Return of Emeth
Chapitre IV
Lehmann ne fut pas mécontent lorsque le plateau du repas lui fut apporté. Il y avait au menu des falafels, ces sandwiches épicés piqués d’un petit drapeau arborant la mention « casher », et un peu de vin sans doute originaire d’un kibboutz de la vallée. Frugal, mais éminemment bienvenu. Il s’installa devant la fenêtre, au petit bureau fonctionnel qu’il débarrassa de son inutile papier à lettres.
Au-dehors, la place s’était à nouveau remplie depuis l’arrêt de la pluie, moins d’autochtones que de touristes américains et européens en tee-shirts bigarrés. Quelques marchands étaient encore ouverts. Une nouvelle ambiance se créait dans les rues de la vieille ville, chichement éclairées par des réverbères aux halos orangés. De son poste, Lehmann contemplait cette aimable animation tout en grignotant. Le coffret était posé à côté de lui, dans son champ de vision. Il avait décidé de l’attacher à lui durant son sommeil. Peut-être était-ce un luxe de précautions superflu, mais il ne voulait permettre à quiconque d’éprouver la moindre tentation à son égard.
Il avait presque oublié la présence de la sinistre sculpture près de l’armoire. Pendant un long moment, il avait senti son regard fou peser sur sa nuque ; il n’avait pu s’empêcher de l’observer à la dérobée, comme pour surprendre un mouvement furtif, une modification dans sa posture. Puis l’impression malsaine s’était dissipée. Blaustein avait raison. On finissait par s’y accoutumer. Il avait réussi à dominer son appréhension et agissait maintenant comme si l’objet n’existait pas.
En bas, sur la place, était née une singulière agitation.
Depuis quelques minutes, un homme très grand, vêtu d’une redingote de hassid, installait les tréteaux d’un théâtre de fortune. Quelques planches vite ajustées, un drap d’une propreté douteuse, et en un clin d’œil le décor fut prêt, attirant sur-le-champ la curiosité des promeneurs, ravis de cette attraction improvisée.
Le forain parvint à plier son interminable carcasse sous la scène, et ce seul exploit ne fit qu’accroître les rangs de badauds. Après un instant d’attente, le spectacle commença. De façon plutôt inattendue. Trois marionnettes montèrent sur l’estrade et saluèrent avec une déférence comique. Leur simple aspect prêtait déjà à rire : il y avait tout d’abord un hassid au teint jaune, affublé de lunettes de myope, portant nattes, chapeau rond et inévitable redingote noire. À ses côtés vint s’incliner une créature pulpeuse, qui de toute évidence devait être sa promise à peine fidèle. Quant au troisième larron, un gros marchand manifestement aussi riche que repoussant, il campait l’amant de cette dernière avec une réjouissante fatuité.
Tout en achevant de dîner, Lehmann se pencha légèrement pour suivre l’exhibition : il était aux premières loges. Il sourit en voyant les protagonistes s’agiter. Ils parlaient peu, surtout par onomatopées, mais leur pantomime appuyée rendait l’intrigue compréhensible pour tous. C’était l’histoire d’un hassid amoureux, lui béat et dévot, elle ensorcelante et rouée. Le gros commerçant, lui, cherchait à séduire la belle par tous les moyens, et le ressort humoristique du spectacle fonctionnait sur l’avarice – réelle ou supposée – des Juifs, ainsi que sur le tiraillement dû au désir charnel supposant à l’élévation de l’âme. C’était parfois méchant, souvent cruel, mais pour les touristes, une source d’amusement bon enfant. Les pantins, étonnamment mobiles et expressifs, rendaient la moindre intention du forain dissimulé sous la bâche.
Lehmann se surprit à pouffer, quand l’épouse attirée dans les rets du soupirant par un collier de perles s’empressa de cacher celui-ci sous sa jupe au retour inopiné du mari, et qu’il en tomba toute une quincaillerie tendant à prouver qu’elle collectionnait les faveurs de bien des riches du village.
Quelques coups discrets furent frappés à la porte.
Le rabbin renoua instantanément avec la réalité. Il se rapprocha de la cassette, avant de prier d’entrer. Ce n’étaient que les quatre hassidim de son escorte, qui venaient s’assurer qu’il n’avait besoin de rien.
— Non, vous pouvez aller dormir. Vous êtes épuisés autant que moi. Je frapperai contre le mur, si nécessaire. Avez-vous vu le spectacle ?
Les jeunes gens regardèrent par la fenêtre, attirés par le bruit et les rires. Ils firent grise mine en constatant que l’une des marionnettes caricaturait ceux de leur communauté. Ils échangèrent de vifs propos en hébreu, l’un décidant même de descendre mettre un terme à ce blasphème sur-le-champ. Lehmann les apaisa.
— Non, surtout pas d’esclandre. Nous ne devons nous manifester sous aucun prétexte, rappelez-vous. Pas avant demain. Et puis quoi, apprendre à se moquer de soi-même est un pas vers la tolérance. Et la tolérance mène à la sagesse.
— Mais il joue en plein milieu du quartier, comme pour nous narguer !
— Il ne nargue personne, il distrait des touristes. Allons, retournez vous coucher. Une si grande colère pour un si petit tourment, cela n’en vaut pas la peine…
Il congédia les hassidim, qui ne digéraient visiblement pas la chose.
« Ils sont jeunes, pensa Lehmann. Ils ont le sang chaud. Plus tard, ils devront savoir rire d’eux-mêmes, et pas seulement des bénédictions du Ciel. »
Il but un demi-verre de vin pour faire passer le piment des falafels. Bien qu’il s’en défendît, il ne put s’empêcher de regarder la suite du spectacle, et cela l’occupa un instant. Le mari, la femme et l’amant, toutes les variations sur ce thème défilaient, faisant s’esclaffer une assistance qui devenait de plus en plus importante. Une patrouille de militaires passa au loin, mitraillette en bandoulière. Ils s’arrêtèrent un moment, ne sachant s’ils devaient intervenir. Peut-être des habitants du quartier avaient-ils protesté et était-ce là la raison de leur présence. Les baladins n’étaient jamais les bienvenus dans le fief le plus conservateur, le plus orthodoxe de la ville. Mais la foule était en majorité composée d’étrangers et les soldats renoncèrent à créer un incident. Ils restèrent un instant bras croisés à observer la scène, de loin, hésitant à participer à l’hilarité générale, avant de poursuivre leur ronde.
Lehmann fut saisi d’une étrange mélancolie. Il n’avait jamais réellement aimé New York. Sa saleté, sa misère dégoulinante sous le strass factice des quartiers riches. Sa violence sous-jacente, partout. Sans bien savoir pourquoi, il se plut à songer qu’un jour, il habiterait ici, dans le saint des saints, et qu’ici il mourrait, et que sa dernière demeure, sur le Mont des Oliviers, contemplerait plus bas le Mur des Lamentations. Il l’avait ainsi souhaité.
La fatigue lui brûlait les yeux.
Il saisit la cassette et referma les menottes sur son poignet. Ceci fait, il s’étendit, tout habillé. Il n’avait même pas le courage d’ouvrir son sac. Il poussa un soupir. Son dernier regard fut pour la sculpture repoussante, logée dans son coin, à l’autre bout de la chambre. N’avait-elle pas les yeux plus tournés vers sa droite, tout à l’heure ? Mais non. C’est parce qu’il était couché. La perspective avait changé, voilà tout. Il ferma les paupières. N’avait-il pas prétendu qu’il souhaitait exorciser ses terreurs ? À présent que la lumière était éteinte, l’épreuve commençait vraiment.
Dans le noir, il se mit à chantonner un vieux cantique.
*
* *
Khemal avait pu voir le début de la pièce. D’abord inquiet à l’arrivée du grand forain, puis franchement hilare pendant que les marionnettes s’exhibaient avec un réalisme fabuleux – il pensa même qu’il s’agissait peut-être de nains déguisés –, il avait suivi les déboires comiques du mari floué et de son épouse vénale, prenant en définitive parti pour celle-ci, car enfin ce bigot transi d’amour n’avait que ce qu’il méritait. Le gros marchand ne s’embarrassait guère de scrupules pour arriver à ses fins, mais Khemal s’identifiait mieux à lui – pour des raisons morphologiques, tout d’abord, et ensuite parce que côtoyant à longueur de journée des rabbis, il goûtait beaucoup l’humour acide avec lequel la communauté hassid était brocardée. Il n’aimait pas beaucoup les hassidim. Ils avaient toujours l’air trop joyeux, et Khemal trouvait que dans le monde d’aujourd’hui, cela sonnait faux. Il méprisait leurs jeux et leurs rondes naïves, main dans la main, et leurs chants braillards à la gloire du Très-Haut. Khemal avait été musulman avant de se convertir au judaïsme. Il entretenait avec sa foi des rapports moins extravertis et d’autant plus profonds. Du moins le croyait-il.
Puis, rapidement, les gens étaient venus trop nombreux. Ils avaient entouré la camionnette – certains n’hésitant pas à s’installer sur les pare-chocs – si bien qu’il ne vit bientôt plus devant lui que des têtes ou des enfants hissés sur les épaules de leurs parents. Il grogna des choses peu aimables à rencontre des touristes, oubliant que sans eux l’économie du pays, déjà fragilisée par les tensions internationales, connaîtrait une situation précaire.
Il ouvrit sa boîte à gants et posa sa télévision de poche sur le tableau de bord. L’image n’était qu’en noir et blanc, mais c’était bien suffisant compte tenu de l’inanité des programmes. Il tomba sur la fin des informations, juste à temps pour pincer les faits divers. Il apprit ainsi qu’un vieux brocanteur, la veille, s’était fait hacher menu en banlieue et que personne ne comprenait ce geste, ni la façon dont il s’était perpétré. Encore un coup des palestiniens, telle était l’opinion de Khemal. Il faudrait bien un jour les rassembler à bord d’un charter et les expédier sur une île déserte du Pacifique, une île où il n’y aurait rien que du sable et des cailloux, histoire de voir s’ils étaient aussi capables que les juifs pour mettre en valeur les terres arides. À coup sûr, c’était plus difficile que de poser des explosifs à bord des bus.
Le film qui suivit était un navet américain, mal joué, mal réalisé et, pire que tout, mal doublé. Khemal sentit que la nuit serait longue. Par chance, l’héroïne – une passionaria en costume kaki – avait un décolleté franchement ravageur et une bouche qui laissait deviner certaines aptitudes à rendre un homme heureux. Les pensées de Khemal s’égarèrent quelque peu hors de l’histoire convenue et de toute façon invraisemblable. Il s’étira, puis jeta un coup d’œil sur la fenêtre du rabbin par la vitre baissée. La lumière était éteinte. Il devait dormir. Khemal paria qu’il s’était couché avec son coffret attaché au bras…
*
* *
Assi Lehmann ouvrit subitement les yeux.
Il n’avait dû s’assoupir qu’un instant, car des rires montaient encore de la place. Ce qui l’avait tiré en sursaut de sa somnolence agitée, il n’en savait rien. Seulement une angoisse insidieuse pressait ses entrailles, et une sueur glacée ruisselait le long de ses tempes. Il pensa d’abord qu’il avait eu tort de ne pas se dévêtir. Avec ce temps lourd, là dehors, il aurait mieux fait d’enfiler son pyjama, ou cette superbe robe d’intérieur que lui avait offerte sa gouvernante, Mme Germain. Mais non, c’était autre chose.
Il se dressa sur un coude. Il n’avait pas tiré les tentures, de sorte que l’éclairage de la ville pénétrait discrètement dans la chambre, déteignant sur la pénombre. Personne. Voilà ce qui l’avait réveillé : il avait eu le sentiment d’une présence toute proche, une présence menaçante, dangereuse. Il faillit frapper contre la cloison, appeler les hassidim. Mais il se ravisa. Pourquoi réveiller ces pauvres garçons éreintés par le voyage, simplement pour une mauvaise impression ?
Pourtant, le trouble ne se dissipait pas.
Il se tourna vers la sculpture. Sa forme torturée prenait un étrange relief dans cet éclairage grisâtre. Lehmann avala péniblement sa salive. Il devait s’avouer maintenant qu’il avait commis un léger péché d’orgueil devant Blaustein, tout à l’heure. Pourquoi n’avoir pas fait retirer cette monstruosité, qui évoquait tant de souvenirs pénibles pour lui ? Exorciser ses craintes ? Défier le destin ? À quoi bon ? À présent qu’il tremblait de peur, la vanité de sa décision lui semblait absurde. Non, il ne se sentait pas capable de dormir à côté de… de cela.
Il leva le poing vers le mur. Mais à cet instant, il eut le souffle coupé, comme s’il venait de prendre un direct en plein plexus. Il laissa échapper une exclamation. Elle avait bougé. Elle avait tourné la tête dans sa direction, elle avait abaissé ses terribles prunelles sur lui et…
Non. Impossible. Il avait seulement vu ce qu’il redoutait tant de voir. Ses nerfs avaient été ébranlés par les épreuves de ces dernières semaines, et aussi la fatigue du voyage, la crainte de laisser à nouveau échapper le précieux fragment, conquis au prix du sang. Cette chose n’avait pu remuer. Elle n’avait pu. Alors, pourquoi cette terreur ? Pourquoi ne pouvait-il plus détacher les yeux de la silhouette de cauchemar, incapable de faire un geste, de formuler une syllabe ?
Il voulut prier. En vain. Sa tête bourdonnait. Ses veines ne charriaient plus qu’un venin glacé qui bientôt étoufferait son cerveau dans l’étau d’une démence livide. Son cœur battit plus fort, trop fort. Il n’osait plus regarder. Plus regarder.
Un grincement troubla le silence.
Le grincement d’une mécanique articulée qui se met en route.
— Non ! hurla-t-il en tendant un bras devant lui.
Mais le son ridicule de sa voix n’arriva pas jusqu’à ses propres oreilles.
La gargouille s’ébroua soudain. Elle étira son corps démesuré au-dessus de lui et il sentit son ombre – son ombre ! – le recouvrir comme celui d’une amante possessive. Elle referma ses longs bras maigres, ses bras de bois, autour de lui, l’enveloppant d’une étreinte lascive. Il sentit ses griffes s’enfoncer dans ses côtes et se contorsionna pour tenter d’échapper à leur morsure. Alors, la tête hurlante de la créature se pencha vers son visage ravagé par l’épouvante, lentement, singeant l’approche d’un baiser passionné. Il se rétracta de tout son être, cherchant désespérément à la repousser. Mais elle semblait peser des tonnes.
Elle mordit ses lèvres à pleines dents, étouffant ses gémissements. Ses cheveux serpentins s’enroulèrent en sifflant autour du crâne de sa victime, tels les tentacules d’une pieuvre. Soulevé par la souffrance, Lehmann se tordit en tous sens, sans parvenir à échapper aux mâchoires qui foraient impitoyablement ses joues et se rejoignaient maintenant à l’intérieur de sa bouche ! Du fond de son agonie, il constata que cette succube obscène était parvenue à aspirer son sexe en elle. Non contente de l’assassiner, elle avait entrepris de le violer, là, sur sa couche, et il en éprouva une humiliation plus atroce que toutes les tortures. Quand les ongles recourbés se frayèrent un passage jusqu’à ses organes, c’est à peine s’il les sentit tant il implorait la mort de venir le prendre, de le délivrer de cette aberration.
Sur la place, les gens applaudirent. Les marionnettes saluèrent. Le spectacle était terminé.
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