenait pas fou. Il fit le geste de battre en retraite, mais elle referma les cuisses en tenaille sur ses hanches, l’emprisonnant solidement. Ses os craquèrent. Il étouffa un cri rauque. Dans un réflexe de survie, il lui griffa les jambes et le bas-ventre. Mais ses ongles raclèrent une matière qui n’était pas de la chair. Elle ne parut d’ailleurs en éprouver aucune douleur. Bien au contraire, son sourire ne fit que s’épanouir.
Jusqu’au moment où elle lui enfonça son couteau dans le bas du dos…
*
* *
Graymes venait de rentrer lorsque le téléphone sonna. Il pressentit l’identité de son interlocuteur avant même d’entendre sa voix à l’autre bout du fil.
— Single ?
— Bonsoir, docteur. Comment avez-vous deviné ?
— L’instinct, Single. L’instinct.
— Je sais qu’il est tôt, mais j’ai un problème sur les bras. Êtes-vous actuellement en relation avec un certain Aaron Blaustein, de Jérusalem.
Graymes se raidit imperceptiblement.
— En effet.
— Nous avons retrouvé son secrétaire assassiné au fond de Washington Square.
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