Return of Emeth

Michel Honaker · Chapitre 18 sur 20

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Return of Emeth

Chapitre XVII

 

 

L’usine d’Armag Industries se dressait au centre d’une enceinte grillagée, dans le quartier des entrepôts désaffectés. À mesure que le crépuscule tombait, que les ombres se glissaient sous sa structure tubulaire, elle prenait davantage l’aspect d’une gigantesque araignée enlisée dans une mare de boue. Échappés des tuyauteries vétustes, des jets de vapeur grises sifflaient sur ses flancs, l’enveloppant d’un halo brumeux et inquiétant.

Le Verbe de Vie était ici. Quelque part.

Ebenezer Graymes le savait.

Dressé tel un grand oiseau de nuit au sommet du bâtiment voisin, il pouvait capter ses émanations aussi sûrement qu’il respirait l’humidité des ténèbres. De son perchoir, il épiait le moindre mouvement derrière les vitres noircies. Et la scène qu’il avait observée au dernier étage n’avait fait que renforcer sa conviction. Il avait reconnu la stature démesurée d’Emeth. Mais en revanche, il n’avait pu voir le visage de son interlocuteur. Sans doute était-ce Brown, le directeur. À la façon dont il avait baissé les stores de la pièce, Graymes présumait qu’il avait senti sa présence. Ou tout au moins qu’il avait soupçonné l’intrusion d’un regard. Le mage savait qu’au contact du Verbe, les facultés humaines pouvaient être décuplées.

Quoi qu’il en soit, il ne pouvait plus hésiter.

Il avait laissé passer une heure.

Maintenant, l’obscurité était totale. Une pluie fine s’était mise à tomber. Il se laissa glisser le long de l’échelle d’incendie et se coula parmi les ombres. Il se tapit juste en face de la grille d’entrée. Pénétrer dans l’enceinte semblait plus ardu qu’il ne l’avait supposé. Des vigiles étaient postés dans une guérite, et d’autres sans doute tournaient autour de l’usine, histoire de dissuader les curieux. Graymes doutait qu’ils soient humains. Il pouvait en juger à la façon dont ils accomplissaient leur tâche, mécaniquement, sans échanger une parole ou s’interrompre pour fumer une cigarette. Aucune buée ne sortait de leur bouche malgré le froid.

Déjà, le démonologue imaginait de faire le tour pour escalader le mur par l’arrière, lorsque le hasard résolut ses problèmes sur-le-champ. Un camion bâché déboucha dans la rue déserte. Il ralentit à la hauteur du portail et donna un coup de klaxon. Graymes nota le nom peint sur la portière. Celui d’une compagnie de transport, qu’il avait relevé sur le bordereau d’expédition des caisses détruites la veille, dans la remise secrète d’Emeth. Assurément, ce dernier avait requis les services de cette société pour disséminer un peu partout sa production.

Tandis que la grille s’ouvrait, le sorcier bondit hors de son abri et se glissa sous le véhicule.

— Ah, putain, z’êtes pas des causants, les mecs, ça fait plaisir ! éructa le chauffeur, qui ne devait guère se douter de la nature de son prochain chargement. Endroit habituel, hein ? Merci quand même…

La portière claqua. Le camion repartit. Graymes attendit qu’il traverse une zone d’ombre pour se laisser rouler sur le macadam, hors de vue. Il se remit promptement debout et contourna l’angle du bâtiment. Il ne s’était pas trompé sur un point : les alentours de l’ancien entrepôt étaient quadrillés par d’autres gardiens, qui accomplissaient scrupuleusement des rondes espacées. Il patienta prudemment jusqu’à ce qu’ils soient passés avant de poursuivre son chemin. Le temps n’était pas encore venu de déclencher les hostilités.

Sur l’arrière de l’usine, il ne fut pas surpris de découvrir une carrière qui avait jusqu’alors échappé à son regard. Un engin d’extraction et quelques outils s’y trouvaient abandonnés, attestant de son exploitation quotidienne. Il se baissa pour évaluer la nature du sol à cet endroit. C’était une sorte de tourbe brune spongieuse. En soi, elle n’avait rien d’exceptionnel. Mais il savait que, mélangée à d’autres ingrédients moins anodins et soumise à certains rites, cette matière pouvait devenir chair et sang.

Il se suspendit à une gouttière et entreprit d’escalader la façade avec l’agilité d’une araignée. Au second, il découvrit une lucarne entrebâillée, qu’il n’eut qu’à repousser du pied. Il se laissa tomber sans bruit sur le plancher. Il avait atterri dans une remise encombrée de caisses vides destinées à l’expédition, qu’il traversa à pas feutrés, attiré par la lumière qui filtrait sous la porte. Il déboucha sur une coursive faiblement éclairée par des témoins.

Le bâtiment était plus grand qu’il ne lui avait semblé de l’extérieur. Se penchant par-dessus la balustrade métallique, il découvrit plusieurs ateliers de production cloisonnés, reliés entre eux par un tapis roulant. Il renifla fortement. L’odeur d’une mixture en fusion frappait ses narines. Plus loin, à sa gauche, se dressait une cuve incandescente, à demi remplie d’un liquide bouillonnant. À sa surface, des bulles grasses éclataient avec un bruit de chewing-gum, ponctuant le chuintement des canalisations poreuses. Aucun dispositif de sécurité n’en entravait l’accès. Une mauvaise chute dans ce magma aurait été fatale. Une chaleur asphyxiante s’en échappait.

Une forge de l’enfer.

L’attention du sombre visiteur fut soudain attirée par un étrange concert de cliquetis, derrière un rideau de plastique. Avec une prudence extrême, il entrebâilla le vantail souple et jeta un œil. Un curieux spectacle l’attendait. Suspendus à des crocs de boucher, des bras, des jambes et des bustes d’aspect humain se balançaient doucement en l’air. Ils dégouttaient d’une liqueur rosâtre peu engageante. Une soufflerie les agitait de convulsions macabres.

Graymes jura entre ses dents serrées.

Il se faufila entre les rangées de quartiers de chair factice, sans les quitter un instant du regard, envahi par un pressentiment lourd de menaces. Une porte entrouverte révélait une seconde pièce dans le fond. Il s’en approcha avec appréhension.

Des corps nus. Des dizaines de corps nus, d’hommes, de femmes, figés dans des postures disparates, certaines tendancieuses, qui paraissaient attendre. Une venue. Un signal. Il eut l’impression d’avoir interrompu quelque cérémonial obscène, de sentir peser sur lui leurs regards vides et cependant lourds d’hostilité. Entre eux tous s’établissait une étrange parenté. Des mannequins, sans aucun doute, mais sculptés avec une telle précision, un tel souci du réalisme, que dans l’éclairage trouble, ils semblaient parfaitement vivants.

Fasciné, Graymes se mêla à eux, les fixant avec intensité, l’un après l’autre, cherchant à déceler en eux l’étincelle du maléfice. Sous ses doigts, le latex semblait palpiter. Et il éprouva une curieuse émotion en s’attardant sur les femmes dont les courbes sensuelles avaient été dessinées avec un soin particulier. L’artisan n’avait pas lésiné sur les détails figuratifs, ni sur la beauté impressionnante des visages. Les lèvres étaient pleines, charnues, les yeux recelaient un éclat pénétrant. Il leur trouva même une vague ressemblance avec Debbie Harriman et se demanda s’il s’agissait ou non d’une coïncidence.

Quoi qu’il en soit, un véritable bataillon de séductrices meurtrières, cousines de celles qu’il avait déjà annihilées, sommeillait ici. En soi, elles étaient autrement plus redoutables qu’une armée de tueurs entraînés. Capables de s’infiltrer dans n’importe quel milieu, avec pour arme leur charme trop humain.

Le plan de Brown était décidément diabolique.

Comme il s’apprêtait à rebrousser chemin, une porte dérobée s’ouvrit sur le côté. Il n’eut que le temps de s’escamoter derrière un groupe de personnages. Un homme entra dans la pièce d’un pas pressé. Graymes ne vit que le bas de son pantalon. Ce n’était pas Emeth. L’arrivant passa devant lui. Marqua une hésitation, semblant subodorer quelque chose d’anormal. Graymes glissa une main dans la doublure de son manteau…

Mais l’autre poursuivit presque aussitôt son chemin, comme si une tâche importante le réclamait. Sitôt qu’il fut hors de vue, le démonologue émergea de sa cache, prêt à lui emboîter le pas. Mais à sa grande stupeur, il se sentit fermement retenu.

Sans qu’il s’en rende compte, des mains de latex s’étaient refermées sur ses vêtements. Il laissa échapper une imprécation. En écho, des rires lui répondirent.

Et tous les visages se tournèrent vers lui…

*

* *

John B. Brown fit irruption dans les ateliers déserts. Comme il s’y attendait, Emeth s’y trouvait, débarrassant les tapis roulants des nouveaux esclaves d’argile prêts pour le rituel.

— Arrête ! lança le patron d’une voix étouffée. Quelqu’un d’autre est ici. Là-haut !

La créature se redressa de toute sa taille. Elle leva les yeux en direction des coursives métalliques qui se perdaient dans les hauteurs enfumées, comme si, d’où elle se trouvait, elle pouvait distinguer l’intrus. Un sourire féroce se peignit sur ses lèvres.

— Enfin, murmura-t-elle. Le moment est venu.

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