Return of Emeth
Chapitre X
À demi immergé dans le bitume marécageux, le Krylo’s Bar cessait après la nuit tombée de faire songer à quelque gros saurien tapi dans la vase, à l’affût de piétons égarés. Il s’injectait alors de lumières vénéneuses et vomissait une musique assourdissante qui se répandait dans les ruelles voisines. Immanquablement, les vapeurs malodorantes se peuplaient alors d’ombres faméliques, pour la plupart de jeunes désœuvrés à la dégaine criarde qui venaient rôder à proximité de sa gueule béante en forme de portail gothique, en quête d’un deal quelconque. Avant de se faire avaler par le vacarme, dans les flancs de la bête, victimes consentantes d’un cérémonial immuable.
À peine si l’apparition d’une voiture de flics, à l’entrée du passage, troublait le ballet bien ordonné de l’offre et de la demande, ponctué de coups de gueule et de coups de couteau, Ambiance de kermesse garantie.
Ben Graymes remonta l’impasse à pas lents, longeant la façade noircie de crasse, sans se soucier des regards moqueurs qui pesaient sur lui, ni des quolibets qui fusaient mezza voce dans son dos.
— Ouah, putain ! Vise un peu l’engin !
— Hey, d’où tu sors, cancrelat ?
— Dis, méchant con, réponds quand on te cause…
Graymes avait atteint le portail sculpté d’effigies torturées. Il tourna légèrement la tête vers le groupe qui venait de l’interpeller de la sorte. Des cuirs au crâne rasé, des méchants, le regard déjà ivre, les joues rouges et l’haleine aigre. Guettant le premier regard de travers afin de pouvoir vidanger leur haine du monde sur quelqu’un. Quelqu’un de coloré, de préférence, Graymes en croisait chaque nuit, de ces bêtes féroces, capables de céder aux pulsions les plus meurtrières. Ceux-là cherchaient encore leur pitance de métèques pour la soirée, et son arrivée les avait tirés opportunément de la torpeur éthylique où ils devaient croupir depuis un bon moment.
En un clin d’œil, ils l’encerclèrent, un mauvais rictus pendu au coin des lèvres. Il y avait une fille parmi eux, une petite rousse aux yeux verts, qui exhibait le chewing-gum collé sur le bout de sa langue comme un chancre gris. C’est sur elle que Graymes abaissa son regard. Consciente de l’intérêt qu’il lui portait, elle se mit à onduler devant lui, suscitant les roucoulements avinés de ses compagnons.
— Qu’est-c’t’as à m’reluquer ? J’te plais, connard ? Tu voudrais qu’on s’fasse une bourre vit’fait, pas vrai ?
— Je n’aime que les vierges, répondit le démonologue, sans perdre de vue le moindre mouvement des autres.
Son sourire à lui, sardonique, tangua dangereusement sur ses lèvres inexistantes.
— Mais ce sale con, y s’fout d’ma gueule ! Et vous aut’, vous le laissez faire !
— Dis, t’insultes ma frangine, fils de…
— Déconne pas, les flics…
Silencieuse comme un gros rat, une voiture noire banalisée venait de se matérialiser à l’entrée de l’impasse. À l’intérieur, trois athlètes à faciès de déménageur lorgnaient le premier signe suspect. Aussitôt, le groupe des cuirs éclata, pour se reformer quelques mètres plus loin avec une fausse indolence, comme un vol de pigeons dérangé pendant la halte. Impavide, Graymes poursuivit son chemin.
Il passa la douane des deux videurs en tee-shirts moulants et nœuds papillons, et s’enfonça dans le ventre de la caverne, ébranlée par le tam-tam de la sono. Dans la salle bourrée giclaient des lasers multicolores. La fumée de tabac voguait comme une brume de crépuscule au-dessus des tables. Deux filles en string et talons hauts dansaient sur des podiums, en se cambrant lascivement le long d’un mât métallique au rythme de la musique braillarde.
Graymes resta un instant figé sur le seuil, cherchant son rendez-vous du regard. Il ne mit qu’un instant pour le repérer, juché à une extrémité du comptoir sur un tabouret plus haut que lui. Il twistait sur place avec une grâce porcine, l’œil rivé sur les stripteaseuses. Graymes se glissa jusqu’à lui sans être repéré, profitant de sa distraction.
— Bonsoir, chiure de crapaud…
Hatto Goffon laissa échapper un cri qui par bonheur se noya dans le tumulte ambiant. Cédant à un réflexe, il se jeta à bas de son siège, espérant trouver refuge dans la bousculade de la piste de danse. Mais la main de Graymes s’abattit sur son dos et le réinstalla promptement sur son perchoir. Comprenant qu’il était trop tard pour lui, l’homme-batracien se confondit en jérémiades et protestations d’innocence :
— Oh, Maître, Maître… C’était vous, je ne vous avais pas reconnu… Toute cette fumée… À cause de toute cette fumée. Je ne voulais pas fuir, non… Goffon pas vouloir fuir. Goffon honorablement connu, ici.
— Comme le cul connaît le papier qui le nettoie. Nous avons à parler, tous les deux. Au calme.
— Mais, Maître… euh… C’est que… je ne suis pas libre…
Il coula un regard explicite en direction de la grande blondasse qui s’étirait voluptueusement au-dessus d’eux. Sans pitié, Graymes le souleva à nouveau et, sans plus de formalités, le jeta en travers de ses épaules, tel un vulgaire sac de farine, avant de se frayer un passage parmi les danseurs. Autour d’eux, des gens éclatèrent de rire. Mais le nabot n’avait pas menti. Il venait tous les soirs au Krylo’s, où sa prodigalité était vivement appréciée. Il y avait établi quelques protections. Aussi, dès que le barman le vit en mauvaise posture, il pressa le bouton d’alarme sous le rebord du comptoir.
Aussitôt, les deux cerbères en tee-shirts-nœuds papillons se matérialisèrent au bas de l’escalier. Graymes lâcha un juron. Comme dans un mauvais western, les clients s’écartèrent rapidement, dévorés par une subite envie d’aller se trémousser plus loin.
— Toi, le grand, pose notre petit copain ! On ne veut pas d’ennuis, ici.
Goffon cessa de vagir pour brocarder :
— Je t’avais prévenu, Commandeur. Je suis honorablement connu.
Graymes se peignit une expression conciliante, tout en maintenant fermement sa prise qui lui martelait le dos de ses poings menus.
— Désolé. Il faut que je voie cette personne.
Il détendit sa main gauche comme un ressort, doigts en fourchette, et toucha aux yeux le plus proche des malabars, qui dut mettre un genou à terre, aveuglé. Féroce, Graymes acheva le travail en lui balançant la pointe de sa botte dans le maxillaire. Un vilain craquement se produisit, qui l’emplit d’une joie intense. Déjà, l’acolyte de sa victime abattait le tranchant de sa main. Mais il ne rencontra que le vide. D’une infime rotation du corps, Graymes s’était esquivé de la trajectoire avec son étrange souplesse de danseur chinois. Il bloqua le poignet de l’autre d’une torsion et lui lança son pied en plein visage. L’homme partit renverser quelques tables et resta inconscient sur la piste. Profitant de la confusion, Graymes ne demanda pas son reste. Il regagna promptement la surface, sourd aux imprécations que Goffon vomissait dans son dos, toutes plus obscènes les unes que les autres.
Mais il n’avait pas plus tôt émergé de la fosse qu’une mauvaise surprise l’accueillait. Les crânes rasés l’attendaient de pied ferme, l’air rigolard, le chewing-gum valsant d’une joue à l’autre.
— T’allais pas partir sans faire des excuses à ma frangine ?
En disant ça, le grand type sortit un cran d’arrêt et se mit à balayer l’air devant lui avec un plaisir sadique. La rousse ricana sottement. Graymes serra les mâchoires. Il n’était pas d’humeur à se laisser barrer la route par une bande de raclures. Sans s’encombrer de fioritures, il dégaina Shör-Gavan. La lame lança un éclair bleuté. Les adolescents reculèrent, sauf celui qui tenait le couteau. Pour cause. La pointe dansait à un centimètre de sa carotide. Il louchait dessus comme un lapin fasciné par un serpent.
— Dégage ou je te saigne.
La gorge sèche, le fier-à-bras lâcha son arme, sans quitter des yeux l’acier qui semblait tendu comme le carreau d’une arbalète.
— Tu es raisonnable, apprécia Graymes en lui envoyant sa semelle dans le bas-ventre.
D’un pas égal, il enjamba le gars plié en deux et quitta l’impasse. Personne n’osa lui donner la chasse.
*
* *
— Je vous en prie, Maître, cessez de martyriser le pauvre Goffon ! Vous en avez toujours après lui !
Graymes s’était soulagé de son fardeau vagissant dans une flaque de boue où se reflétait une lune aussi peu romantique que possible. Imperturbable, il regarda le nabot se débattre pitoyablement, comme s’il était sur le point de se noyer. Il attira à lui un cageot rangé parmi les poubelles regorgeant d’immondices et s’assit posément.
— Quand tu auras cessé de faire l’imbécile, nous pourrons peut-être avoir une conversation entre adultes ?
Goffon cessa de brailler. Il essuya la fange qui lui collait aux cheveux et, adoptant cette attitude servile dont il était coutumier, vint se prosterner devant son interlocuteur, n’hésitant pas à baiser le bas de son manteau.
— Maître, je vous en conjure, épargnez-moi ! Épargnez le pauvre Goffon !
— Tu en fais un peu trop, non ?
— Je suis tout dévoué au Maître. Que veut-il savoir du pauvre Goffon ? Toujours si maltraité, si méprisé, si…
— Si laid.
— Mais que me voulez-vous à la fin ? s’énerva l’homme-crapaud, vexé.
— Quel coup prépare le pauvre Goffon, celui qui courbe l’échine mais ricane par en dessous ? J’ai toutes les raisons de croire que tu tisses de nouvelles toiles.
— Le Maître sait que Goffon est toujours fidèle. Oui, toujours fidèle, Goffon…
— L’ennui, c’est qu’il est fidèle à trop de monde, Goffon.
Il le saisit par le col et l’obligea à le fixer droit dans les yeux.
— J’aurais dû t’écrabouiller cent fois déjà… Tu n’es là que par miracle. Emeth est de retour. Il est vivant.
Une terreur indescriptible se peignit sur le visage ratatiné du nain, aussi sincère et spontanée que ses jérémiades précédentes étaient douteuses. La nouvelle semblait lui tomber dessus comme un building de cent étages. Il secoua sa grosse tête de batracien.
— Non, non. Il est mort. Emeth est mort. Tombé du pont. Je l’ai vu.
— Moi aussi. Pourtant, qui a pu suivre Lehmann à Jérusalem, l’abattre et s’emparer du Verbe de Vie, sinon Emeth ? C’est beaucoup d’activité pour un mort, non ? Comment expliques-tu ceci ?
— Pas Goffon, pas Goffon, je jure !
— Qui d’autre ? N’est-ce pas toi qui as eu la brillante idée de l’aider à
se libérer de ses chaînes la première fois(3) ?
— Pas Goffon ! Cette fois, pas lui !
— Souviens-toi que tu l’as vendu. S’il est encore en vie, il va te chercher. A moins bien sûr que tu ne te sois déjà racheté. Avoue. C’est toi qui l’as sauvé cette nuit-là, dans le fleuve…
— Non, non, jamais, Goffon trop peur, bien trop peur !
— Qui ?
— Quelqu’un d’autre. Il y avait quelqu’un d’autre… sous le pont. Le Maître doit protéger Goffon. Il le doit !
— Pourquoi ? Tout est ta faute. Tu rêvais de devenir le Maître des Inertes, tu rêvais d’une armée conçue pour ta seule fantaisie. Imbécile. Tu as perdu. Parle. Qui était sous le pont, cette nuit-là ?
— Goffon jamais plus aider Emeth. Plus jamais. Emeth brutal. Emeth monstrueux… Il y avait quelqu’un d’autre sous le pont, oui… La nuit du combat. Dans un bateau.
Les yeux de Graymes ne furent plus que deux fentes blanches.
— J’espère pour toi que tu ne mens pas, sinon…
— Goffon promet. Il promet au Maître ! Il y avait vraiment quelqu’un, à bord d’un bateau.
— Qui ?
— Je ne sais pas. Il faisait noir. Quand l’aube s’est levée, pfuit, envolé.
Graymes sut qu’il disait vrai. La peur faisait trembler l’homoncule de tous ses membres. Il relâcha son étreinte. Sentant à nouveau la terre ferme sous son pied, le nabot prit aussitôt ses jambes à son cou et disparut dans la nuit. Graymes ne chercha pas à le rattraper. Il savait toujours où le trouver si nécessaire.
Il resta seul un moment dans la cour, plongé dans de sinistres réflexions, Tout ça n’était pas pour lui plaire. Si ce n’était pas Goffon qui avait sauvé Emeth cette fameuse nuit, qui ? Qui d’autre ? Qui n’avait jamais cessé d’épier dans l’ombre, attendant l’instant propice pour abattre ses cartes ? À coup sûr, l’Inerte s’était trouvé un nouvel allié autrement plus ingénieux, plus redoutable que le tortueux mais puéril Hatto Goffon.
Un allié très au fait des traditions, qui escomptait à son tour jouer un rôle dans la reconquête du pouvoir terrestre par les Inertes. Graymes n’aima pas l’éventualité d’une armée de golems invulnérables dévastant tout sur son passage. Il devait tuer la menace dans l’œuf.
Le ciel se couvrit.
Quelque part, un éclair perça la nuit, découpant des nuages ventrus amoncelés au-dessus des gratte-ciel comme des barbes à papa moisies. Graymes huma l’air pluvieux. De mauvais présages se recoupaient dans les astres…
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