Return of Emeth
Chapitre XVI
— Vous prendrez quelque chose, docteur ?
Même juché sur un tabouret de bar, Single ne pouvait dissimuler sa petite taille, qui le faisait plaisamment surnommer Bilbo par ses collègues – quoique jamais en sa présence. Mais il ne souffrait d’aucun complexe. Il savait se montrer à la hauteur quand la situation l’exigeait. De plus, il cultivait une ouverture d’esprit très inhabituelle chez un fonctionnaire de police. Et c’était surtout ce dernier trait de caractère que Graymes affectionnait chez lui.
Le magicien jeta un regard sévère à la cantonade. Aussitôt, les curieux qui avaient surveillé son arrivée avec des sourires railleurs replongèrent promptement le nez dans leur bière ou leur partie de billard. Comme si de rien n’était.
Graymes consentit alors à s’asseoir.
— Pas de problème, assura Single. Il n’y a que des amis, ici. Rien que des flics. Il ne faut pas leur en vouloir. C’est juste que votre look, euh…
— J’ai cessé de suivre la mode il y a longtemps, laissa tomber Graymes avec un sourire amer.
Single aurait voulu lui demander depuis quand exactement, mais un scrupule le retint.
— Bière ?
— Gin.
Single fit un signe discret à l’opulente barmaid, qui semblait fascinée par le nouveau venu.
— C’est un ami à vous, lieutenant ?
— Euh… oui. Deux gins, Wilma, sans glace.
— Merde, il est drôlement grand.
Graymes feignit de n’avoir rien entendu. Il attendit que la fille se soit éloignée avant de lâcher :
— Les mandats ?
— Il ne faut pas y compter, répliqua Single. J’ai reçu un avis défavorable du procureur.
— Je vois.
La nouvelle ne semblait pas vraiment le surprendre. Single crut même déceler l’ombre d’un soulagement sur son visage aigu. Les verres glissèrent devant eux.
— Merci, Wilma, sourit Single à l’adresse de la barmaid obstinément figée devant eux. Ça, vous lui avez tapé dans l’œil, aucun doute. Pourtant, des mecs, elle en voit défiler toute la journée… et pas des aristocrates. Faudra que vous m’expliquiez comment vous faites…
— Je suis… grand !
Single hocha la tête, piqué au vif.
— Nous n’avons rien à reprocher à Armag Industries, docteur, mis à part son nom bizarre…
— Armaguedon, ça vous a frappé aussi, hein ? Curieuse coïncidence…
— Oui, mais sur le plan administratif, nous n’avons rien. C’est une fabrique de mannequins, comme vous le soupçonniez, qui ne travaille que sur commande. Elle s’est installée dans un ancien entrepôt longtemps désaffecté, dans le Queen’s, il y a moins d’un an. Son directeur se nomme Brown. John B. Brown. Cela vous dit quelque chose ?
— Rien du tout. C’est un nom très commun.
— Pour ce que j’en sais, il n’est jamais là. Il semblerait que l’affaire vivote plus ou moins. Des crédits lui ont été accordés pour de nouveaux moules, il y a quelques mois. Ah, aussi, les ouvriers ne restent pas longtemps chez lui. J’ai cherché à en contacter d’anciens. Ils sont très vagues sur les mobiles de leur départ. Ils disent qu’il se passe là-dedans des trucs pas clairs. Mais pas d’accusations précises. Alors nous, on ne peut pas intervenir.
— C’est égal. Bon travail, Single. Je vais aller visiter les lieux dès ce soir. Avec ou sans mandat…
— Je n’ai rien entendu, docteur.
— Single, il ne s’agit plus de quelques automates échappés d’un magasin de jouets, cette fois, mais d’une véritable menace d’invasion. Le vieux rêve des Inertes est en train de s’accomplir. Ils disposent cette fois du pouvoir nécessaire et d’une complicité particulièrement active. Combien de leurs soldats ont-ils été infiltrés dans la foule depuis qu’Emeth dispose du Verbe de Vie ? Prêts à intervenir au premier signal…
— Nom de Dieu, je n’arrive pas à y croire… Et pourtant, j’ai les conclusions du labo dans la poche.
— Qu’attendiez-vous pour le dire ?
— Ils ont analysé le mannequin des pieds à la tête. Le résultat est incroyable. Normalement, ces figurines sont fabriquées en polystyrol, qui a remplacé la cire des débuts. Là, pas du tout. En surface, c’est du latex banal, mais à l’intérieur, un curieux mélange d’argile et de… de sang humain. Cela correspond tout à fait au rite que vous m’avez décrit… Mais pour ce qui est de savoir comment ces choses-là peuvent vivre, remuer… Ils ont préféré en rigoler.
— Cela vaut mieux. Il est des domaines où l’humain n’a plus sa place, Single.
— Comment peut-on arrêter ça ?
— Trancher la tête. Abattre le Maître des Inertes et récupérer le Verbe. De fait, cela revient à paralyser toute la machine. Autrefois, quand les anciens magiciens juifs disparaissaient, leurs Inertes ne leur survivaient pas. L’Inerte reste dans la plus grande dépendance vis-à-vis de son créateur, à moins que, comme Emeth, il n’acquière à son tour le savoir. La connaissance de la formule. Demain, tout sera fini. Ou au contraire, tout commencera.
Graymes vida son verre et sortit sans rien ajouter.
Single termina le sien longtemps après, l’esprit préoccupé, et lui trouva un goût détestable.
*
* *
En entendant la porte s’ouvrir lentement dans son dos, John B. Brown ne put s’empêcher de frémir de la tête aux pieds. Il s’écarta de la fenêtre sale qui donnait sur l’étendue morose des locaux vieillots et enfumés, se composant l’expression intransigeante qui seule pouvait tenir en respect son redoutable visiteur. Un froid déplaisant avait envahi la pièce. Il n’arrivait pas à s’accoutumer à ce froid, ni à cette ombre immense lorsqu’elle le recouvrait. Toutefois, il trouva le courage de faire face. Il avait médité cette entrevue toute la journée. Il voulait vider sa rancœur.
— Tu as agi stupidement, Emeth ! En prenant tous ces risques pour satisfaire ta vengeance personnelle, tu mets notre entreprise entière en danger. J’ai passé une partie de ma vie à la mettre en place, à tout préparer. Je ne te laisserai pas réduire mes efforts à néant ! Les mannequins ne devaient pas sortir de l’usine avant que je t’en donne l’ordre. Ils ne sont pas encore en nombre suffisant et…
Emeth fit deux pas vers Brown, balançant sa colossale carcasse, le bureau parut soudain devenir exigu.
— L’ordre ? répéta-t-il. Tu commandes ? Ah !
Il émit un grincement rauque qui devait être un rire. Il se tenait si près de son interlocuteur que celui-ci pouvait respirer son odeur de moisi. Il crut que la créature allait le réduire en poussière et dut faire un prodigieux effort pour masquer sa peur.
— Nous ne sommes pas prêts. Nous n’avons pas atteint la cadence maximale. Quand ce sera chose faite, alors tu pourras régler tes comptes avec Graymes, mais pas avant.
Emeth repoussa sèchement Brown contre le mur. Sa respiration devint sifflante, signe de la colère qui montait en lui.
Moi, moi. Je décide.
Brown se massa rapidement l’épaule. Ne pas se laisser dominer. Ne pas se laisser dominer.
— Tais-toi. Sans moi, tu serais en train de pourrir au fond de la rivière. Perdu à jamais. Et tu viens me menacer ? Sans moi, comment aurais-tu bâti ton armée ? Avec tes mains ? Les as-tu seulement regardées ? Elles sont grossières, et primitives, comme ton cerveau… Ton cerveau d’Inerte stupide.
Profondément impressionné, semblait-il, le monstre retourna ses paumes calleuses, d’argile mal dégrossie. Il remua ses doigts raides, et une lueur de désespoir passa dans ses yeux.
— Je deviendrai… un homme ! éructa-t-il. Bientôt. Et plus qu’un homme. Un dieu !
Brown haussa les épaules, faisant mine de tenir pour nulles les divagations de son encombrant compagnon. Une fois de plus, il avait réussi à reprendre le dessus. Mais c’était chaque fois plus difficile, plus délicat. Emeth devenait plus indocile au fil des jours, rongé par une impatience animale. Brown avait surpris plus d’une fois un éclair venimeux dans ses yeux noirs comme des gouffres. Il ne se faisait aucune illusion quant à la gratitude et la loyauté de l’autre. Il savait qu’à la première erreur de sa part, il avait tout à craindre de son instinct meurtrier.
— Nous possédons une arme fabuleuse entre toutes, par laquelle le monde entier peut nous revenir. Nous pouvons insuffler la vie à n’importe quel objet pourvu qu’il soit façonné. Créer des êtres, des serviteurs à l’infini ! Le souffle de Dieu, Emeth ! Voilà ce que nous possédons ! Rien de moins ! Et toi, toi, tu ne songes qu’à tes querelles minables. La mort de Khemal était superflue, pour l’instant. Elle a multiplié les chances de nos adversaires. Quant à ce Dr Graymes…
— Je hais le docteur… Je hais !
— Il ne sera plus rien lorsque nous aurons lâché nos hordes. Plus rien ! Et ce moment-là approche. Alors, tiens-toi tranquille, retourne surveiller les ateliers, c’est encore là que tu es le plus utile…
Ostensiblement, Brown tourna le dos au géant, faisant mine de classer des papiers épars sur son bureau. La porte se referma sans bruit derrière lui et le pas lourd décrut dans l’escalier. Alors seulement, il laissa échapper un soupir de soulagement. Il sortit son mouchoir et essuya la sueur glacée qui ruisselait de ses tempes. L’heure du rituel approchait, comme chaque soir après le départ des ouvriers. Il s’approcha lentement du coffre-fort, fit jouer la clé dans la serrure après avoir entré la combinaison. Il extirpa du meuble une cassette ornée de ferronneries anciennes qu’il posa sur sa table de travail. Il en souleva le couvercle avec un respect mystique. Posé sur son coussin couleur grenat, le fragment de saphir jeta un éclair sombre et l’inscription qui s’y trouvait gravée parut se creuser encore davantage. Un courant d’air surgi de nulle part traversa la pièce.
Brown tressaillit.
Envahi par le sentiment bizarre d’être transpercé par un regard étranger. Il se hâta de mettre le coffret sous sa veste et courut jusqu’à la fenêtre. Dehors, les ombres commençaient à s’allonger sur les toits voisins. Il ne vit personne, hormis les ouvriers qui passaient la grille de l’entrée. Pourtant, par acquit de conscience, il abaissa le store et ferma le bureau à clé avant de descendre.
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