Return of Emeth

Michel Honaker · Chapitre 14 sur 20

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Return of Emeth

Chapitre XIII

 

Hatto Goffon passa son vilain museau dans l’entrebâillement de la porte. Son regard alla d’une extrémité à l’autre de la ruelle, cherchant à percer le rideau de bruine. Ces ténèbres ne lui disaient rien qui vaillent. Toutefois, il assura son courage et se glissa entre les poubelles d’une démarche de souris, son maigre baluchon jeté sur l’épaule. Il n’emportait que le strict nécessaire. Ses vêtements, ses amulettes. Son or. Il savait par expérience que les fuites trop lourdement chargées échouent toujours. Il le savait parce que lui-même avait souvent traqué pour tuer. Mais cette nuit, c’était à son tour de connaître l’essoufflement d’une course folle à travers les ombres inquiétantes de la ville, à son tour de redouter le dédale des venelles tortueuses qu’il sillonnait pourtant si souvent, peuplées de bruits furtifs et de mouvements fantomatiques.

L’écho de son pas claudiquant lui donnait des sueurs.

Sans cesser d’épier les environs, il longea les façades graisseuses jusqu’à la palissade du chantier. Elle était trop haute pour qu’il puisse l’escalader. Mais un peu plus loin, il connaissait un passage utilisé par les junkies quand ils souhaitaient assouvir leur vice à l’écart, deux planches disjointes entre lesquelles on pouvait se faufiler discrètement. Il trottina plus vite. Il n’aimait pas toutes ces vapeurs qui envahissaient la ruelle. À peine s’il distinguait le bitume luisant devant lui.

— Bonsoir…

Il se figea instantanément.

Une silhouette féminine était négligemment adossée contre la barrière, sanglée dans un vieil imperméable fripé remonté un rien trop sur sa cuisse repliée. C’était sans doute une prostituée. Elle portait des lunettes noires et une perruque blonde. Ostensiblement blonde. Elle était d’une très grande beauté. La forme parfaite de son visage lisse – si lisse – le dessin sensuel de ses lèvres ne pouvaient tromper le connaisseur qu’était Goffon.

Il hésita. Ses yeux s’étrécirent de convoitise. Dans cet endroit désert, au beau milieu de la nuit, une rencontre aussi charmante, aussi inespérée n’était pas à négliger. Pour un peu, l’homme-batracien en aurait oublié ce pour quoi il était là ! Mais la raison l’emporta. Il décida de passer outre, la mort dans l’âme.

— Viens te… serrer… contre moi. Petit cœur !

Elle avait un accent étrange, inidentifiable. À moins que ce ne soit un problème d’élocution, Goffon se balança d’un pied sur l’autre, lorgnant la fille du coin de l’œil. D’une main, elle avait entrepris de remonter totalement le bas de sa gabardine, dévoilant la lisière de ses bas noirs. Exactement le genre d’appel auquel il ne pouvait résister. Goffon avait du mal à trouver des professionnelles dociles qui le satisfassent. Sa laideur écœurante, le contact de sa peau grumeleuse dissuadaient les plus vénales. Sans doute celle-ci n’avait-elle pas réussi une bonne soirée, ce qui n’était pas étonnant dans ce coin perdu, et ne pouvait-elle plus faire la difficile. À moins qu’elle ne soit plus spécialement attirée par les ratés de la nature.

Goffon s’approcha. Le sourire d’invite qu’elle lui adressa fit monter sa tension d’un cran.

— Goffon aime les perruques blondes, oui. Il aime beaucoup ça.

Il avait la tête à hauteur de ses hanches, les yeux captivés par la couture de dentelle. Il tendit ses mains boudinées pour palper l’intérieur des cuisses offertes. Elle le laissa faire. La peau était froide. Lisse. Lisse comme son visage. Il s’enhardit. Son index poussa plus haut… À cet instant précis, un mauvais pressentiment lui fit lever les yeux.

La femme avait maintenant un long poignard effilé et le brandissait à deux mains au-dessus de sa tête, sans cesser de sourire, prête à le couper en deux ! Il n’eut que le temps de se jeter de côté. La lame siffla tout près de son oreille. Il poussa un cri de terreur, cherchant avec affolement le revolver dans le fond de son baluchon. Il perdit l’équilibre et se retrouva sur le dos comme une tortue maladroite. Mais il tenait l’arme. Il tira au jugé, alors même que la fausse prostituée se penchait sur lui. Sous les impacts du gros calibre, elle tressauta sur deux mètres avant de heurter la palissade et de glisser à terre, jambes écartées. Goffon se redressa. Ses lèvres tremblaient comme celles d’un vieillard. Pétrifié d’angoisse, il considéra son œuvre. Deux cratères fumants trouaient l’imperméable de la fille. La mort n’avait pas effacé son sourire.

Il regarda autour de lui.

Aucun témoin. L’important était de ne pas lambiner dans les parages. Les détonations avaient pu être entendues, même si les habitations n’étaient guère nombreuses dans le secteur. Il repartit aussi vite que sa démarche brinquebalante le lui permettait, dénicha les deux planches disjointes par lesquelles on pouvait se glisser dans le chantier. Il eut un dernier coup d’œil pour le cadavre, affaissé là-bas dans la clarté glauque, avant de s’engager dans l’ouverture. Mais il avait mésestimé son tour de taille. À mi-course, il se trouva bloqué. Il maudit son alimentation anarchique. Ces derniers temps, il avait trop forcé sur les cafards et les limaces, tout en sachant parfaitement que ce régime le faisait enfler à chaque fois. Sa gourmandise lui jouerait des tours, un de ces jours.

— Viens te… serrer… contre moi. Petit cœur !

Il crut s’étouffer de terreur.

Il se jeta désespérément en avant, cherchant à s’arracher à l’étau. Le bois craqua. Il boula tête la première, emporté sur la pente bourbeuse. Il atterrit plusieurs mètres plus bas, dans un cloaque nauséabond. La bouche pleine de terre, il releva la tête. La femme s’était à son tour faufilée par le trou. Le couteau fermement tenu, elle se laissa glisser sur ses traces. Il poussa un vagissement de terreur. Incapable de se remettre sur ses pieds, il rampa jusque sous la masse d’un bulldozer abandonné, priant pour n’avoir pas été repéré.

Le souffle court, il vit deux talons hauts maculés de boue se planter à quelques centimètres de son nez. Il se rendit compte que la buée sortait de sa bouche, indiquant sa présence. Il se recula juste à temps pour échapper au couteau.

— Petit cœur ! appela la furie.

Il cria à nouveau. D’un bond de crapaud, il abandonna son abri, cherchant son salut en direction de la cabine des ouvriers. Dans sa panique, il oublia son baluchon. Hélas, la porte était fermée par un cadenas. Impossible à forcer. Et son revolver était resté avec son bagage. Déjà, la démente venait vers lui. Elle s’avançait en ondulant lascivement des hanches, le poignard pointé vers le bas, Goffon sut qu’il ne pouvait guère compter sur ses jambes courtaudes pour se mettre hors de portée. C’était la fin. Il ne voulut pas voir cette horreur. Cette fille déchiquetée par deux impacts de gros calibre qui allait se jeter sur lui pour… Il mit les mains devant ses yeux.

Soudain, l’air autour de lui s’emplit d’un étrange bruissement, comme si un grand oiseau venait de se poser tout près. Un sifflement strident se produisit, puis le bruit d’un corps qui tombe, Goffon se sentit soulevé de terre par une poigne herculéenne.

— Non ! hurla-t-il.

— Il ne faut pas rester là, imbécile !

Hatto Goffon regarda entre ses doigts, épouvanté. En découvrant la figure blême et peu amène de Graymes à quelques centimètres de la sienne, il ne put s’empêcher de laisser échapper un autre cri.

— Où est-elle ? gémit-il. La femme, où est-elle ? On ne peut pas la tuer. Goffon a déjà essayé. Cette saleté ne meurt pas !

Abaissant les yeux, il découvrit, deux mètres plus bas, le corps de la maniaque, fendue en deux des pieds à la tête, étendue sans vie dans la boue. Un mannequin. Un simple mannequin, comme dans les vitrines de mode. À la différence que sa chair était plus flasque, presque humaine, et qu’il saignait… Goffon fut pris de nausées.

— Tu peux vérifier, railla Graymes avec un sourire carnassier. Et toi, que fais-tu dans cet endroit sinistre, boule puante ?

— Maître, c’est un Inerte ! Cette femme était un Inerte ! Une créature d’Emeth, maudite soit la semence infernale qui…

— Pensais-tu qu’il allait t’oublier en chemin, mon joli crapaud ? Après la façon dont tu l’as trahi ?

— Il faut me protéger, Maître ! Goffon si faible, si vulnérable, si…

— Ferme-la.

Graymes lança des regards soupçonneux aux alentours.

— Il y en a d’autres. Viens. Il faut filer.

Sans lui demander son avis, il jeta le nain en travers de ses épaules.

— Mais posez-moi ! Posez-moi !

— Non. Tu me retarderais.

Il se faufila entre les masses inquiétantes des engins de démolition abandonnés sur les lieux, ne s’arrêtant que pour écouter les bruits de la nuit. Il traversa les squelettes de buildings à l’ébauche, ombre parmi les ombres, bondissant avec une agilité elfique parmi les obstacles. Il brisa un pan de palissade à coups de pieds et émergea enfin dans la rue.

Il remonta lentement en direction du boulevard, sur le qui-vive. Dans son dos, Goffon n’osait plus émettre un son, guettant lui aussi le danger dans l’obscurité. Les trottoirs où son sauveur déambulait étaient déserts, délavés de loin en loin par la clarté blême de réverbères isolés. Son pas solitaire résonnait comme un goutte-à-goutte lancinant. Il inclina machinalement le bord de son feutre sur son front. Soudain traversé par le sentiment d’une présence toute proche. Il parcourut une dizaine de mètres, puis s’arrêta humant l’air lourd, aussi gras qu’un emballage de delikatessen. Il ne pouvait se tromper. Une menace s’était glissée dans son périmètre de perception. Il scruta les alentours.

Juché sur une poubelle, un chat pelé feula dans sa direction avant de détaler, les oreilles collées au cou.

— Ils sont là, Maître ! Goffon les sent !

— Chut…

Ils venaient d’atteindre un carrefour de passages sordides, oublié du monde et des éboueurs, coincé entre des façades lugubres aux fenêtres aveugles. Un soupirail sifflait un jet de vapeur nauséabond. Graymes s’immobilisa, glissant lentement une main sous son macfarlane. Shör-Gavan vint se loger dans sa paume tel un animal doué d’une vie propre. Un trottinement furtif éveilla soudain son attention.

— Des rats ? souffla Goffon.

Pour toute réponse, Graymes se débarrassa de lui sur une pile de cartons, avec aussi peu de ménagement qu’une benne à ordures vidant son trop-plein. Ses yeux n’étaient plus que des fentes blanches, inspectant la moindre anfractuosité. Il pouvait sentir le danger resserrer ses griffes invisibles autour d’eux, aussi sûrement que si des stries sanglantes étaient apparues sur ses bras. Empêtré dans les emballages, Goffon n’osait même plus respirer.

Ils déboulèrent soudain d’on ne sait où, vêtus de longues redingotes grises et agitant des poignards au-dessus de leurs têtes. Des hommes grands à la peau mate, au physique étrangement semblable, comme s’ils étaient sortis d’un même moule. Des perruques étaient maladroitement collées sur leurs crânes et leurs yeux de sulfures étincelaient dans l’ombre. À la vue de cet aréopage démentiel, Goffon s’enfouit dans son tas d’immondices.

Ils fondirent sur eux avec le synchronisme d’un corps de ballet. Graymes rejeta un pan de son manteau derrière son épaule et dégagea complètement sa terrible épée, qu’il saisit à deux mains. Il accueillit les pantins avec une bordée de demi-cercles féroces, visant les crânes. Mais ils semblaient ignorer toute peur. Ils avançaient tel un groupe de fantassins endoctrinés, cherchant à lui planter leurs couteaux dans les côtes. Shör-Gavan siffla, décalottant une tête aussi nettement qu’un œuf coque. L’Inerte s’affaissa aussitôt pour ne plus se relever, tel un automate au ressort brisé.

Graymes savait qu’il n’était qu’une manière de détruire ces êtres : lacérer l’inscription magique qu’ils portaient à un endroit caché de leur corps, selon l’ancienne tradition. La plupart du temps, elle se trouvait sous la chevelure factice. Il en avait fait plusieurs fois l’expérience. Les blesser au torse ou aux membres n’aurait été que peine perdue, car cela n’aurait en rien stoppé leur ardeur criminelle.

Sous la pression, il fut contraint de céder du terrain. Un poignard passa si près de son oreille qu’il effilocha son col. Il contre-attaqua plus sévèrement, signant des arabesques mortelles. Un nouveau crâne roula sur le pavé gras, fendu en deux. Un curieux suint rosâtre s’en échappa, gluant comme du sang. Graymes se remit en position de combat, deux pas plus à droite. Le dernier mannequin chercha à l’embrocher avec une rage aveugle, mais il ne tailla que l’air brumeux. À la faveur de la fumée, Graymes s’était dérobé à sa vue. D’une détente, il alla s’accrocher au crampon d’une échelle d’incendie et, d’un mouvement de balancier, se projeta sur les arrières de la créature. Shör-Gavan s’abattit de toute sa hauteur, sciant le corps en deux de la racine des cheveux au pubis.

— Maître ! Attention !

Il n’eut que le temps de se retourner.

Un quatrième tueur s’était silencieusement élancé dans son dos, brandissant une longue épée. Graymes ne put qu’éviter le tranchant et rouler sur le dos en entraînant son nouvel adversaire dans sa chute. Dans l’action, son arme lui échappa des mains. Il émit un juron. Ce diable était de sa taille. Il s’accrochait solidement à lui, cherchant à pousser sa lame à travers son corps. Graymes put lui bloquer le bras, au prix d’une sérieuse entaille à son poignet. L’effet de surprise passé, il reprit l’initiative. Il envoya les doigts dans le faciès démoniaque penché au-dessus de lui, ses ongles effilés crevant sans pitié la chair molle. Le sang rose gicla. Mais son assaillant ne lâcha pas prise pour autant, comme étranger à toute douleur. Les deux corps roulèrent sur le bitume, mêlés dans une étreinte sans merci.

Du tranchant de la main, Graymes parvint enfin à briser l’épée qui s’approchait de son visage. Aussitôt, son agresseur se débarrassa du moignon inutilisable et tenta de l’étrangler. Le démonologue durcit machinalement les tendons de son cou pour repousser l’assaut, mesurant alors toute la force de son opposant qui semblait rire aux larmes de ce bon tour. En silence.

Car tout s’était déroulé sans un mot, sans un murmure, comme dans un cauchemar.

Pouce par pouce, il desserra l’étau et repoussa la créature du pied. Il l’envoya heurter un angle de brique avec une force terrible et quelque chose craqua. Mais ce ne fut pas suffisant pour en venir à bout. D’un bond, Graymes se remit alors sur pied. Il prononça un ordre dans un dialecte étrange et sa lame revint se loger dans sa main, comme aimantée. Avant que l’Inerte n’ait pu se jeter à nouveau sur lui, il lui cloua le crâne contre le mur. Un geyser décoloré jaillit de l’atroce entaille. Graymes tint bon, jusqu’à ce qu’il devienne évident que l’existence maudite de cette chose s’était enfin éteinte.

Seulement alors il retira sèchement l’arme.

Le mannequin s’abattit en avant, tel un tronc mort. Graymes s’agenouilla près de lui, juste comme la lune réapparaissait entre deux nuages. Il étouffa une exclamation. Son agresseur avait été affublé d’une perruque semblable à ses propres cheveux. Il portait comme lui des vêtements anciens. Et leurs deux visages présentaient une troublante similitude. En somme, cette effroyable effigie avait été créée à son image, trait pour trait, détail pour détail. Un mauvais frisson passa entre les épaules du mage.

Quelque part dans la nuit, un rire caverneux éclata, répercuté par les façades livides.

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