Return of Emeth

Michel Honaker · Chapitre 19 sur 20

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Return of Emeth

Chapitre XVIII

 

Graymes comprit sur-le-champ dans quelle nasse infernale il s’était laissé prendre. Insidieusement, l’armée des mannequins nus avait resserré ses rangs autour de lui, tendant dans sa direction des bras faussement suppliants. Il n’était plus temps de camoufler sa présence. Il décida de réagir sans plus prendre de précautions. Shör-Gavan jaillit dans sa main, luisant d’un éclat bleuté, et tournoya dans les airs. Deux têtes de latex roulèrent à ses pieds, laissant échapper un geyser de sang décoloré. Des dizaines de mains s’agrippèrent aux pans de son macfarlane. Glissant hors du vêtement, il l’abandonna en pâture à ses adversaires, qui ne mirent guère de temps à le réduire en lambeaux.

Profitant de ce maigre répit, il se fraya un passage à grands coups d’épée, taillant dans la masse des corps blêmes qui cherchaient à l’enlacer. Tel un fauve acculé, il jetait des regards farouches autour de lui, cherchant désespérément une issue. Il n’avait pas envie de prolonger un combat dont l’issue était plus qu’incertaine. Et d’autres tâches plus urgentes l’attendaient ailleurs. Il fit tournoyer sa lame avec une vivacité foudroyante, parvenant à ouvrir une brèche dans le mur des assaillants. En deux enjambées, il gagna la sortie. Il referma la porte à toute volée derrière lui, et prit soin de la bloquer avec une barre de fer.

Des coups furieux ébranlèrent le battant, mais celui-ci tint bon. Graymes ne s’attarda pas davantage. Se détournant, il fonça à travers la soufflerie, écartant de sa route les membres suspendus aux crochets qui semblaient soudain animés d’incoercibles convulsions. À plusieurs reprises, il dut se défaire de mains accrochées à son col qui cherchaient à ralentir sa course, ou à le griffer cruellement. Il y en avait tant qu’il étouffa bientôt sous cette multitude d’étreintes cauchemardesques. Il comprit qu’il ne pourrait atteindre le couloir vivant.

Il avisa une fenêtre rectangulaire sur sa gauche, obscure, inquiétante. Il ignorait vers quels nouveaux dangers elle pouvait mener. Mais il n’y avait pas d’autre échappatoire. Dans un suprême effort, il s’arracha aux prothèses vivantes et se jeta tête la première à travers la vitre, un bras replié devant son visage.

Il tomba durant plusieurs secondes interminables, avant que ses pieds ne touchent enfin le sol. Avec un réflexe de lynx, il fléchit les jarrets, et sans attendre de réaliser l’endroit où il se trouvait, se planta en position d’attaque, les deux mains jointes sur la garde de son arme.

À cet instant précis, la lumière l’éblouit, endolorissant ses rétines habituées à la nuit. Durant plusieurs secondes, un voile blanc persista devant ses yeux, avant qu’il ne distingue enfin les lieux. Il aperçut la fenêtre brisée, plusieurs mètres au-dessus de sa tête. Sans doute une telle chute aurait-elle mis en miettes un homme ordinaire, mais lui n’était ni très humain, ni très ordinaire. Sa souplesse démoniaque l’avait déjà sauvé lors d’acrobaties plus périlleuses encore.

Il se tenait au centre d’une pièce nue, plus longue que large, ouvrant par une série de vitres sales sur la cour de l’usine. Elle devait en temps ordinaire servir d’entrepôt. Le silence pesant n’était troublé que par le chuintement lancinant des conduites sous pression. Quelque part. Aucun mouvement n’était perceptible dans les environs immédiats. Pourtant, une menace était tapie non loin. Prête à fondre sur lui.

Il plissa les paupières.

Au fond de la salle, d’étranges tréteaux avaient été dressés contre le mur, composés de quelques planches et d’un drap d’une blancheur douteuse. Un théâtre miniature, dont la présence semblait parfaitement incongrue dans un tel endroit. Il renifla, tout en s’en approchant avec la prudence d’un serpent.

— Bonsoir, Commandeur…

Graymes se raidit. Une marionnette, surgie d’on ne sait où, avait jailli sur le rebord de la scène et balançait des jambes dans le vide en le regardant d’un air moqueur. Elle était déguisée en hassid, redingote noire et chapeau rond, et dodelinait bêtement du chef. À ses côtés se matérialisa une voluptueuse créature vêtue à l’orientale et couverte de riches colliers.

— Nous allons te tuer…, susurra-t-elle.

— Tu vas mourir…

— Mourir. Oui.

— Tu iras rejoindre ton père en enfer, intervint un troisième larron déguisé en marchand obèse. Ton père démon.

Graymes inspira fortement.

D’un coup de pied rageur, il fracassa le théâtre, déséquilibrant les pantins qui roulèrent sur le sol. Avant qu’ils n’aient eu le loisir de se mettre à l’abri, il les martela à coups de talons, ne se détournant d’eux que lorsqu’ils ne furent plus que tas de chiffons méconnaissables.

— L’enfer n’est pas encore pour moi, petites choses, murmura-t-il.

À l’autre bout de la pièce, un pas lourd se fit entendre. Avant même de se retourner, Graymes sut à qui il appartenait. La gigantesque silhouette d’Emeth se découpa dans la clarté lunaire.

— Tu as mis le temps, gronda la créature. Mais il n’est pas trop tard. Pas trop tard. Non.

Graymes serra les mâchoires et assura Shör-Gavan dans sa main.

— Tu n’en réchapperas pas, Commandeur. C’est écrit sur le Livre des Abîmes. Tu peux me croire. Ton épée est vaine contre moi.

Avec un grognement d’animal furieux, le monstre s’élança sur lui. À l’instant d’être happé par ses bras interminables, Graymes se fendit avec une agilité de contorsionniste, se décalant juste assez sur le côté pour décocher une terrible estocade. Une large plaie suintante s’ouvrit sur le flanc de la gabardine. Emeth poussa un cri rauque. Emporté par son élan, il partit heurter une baie vitrée rongée de suie. Sans lui laisser le temps de faire volte-face, Graymes bondit dans les airs, les deux pieds en avant. Il toucha l’être en pleine poitrine, projetant tout son poids. Sous l’impact, son adversaire fut catapulté à travers le carreau. Il plana dans une nuée de cristal avant de s’écraser trois étages plus bas avec un bruit sourd.

Inerte.

Graymes s’écartait de la fenêtre lorsqu’une voix impérieuse le figea sur place.

— Ne bougez plus, docteur. La partie est terminée.

Un homme s’avançait vers lui, pointant dans sa direction un fusil à canon court. Le démonologue ricana.

— John B. Brown, directeur d’Armag Industries, hein ? Bravo. Tout était parfaitement conçu, rabbi. Je m’y suis laissé prendre.

Blaustein hocha la tête. Ses yeux luisaient d’un feu fanatique.

— Vous ne savez rien. Je n’ai fait que récupérer mon bien dans cette affaire. Avant la guerre, le Verbe de Vie appartenait à ma famille. Mon père a dû s’en séparer pour fuir le ghetto de Varsovie, quand je n’étais qu’un enfant. C’était le prix de notre passage, qu’il paya à un receleur passionné de sciences occultes. Un certain Yoshi Eisenbaum, un fabricant d’automates… Mon père ignorait alors la véritable valeur de ce bijou de famille. Et moi-même je ne l’ai comprise que plus tard. Eisenbaum savait ce qu’il faisait en réclamant cet objet. C’était une ordure. Il rêvait de domestiquer la puissance divine…

— Il a eu la sagesse d’y renoncer…

— Non sans avoir donné vie à cette créature innommable, d’argile et de sang. J’ai longtemps cherché son maître à travers le monde. Ce n’est que la nouvelle de sa mort dans un vulgaire article de journal qui m’aura permis d’atteindre mon but. Je ne vous ai pas quitté d’une semelle pendant cette affaire, docteur Graymes. J’espérais que le Verbe m’échoirait d’une façon ou d’une autre.

— En utilisant Goffon ?

— Ce petit animal ne savait rien au sujet de l’Inerte muré sous la synagogue. C’est moi qui l’ai guidé, et poussé à le libérer. Mais vous êtes intervenu. J’ignorais que des gens de votre sorte pouvaient encore exister. Vous m’avez coupé l’herbe sous le pied. J’ai assisté à votre combat sur le pont de Brooklyn, cette nuit-là. J’avais une vue imprenable à bord du caboteur que j’avais loué.

— Pourquoi n’avoir pas laissé Emeth se noyer, dans ce cas ?

— J’avais réalisé qu’il pouvait en fin de compte m’être aussi utile qu’il l’avait été à Eisenbaum. Je l’ai repêché. Par chance, la chute ne l’avait pas tué. Et son inscription était encore lisible… Il n’est pas si aisé de détruire un tel démon. J’ai eu raison. Il a bien œuvré. Il a reconquis le Verbe pour mon compte, quand je lui ai expliqué quelle association serait la nôtre plus tard. Bien sûr, cela m’a peiné de devoir supprimer Lehmann. J’avais de l’estime pour lui. Malchance. Quant à ce pauvre Khemal, je n’ai pas voulu prendre de risque. À la longue, il aurait pu me percer à jour. Découvrir la véritable raison de mes fréquents voyages à New York, et mes activités à la tête d’Armag… Si près du but, je ne pouvais me le permettre.

— La religion n’est plus ce qu’elle était.

— Feindre la vocation était pour moi le meilleur moyen de me mêler aux gens susceptibles de m’aider dans mes recherches. Mais venez avec moi, docteur. Vous allez m’être vous aussi d’une aide très précieuse. Posez d’abord votre épée… Faites-la doucement glisser vers moi.

Sous la menace du fusil, Graymes s’exécuta.

Sans le quitter un instant des yeux, Blaustein se baissa pour ramasser l’arme. Mais il n’avait pas plus tôt effleuré le pommeau qu’il fut rejeté en arrière comme sous l’effet d’une décharge électrique. Son coup de feu partit vers le plafond. Le temps pour lui de recouvrer ses esprits, il était déjà trop tard. Graymes l’enjambait et lui piquait la pointe de sa lame sur la gorge, un mauvais sourire aux lèvres.

— Le Verbe. Je veux le Verbe. C’est encore le prix de ton passage.

Blaustein loucha sur le tranchant bleuté, et au-delà sur le visage sévère du démonologue.

— Dans l’atelier…, bredouilla-t-il. À la sortie de la chaîne. La presse…

Les yeux de Graymes s’étrécirent.

— Tu es un homme mort, rabbi.

— Pitié. Vous avez promis… le passage !

— De vie à trépas.

D’un geste sec et rapide, il poussa son épée, clouant sa victime au plancher comme un papillon. Les yeux de Blaustein s’agrandirent démesurément. Un soupir rauque échappa de ses lèvres. Graymes attendit que les derniers spasmes eurent cessé d’agiter son cadavre, avant de retirer sa lame avec une mimique haineuse.

Sans perdre un instant, il se rua hors de la remise. Il ne rencontra personne sur son chemin. Il dévala les escaliers de fer qui conduisaient aux ateliers, courut le long de la passerelle qui surplombait la redoutable cuve en fusion. Il agrippa une canalisation et se laissa glisser jusqu’au sol. Au pas de course, il suivit la chaîne de montage, passa entre les moules verticaux dressés comme des sarcophages de fonte.

Il déboucha dans la dernière section.

Une presse carrée surplombait le tapis roulant, gravée de signes cabalistiques. Ainsi, Blaustein n’avait pas menti. Loin des regards, les mannequins encore tièdes subissaient le dernier traitement, le plus important, le plus secret, consistant à imprimer le terrible symbole de vie sur une face cachée de leur anatomie, ainsi que le voulait la tradition.

Une tradition respectée à la cadence industrielle.

Graymes n’hésita pas.

Il se glissa sous la pièce métallique. Il laissa échapper un soupir de soulagement. Enchâssé dans un écrin moulé à sa forme, le Verbe de Vie luisait faiblement dans l’ombre. Mais à la seconde où il s’en saisissait, il eut le pressentiment d’un danger immédiat. Il n’eut que le temps de rouler sur lui-même. Quelqu’un venait de remettre la chaîne en route. La presse emboutit le tapis roulant avec la force d’un pilon. Il s’en était fallu d’un cheveu que le mage ne périsse écrasé. Comme il se redressait, un poing gigantesque s’abattit sur ses épaules, l’envoyant bouler à plusieurs mètres de là.

— Le Livre… des Abîmes, docteur, souviens-toi !

Sans lui donner le temps de réagir, Emeth le saisit par le cou et le souleva de terre comme s’il ne pesait rien entre ses énormes mains. Avec une force herculéenne, il le projeta sur le tapis roulant, cherchant à lui briser les os. Graymes laissa échapper un gémissement. Sous le choc, ses côtes avaient cédé. Du sang coulait de sa bouche et de ses narines. Les deux protagonistes se livrèrent à une lutte féroce, scandée par la presse qui continuait de défoncer le caoutchouc à quelques mètres de là, et semblait les aspirer.

Conscient du danger, Graymes parvint à se dégager.

Malheureusement, aveuglé par la souffrance, il fut incapable d’opposer la moindre résistance lorsque le géant s’empara à nouveau de lui. Son épée lui échappa des mains et disparut sous une chaudière. Il poussa un juron. Mais il tenait toujours la précieuse relique, farouchement serrée dans son poing. Emeth chercha à décrisper ses doigts. Un craquement d’os se fit encore entendre. Le sorcier ne céda pas. Il repoussa violemment son ennemi et, pour un instant, parvint à se réfugier hors de portée.

Il trouva la rampe d’un escalier sous ses doigts et, s’y accrochant comme à une planche de salut, parvint à se hisser de quelques marches avant que l’Inerte ne se lance à sa suite. La main de celui-ci, large et grossière comme un gant de base-ball, se referma sur sa cheville. Il dut serrer les dents pour surmonter la douleur. Il savait que la mort l’attendait s’il ne trouvait pas rapidement le moyen de fuir. Mais, ébranlé par les coups, il n’avait plus sa lucidité. Et il se sentait irrémédiablement attiré vers le bas.

Un étrange phénomène se produisit alors.

Une clarté vive inonda l’atelier, surgie de nulle part. Une chaleur insolite embrasa sa main, celle qui tenait le Verbe, avant de remonter le long de son bras et de se diffuser dans son corps tout entier. D’une torsion reptilienne, il trouva enfin la force de se libérer, et poursuivit son ascension. Il se sentait porté par une vigueur nouvelle.

— Le Verbe… Donne-le, docteur ! Pour payer le passage !

Graymes laissa fuser un ricanement douloureux. Il avait maintenant atteint le palier. Emeth le talonnait, projetant devant lui ses bras interminables. À reculons, Graymes s’enfuit par la coursive dominant les ateliers. Shör-Gavan. L’épée. Où diable était son épée ? Emeth avançait toujours vers lui, prêt à le saisir à nouveau dans une étreinte mortelle. Son ombre glacée le recouvrait déjà. Graymes recula encore, jusqu’au moment où il sentit les effluves de la cuve bouillonnante monter entre ses jambes. La chaleur était presque intolérable.

Autour d’eux, la clarté irréelle s’intensifia.

— Tu… es… fini… Commandeur.

Tout se passa avec une rapidité affolante.

Graymes lança un ordre bref et tendit la main au-dessus de sa tête. Un éclair blanc traversa l’air enfumé et vint se loger en son creux. Le contact de Shör-Gavan lui inspira une énergie nouvelle. Il l’abattit sur la rampe dans une gerbe d’étincelles. La lame elfique trancha net le métal tubulaire. La passerelle fut secouée d’un sursaut, comme un cheval qui se cabre sous la piqûre d’un taon, avant de glisser dans le vide. Déséquilibré, Emeth poussa un glapissement. Il chercha à se retenir aux canalisations qui couraient le long du mur, mais celles-ci lâchèrent une à une sous la traction trop importante. Il glissa brutalement contre la rambarde qui acheva de céder.

Et bascula dans le vide.

Il lança une dernière malédiction avant d’être englouti dans le magma en fusion. Pendant quelques secondes, sa tête surnagea parmi les énormes bulles grasses, affreusement défigurée. Puis enfin son corps tout entier se liquéfia dans l’immonde mixture.

Graymes dut s’adosser à la cloison.

Il titubait d’épuisement.

Quelque part, des sirènes de police éveillèrent les échos de la nuit.

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