Return of Emeth

Michel Honaker · Chapitre 8 sur 20

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Return of Emeth

Chapitre VII

 

— Ô toi, démon des terreurs impénétrables, ô toi qui règnes sur les strates profondes de l’Enfer, écoute ! Écoute celui qui t’invoque ! Ô Imothar Abarinth, écoute !

Chary Agostino éleva lentement les bras dans les vapeurs d’encens, se composant une expression inspirée, yeux fermés, mâchoires crispées, de façon à convaincre ses invités qu’il basculait dans une transe profonde. Il souleva néanmoins un cil pour surveiller leurs réactions. Enfermés dans leur pentacle, ils commençaient à se serrer les uns contre les autres, gagnés par le froid qui sévissait dans la vieille église ouverte à tout vent, mais aussi par une inquiétude instinctive. Les chandeliers juchés sur l’autel délabré projetaient des ombres fantomatiques sur les murs labourés par l’humidité. Chary se félicita intérieurement. Il n’aurait pu dénicher meilleur décor pour sa vengeance. Lui, le boutonneux de la classe, la cible de tous les bizutages, tenait enfin l’occasion d’avoir ses tourmenteurs à sa merci.

Peter avait mis trêve à ces rodomontades. Quant à son jeune frère, Burt le Dingue, dit aussi la Crasse, il avait cessé de tripoter Lu-Ann, la fille qu’ils se partageaient comme ils partageaient tout dans la vie, y compris leur quotient intellectuel. Son joint pendait lamentablement à ses lèvres et ses yeux vitreux cherchaient dans la fumée qui les environnait quelque chose qu’il souhaitait de tout son être ne pas voir. Ils suspectaient à présent le moindre bruit, le plus petit courant d’air, échangeant des regards qui en disaient long sur la crainte qui les envahissait.

Chary s’était appliqué. Il avait disposé les artefacts comme indiqué dans le livre qu’il avait volé à sa tante Liz. Il avait très exactement reproduit les figures géométriques au sol, avec plus de soin encore que la fois d’avant. La fois où cette chose bizarre, cette… chose, enfin, avait répondu à son invocation. Maintenant, il jouait sur du velours. Il avait longuement répété dans sa chambre, sa porte fermée à clé pour que ses parents ne viennent pas le déranger. Il avait même sauté deux repas, prétextant un mal à l’estomac parfaitement imaginaire, afin de peaufiner encore ses malédictions.

Il se tourna brutalement vers ses victimes, celles qu’il s’apprêtait à donner en pâture… à la plus abjecte des terreurs. Il pointa sur elles un index vindicatif. La semelle gauche de Lu-Ann mordait légèrement le dessin à la craie, rompant la figure protectrice.

— Espèce de cinglée, rentre tout de suite dans le cercle ! T’as envie de te faire bouffer toute crue ? T’es pas sur le campus, ici. Faut obéir. Si Imothar Abarinth t’avait vue, il ne resterait pas assez de vous pour remplir une louche !

Précipitamment, la fautive fit un pas en arrière.

— Mais merde, espèce de foireux, il est trop petit ton truc !

— C’est pas un truc, corrigea Chary, vexé qu’on continue de l’appeler « foireux » alors qu’il dirigeait toutes les opérations. On appelle ça un pentacle. Ne bougez plus.

— T’inquiète, la grosse, souffla Peter dans l’oreille de la fille, c’est bien assez grand si on s’y prend comme y faut.

En disant cela, il s’était soudé à elle par-derrière, logeant son érection dans le pli du jean trop serré. Elle poussa un petit gloussement provocateur. Chary savait bien que le pentacle était trop petit pour contenir trois personnes. Mais il l’avait fait exprès, pour éviter que ses invités ne se déplacent de trop. Il lança un coup d’œil furibond aux deux adolescents qui échangeaient des promesses salaces à voix basse, avant de reprendre ses incantations :

— Ô toi, démon des terreurs impénétrables, ô toi qui règnes sur les abysses maudites, entends-moi ! Entends celui qui t’invoque ! Ô Imothar Abarinth !

La fumée s’épaissit autour d’eux, voilant presque la lueur orangée des bougies. Un courant d’air les fit tous frissonner. Un craquement se produisit soudain, suivi d’un éclair lunaire. Une forme confuse se matérialisa, une silhouette sombre et sans nom dont le visage livide, baissé vers le sol, n’était qu’à peine visible.

Les spectateurs étouffèrent un cri de terreur.

Chary Agostino ouvrit les yeux. Non moins interloqué. Il n’avait pas pensé atteindre si vite son but. Il eut du mal à déglutir, tout en considérant le spectre effrayant qui le dominait de toute sa hauteur. Il réalisa soudain que cette… chose n’était pas précisément celle qui lui était apparue lors de ses précédentes tentatives.

— Mais… tu n’es pas Imothar Abarinth ! glapit-il d’une voix étranglée.

De toute évidence, l’être n’en avait pas l’aspect, même si, le livre de tante Liz l’indiquait, les démons peuvent revêtir – selon leur rang – une infinité de vêtements charnels. Non, Imothar Abarinth était une entité minuscule, juste assez forte pour faire obtenir de bonnes notes en classe, rendre malade un professeur antipathique ou infliger une leçon à ces imbéciles. Celui-ci n’avait rien de commun avec l’appelé. Il était immense et semblait infiniment plus redoutable. Et même… carrément terrifiant. De folles hypothèses traversèrent l’esprit du magicien en herbe. La pire fut qu’un esprit plus puissant avait court-circuité ses petites opérations surnaturelles et cherchait à en tirer quelque profit. Et les profits que peuvent tirer semblables créatures sont aussi divers qu’horrifiants. C’était aussi dans le livre de tante Liz.

— Imothar Abarinth a eu un empêchement, répondit l’ombre. Je suis venu à sa place.

Lu-Ann préféra se cacher le visage entre ses mains.

— M-mais moi, je veux Imothar Abarinth. Je ne traite qu’avec lui. Va-t’en.

— Tu brailles trop fort, petit sorcier. Les Profondeurs Sans Nom sont pleines de ta voix. C’est l’écho qui m’a attiré.

— Tu refuses d’obéir ?

— Je ne t’appartiens pas.

— Ne bouge pas. Reste où tu es.

— De quoi as-tu peur ? N’es-tu pas protégé par ton pentacle, ainsi que ces trois imbéciles ? A moins… à moins que tu n’aies oublié le filament de Belzébuth !

— Le… quoi ? Qu’as-tu fait d’Imothar Abarinth ?

— Il ne viendra plus. Je le lui ai défendu.

— De… de quel droit ?

— Je suis son maître. Le pacte passé avec lui est rompu. Toi, petit homme, rentre chez ta maman.

Chary poussa un cri. En disant cela, le spectre était sorti de l’espace consacré et s’avançait vers lui d’un pas lent mais décidé. Son cri se mua en un gargouillis pitoyable.

— Arrière, arrière, vermine maudite ! Je suis protégé par les signes du…

Deux mains blêmes, interminables, le saisirent soudain par le col de sa robe de cérémonie ridicule et le soulevèrent du sol.

— Tu n’as pas le droit de franchir le pentacle ! Tu n’as pas le droit !

— Je vais me gêner, répondit le démon en soufflant son haleine sur la figure de l’apprenti sorcier.

À cet instant, la terreur fut la plus forte. Les adolescents se mirent à hurler, et oubliant toute prudence, bondirent hors des cercles protecteurs pour fuir à toutes jambes vers la sortie. Sauf Agostino, qui battait piteusement des jambes à deux mètres du sol, incapable d’échapper à l’étreinte du démon. Jamais il n’aurait pensé, jamais il n’aurait imaginé…

— Au secours ! beugla-t-il.

— Personne pour ton secours, personne. Petit trou-du-cul.

Agostino distingua deux yeux luisants comme des braises dans la fumée, sous le rebord d’un large chapeau. Il crut se liquéfier.

— Dehors, maintenant, dehors !

D’une poussée brutale, la créature le projeta en arrière. Il trouva le temps interminablement long avant de retomber sur le ciment poussiéreux de l’allée centrale. Ses fesses rebondies amortirent durement la chute. Il vérifia que l’être ne manifestait pas l’intention de le poursuivre, et trop content de l’aubaine, détala en se tenant les reins.

Dès que la chapelle fut à nouveau déserte, Ben Graymes se tourna vers le pentacle consacré, ramenant les pans de son grand manteau noir derrière ses épaules. Minuit moins une. Les bougies furent soufflées par un courant d’air. Juste à temps. Une vapeur verdâtre monta subitement des signes cabalistiques tracés par le jeune inconscient. Elle s’enroula telle la colonne d’une tornade jusqu’au plafond, effleurant de sa crête fuligineuse la charpente ajourée d’où s’écoulait la clarté lunaire. Mâchoires serrées, Graymes considéra le phénomène d’un œil impavide. Lentement, sa main partit chercher Shör-Gavan, l’épée elfique pendue sous son bras. À la seconde où Imothar Abarinth recourbait sa structure ombreuse à la façon d’un cobra prêt à frapper, Graymes plongea sèchement son arme dans le sol. La pointe s’enfonça d’un pied dans le ciment, comme dans une motte de beurre.

— Londor Anathir, Imothar Abarinth ! prononça-t-il d’une voix qui fit trembler la muraille.

L’apparition fut frappée d’un sursaut. Instantanément, elle parut se recroqueviller sur elle-même.

— Londor Anathir, Imothar Abarinth ! répéta Graymes, et il posa cette fois le bout de son index griffu sur le pommeau de l’épée.

Il se produisit comme un battement d’ailes désespéré, un lointain murmure, et après une hésitation, la forme maléfique replongea sous terre. Le silence revint. La brume se dissipa. Graymes lâcha un soupir de soulagement. Ce petit imbécile avait manqué se faire piéger par l’un des plus redoutables habitants des Strates Inférieures, l’un de ces génies malfaisants toujours en quête de maîtres… à dévorer. Ils apparaissaient la première fois sous une forme rassurante presque amicale. Ils promettaient tout ce que l’inconscient qui les avait tirés du sommeil désirait, plus même. En échange, ils lui demandaient de pouvoir se manifester devant d’autres personnes de son choix, et puis, la seconde fois…

Graymes savait que sans son intervention, l’être n’aurait fait qu’une bouchée des jeunes gens. Avec sa semelle, il effaça les maigres protections dessinées à la craie et dispersa les artefacts. Cette tâche achevée, il retira l’épée du sol puis la remisa sous son manteau. Il rajusta enfin son chapeau sur son front et ressortit par l’anfractuosité qui donnait sur l’ancien cimetière.

La nuit ne faisait que commencer.

*

* *

Sans doute était-ce l’abus de champagne californien.

À quatre heures du matin, Debbie n’arrivait toujours pas à trouver le sommeil. Elle tanguait d’un bord à l’autre de son lit, empêtrée dans ses draps défaits, les paupières lourdes, engluée dans une torpeur agitée. Elle aurait voulu se lever pour boire un verre d’eau, mais son corps lui refusait tout mouvement. Quelque part, un courant d’air naquit, qui caressa ses cuisses et remonta délicieusement sous sa nuisette. Elle savait n’avoir laissé aucune fenêtre ouverte. Mais ce qui l’aurait intriguée de jour, en pleine lucidité, ne lui inspira qu’un soulagement bon enfant.

À ses côtés, Mark bougea.

Mark.

Elle se souvenait à peine de sa présence. Mark enseignait la littérature. Ils se connaissaient vaguement avant ce soir. Oui, il lui avait proposé de la reconduire, étant donné qu’elle était incapable de tenir un volant. Elle avait beaucoup bu après le départ de Graymes, et plus encore après celui de Mrs. Sarrusfeld. Elle avait aussi beaucoup ri – avec Mark ? – et sans doute raconté des stupidités. Le reste de la soirée était flou. Mais si ce type était là, à côté d’elle, nu comme un ver, c’est qu’elle l’avait forcément dragué, ou tout au moins invité pour le dernier verre. Au fond de sa somnolence, elle en conçut un mélange de dégoût et de plaisir pervers.

Il avait dû la sentir remuer, car il se pressa contre elle, affichant, bien qu’endormi, une superbe virilité. Le contact ne lui déplut pas. Pour un peu, elle se serait poussée contre lui. Mais il se produisait un nouveau courant d’air, accompagné cette fois d’un grincement caractéristique. Debbie habitait un étage élevé. Elle ne bloquait jamais la guillotine.

Une inquiétude subite la fit se dresser sur son séant. Le lit faisait face à la fenêtre, maintenant entrouverte. La clarté de la pleine lune envahissait la chambre. Et là, collé contre la vitre, un affreux visage jaune la contemplait avec un rictus. Cette terrible apparition, en pleine nuit, mordit profondément dans ses tripes. Elle vida ses poumons en un cri déchirant qui dut résonner dans tout l’immeuble.

Hébété, Mark bondit à son tour, pressant machinalement la poire de la lampe de chevet. Il passa un bras autour des épaules de la jeune femme, sans comprendre. Elle cachait son visage entre ses deux genoux serrés et sanglotait comme une enfant.

— Deborah, qu’avez-vous ?

Sous le coup de l’émotion, il avait tout naturellement renoué avec le vouvoiement habituel. Elle secoua la tête, en montrant vaguement la fenêtre. Mark se leva, ramassant au passage son pantalon. Il jeta un coup d’œil en bas. La rue était vide.

— Je vous assure, il n’y a rien. Je ne comprends pas.

Il s’apprêtait à abaisser le châssis quand il avisa soudain d’étranges traces sur le bâti. La trace de doigts qui s’étaient enfoncés dans le bois, comme si, à cet endroit, un corps gigantesque s’était suspendu au-dessus du vide…

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