Robert Burns. Vol. 1, La Vie

Auguste Angellier · Chapitre 24 sur 33 · partie 2/4

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Robert Burns. Vol. 1, La Vie

Jamais les gars avec

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

Vous et Charlotte, vous êtes deux places de repos favorites pour

mon âme, dans sa marche errante à travers le désert fatigant,

plein d’épines de ce monde. Dieu sait que je ne suis pas fait

pour la lutte: je m’enorgueillis d’être un poète et j’ai besoin

qu’on me juge un homme sage; j’aimerais à être généreux et je

désire être riche. Après tout, j’ai bien peur d’être un homme

perdu. «Il y a des gens qui ont un tas de défauts, et je ne suis

qu’un pauvre mal-chanceux».

 

Pour clore les mélancoliques réflexions qui sont au bas de la

feuille précédente, j’y ajouterai un morceau de dévotion,

communément connu dans le Carrick sous le titre de «les grâces du

Tisserand».

 

D’aucuns disent que nous sommes voleurs, et tels sommes-nous!

D’aucuns disent que nous mentons et ainsi faisons-nous!

Dieu nous pardonne, et ainsi fera-t-il j’espère!

Debout et à nos métiers, mes gars[810].

 

[Note 810: To Miss Chalmers, 21st Nov. 1787.]

La misanthropie que nous avons vue éclater à Mauchline et qui semblait s’être dissipée un peu aux agitations du voyage, l’a repris et lui murmure de nouveau des choses amères. Quelques jours avant cette lettre, il citait deux vers qu’on croirait écrits par Swift.

 

«Mes affaires me ressemblent, elles ne sont pas ce qu’elles

devraient être, cependant elles sont meilleures que ce qu’elles

paraissent être.

 

Que le Souverain du ciel épargne à tous les êtres, sauf à Lui-même,

Ce spectacle hideux, un coeur humain à nu[811].

 

[Note 811: To Miss Chalmers, 6th Nov. 1787.]

On voit comme ces moments d’amertume commencent à faire une chaîne continue sous les dehors de la vie. Il est probable qu’il cherchait à s’étourdir, par les mêmes moyens que nous l’avons déjà vu employer. «Si j’étais hors de cette scène d’affairement et de dissipation, écrit-il à un ami, je me promets le plaisir de renouveler une correspondance si longtemps interrompue. À présent je n’ai de temps pour rien. La dissipation et les affaires absorbent tous mes moments[812].» Ces anxiétés, ces excès, agissaient sur sa santé et sur son humeur. On le sent irritable, sombre, brusque, jusqu’au point de heurter parfois ses meilleurs amis. Ce mélange triste apparaît dans un billet qu’il écrivait à Robert Ainslie, le jeune homme en compagnie de qui il avait commencé son tour des Borders. La seconde partie de ce billet contient une allusion à quelque rudesse de manières, pour laquelle il s’excuse.

 

[Note 812: To James Candlish, Nov. 1787.]

 

Je vous prie, cher Monsieur, de ne faire aucun arrangement pour

que nous allions chez Mr Ainslie (un parent du jeune homme) ce

soir. En examinant mes engagements, ma constitution, le présent

état de ma santé, quelques menus chagrins d’âme, etc., je trouve

que je ne puis souper en ville ce soir.

 

Vous penserez peut-être romanesque que je vous dise que je trouve

l’idée de votre amitié presque indispensable à mon existence.

Vous prenez la longueur de figure qu’il convient, dans mes heures

de papillons noirs; et vous riez juste autant que je puis le

souhaiter, à mes bons mots. Je ne sais pas, après tout, si vous

êtes un des premiers dans le monde de Dieu, mais vous l’êtes pour

moi. Je vous dis ceci, en ce moment, dans la conviction que

quelques inégalités dans mon caractère et mes manières peuvent

quelquefois vous faire soupçonner que je ne suis pas aussi

chaudement votre ami que je dois l’être[813].

 

[Note 813: To Robert Ainslie, Nov. 25th, 1787.]

On voit dans quel triste état d’esprit il se trouvait et combien peu ce séjour ressemblait à celui de l’année dernière. L’enthousiasme qui l’avait attendu et les espérances qu’il avait apportées étaient choses du passé.

 

*

 

Ce fut au moment même où il pensait quitter Édimbourg qu’il se trouva, pour la première fois, avec celle qui allait devenir célèbre sous le nom de Clarinda. Cette jeune femme s’appelait Agnes Craig. Elle était d’une famille cultivée. Son père, Andrew Craig, était un chirurgien estimé à Glascow; son oncle, le Rev. William Craig, était un des ministres et des prédicateurs de la même ville. Sa descendance était plus intellectuelle encore du côté de sa mère, qui était fille du Rev. John Mac Laurin, «un homme d’éloquence et de piété», et nièce de Colin Mac Laurin, le célèbre mathématicien, et l’ami de Newton[814].

 

[Note 814: Les détails biographiques sur Clarinda sont

empruntés au Memoir of Mrs Mac Lehose, publié, avec la

correspondance entre Burns et Clarinda, par son petit-fils,

W.-C. Mac Lehose, en 1843.]

Elle avait perdu de bonne heure sa mère et avait été élevée, mais jusqu’à treize ans seulement, par une soeur aînée. Elle avait été précocement formée et jolie; à l’âge de quinze ans elle était connue comme une des beautés de Glascow et avait inspiré une passion à un jeune homme de quelques années son aîné, nommé M. Mac Lehose. Il était fortement épris d’elle et la façon dont il lui avait parlé est assez romanesque. Il avait retenu toutes les places de la diligence par laquelle elle devait aller de Glascow à Édimbourg, afin de se trouver une journée avec elle. Deux ans plus tard, à l’âge de dix-sept ans, elle l’avait épousé. Mais ce mariage d’amour avait tristement tourné. C’est l’histoire de tant de mariages mal assortis, où des esprits encore enfants et des caractères qui ne sont pas formés s’engagent en un serment irréparable. M. Mac Lehose était un homme agréable, insinuant de manières, beau parleur, phraseur[815]. Ce qu’on a de ses lettres est emphatique, plein de protestations et de belles promesses. Mais autant en emportait le vent. Il était faux, égoïste, brutal, et d’une grande frivolité d’esprit. De son côté, elle qui était encore une enfant, fut sans doute un peu légère, étourdie, avide de société, d’attentions, de petits triomphes mondains, qui déplaisaient à son mari. Presque aussitôt la différence, le désaccord des caractères s’étaient montrés, et peu à peu avait agi ce terrible éloignement muet qui écarte, sans que rien en paraisse d’abord, deux êtres liés ensemble. Alors commença la vie terrible des ménages qui s’aigrissent, se désunissent, se disloquent, se détachent. D’un côté, ces blessures, ces froissements, ces défiances, ces premiers doutes rapides et affreux sur la valeur morale de l’homme auquel on appartient, cette inquiétude qui devient l’épouvantable détresse de se sentir liée à qui on n’aime plus. De l’autre côté, avec l’éloignement perçu, étaient nés les soupçons, la jalousie qui torture ce qui reste d’amour et l’empêche de mourir tout à fait, et, avec eux, la brutalité, la dureté, l’inconvenance. Ils avaient connu le poids de la vie commune, les jours boudeurs, sombrement muets, les querelles, et ce moment où des paroles irréparables éclatent et mettent soudainement à nu le travail des ulcères cachés. Terrible vie! renouée de temps en temps par des réconciliations amères, où l’on ne goûte plus que l’image déformée du bonheur d’autrefois, pauvre imitation rendue plus pénible parce qu’elle réveille des souvenirs meilleurs qu’elle! Tout ce drame intime, qui désole tant et tant d’existences féminines, qui se déroule à travers tant et tant de semaines de désespérance, est contenu dans ces quelques lignes: «Un temps très court s’écoula seulement avant que je m’aperçusse avec un inexprimable regret que nos dispositions, nos caractères et nos sentiments étaient si entièrement différents que tout espoir de bonheur était banni. Nos différends en vinrent à un tel degré et la façon dont mon mari me traita fut si dure que mes amis considérèrent comme prudent qu’une séparation intervînt[816]». Comme ces histoires dû coeur se ressemblent au fond! Ce sont, presque dans les mêmes mots, les mêmes phases douloureuses de désabusement que raconte une femme qui en souffrit et en a noté les crises avec franchise. Depuis la première parole inquiète: «il est bien dommage que sur certaines choses, mon mari et moi nous pensions si différemment[817]», jusqu’au dernier cri: «toute illusion est détruite, le bandeau est déchiré[818]» ce sont les angoisses que traversa Mme d’Épinay. Il est probable que les deux époux eurent des torts, comme il arrive généralement. Mais les fautes d’Agnes Craig provenaient d’un manque d’expérience, et celles de son mari d’un défaut de nature. Lui-même semble avoir reconnu qu’il avait été coupable; il lui écrivait plus tard: «je regrette sincèrement ces incidents de ma conduite envers vous qui ont causé notre séparation. S’il était possible de les effacer, ils ne se renouvelleraient jamais[819]».

 

[Note 815: Memoir of Mrs Mac Lehose, p. 16.]

 

[Note 816: Memoir of Mrs Mac Lehose, p. 17-18.]

 

[Note 817: Mémoires de Mme d’Épinay, t. I, p. 66.]

 

[Note 818: Id., t. I, p. 91.]

 

[Note 819: Memoir of Mrs Mac Lehose, p. 20.]

La séparation était venue avec ses émotions, ses anxiétés, ses lenteurs et ces scènes cruelles, ces tentatives du mari qui, par instants, est mordu du regret d’un bonheur gaspillé, se retourne vers des souvenirs chers, voit ce qu’il a perdu et, sous les colères et les emportements, est ressaisi par des liens profonds, des joies, des impressions, qui ne veulent pas mourir. Ce sont alors des supplications pour obtenir une entrevue qui doit être la dernière et dont on espère qu’elle en amènera d’autres. «Demain matin, je quitte ce pays pour toujours, c’est pourquoi, je souhaite beaucoup être un quart d’heure avec vous, ma très chère Nancy, c’est la dernière soirée probablement où vous aurez jamais une occasion de me voir dans ce monde[819].» Ce sont ces appels à la pitié dans la forme tragique qu’ils prennent volontiers, et le retour de ces appellations caressantes et familières qui veulent faire plaider le passé. Et ce sont encore les refus de la femme, émue malgré tout par cette évocation des premières tendresses et des jours où elle crut être heureuse, prise de compassion, troublée par ces cris qui peuvent être sincères, hésitante. «Je consultai mes amis; ils me déconseillèrent de le voir, et comme je pensais qu’il n’en pouvait sortir aucun bien, je déclinai cette entrevue[819].» Le plus poignant épisode peut-être des séparations, la lutte pour les enfants, n’avait pas fait défaut. M. Mac Lehose, croyant ainsi réduire leur mère, les lui avait enlevés; il comptait que pour les ravoir elle céderait et reviendrait à lui. Elle avait tenu bon. Et lui, vaincu sur ce point et incapable de les élever, les lui avait rendus. Mais qui peut dire les transes et les déchirements de pareilles épreuves? Après la séparation, qui avait eu lieu à la fin de 1780, M. Mac Lehose était resté en Écosse pour cette bataille désespérée. Il en était parti en 1782 pour Londres où, après avoir vécu dans toute sorte de désordre, il avait fini par être mis en prison pour dettes. Les siens ne l’en avaient retiré qu’à la condition qu’il s’expatrierait. Il était parti en 1784 pour la Jamaïque, où l’on disait qu’il était en train de prospérer; il s’était établi comme homme de loi et y faisait fortune. Quant à Mrs Mac Lehose, elle s’était établie à Édimbourg depuis 1782.

On ne peut s’empêcher de vouloir reconstituer la figure de la plus célèbre peut-être des héroïnes de Burns. Les renseignements ne sont ni très précis ni très abondants. Tout ce qu’on possède sont quelques détails de biographie ou de caractère, clairsemés dans le mémoire que son petit-fils écrivit sur elle en 1843, lorsqu’il rendit publique sa correspondance avec Burns, quelques aveux et quelques jugements sur elle-même contenus dans ces lettres, et un portrait singulier tracé d’elle par R. Chambers qui l’avait connue. Le voici: «D’un style de beauté quelque peu voluptueux, de façons vives et aisées et d’une construction d’esprit poétique, avec quelque esprit et un degré de raffinement et de délicatesse qui n’était pas excessif, Mrs Mac Lehose était exactement le genre de femme qui devait fasciner Burns. On peut, en vérité, la décrire en disant qu’elle était, dame et élevée à la ville, l’analogue des jeunes filles de campagne qui avaient exercé le plus grand pouvoir sur lui dans ses jeunes années[820].» On ne peut pas dire que ce soit là un portrait délicatement touché. Le bon R. Chambers n’était point peintre de pastels féminins. Ce n’était point là son fait. Il semble pourtant qu’avec les détails qu’on a sur elle, il ne soit pas impossible de se faire une idée plus précise de ce qu’elle était, et même de l’état moral où elle se trouvait, quand cette crise éclata dans sa vie.

 

[Note 820: R. Chambers, t. II, p. 174.]

C’était, de l’aveu de tous, une femme remarquablement intelligente, non pas d’une intelligence de haut vol ou de très rare qualité, mais vive, facile, ouverte et avide. Elle avait de l’imagination, mais probablement de l’imagination de lecture et sortie de la mémoire. Elle avait un goût qui semble avoir été sincère pour les choses de l’esprit et le désir d’accroître sa culture intellectuelle. Elle avait reçu l’éducation de la plupart des jeunes filles de son temps, laquelle était ordinaire. «Elle comprit plus tard pleinement les désavantages d’une pareille éducation et y porta partiellement remède, à une époque de la vie où beaucoup de femmes négligent ce qu’elles ont appris et où bien peu persévèrent dans l’acquisition de nouvelles connaissances[821].» Elle lisait beaucoup. Saint-Simon fait cet éloge d’une dame: «qu’elle avait de la mémoire et le jugement de n’en pas montrer.» Mrs Mac Lehose avait de la mémoire mais sans ce jugement-là. Elle aimait à faire montre de ses lectures. «Elle améliora son goût par la lecture des meilleurs auteurs anglais. Douée d’une mémoire très rétentive, elle citait souvent à propos ces auteurs, à la fois dans sa conversation et dans sa correspondance[822].» Elle se piquait de bien écrire et s’y appliquait. Il y avait bien un peu de pédantisme dans son cas. Elle avait une conversation qu’on regardait comme brillante, et dont la qualité était probablement l’assurance et la facilité de parole, qui souvent suffisent pour une réputation de ce genre. Il ne semble pas, d’après ses lettres, que cette causerie courante et décidée dépassât beaucoup les lieux communs, les réflexions générales. Il se peut qu’elle tombât quelquefois sur des rencontres de mots qui ont plus de succès qu’elles ne valent. Ce devait être l’exception. On ne trouve guère dans sa correspondance aucune de ces saillies, de ces tours imprévus, de ces aperçus personnels, même sur de menus points, qui marquent l’originalité d’un esprit. Ses lettres ont plutôt une tendance au développement noble, un peu déclamatoire et étalé. On y chercherait inutilement ce léger clapotis d’idées, fût-il même un peu brouillon, ces sauts soudains d’un sujet à un autre, l’aisance familière, la grâce abandonnée de certaines correspondances féminines. La sienne a quelque chose d’un peu trop littéraire. C’était, d’ailleurs, le ton de l’époque et de l’endroit. Avec cela elle avait du bon sens, de la pénétration, un coup d’oeil ferme en soi et dans les autres, de la justesse et de la solidité. Elle avait un fonds d’esprit plutôt sérieux, auquel son imagination et sa ferveur intellectuelle, et peut-être aussi une imitation littéraire, donnaient un certain mouvement général.

 

[Note 821: Memoir of Mrs Mac Lehose, p. 14.]

 

[Note 822: Memoir of Mrs Mac Lehose, p. 24.]

Elle était peut-être plus vive de coeur, lequel demeure plus personnel que l’esprit. Elle était de premier mouvement: «Vous vous trompez beaucoup quand vous énumérez la force d’âme parmi mes qualités. Je n’en ai même pas une part ordinaire; chaque passion fait de moi ce qu’elle veut et toute ma vie j’ai été guidée par l’impulsion du moment, mobile et faible[823].» Elle était portée à se donner tout entière et ardemment à ce qui l’occupait, apportant dans ses préférences une sorte de fougue. «Comme vous-même, je suis un peu enthousiaste. En religion et en amitié je suis tout à fait fanatique—peut-être pourrais-je l’être aussi en amour, n’était que tout ce qui m’est cher dans le ciel et sur terre me l’interdit[824].» Elle était très susceptible, prompte à ressentir très fortement et pour longtemps les intentions bonnes ou mauvaises. «Mes ressentiments sont vifs comme tous mes autres sentiments. Je sens très vivement la bonté et le mauvais vouloir. Le premier me lie à jamais. Mais je n’ai rien de l’épagneul dans ma nature; et le second me guérirait bientôt lors même que j’aimerais jusqu’à la folie[825].» Cela tenait sans doute à beaucoup d’amour-propre.

 

[Note 823: To Sylvander, 24th Jan. 1788.]

 

[Note 824: To Sylvander, 28th Dec. 1787.]

 

[Note 825: To Sylvander, 9th Jan. 1788.]

Elle était franche et assez pour avouer que cette franchise venait d’un manque de contrôle sur ses impressions. Par là, elle disait avec raison qu’elle ressemblait à Burns. «Si j’avais été homme, j’aurais été comme vous. Je ne suis pas assez vaine pour me croire votre égale en capacités; mais je suis formée avec une vivacité d’imagination et une force de passion peu inférieures…. Tous deux nous sommes incapables de tromperie parce que nous manquons de sang-froid et de pouvoir sur nos sentiments. La dissimulation est ce que je n’ai jamais pu atteindre, même dans des situations où il eût été prudent d’en avoir un peu[826].» Cependant ses malheurs, l’observance d’une vie surveillée par mille regards et nécessairement timide, avaient refoulé, et pour les points importants, ce naturel impétueux. «Les situations et les circonstances ont, cependant, eu sur chacun de nous les effets qu’on pouvait attendre. L’infortune a merveilleusement contribué à maîtriser la vivacité de mes passions, tandis que le succès et l’adulation ont servi à nourrir et à enflammer les vôtres[826].» Cependant cette imprudence de nature se décelait en certains petits traits de conduite. Il y avait désaccord entre son esprit qui était juste et son tempérament toujours disposé à partir droit devant lui. Il en résultait de petites incartades de manières ou de paroles. Elle manquait un peu du don de propriété; elle allait à l’étourdie. «La nature a été indulgente envers moi à plusieurs égards; mais elle m’a refusé absolument une chose essentielle: c’est cette perception instantanée de ce qui est convenable ou qui ne l’est pas, qui est si utile dans la conduite de la vie. Personne ne peut discerner, avec plus de justesse, après, que Clarinda. Mais quand son coeur est épanoui sous l’influence de la bonté, elle perd tout pouvoir sur lui et souvent elle souffre durement au souvenir de son imprudence[827].» On sent là un manque de mesure, de réserve, une familiarité un peu excessive ou trop prompte de manières et de langage, qu’elle sauvait sans doute par de la bonne humeur. Cela devait se traduire parfois par une certaine hardiesse et une certaine désinvolture de langage. C’est à quoi sans doute fait allusion Chambers lorsqu’il dit qu’elle avait «un degré de raffinement et de délicatesse qui n’était pas excessif.» Cette liberté de mots, qui offensait dans un milieu calviniste, aurait pu être ailleurs de la verve et de la verdeur. On voit que cette disposition à l’excitabilité s’emportait parfois, surtout quand elle était aiguillonnée par un peu de vanité ou de bruit. «En lisant ce que vous me dites de votre penchant pour les plaisirs de la société, j’ai souri de sa ressemblance avec le mien. Si vous m’aperceviez dans une réunion de plaisir, vous penseriez que je ne suis rien qu’une fanatique d’amusement; mais maintenant j’évite les réunions. Mes esprits s’affaissent ensuite pendant des journées et, ce qui est pire, il y a parfois des esprits stupides ou malveillants, qui me blâment bien haut pour ce que leurs natures pesantes ne peuvent comprendre. Si j’avais une fortune indépendante, je dédaignerais leurs pitoyables remarques; mais dans ma position tout me rend la prudence nécessaire[828].» Cette disposition n’avait pas été sans lui attirer quelques critiques et quelques attaques. On voit aussi, à la réaction qui la suivait, que sa gaîté, quand elle était excessive, était factice, comme il arrive aux personnes dont l’esprit est sérieux. Peut-être aussi y avait-il, dans ces accès de gaîté, un peu de désir de s’étourdir, cette sorte d’ivresse qui laisse, comme l’autre, son abattement.

 

[Note 826: To Sylvander, 1st Jan. 1788.]

 

[Note 827: To Sylvander, 19th Jan. 1788.]

 

[Note 828: To Sylvander, 9th Jan. 1788.]

Avec cela, Agnes Craig avait de sérieuses qualités de caractère et de coeur. Elle avait, ce qui est une grande marque de santé d’esprit, une sorte d’optimisme, une disposition à être contente de son sort et à voir les choses par leur bon côté. «Je ne suis pas, comme vous le supposez, malheureuse. J’ai de beaux enfants, de l’aisance, une bonne renommée, des amis bons et attentifs, quel monstre d’ingratitude je serais aux yeux du ciel si je me disais malheureuse. Il est vrai, j’ai rencontré des scènes horribles à se rappeler même à six années de distance; mais l’adversité, mon ami, est reconnue comme l’école de la vertu. Elle confère souvent cette douceur soumise qui est inconnue parmi les favoris de la fortune[829].» Et ailleurs elle revient sur la même idée que ses malheurs ont été pour elle une heureuse leçon, avec une simplicité et une franchise qui ne sont pas vulgaires. «Aucun démon malveillant n’a eu la permission «de verser du chagrin dans ma coupe» comme vous le supposez; c’était la bonté d’un père sage et tendre qui prévoyait que j’avais besoin d’être châtiée pour être ramenée à lui. Ah, mon ami, la Religion convertit en bénédictions nos plus lourdes infortunes! Je sens que c’est ainsi. Ces passions naturellement trop violentes pour ma paix ont été brisées et modérées par l’adversité; et, si l’adversité même n’a pas suffi à vaincre ma vivacité, jusqu’où n’aurais-je pas été si j’avais été libre de glisser plus loin, dans le plein soleil de la prospérité. J’aurais oublié ma destinée future et fixé mon bonheur sur les ombres fuyantes d’ici-bas[830].» Ce ne sont ni les pensées ni les paroles d’une âme commune. Elle était bonne: «Ma main n’a pas obtenu la joie de donner, mais le ciel accepte mon désir de donner»; elle était mère excellente; elle avait un fonds solide de religion et d’honnêteté qui fut longtemps son soutien dans la crise qu’elle allait traverser. Elle était, quand il le fallait, décidée et vaillante.

 

[Note 829: To Sylvander, 28th Dec. 1787.]

 

[Note 830: To Sylvander, 1st Jan. 1788.]

Tout cela formait, en somme, une nature assez riche et assez bien équilibrée, une physionomie aimable de petite bourgeoise intelligente, animée, capable de passion plutôt que passionnée, sans très haute distinction, avec plus de vivacité que de profondeur et plus d’attrait que de charme. Il lui manquait la séduction suprême, je ne sais quelle suavité victorieuse par dessus tout. Elle le savait et elle l’avouait avec la franchise et la justesse qui étaient de ses qualités et avaient leur bonne grâce. En parlant d’une petite pièce de vers qu’elle avait faite, elle disait: «Elle n’a pas de mérite poétique, mais elle donne des indices d’une délicate âme féminine, une âme comme je voudrais que la mienne fût; mais ma vivacité me prive de cette douceur qui est, dans mon opinion, le premier ornement d’une femme[831]». Cet arôme subtil, la fleur parfumée qui rend certaines vies suaves ou troublantes, lui faisait défaut. La sienne appartenait à la famille des plantes brillantes et sans parfum. C’était une nature facile, bien douée, avec un certain éclat, mais sans cette marque de personnalité qui, placée ici ou là, met un être à part. Elle avait cependant quelque chose d’attachant, car elle conserva un cercle d’amis très fidèles qui ne la quittèrent, les uns après les autres, que lorsque la mort les appela.

 

[Note 831: To Sylvander, 19th Jan.]

Ce qu’on sait de son apparence physique concorde bien avec cette physionomie morale. C’était une femme de petite taille, bien prise, avec plus de vivacité, de mouvement que de véritable grâce, comme il arrive aux personnes un peu courtes et destinées à prendre de l’embonpoint. Quelqu’un qui la vit, dix ans après cette époque, lui appliquait les mots de Byron «fair, fat and forty[832]». Ses extrémités étaient petites, ce qui va presque toujours avec une démarche alerte. Il reste d’elle une de ces silhouettes noires découpées qui étaient alors à la mode; le profil sans être très distingué est agréable, le front droit et bien assis, le nez retroussé, la bouche assez forte et ferme; une physionomie pas très raffinée mais plaisante et drue. C’est probablement ce qui a fait dire à Chambers qui manquait de nuances: «Elle était d’un genre de beauté un peu voluptueux.»

 

[Note 832: Scott Douglas, tom. V, p. 111.]

En réalité et en regardant de plus près, on sent, au-dessous d’une sentimentalité un peu factice entretenue par des lectures, on sent une femme fort raisonnable, fort pratique, à qui il n’a manqué qu’un foyer pour être une excellente épouse, faite pour une vie régulière et un bonheur tranquille. Elle était née pour être heureuse et rendre heureux, si elle avait été placée dans des conditions normales. Mais quand certains sentiments capitaux ne reçoivent pas un minimum de satisfaction, ils s’exaspèrent; ils deviennent des révoltés. Cette disette les pousse plus loin qu’ils n’auraient jamais rêvé d’aller, et des natures qu’un peu de contentement eût gardées paisibles, deviennent capables de violence. La moitié des excès de passion est produite par le manque d’un peu de bonheur, à l’heure voulue.

 

*

 

Au moment où nous la rencontrons, elle vivait à Édimbourg dans une situation assez délicate et assez difficile. Sa jeunesse et sa beauté rendaient plus dangereuse cette vie de femme isolée. Elle était pauvre en même temps. Ses faibles revenus ne lui suffisaient pas pour élever ses enfants. Elle avait reçu, pendant quelque temps, huit livres de la corporation des chirurgiens de Glasgow, probablement en souvenir de son père, et dix livres de celle des gens de loi, à laquelle avait appartenu son mari. Mais ces secours lui avaient été retirés parce que Mr Mac Lehose, prospérant à la Jamaïque, était en état d’élever ses enfants. Mr Mac Lehose n’y songeait guère et sa femme se trouvait au bord de la gêne. Heureusement elle avait un ami dévoué. Son cousin Craig, avocat, homme instruit et distingué, un des collaborateurs de Mackenzie au Miroir, lui venait en aide, avec une délicatesse presque touchante. Il en était silencieusement épris, il continua à l’aimer et à veiller sur elle toute sa vie, sans être aimé en retour. Ce fut l’ami dévoué et sacrifié qui se trouve dans la vie de tant de femmes. Il passe, dans un coin de cette histoire, comme une figure sympathique.

En même temps, elle traversait, depuis longtemps déjà, une crise intérieure, d’ailleurs inévitable. À la suite de sa séparation, la nouveauté du malheur, le besoin de repos qui suit des scènes cruelles, les difficultés matérielles de l’existence l’avaient d’abord absorbée. Mais elle avait vingt-quatre ans. La vivacité de ses sentiments s’était réveillée peu à peu. Son coeur avait senti un vide, une tristesse. Bien qu’elle ne fût pas d’une nature très poétique, elle s’était tournée vers la poésie. Elle essayait de se tromper avec des vers, comme on le fait avec la musique qui, devenue plus riche, plus expressive et plus précise, a pris, de nos jours, pour beaucoup d’âmes souffrantes, la placé de la poésie. Ce besoin d’aimer ne trouvant pas d’issue, était retombé en mélancolie. Le désoeuvrement de son coeur laissait place à des rêveries. Elle se disait, dans ses promenades écartées, qu’il est cruel de ne pas aimer, ce qui est bien près de se dire qu’il est doux d’aimer. «Sa première composition, était «des paroles à un merle» qu’elle avait entendu chanter, sur un arbre, près de l’endroit où le couvent de Ste-Marguerite a été depuis établi. Les vers, qui ont une douceur plaintive, disent assez quelles étaient ses pensées.

 

Continue, doux oiseau, et berce mes soucis,

Tes notes joyeuses apaiseront ma désespérance,

Tes harmonieux gazouillements, innocents,

Résonnent doucement dans mon coeur souffrant.

Choisis ta compagne et aime tendrement,

Éprouve tous les transports charmants,

Goûte toutes ces douces émotions;

Qu’aimer et chanter emploient toutes tes heures;

Tandis que moi, exilée de l’amour, délaissée, je vis

Sans donner ni recevoir de bonheur.

Chante encore, doux oiseau, et berce mes soucis,

Tes notes joyeuses apaiseront ma désespérance[833].

 

[Note 833: To a Blackbird Singing on a Tree.]

«Ces vers, dit-elle, ont été écrits pour apaiser un coeur endolori. Je souffrais alors d’une cruelle angoisse d’âme que je ne puis vous dire[834].» Elle avait des moments amers, surtout quand des jours de fête, le commencement de l’année, lui faisaient sentir davantage son isolement, «En cette saison quand les autres sont joyeux, je suis tout l’opposé. Je n’ai pas de proches parents et tandis que les autres sont avec les leurs, je suis assise seule, pensant à plusieurs des miens avec qui j’avais l’habitude d’être, maintenant partis pour la terre de l’oubli[835].» Ces heures glaciales devaient être affreuses pour elle. Peu à peu, par cette ascension insensible qui mène toute chose à la vie, ces songeries du passé, ces regrets, étaient devenus des rêves tournés vers l’avenir, de vagues espérances, pas assez précises pour l’effrayer et assez séduisantes pour la charmer. L’insinuante et dangereuse cajolerie de ces chimères la gagnait. Elle souhaitait innocemment un ami dont la présence remplirait sa vie. «Pendant bien des années, j’ai cherché un ami, doué de sentiments comme les vôtres; un ami capable de m’aimer avec une tendresse pure d’égoïsme, capable d’être mon ami, mon compagnon, mon protecteur, et qui serait mort plutôt que de me faire tort. J’ai cherché, mais j’ai cherché en vain[836].» Souhait si humain, si légitime après tout! Elle l’avait près d’elle, le véritable ami de sa situation. Mais elle ne l’aimait pas. Elle poursuivait ce rêve, par lequel commence le roman de presque toutes les femmes, ce rêve d’affection désintéressée et pourtant ardente d’un ami ému comme un amant. Elle se laissait aller à cette aspiration d’avoir toutes les douceurs, les troubles mêmes de la passion et la sécurité de la conscience. Elle ne s’apercevait pas qu’il est irréalisable, et que l’amitié est un vase que l’amour fait éclater. Mais elle flattait de cette fantaisie ses heures oisives et inquiètes. Elle était arrivée à ce moment où une femme est toute prête à se laisser aimer parce qu’elle est toute prête à aimer.

 

[Note 834: To Sylvander, 19th Jan. 1788.]

 

[Note 835: To Sylvander, 3rd Jan. 1788.]

 

[Note 836: To Sylvander, 19th Jan. 1788.]

Quant à Burns, il était aussi dans un singulier état d’esprit, mais en sens inverse. Il traversait lui-même une crise non d’aspiration mais de décroissement. Il était venu à un point où un homme tel que lui commence à sentir décroître le pouvoir qu’il a eu sur les femmes. Quelque chose l’a averti que l’assurance et l’entreprenante familiarité de la jeunesse ne lui siéent plus, parce qu’il n’a plus la gaîté et la souplesse qui les rachètent si elles échouent. Ce qu’il dit a maintenant trop de poids, ne se prend plus en jeu. Il s’aperçoit vaguement qu’un intervalle s’est établi entre lui et la beauté riante, et qu’il lui semble grave. Il en conçoit une sorte de timidité, de défiance de soi-même et de dépit, qui mènent à l’ironie. Tout cela est bien avoué dans ce qu’il disait de lui-même:

 

Ma rhétorique semble avoir tout à fait perdu son effet sur

l’aimable moitié du genre humain. J’ai connu le temps où… mais

cela est une «histoire du temps jadis». En conscience, je crois

que mon coeur a été si souvent en feu qu’il est absolument

vitrifié. Je contemple le sexe, avec quelque chose qui ressemble

à l’admiration avec laquelle je regarde le ciel étoilé par une

glaciale nuit de Décembre. J’admire la beauté de l’oeuvre du

Créateur; je suis séduit par l’étrange et gracieuse excentricité

de leurs mouvements et—je leur souhaite bonne nuit. Je parle

ainsi par rapport à _une certaine passion dont j’ai eu l’honneur

d’être un misérable esclave_[837].

 

[Note 837: To Miss Chalmers, Oct. 26th, 1787. Les mots en

italique sont en français.]

Il avait abusé de son coeur et avait usé certaines façons d’aimer. Mais il ne les avait pas épuisées toutes. Il devait renoncer à l’amour qui a la grâce des années légères. Il était trop triste désormais pour le goûter, et trop inquiétant pour l’inspirer. Mais il pouvait connaître celui des âmes endolories et expérimentées, qui se recherchent pour panser réciproquement leurs souffrances; l’amour sans allégresse, qui souffre de la perspicacité que lui a apprise la vie, mais qui connaît l’âpre orgueil ou la joie très douce de vaincre ou de guérir le passé, dans un coeur où le passé a laissé des trophées ou des blessures. Il faut, pour posséder tout le triomphe ou toute la mansuétude de cette forme tardive de l’amour, une âme d’une combativité impérieuse qui touche à la dureté, ou d’une noble indulgence qui va presque à la sagesse. Il est peu probable que l’une ou l’autre se rencontrent chez Burns, mais il est intéressant de voir comment il traversera cette phase de passion, qui forcément devait se trouver sur son chemin.

Ces amours commencent volontiers par des impressions intellectuelles et ils en vivent en partie, car ils appartiennent à une période où le corps n’a plus toute sa beauté et où, par contre, l’esprit a toute sa force. Il y avait donc bien des affinités entre Burns et Mrs Mac Lehose. Il trouvait en elle une femme plus instruite, plus distinguée, plus dame, que celles qu’il avait connues. Il était inévitable qu’elle serait attirée par son génie. Ce fait même qu’elle n’avait pas une très haute distinction la rendait plus accessible. Elle n’avait pas autour d’elle ces délicatesses excessives et factices qu’eût froissées ce qu’il y avait nécessairement de fruste et de rude en lui. Elle touchait directement sa force et son intelligence. Il n’y avait pas même entre eux ce léger grillage de raffinements de manières qui parfois se dresse entre un homme supérieur et une femme très élégante.

Elle s’était enthousiasmée pour le poète et, depuis quelque temps, elle pressait une de ses amies, vieille fille, Miss Nimmo, liée avec Miss Chalmers, de le lui faire connaître. Vers les premiers jours de décembre, Miss Nimmo cédant à ses sollicitations, l’invita à passer une soirée avec Burns. Elle fut sans doute éblouie et charmée par sa parole. L’entrevue se termina par une invitation à venir prendre le thé chez elle, le jeudi suivant, qui était le 6 décembre. Quelque chose survint qui fit remettre la réunion au samedi. Burns avait alors l’intention de s’éloigner d’Édimbourg, la semaine suivante, comme il résulte de la lettre qu’il écrivit pour accepter le changement de jour:

 

Madame, j’attachais beaucoup de prix au thé de ce soir, et je

n’ai pas été souvent aussi désappointé. Samedi soir, je saisirai

l’occasion avec le plus grand plaisir. Je quitte cette ville

aujourd’hui en huit, et probablement pour une couple d’années. Je

regretterai toujours d’avoir fait si tard la connaissance d’une

personne que j’estimerai toujours hautement et au bonheur de

laquelle je m’intéresserai toujours chaudement[838].

 

[Note 838: To Mrs Mac Lehose, Dec. 6th, 1787.]

Si les choses s’étaient passées ainsi, cette rencontre ne se fût pas distinguée de tant d’autres. C’eût été une soirée d’admiration de plus. Ce fut un accident matériel qui, en retenant Burns à Édimbourg plus longtemps qu’il ne le pensait, donna à ces relations le temps de se développer et d’entamer leurs deux vies.

Le lendemain de cette lettre, la veille même du jour attendu, une voiture, dans laquelle il se trouvait, fut renversée par la faute du cocher ivre. Il fut rapporté chez lui, avec un genou fortement contusionné, qui devait le garder à la chambre pendant six semaines. Sans cet accident, il est probable que ses rapports avec Mrs Mac Lehose auraient été coupés court, par son départ prochain. Il lui écrivit, pour s’excuser, une lettre dans laquelle il y a déjà une pointe de ferveur:

 

«Je puis dire avec vérité, Madame, que je n’ai jamais rencontré

dans ma vie de personne que j’aie plus anxieusement souhaité de

revoir que vous. C’est ce soir que j’allais avoir ce très grand

plaisir dont la pensée me grisait; mais une malheureuse chute de

voiture m’a tellement contusionné au genou que je ne puis bouger

la jambe du coussin. Ainsi, si je ne vous revois plus, je ne

reposerai pas dans mon tombeau, de chagrin. J’étais vexé jusqu’à

l’âme de ne pas vous avoir rencontrée plus tôt. J’avais pris la

résolution de cultiver votre amitié, avec l’enthousiasme de la

religion; mais c’est ainsi que la Fortune m’a toujours servi. Je

ne puis supporter l’idée de quitter Édimbourg sans vous voir. Je

ne sais pas comment expliquer cela: je m’éprends étrangement de

certaines personnes et je me trompe rarement.

 

Vous m’êtes une étrangère, mais je suis un être singulier. Des

sentiments encore innommés, des choses qui ne sont pas des

principes, mais qui sont mieux que des fantaisies, me portent

plus avant que la raison tant vantée n’a jamais conduit un

philosophe.—Adieu! tous bonheurs soient vôtres[839].

 

[Note 839: To Mrs Mac Lehose, Dec. 8th, 1787.]

À cette lettre un peu bien expansive, Clarinda fit une réponse du même ton. Quelque accoutumée qu’elle soit aux déceptions, elle n’en a jamais ressenti une de même nature à laquelle elle ait été plus sensible, que dit-elle? à moitié aussi sensible qu’à celle-ci. L’accident cruel qui l’a causée augmente ses regrets. Si sa sympathie, son amitié étaient capables de le soulager dans sa peine, il pouvait être assuré qu’il les possédait. Elle se laissait aller à parler de ces sentiments vagues que Burns avait habilement mis en avant, à user ces mots doux et d’air innocent, les préludes de la flûte séductrice, qui ne disent rien, mais qui préparent à écouter et auxquels les femmes devraient fermer leurs oreilles, car ils sont perfides. «Nous sommes, en vérité, étrangers en un sens, mais nous avons une proche parenté à beaucoup d’égards: ces sentiments innommés je les comprends parfaitement, quoique la plume d’un Locke n’ait pu les définir. Peut-être le mot instincts approche-t-il plus de leur définition que Principes ou Caprices. Pensez-vous, ajoutait-elle, en lui citant avec un peu de flatterie un de ses vers, qu’ils aient quelque rapport avec cette lumière céleste qui nous égare?[840] Je sais une chose, c’est qu’ils ont un puissant effet sur moi et qu’ils sont délicieux lorsqu’ils demeurent sous le contrôle de la raison et de la religion[841]». Il y a bien un peu de coquetterie et d’attirance dans ces mots. Cependant elle touchait, dès le premier jour, le point sur lequel allait porter la lutte entre elle et Burns. Comme toute femme qui marche vers une faute par des perspectives honnêtes, elle voudra rester dans les limites marquées par ces deux mots; et lui essayera de l’entraîner au-delà, au moyen de tous les sophismes et les déclamations que nous murmure le Méphistophélès invisible, plein de conseils et d’habiletés, qui assiste caché derrière le buisson, au débat de tout homme et de toute femme. Burns avait un allié, dans ces premiers moments, c’était son accident: «Si j’étais votre soeur j’irais vous voir, mais ce monde est plein de censure[841].»

 

[Note 840: C’est un vers de la Vision.]

 

[Note 841: To Robert Burns, Dec. 8th, 1787.]

Burns était trop expert joueur pour ne pas saisir cet avantage et ne pas pousser plus avant. Il fit aussitôt le mouvement qui amenait les relations sur le terrain de l’amour, et il le faisait d’une façon très habile, sans se compromettre, par un regret vague, un soupir arraché comme malgré lui. «Votre amitié, madame! Par les cieux, je n’avais jamais connu ce que c’est que l’orgueil!» et il ajoute que de son côté c’est une amitié «qui, si j’avais eu le bonheur de vous rencontrer à temps, aurait pu me conduire… le dieu de l’amour seul sait jusqu’où[842]». Sous cette forme de prétérition, la chose est insinuée, le mot est glissé. On ne peut se défendre d’un étonnement presque pénible à voir ce qu’il y avait de finesse et de rouerie en lui. Toute cette nouvelle aventure, qui n’a en soi rien d’extraordinaire, est curieuse pourtant parce qu’elle nous le montre à l’oeuvre de près et permet de juger jusqu’où il était capable d’aller dans un certain sens. Elle est curieuse aussi parce qu’elle présente, avec une singulière clarté et dans ses degrés successifs, l’éternel conflit des désirs d’un homme et des scrupules d’une femme, avec son éternelle issue.

 

[Note 842: To Mrs Mac Lehose, Dec. 12th, 1787.]

Voyez avec quelle rapidité les choses prennent forme et avec quelle précision la question se pose dès le début. Un peu alarmée par cette lettre, Mrs Mac Lehose veut le ramener à leur point d’entente. Ses paroles ne manquent ni de justesse ni de dignité. Mais elle ne s’aperçoit pas que cette défense ne fait que donner plus de passion à l’attaque, et qu’il y a des cas où le seul moyen est de ne pas comprendre. Combien de femmes ont écrit ceci, ou à peu près, et de bonne foi!

 

Quand je vous verrai, il faudra que je vous gronde pour m’écrire

d’une façon romanesque. Vous souvenez-vous que celle à qui vous

parlez est une femme mariée, ou bien—comme Jacob,—voudriez-vous

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