Return of Emeth

Michel Honaker · Chapitre 3 sur 20

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Return of Emeth

Chapitre II

 

Jérusalem

Le minibus Volkswagen vert olive passa une première fois devant Assi Lehmann, comme pour s’assurer qu’il n’y avait pas de confusion possible – chose fort improbable compte tenu de la suite de hassidim qui escortaient le grand rabbin de New York. Il décrivit un demi-tour serré autour du rond-point, dans un crissement de pneus que le dignitaire religieux estima du plus mauvais effet, avant de s’immobiliser pile devant le petit groupe.

Deux hommes en descendirent. Le premier était grand, plutôt corpulent et un tantinet débraillé. Une mauvaise barbe rongeait ses joues, et il évoquait plus un milicien échappé des ruines de Beyrouth qu’un serviteur de synagogue. À peine s’il se présenta aux nouveaux arrivants. Il se hâta de nettoyer le trottoir des bagages qui l’encombraient pour les entasser pêle-mêle à l’arrière du véhicule. Il voulut débarrasser le grand rabbin de la cassette en fer ouvragé qu’il tenait serrée contre lui, mais s’aperçut au dernier moment qu’elle était reliée à son propriétaire par une discrète paire de menottes. D’ailleurs son geste lui valut des regards noirs de la part des hassidim, et il préféra ne pas insister.

De cette étrange mission venue de New York incognito, à la tombée de la nuit, il ne savait pratiquement rien, sinon qu’elle était d’une extrême importance et avait provoqué la plus grande effervescence parmi les hautes personnalités de Jérusalem. Il avait entendu dire qu’Assi Lehmann rapportait quelque chose dans la ville sainte, un objet, une pièce de collection d’un prix incalculable. Et la présence de cette mystérieuse cassette accréditait sérieusement cette thèse. Tout en se remettant au volant, il s’amusa à imaginer ce qu’elle pouvait contenir, caressant les plus extraordinaires suppositions. On ne lui disait jamais rien, à lui. Ce n’était pas normal : Khemal, porte ceci ; Khemal, fais cela ; Khemal par-ci, Khemal par-là…

— Il faut excuser l’empressement de Khemal, déclara son compagnon avec un sourire indulgent. Je me porte garant de lui. C’est un homme d’une parfaite intégrité et qui m’est tout dévoué.

— Je veux bien le croire, répondit Lehmann. Vous êtes rabbi Blaustein, n’est-ce pas ?

Le jeune homme s’inclina avec déférence. Il n’avait pas trente-cinq ans. Il était grand et solidement charpenté. Ses yeux bleus brillaient d’un regard translucide comme du verre au milieu de son visage aux traits réguliers, légèrement hâlé. Ses lèvres bien dessinées, soulignées d’une barbe discrète, ajoutaient une touche de sensualité ambiguë qui n’était de toute évidence nullement recherchée. On disait de lui qu’il avait l’oreille des plus hautes instances locales et qu’il savait jouer de sa séduction tout autant que de son efficacité pour parvenir à ses fins. Mais c’était avant tout un homme sage et pragmatique, qui avait peaufiné sa culture à l’étranger, notamment aux États-Unis, où il lui arrivait de se rendre encore fréquemment.

— Quel temps fait-il à New York ? s’enquit-il pour dérider un peu le faciès crispé des hassidim qui tournaient la tête dans tous les sens, à la façon des gardes du corps présidentiels.

— Aussi épouvantable qu’ici, avoua Lehmann, considérant les ruisselets d’eau qui striaient le macadam.

— Cela passe vite, en terre sainte. Le Tout-Puissant ne permet jamais que nous soyons trop inondés, c’est mauvais pour le coton…

Lehmann hocha la tête avec un sourire. Il aimait bien ce Blaustein. Il n’avait guère besoin d’une longue étude pour connaître l’âme d’un homme, à plus forte raison d’un rabbi. Sous ces dehors affables et maîtrisés se dissimulaient une grande force de caractère et un sens évident de l’organisation. Les hassidim s’engouffrèrent à l’arrière de la camionnette, veillant sur les bagages. Ils prenaient leur rôle très au sérieux. Les deux rabbis s’installèrent un rang devant eux et se mirent à parler à voix basse. Khemal démarra sèchement. La masse sombre de l’aéroport diminua dans les rétroviseurs.

— C’est un pur miracle, dit Blaustein, sans parvenir à détourner les yeux de la cassette.

Lehmann sut qu’il avait eu beaucoup de mal à contenir cette phrase depuis leur arrivée.

— Oui. Mais le mérite ne nous en revient pas. Ce miracle, comme vous dites, n’est l’œuvre que d’un seul homme. Un homme très étonnant, en vérité. Le Dr Ebenezer Graymes.

— Nous en avons entendu parler, ici. On dit d’ailleurs qu’il est dangereux et malfaisant. Et aussi qu’il n’est pas tout à fait humain.

— Je n’en sais rien. C’est possible. Je suis moi-même très perplexe sur les mobiles qui le font agir, mais ce qui est sûr, c’est qu’il ne recherche pas la puissance, car autrement… Je n’aimerais pas imaginer ce qui se passerait s’il œuvrait dans le camp du Mal.

Il observa longuement le coffret qu’il tenait à demi enfoui sous son manteau, comme s’il cherchait à percer l’épaisseur de bronze pour en deviner le contenu.

— Mais nous discuterons de tout cela plus tard. Je devine qu’il vous tarde de connaître tous les détails de cette terrible histoire.

— J’ai malheureusement appris, pour le pauvre rabbi Fischer…

— Oui. C’était un bon ami. Hélas, il n’a pas survécu à cette pénible aventure… (Il laissa échapper un soupir.) Je suis réellement épuisé. Cette boîte semble peser des tonnes et j’ai le poignet en bouillie. Avez-vous reçu mes instructions ?

— Oui, seulement nous aurions préféré… Je veux dire… il aurait été plus sage de…

— Quand la cérémonie aura-t-elle lieu ?

— Demain matin, à neuf heures, en présence de toutes les autorités réunies.

Lehmann fit la moue.

— J’aurais mieux aimé ce soir même. Plus tôt nous aurons réuni le… le fragment manquant au reste des tables et plus vite je serai rassuré. Quel endroit a-t-on choisi ?

— Le Saint-Sépulcre.

— Oui. C’est sans doute le seul lieu au monde où il sera vraiment en sûreté…

— Tout danger n’est-il pas écarté ?

— Comment savoir ? Le danger rôde toujours à proximité du sacré d’entre les sacrés… Il me tarde que tout soit fini. Simplement.

Blaustein décela dans la voix du haut dignitaire un tremblement qui ne

disait que trop les terribles épreuves qu’il avait dû récemment endurer(1).

— Pour ce soir, j’aurais voulu que vous logiez dans la villa gardée que nous réservons à nos hôtes quand…

— Non, coupa Lehmann. Je serai plus en sécurité dans Méa Chéarim. Le patron du Via Dolorosa est un vieil ami.

— Je persiste à croire que ce n’est pas très prudent. J’avais prévu…

— Désolé d’avoir empiété sur vos prérogatives. Mais ce n’est jamais mal de changer un plan à la dernière minute. Cela déjoue les espions. Le Via Dolorosa sera un excellent abri jusqu’à demain matin.

À l’arrière, les hassidim aux longues tresses continuaient de surveiller avec suspicion les immeubles qu’ils dépassaient. Indifférents à tout, sauf à leur mission, Blaustein les examina un par un. Ils semblaient singulièrement aguerris pour leur jeune âge. Ils avaient tout l’air de fanatiques, prêts à faire rempart de leurs corps le cas échéant, pour sauver leur maître et le trésor qu’il transportait. Compte tenu des événements, aucun rayon de ce bonheur naïf qui faisait leur force n’illuminait leurs visages, Blaustein renonça à leur adresser la parole.

— Khemal, plus vite, je te prie.

Il n’aimait guère que les programmes organisés de longue date soient ainsi chamboulés au dernier moment. Mais après tout, c’était peut-être aussi bien ainsi. La foule préservait souvent mieux l’anonymat qu’une retraite au fond d’un tombeau. Le minibus abandonna les boulevards bien éclairés, tracés à l’européenne, pour s’enfoncer dans le vieux quartier.

Le couchant dessinait la ville comme un amoncellement de dominos mordorés, entrecoupé ici et là de massifs de verdure sombre. On était vendredi, veille de sabbat, Méa Chéarim vidait progressivement ses ruelles mal pavées de sa population laborieuse. Des groupes de hassidim abandonnaient les étals du marché pour se rendre aux lieux de prière, une écharpe de soie blanche jetée sur la tête et les épaules. Les plus vieux arboraient des toques de renard, des shtreimal, qui les faisaient ressembler à des sibériens. Malgré l’inclémence du temps, personne ne dérogeait à la tradition. Les boutiques se fermaient une à une et c’est sur une place déserte que le Volkswagen déboucha, une place mal pavée, tendue de cordes à linges provisoirement dénudées.

Dans le fond, l’hôtel Via Dolorosa dressait sa façade jaunie comme le masque rébarbatif d’un lépreux, mais il en émanait une sorte de tranquillité rassurante qui faisait oublier l’absence de ravalement et les carreaux négligés. À quelques pas s’ouvrait la venelle que le Christ avait autrefois parcourue, portant son obscène fardeau de bois, marquant de son empreinte sanglante les premières marches du calvaire. À quelque distance, la crête du Mur des Lamentations se perdait dans la pénombre naissante.

Lehmann observa les environs avec le sentiment d’un voyageur qui rentre enfin au port. Blaustein descendit s’enquérir des chambres pour ses hôtes. Les palabres furent brefs. Le patron avait vidé son hôtel deux jours auparavant, en prévision de l’honneur qui lui était fait. Son interlocuteur ne tarda pas à revenir, en jetant malgré lui des regards soupçonneux aux alentours. La psychose des hassidim escortant le grand rabbin commençait à déteindre sur son propre comportement.

— Tout est prêt, lança-t-il par la portière. Votre suite dormira dans une chambre voisine de la vôtre. Cela vous convient, ainsi ?

Lehmann acquiesça, faisant signe à ses gardes du corps de baliser les quelques mètres qui les séparaient de l’entrée. Khemal débarqua les bagages et les transporta promptement à l’intérieur. Lehmann fut le dernier à descendre, sa précieuse cassette camouflée sous un pan de son manteau. Sa chaîne émit des cliquetis que le vent répercuta en un écho sinistre aux quatre coins de la place. Il marqua un temps d’arrêt, juste avant de s’engouffrer rapidement sous le porche, étroitement entouré par ses hommes.

Il ne se détendit un peu qu’une fois à l’abri.

Blaustein indiqua l’ascenseur.

— Venez, c’est au dernier étage. Ne vous inquiétez de rien, les formalités sont déjà remplies.

Il entendait par là que tout était payé d’avance.

Le cortège s’entassa dans l’étroite cabine, tandis que Khemal, lourdement chargé, grimpait l’escalier. Il arriva cependant sur le palier en même temps que les autres et entreprit de distribuer les valises, sans un mot. Les quatre hassidim insistèrent pour s’installer dans le couloir, mais Lehmann leur ordonna de se retirer dans leur chambre. La fatigue du voyage, conjuguée à la tension nerveuse, les avait épuisés. Un instant plus tard, on entendit la prière du maariv retentir derrière leur porte close. Lehmann sourit.

— Ce sont de braves jeunes gens, dévoués et fidèles. Je suis sûr qu’ils ne dormiront pas de toute la nuit. Venez, rabbi, nous avons à parler…

Blaustein fit un signe discret à Khemal, lequel s’empressa de retourner à la camionnette.

— Encore navré d’avoir quelque peu dérangé vos plans pour ce soir, dit Lehmann, sitôt qu’ils se retrouvèrent seuls.

— C’est sans importance, répondit Blaustein – et il était sincère.

Lehmann inspecta distraitement la pièce. Elle ne payait pas de mine. Le lit formait une gigantesque dépression en son milieu. L’ameublement était complété par deux chaises bancales, une table de nuit, un bureau et une imposante armoire. Comme il refermait celle-ci, il ne put réprimer un sursaut.

— Mon Dieu, quelle est cette horreur ? grogna-t-il en désignant une hideuse sculpture de bois sombre qui trônait dans l’angle de la pièce.

Il avait trop en mémoire la terrifiante attaque dont il avait fait l’objet à New York, dans son propre cabinet, pour ne pas se sentir gelé des pieds à la tête chaque fois qu’il se trouvait nez à nez avec une statue. Au point d’avoir abandonné tout goût pour les arts plastiques. Sans doute un rictus du destin, voilà qu’il faisait face à une gargouille au corps de femme mais au faciès de bête, dressée sur ses pattes griffues, qui ouvrait une bouche hurlante garnie de dents pointues. L’émotion lui fut d’autant plus grande que la créature était reproduite avec un luxe de détails presque écœurant.

Blaustein s’approcha à son tour et détailla l’objet d’art… si une telle horreur pouvait prétendre à pareille appellation. Il ne put s’empêcher d’éclater de rire.

— J’avoue que ce n’est pas du meilleur goût, mais il n’y a là rien d’inquiétant. Ce n’est qu’une sculpture en bois… Je ne voudrais pourtant pas que vous soyez incommodé en quoi que ce soit. Je vais la faire enlever. J’avoue que je ne la supporterais guère dans mon intérieur.

— Non, l’arrêta Lehmann. C’est inutile. Peut-être sera-t-elle au contraire très salutaire. J’ai grand besoin d’exorciser quelques terreurs et de me convaincre que ce cauchemar est terminé.

Blaustein hésita.

— Bien. C’est comme vous voudrez. Je suppose qu’à force de regarder cette charmante personne, on doit finir par s’y habituer.

Lehmann défit les menottes et déposa la cassette scellée sur la table de nuit. Il passa de longues minutes à se masser le poignet, tandis que Blaustein s’efforçait de décrire le déroulement de la cérémonie prévue le lendemain au Saint-Sépulcre.

— Une fois rassemblées, les tablettes de Salomon seront inviolables. Et le Verbe de Vie à jamais éloigné des mains de…

— Chut ! s’exclama Lehmann. Ne prononcez pas son nom ici, rabbi. Ne le prononcez surtout pas !

La voix du supérieur tremblait. De toute évidence, il avait été fortement commotionné par toute cette aventure, Blaustein n’y tint plus.

— Je vous en prie, vous devez me raconter ce qui s’est réellement passé à New York, comment rabbi Fischer est mort, comment ce… ce chasseur de démons a pu mettre la main sur… sur un fragment disparu depuis des millénaires !

Lehmann fixa gravement son interlocuteur. Tout son visage n’exprimait qu’une irrépressible soif de savoir.

— Vous connaissez la légende des Inertes, n’est-ce pas, Blaustein ?

— Très vaguement. Je l’ai entendue autrefois, mais je n’y crois guère.

— C’est une vieille légende de Babylone, qui remonte à des temps plus qu’anciens. Elle ne figure dans aucun texte officiel. Il est dit qu’au commencement du monde, Dieu offrit le Verbe de Vie aux premiers hommes, afin qu’ils puissent créer des créatures inférieures à leur propre usage, pour alléger leurs travaux terrestres. Mais les hommes profitèrent de ce don pour se laisser aller à la fainéantise. Ils fabriquèrent trop de serviteurs, qui à leur tour voulurent constituer une nouvelle race et fomentèrent des complots visant à prendre le pouvoir. Ils étaient nombreux et endurcis par les tâches difficiles. Il y eut une terrible guerre, que les hommes finirent par remporter avec l’aide des archanges Michel et Gabriel. Mais en retour, la connaissance des Mots-Qui-Donnent-La-Vie leur fut ôtée. Beaucoup plus tard, le roi Salomon, qui était féru de magie, en retrouva le secret. Il le recopia scrupuleusement au bas de son fabuleux Livre des Signes, dont on pense qu’il contient tous les mystères du monde et le Vrai Nom de Dieu… À sa mort, pourtant, cette tablette avait disparu. Et le secret se perdit.

— Le Livre des Signes original… Enfin, les tablettes de saphir qui le composent, ont été découvertes et rassemblées avec la plus grande discrétion, mais tous les théologiens s’accordent pour affirmer qu’il y manque un fragment essentiel.

Lehmann prit la cassette sur ses genoux.

— Exact. Tous pensaient qu’il était perdu à jamais. C’était une erreur. Il est venu entre les mains d’un vieux juif de Varsovie, Yoshi Eisenbaum, lequel s’est par la suite installé à New York, et c’est là que tout a commencé. Eisenbaum était un fabricant d’automates, mais surtout, un magicien de première envergure. Nous ignorons comment la tablette est arrivée entre ses mains ; j’imagine que quelque démon l’aura guidé. Il avait un frère avec qui il vivait. Du moins avons-nous cru longtemps que c’était son frère. Car en fait, il s’agissait d’un Inerte qu’il avait façonné selon le rite pour son service personnel… ainsi que les sorciers le faisaient autrefois dans l’obscurité de leurs laboratoires. L’histoire n’est souvent qu’un éternel recommencement.

« Progressivement, cette créature haineuse a pris de l’ascendant sur son créateur. Emeth – tel était son nom : Emeth, « La Vie » – devenait chaque jour plus tyrannique et cruel, à tel point qu’Eisenbaum s’est résigné à se débarrasser de lui une fois pour toutes. Il a requis mon aide, et celle de mon supérieur d’alors. Ensemble, nous sommes parvenus à surprendre l’être et nous l’avons enseveli dans un souterrain, sous une synagogue désaffectée de Crescent Street. »

— Je la connais. Il n’en reste rien, aujourd’hui.

— Oui, et c’est en rapport avec cela. Car tout récemment, sans doute aidé par un complice avide de pouvoir, Emeth s’est libéré des sceaux et des adjurations. Cette même nuit, il a commis des meurtres atroces, parmi lesquels celui de son ancien maître. Mais par chance, il n’a pu s’emparer du fragment, que celui-ci avait enfoui sous sa boutique et protégé par de puissants charmes magiques. Oui, bien sûr, vous pouvez penser que je divague et que tout ceci relève de la pire des superstitions. Je vous l’assure, Blaustein, il n’en est rien. Ces choses affreuses se sont vraiment passées…

« Pendant de nombreux jours, Emeth a perpétré d’horribles crimes, secondé par une bande d’automates qu’il avait dérobés dans le magasin de son… père ! Bien sûr, il ne détenait pas le Verbe lui-même, et ne pouvait rendre le maléfice permanent. Mais il en savait assez pour donner vie à ses diaboliques suppléants durant un temps déterminé. Sans doute avait-il arraché ce secret à Eisenbaum au cours de leurs années de vie commune. »

— C’est alors que le Dr Graymes est survenu ?

— Oui, le Dr Ebenezer Graymes. Ne dites aucun mal de lui. Ce qu’il est en réalité, je l’ignore. On le prétend à demi démon et Commandeur d’un ordre de sorciers qui fut jadis puissant sur cette Terre. Je n’en sais rien. Mais je l’ai vu à l’œuvre. Je crois que Dagon lui-même aurait peur d’un tel homme. C’est lui qui a déterré le fragment, en brisant les protections d’Eisenbaum, Dieu sait comment. Lui qui a vaincu Emeth, le démon, une nuit, au sommet du pont de Brooklyn.

Il lança un regard agité en direction de la sculpture hideuse.

— Vous comprenez maintenant pourquoi je tiens à dormir avec cette infâme gargouille. Si elle ne bouge pas avant l’aube, je saurai que tout est fini. Vraiment fini. Mais croyez-moi, Blaustein, s’il m’arrivait malheur, à moi ou à ce que je transporte, vous n’auriez qu’un seul recours : faire appel au Dr Graymes, de New York, car il serait alors votre unique espoir d’écarter la plus terrible des malédictions.

Lehmann porta subitement la main à sa tête.

— Vous ne vous sentez pas bien ? Je suis d’une inconvenance impardonnable. Je suis resté trop longtemps et vous êtes maintenant épuisé. Je vais vous faire porter à manger. Avec un peu de vin.

— Ce n’est rien. La fatigue. Je me soumets à la tentation d’un peu de vin, Dieu ait pitié de mon âme.

Blaustein sourit. Mais ce sourire s’effaça dès qu’il se retrouva seul dans le couloir. Le récit du grand rabbin l’avait profondément impressionné. Mais la cérémonie du lendemain mettrait un terme à tout cela, car le Saint-Sépulcre était inviolable par les esprits des profondeurs. Il donna des ordres à l’hôtelier pour que l’on monte des repas et rejoignit Khemal, installé au volant du minibus.

— Que fait-on maintenant, rabbi ?

— Reste ici avec la camionnette. Surveille ceux qui entrent ou sortent de cet hôtel.

— Mais les hassidim sont là-haut, non ? interrogea Khemal, que la perspective de passer là une nuit blanche n’enchantait guère.

— Bien sûr, seulement j’ai confiance en toi.

Il appuya cette marque d’estime par une tape amicale sur l’épaule de son compagnon, lequel se sentit fondre sous le regard si bleu. Pour un tel homme, il aurait trouvé le courage de donner sa vie.

— Bonsoir, Khemal.

— Bonsoir, rabbi.

Tout en tirant une cigarette de son paquet neuf, le chauffeur observa la silhouette noire du religieux qui disparaissait à l’angle de la place. Il fit jouer son briquet et aspira une longue bouffée de fumée. La pluie avait cessé. Le vent balayait les hauteurs du Mont des Oliviers et asséchait progressivement les pavés. En terre sainte, les intempéries ne duraient jamais bien longtemps…

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