Return of Emeth
Chapitre XIV
Mi-amusé, mi-surpris, le lieutenant Bilbo Single laissa son regard aller du mannequin à son interlocuteur. Il enfourna un cachet blanc pour apaiser ses douleurs gastro-duodénales avant de jeter :
— Très ressemblant.
Graymes ne répondit rien à la boutade, se contentant de fixer le policier avec insistance. Single comprit alors que l’affaire était peut-être plus importante que les apparences ne le laissaient supposer. Il décida de calmer le jeu :
— Docteur, vous avez conscience, je suppose, que si n’importe qui d’autre était entré dans mon bureau pour me raconter une histoire pareille, j’aurais immédiatement appelé une ambulance ?
Il lança un coup d’œil à l’objet à la dérobée. Un modèle courant, de ceux qu’utilisent les grands magasins pour mettre en valeur la succession des modes d’hiver et d’été. Pourtant, sous la clarté crue du néon, quelque chose de menaçant imprégnait encore son visage, comme si ses traits avaient été déformés par un rictus figé, mal éteint. Il dut s’avouer que cette présence, ce regard froid posé sur lui, cette similitude étrange, le mettaient mal à l’aise.
— Single, un complot est en train de se nouer, quelque part dans cette ville, que je suis le seul à pouvoir étouffer dans l’œuf. Si vous fouillez dans un chantier de Brochant Street, vous y découvrirez un autre de ces étonnants mannequins. Une femme. Une femme blonde, avec une gabardine et des lunettes noires…
Single se raidit. Il se leva et baissa les stores de son bureau, afin d’occulter un instant la vision du va-et-vient des inspecteurs et des prévenus dans la salle voisine. Quand il se retourna, il avait légèrement pâli. Il passa une main sous son menton, observa un bref silence, avant de déclarer tout de go :
— Vous m’aviez dit que c’était fini. Que le responsable s’était noyé dans le fleuve. Que nous n’entendrions plus parler de…
— Je l’ai cru. Je me suis trompé. J’avais compté sans le fait que quelqu’un se tenait dans l’ombre. Attendant le moment d’intervenir.
— Qui ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. Mais c’est un « mavin ». Un érudit. Ces objets sont sa signature. Je ne crois pas Emeth capable de ça. C’est une brute démoniaque, pas un artisan.
— Nom de Dieu ! Des mannequins ! Je préfère ne pas penser à ce qui se passerait si des tueurs de ce genre se mettaient à déferler en ville !
— Je ne crois pas que ce soit ce qu’ils recherchent. Je pense plutôt à un plan souterrain. Une infiltration progressive, à tous les niveaux de responsabilité. C’est cela, le grand dessein des Inertes. Le contrôle total. Puis l’élimination. Étudiez la curieuse ressemblance de ce pantin avec l’original. Évaluez les progrès qui peuvent encore être réalisés, et imaginez ce qui pourrait s’ensuivre.
Single n’aima pas le frisson qui lui courut le long de l’échine à cet instant. Il avait trop en mémoire certains épisodes de son association avec le traqueur de démons, au cours desquels s’étaient révélés à lui des mystères d’une profondeur insondable et horrifique. Il sut qu’il mettait dès cet instant le doigt dans un engrenage particulièrement carnassier.
L’expression de Graymes se fit songeuse.
— Le Verbe de Vie, Single. Je dois le reprendre et abattre celui qui le détient. Alors, tout cessera. Où qu’elles se trouvent, ses créatures périront d’elles-mêmes.
— Le Verbe de Vie. Il existe donc réellement ?
— Ce talisman possède une vertu magique… et même supra-magique. Sont gravés à sa surface trois mots en lettre de feu, du vieil araméen. D’après la tradition, les anciens magiciens utilisaient de telles tablettes pour créer des serviteurs selon un rite sacrificiel. Des serviteurs formés dans l’argile et mouillés de sang, quasi invulnérables à moins que l’on altère la formule gravée sur une portion cachée de leur anatomie, en général sous les cheveux. Regardez ça.
Il saisit le mannequin et montra l’étrange symbole imprimé au sommet de son crâne, sous la perruque. Single émit un sifflement presque malgré lui.
— Détruire ce symbole équivaut à détruire celui qui le porte, commenta Graymes. Mais honnêtement, je ne souhaiterais pas affronter une armée de ces choses. Elles ne connaissent ni la peur, ni la douleur.
— O.K., O.K., admettons, mais qu’attendez-vous de moi ?
— J’ai bien examiné ce pantin. Il ne porte pas de signes distinctifs permettant de découvrir sa provenance. Or, il doit forcément exister une fabrique ou un atelier clandestin, quelque part. Si vous demandiez au labo de l’analyser, peut-être…
Single poussa un soupir d’acquiescement.
— Vous savez où me trouver, précisa Graymes en se levant.
*
* *
Il avait annulé ses cours, ce jour-là.
Aussi prit-il le temps de flâner avant de regagner ses pénates. Longtemps, il arpenta la promenade qui étirait son lacet de ciment ombragé le long du fleuve. Il eut une pensée pour le rabbi Blaustein, qui avait regagné Israël la veille, à la fois accablé et anxieux de l’avenir. Son départ l’avait soulagé. Pour ce qu’il avait à faire, nul besoin d’un religieux accroché à ses basques ! Et d’ailleurs, il n’aimait guère les prêtres, toutes confessions confondues. Il s’assit sur un banc et but une rasade de gin au flacon qui ne le quittait jamais, vieux réflexe datant de l’époque où il
menait la vie d’un simple clochard(4). Ou plus loin encore, mais il n’en avait plus le souvenir.
Peut-être s’assoupit-il à force de laisser dériver ses pensées d’un autre âge… Toujours est-il qu’il faisait presque nuit lorsqu’il revint à lui. Comme à chaque crépuscule, il sentit ses forces décuplées et se remit en route.
D’agréables surprises l’attendaient, glissées sous sa porte avec le reste du courrier. La première était une carte postale de Debbie Harriman. La seconde une missive hâtivement griffonnée, à peine déchiffrable :
MAÎTRE, CE SOIR ANGLE NORTON ET SHELBY, URGENT.
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