Robert Burns. Vol. 1, La Vie

Auguste Angellier · Chapitre 24 sur 33 · partie 4/4

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Robert Burns. Vol. 1, La Vie

Jamais les gars avec

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

Il n’y a pas un sentiment dans votre chère dernière lettre qui ne

doive rencontrer l’approbation de tous les esprits justes, sauf

un seul, «que je peux disposer de mon coeur, de mes plus tendres

désirs». Il est vrai qu’ils ne sont pas, qu’ils ne sauraient être

placés sur celui qui aurait dû les posséder, mais dont la

conduite (je n’ose pas en dire davantage contre lui) les lui a

justement fait perdre. Mais n’est-ce pas être trop près

d’enfreindre les obligations sacrées du mariage que d’accorder

son coeur, ses souhaits et ses pensées à un autre? Quelque chose,

dans mon âme, me murmure que cela approche du crime. J’obéis à

cette voix. Laissez-moi mettre tous les sentiments affectueux

dans le lien permis de l’Amitié. S’ils sont accompagnés d’une

ombre de sentiment plus tendre, qu’ils soient versés dans le sein

d’un Dieu miséricordieux! Si l’aveu de mon amitié la plus

ardente, la plus sincère, ne vous satisfait pas, le devoir défend

à Clarinda de faire davantage! Sylvander, je ne m’attends pas à

être jamais heureuse ici-bas! Pourquoi ai-je été formée si

susceptible d’émotions auxquelles je n’ose pas céder?[867]

 

[Note 867: To Sylvander, Feb. 6th, 1788.]

Plus loin, dans un passage singulier, qui n’est pas sans une sorte de beauté ni sans force et sincérité de sentiment, quoique un peu artificiel de forme, elle s’écrie:

 

«Sylvander, je crois que notre amitié sera durable; sa base a été

la vertu, une similitude de goûts, d’émotions et de sentiments.

Hélas! l’idée de cent milles d’éloignement me fait trembler. À

peine m’écrirez-vous une fois par mois, et d’autres objets

affaibliront votre affection pour Clarinda! Cependant je ne puis

le croire. Oh! que les scènes de la nature vous rappellent

Clarinda! En hiver, rappelez-vous les ombres noires de sa

destinée; en été, l’ardeur, la cordiale ardeur de son amitié; en

automne, ses riches désirs que tous aient l’abondance; et que le

printemps vous mette dans l’esprit l’espérance que votre amie

puisse vivre assez pour traverser les rafales froides de la vie

et revivre pour goûter un renouveau de bonheur! Après tout,

Sylvander, les orages de la vie «passeront rapidement et un

printemps sans fin enveloppera tout.» Là, Sylvander, je crois que

nous nous retrouverons. L’amour là n’est pas un crime. Je vous

y donne rendez-vous. Ô Dieu!—je ne puis plus tenir ma

plume[867].»

Ainsi, peu à peu, Clarinda avait mis davantage de sa vie dans cette aventure. Elle s’était laissé gagner par cette troublante parole. Il se peut qu’elle ait commencé par de la coquetterie, de l’attrait superficiel, de la curiosité, peut-être même par la vanité d’être distinguée par un poète. Mais c’était un jeu périlleux dans l’état d’âme où elle était. Ce besoin d’aimer, qu’elle portait en elle vague et inappliqué, a pris corps; il a envahi les profondeurs de son être. Et maintenant la malheureuse femme en est arrivée à la vraie tendresse et à la vraie affliction. Elle est déchirée en elle-même, entre l’appel que l’amour fait à toute sa nature et les admonestations de sa conscience. Et aussi, elle souffre de la suprême détresse des coeurs qui nourrissent la pensée de la séparation. À mesure que le jour en approche, l’inévitable jour, le jour haï, elle sent qu’il lui enlèvera davantage. Elle en détourne les yeux. Elle connaît maintenant la souffrance de voir s’écouler, sans pouvoir les retenir, les dernières minutes qui vident notre bonheur. «Est-ce que vendredi sera notre dernier jour? Je voudrais, Sylvander, que vous partiez à la dérobée,—je ne puis supporter l’adieu! Je puis à peine chérir la pensée de nous revoir—car cette pensée[868]…!» Même dans ces extrémités d’amertumes, elle murmure encore la recommandation dans laquelle elle a placé tout le repos de sa vie et qui a été son soutien pendant cette crise. «Ô Sylvander, si vous désirez ma paix, que l’Amitié soit le seul mot entre nous: plus me fait trembler. «Ne parlez pas d’Amour[868].» À quoi bon? Les mots ne changent rien aux sentiments. Et d’ailleurs c’est à elle-même que cette recommandation devrait s’appliquer, car c’est elle seule qui aime d’amour.

 

[Note 868: To Sylvander, Feb. 6th, 1788.]

 

*

 

Ces chagrins intimes n’étaient pas le seul dommage que la rencontre de Burns devait porter dans la vie de Clarinda. Ces imprudences de sentiments ont fréquemment leur contre-coup extérieur.

Autour d’une jeune femme, veuve ou séparée, il rôde presque toujours quelques amitiés masculines, toutes disposées à prendre un autre nom. Cela était arrivé pour Clarinda. On a vu qu’elle avait auprès d’elle un de ses cousins, Lord Craig, qui lui était véritablement dévoué. Il semble avoir été un homme délicat et bon[869]. Il avait été son principal protecteur, lorsque, seule et malheureuse, elle était arrivée à Édimbourg; il l’avait soutenue dans ses épreuves et l’aidait dans sa gêne actuelle. Il avait conçu pour elle une de ces affections silencieuses, qui se résignent à ne rien obtenir, et vivent de la pensée qu’aucune autre ne leur est préférée. Clarinda avait failli l’aimer; un rien, à un moment décisif, avait sans doute arrêté la cristallisation, pour employer le mot de Stendhal. Elle n’avait conservé pour lui que de l’estime et de la reconnaissance. Elle se trouvait partagée entre le scrupule de le tromper en lui dissimulant son sentiment nouveau, et la crainte de l’affliger en le lui révélant. Elle-même, gentiment et d’une touche légère, esquisse ce timide commencement de roman et met Burns au courant de ses incertitudes:

 

[Note 869: Voir la notice sur lui dans le _Biographical

Dictionary of Eminent Scotsmen_.]

 

«Je vous ai parlé de cet ami particulier; il a été, pendant

quatre ans, celui à qui je me suis confiée. Il est très digne et

répond exactement à votre description dans «l’épître à J.

S.[870]» Alors que j’avais à peine un ami qui se souciât de moi à

Édimbourg, il m’accueillit. Je vis, trop tôt, que c’était chez

lui un sentiment plus ardent; peut-être une légère contagion en

fut-elle le résultat naturel. Je vous ai raconté la circonstance

qui contribua à effacer en moi cette tendre impression; mais je

m’aperçois (bien qu’il ne m’en parle jamais) je vois à toute

occasion que, de son côté, sa faiblesse persiste encore. Je

l’estime comme un ami fidèle; mais je ne saurais ressentir

davantage pour lui. Je crains qu’il n’en soit pas convaincu. Il

ne voit aucun autre homme qui soit à moitié aussi souvent avec

moi que lui-même, et en tout cas il croit que je n’ai de

partialité pour personne. Je ne puis supporter de tromper

quelqu’un sur un point si délicat, et je suis chagrinée qu’il

donne asile à un attachement que je ne pourrai jamais payer de

retour. J’ai la pensée de lui avouer mon intimité avec Sylvander;

mais mille choses m’en empêchent. Je serais poursuivie par la

jalousie «ce monstre aux yeux verts», et je crains en outre que

cela ne blesse son repos. C’est une affaire délicate. Ô

Sylvander, je ne puis supporter de faire de la peine à qui que ce

soit, encore moins à un homme qui m’entoure des attentions d’un

frère[871].»

 

[Note 870: L’Épître à James Smith.]

 

[Note 871: To Sylvander, Feb. 6th, 1788.]

Peut-être y avait-il dans ces hésitations un peu plus qu’elle ne se l’avouait à elle-même: un peu de cette subtilité et duplicité dont les femmes n’ont pas conscience, un peu de cette répugnance qu’elles ont à détruire leur pensée, même dans des coeurs qui leur sont indifférents; elles n’aiment pas à casser les miroirs où leur image se reflète. Quant à Lord Craig, il semble avoir été un parfait galant homme. À côté de lui, on aperçoit un personnage, assez ordinaire en pareil cas, un directeur spirituel, un Révérend Kemp, ministre de la chapelle de la Prison d’Édimbourg, homme de façons graves, de piété notable et de quelque éloquence ecclésiastique. Clarinda avait en lui beaucoup de confiance. Quand elle a le coeur trop chargé du secret récemment entré dans sa vie, elle l’appelle et, tout en larmes, lui confie qu’elle aime quelqu’un et lui demande si c’est pour elle un devoir d’en informer son cousin. Il l’en dissuade, regrette qu’elle ait donné son coeur, il aurait voulu qu’elle s’en tînt à l’amitié et lui parle comme un parent anxieux de son bonheur[872]. D’autres jours, il vient la visiter le soir et «tremble pour sa paix[873].» Il semble que ce révérend ait été une espèce de Tartufe puritain, car, après avoir été marié trois fois, il fut, plus tard, poursuivi en adultère par l’homme dont la fille avait épousé son fils[874].

 

[Note 872: To Sylvander, 27th Jan. 1788.]

 

[Note 873: To Sylvander, 28th Jan.]

 

[Note 874: Scott Douglas donne des renseignements sur le

Rev. Kemp, tom. V, p. 86-87.]

Quand ces deux hommes eurent connaissance que Clarinda avait une intrigue, ils intervinrent. Ils firent des représentations; l’un, sans doute, avec des conseils graves et des exhortations; l’autre, cruellement blessé, alla peut-être aux reproches et aux récriminations. L’un d’eux même lui en écrivit durement[875]. Il y a lieu de croire qu’ils eurent des soupçons sur Burns, sans avoir de certitude. Tremblante de voir irritées les seules amitiés qu’elle eût, et consternée à l’idée qu’elles pourraient l’abandonner, affligée d’avoir blessé et peut-être éloigné un dévoûment éprouvé, elle raconta ses troubles à celui qui en était le motif et lui envoya les lettres qu’elle avait reçues à ce sujet. On a perdu les lettres qu’elle écrivit à Burns; mais il semble qu’elle lui demandait de renoncer à elle, en lui faisant voir les dangers auxquels elle était exposée.

 

[Note 875: Chambers, tom. II, p. 222.—Scott Douglas, tom.

V, p. 79.]

Ce fut simplement, pour lui, comme un coup de fouet. Sa nature ombrageuse se cabra. Quelque chose de sa vieille colère contre les faiseurs de morale le ressaisit. Quand on lui apporta ces nouvelles, il allait dîner; il écrit sur-le-champ quelques lignes furieuses qui partent comme une invective et vont presque jusqu’aux gros mots:

 

Ma toujours très chère Clarinda, je fais attendre pour dîner une

nombreuse compagnie, pendant que je lis votre lettre et que

j’écris ceci. Ne me demandez pas de cesser de vous aimer, de vous

adorer, dans mon âme; cela m’est impossible: votre repos et votre

bonheur me sont plus chers que mon âme. Fixez les conditions

selon lesquelles vous désirez que je vous voie; que je

corresponde avec vous, et vous les avez. Je ne puis m’empêcher de

vous aimer, de m’affliger, de pleurer, de vous adorer en secret:

vous ne devez pas me refuser cela. Vous me serez toujours

 

Chère comme la lumière qui visite ces yeux attristés,

Chère comme les gouttes pourpres qui échauffent mon coeur[876].

 

[Note 876: Cité imparfaitement de Julius Cæsar, de

Shakspeare, act. II, scène I.]

 

Je n’ai pas la patience de lire ce griffonnage de puritain.

Maudite sophisterie! Vous, Cieux, toi, Dieu de la nature, toi,

Sauveur du genre humain, vous contemplez d’en haut, avec des yeux

approbateurs, une passion inspirée par la flamme la plus pure,

surveillée par la délicatesse et l’honneur; mais l’âme, haute

d’un demi-pouce, d’un pitoyable bigot, presbytérien misérable et

froid, ne peut rien pardonner qui soit au-dessus de son coeur de

basse fosse et de son cerveau ténébreux.

 

Adieu, je serai avec vous, demain soir! que votre esprit se

tranquillise. Je vous appartiendrai de la façon qui vous semblera

la meilleure pour votre bonheur. Je n’ose pas continuer. Je vous

aime et je vous aimerai, et, plein d’une confiance joyeuse, je

m’approcherai du trône du Juge Tout Puissant des hommes,

dédaignant l’écume de la sentimentalité et le brouillard de la

sophisterie[877].

 

[Note 877: To Clarinda, Feb. 13th, 1788.]

On devine ce que put être pour lui le dîner qui l’attendait, pendant qu’il traçait ces lignes courroucées. En rentrant à minuit, il écrit de nouveau, essayant, cette fois, de convaincre Clarinda de la légitimité de leurs relations. La lettre, qui commence avec une sorte de solennité, se poursuit sous une forme de raisonnement assez singulière en ce cas, mais pressante et vive, et qui monte vers l’éloquence. Elle est malheureusement incomplète. Ce dut être une des plus intéressantes et des plus sincères de cette correspondance.

 

Madame, après une journée misérable, je me prépare à une nuit

d’insomnie. Je vais m’adresser au Témoin tout puissant de mes

actions, qui sera un jour, peut-être bientôt, mon Tout-puissant

Juge. Je ne serai pas l’avocat de la passion. Sois mon

inspirateur et mon témoin, ô Dieu, tandis que je plaide la cause

de la vérité.

 

J’ai lu la lettre hautaine et impérieuse de votre ami: en

pareille matière, vous n’êtes responsable que devant votre Dieu.

Qui a donné à un de vos semblables, (un de vos semblables,

incapable d’être votre juge, parce qu’il n’est pas votre égal) le

droit de vous catéchiser, de vous admonester, de vous ravaler, de

vous outrager, de vous insulter ainsi, avec cette insouciance et

cette cruauté? Je ne désire pas, non, je ne désire pas même

vous tromper, Madame. Celui qui voit les coeurs m’est témoin

combien vous m’êtes chère; mais même s’il était possible que vous

me fussiez plus chère encore, je ne consentirais pas à baiser

votre main aux dépens de votre conscience. Pas de déclamation!

Appelons-en à la barre du sens commun. Ce n’est pas en pérorant

avec emphase des choses sacrées, ce n’est pas avec de vagues

assertions déclamatoires, ce n’est pas en prenant, en prenant

hautainement et insolemment le langage dictatorial d’un pontife

romain, qu’on dissoudra une union comme la nôtre. Dites-moi,

Madame, y a-t-il pour vous la plus légère ombre d’obligation à

accorder votre amour, votre tendresse, vos caresses, vos

affections, votre coeur et votre âme à Mr. Mac Lehose, l’homme

qui a continuellement, habituellement, barbarement passé à

travers les liens du devoir, de la nature ou de là reconnaissance

envers vous? Il est vrai, les lois de votre pays, pour les plus

utiles raisons de politique et de sain gouvernement, ont rendu

votre personne inviolable; mais est-ce que votre coeur et vos

affections sont liées à un homme qui ne vous paie de retour ni

pour les unes, ni pour l’autre?

 

Vous ne pouvez pas faire cela; il n’est pas dans la nature des

choses que vous soyez obligée à le faire; les sentiments les plus

communs de l’humanité l’interdisent. Est-il donc vrai que vous

possédiez un coeur, des affections, sur lesquels aucun homme n’a

de droit? Cela est vrai, alors dites-moi, au nom du sens commun,

peut-il être, est-il compatible avec les plus simples notions du

bien et du mal de supposer qu’il soit blâmable d’accorder à un

autre ce coeur et ces affections, quand, en les accordant, vous

ne blessez à aucun degré votre devoir envers Dieu, envers vos

enfants, envers vous-même, envers la société, en général?[878]

 

[Note 878: To Clarinda, Feb. 18th 1788.]

S’il était entré, dans la conduite de Burns envers Clarinda, un peu d’affection vraie et de désintéressement, cette complication eut dû le faire réfléchir, par dessus toutes choses. Il pouvait porter aux intérêts matériels de cette femme une atteinte sensible, diminuer son bien-être et celui de ses enfants, et la ramener vers le dénûment, en la privant des amitiés auxquelles elle devait l’aisance. N’était-ce pas là une responsabilité faite pour troubler un honnête homme? Fallait-il risquer l’avenir de cette existence? De si aventureux coups de résolution peuvent s’excuser, quand on donne vie pour vie, et que chacun paie de tout soi les sacrifices que l’autre fait. Était-ce le cas pour lui? N’y avait-il pas lieu d’hésiter, de s’arrêter? N’était-ce pas son devoir de penser, lui qui n’exposait rien, de penser avant tout à cette femme qui allait perdre beaucoup pour lui? N’était-ce pas à lui qu’il revenait de prendre une décision de prudence et de donner tendrement un amer avis de sagesse? N’y devait-il pas songer, tout au moins? Il n’y songea pas un instant. Il ne semble même pas avoir eu la notion qu’il y avait autre chose en cause que l’intérêt passager de ce qu’il appelait sa passion et les susceptibilités irascibles de son orgueil. Il n’avait trouvé qu’un sophisme, enlevé dans une colère presque éloquente par sa violence.

Mais ce n’est là qu’un côté de la situation. Quand on s’est emporté contre les jaloux ou les intrus qui nous gênent de leurs soupçons ou de leur zèle, on n’a pas fini. On demeure avec une responsabilité. C’est fort bien de chasser d’auprès d’une femme les amitiés qui l’entouraient, pourvu qu’on les remplace par une affection aussi efficace qu’elles l’étaient, et aussi durable qu’elles promettaient de l’être. Il faut que la protection qu’on lui apporte vaille celle dont on la prive. Mais si on la laisse désertée par ses relations, perdue dans le délaissement et la froideur qu’elle a encourus pour nous, on se ménage le remords qu’on mérite chaque fois qu’on a sacrifié à un caprice le repos d’une créature humaine. Et Burns le sentait bien! Le lendemain de cette lettre toute de revendication, il en écrit une autre qui est bien plus près de la vérité; celle-ci, toute de contrition, toute de repentir, et portant dans chacune de ses lignes, le sens et le chagrin du tort fait à la pauvre femme dont il était aimé.

 

Votre lettre, Clarinda, m’a causé de la peine. Mon âme s’est

réveillée à cette triste lecture: j’ai eu peur d’avoir mal agi.

Si je vous ai privée d’un ami, que Dieu me le pardonne! Mais

consolez-vous, Clarinda; élevons le ton de nos sentiments un peu

plus haut, un peu plus hardiment. Celui de nos semblables qui

nous abandonne, qui nous méprise, sans juste motif,—qu’un peu

d’orgueil honnête nous soutienne!—laissons-le partir! Comment

vous consolerai-je, moi qui vous ai causé ce tort? Puis-je

souhaiter de ne vous avoir jamais vue? ne jamais vous avoir

rencontrée? Non, jamais! Mais vous ai-je donc réduite à être sans

amis? La folie est presque dans cette pensée. Père des

miséricordes! contre toi, j’ai souvent péché; par ta grâce,

j’essayerai de ne plus le faire. Quant à celle qui, tu le sais,

m’est plus chère que moi-même, verse dans ses blessures passées,

le baume de la paix, entoure-la, protège-la de ton soin spécial,

dans tous ses jours, dans toutes ses nuits futures. Fortifie son

tendre, son noble esprit, afin qu’elle souffre avec fermeté et

endure avec grandeur. Rends-moi digne de cette amitié, de cet

amour dont elle m’honore. Que mon attachement pour elle soit pur

comme le dévouement, et durable comme la vie immortelle. Ô bonté

toute puissante! Écoute-moi! sois-lui, à tous les instants et

surtout à l’heure de l’angoisse et de l’épreuve, un ami cher, un

consolateur, un guide et un gardien.

 

Que tes serviteurs sont bénis, ô Dieu,

Que leur défense est sûre!

Ils ont pour guide la sagesse éternelle,

Pour appui, la Puissance infinie.

 

Pardonnez-moi, Clarinda, le tort que je vous ai fait. Ce soir, je

vous verrai, car je n’aurai pas de repos, avant de vous

voir[879].

 

[Note 879: To Clarinda, 14th Feb. 1788.]

Mais peut-on rester sur ces aveux d’imprudence et sur ces demandes de pardon? Tout naturellement, il vient au coeur et aux lèvres des promesses de réparation, des serments de fidélité éternelle, des engagements de compenser tout ce qu’on a fait perdre. On veut effacer le dommage qu’on a causé. On croit soi-même qu’on ne faillira pas à le faire. C’est ce que fait Burns.

 

Je viens de recevoir votre première lettre d’hier, par suite de

la négligence de la poste. Clarinda, les choses sont devenues

très sérieuses pour nous. Écoutez-moi donc sérieusement, et

écoute-moi, ô Ciel!

 

Je vous ai rencontrée, ma chère Clarinda, de beaucoup la première

des femmes, du moins pour moi. Je vous estimai, je vous aimai à

première vue; et vous m’avez fait l’honneur de me rendre ces deux

attachements. Plus je vous connais, plus je découvre en vous de

charme inné et de mérite. Vous avez souffert une perte, je le

confesse, à cause de moi; mais si l’amitié la plus ferme, la plus

sûre, la plus ardente; si tous les efforts pour être digne de la

vôtre; si un amour fort comme les liens de la nature et saint

comme les devoirs de la religion; si toutes ces choses peuvent

ressembler de loin à une compensation pour le mal que je vous ai

occasionné; si elles sont dignes d’être acceptées par vous ou

peuvent au moindre degré ajouter à vos joies—puissiez-vous,

pouvoirs célestes, secourir Sylvander à son heure de détresse

comme il offre tout cela prodiguement à Clarinda!

 

Je vous estime, je vous aime comme amie; je vous admire, je vous

aime comme femme, au-delà d’aucune autre dans le cercle de la

création. Je sais que je continuerai à vous estimer, à vous

aimer, à prier pour vous, que dis-je? à prier pour moi-même par

amour pour vous[879].

Et le lendemain il écrivait en termes aussi forts et aussi engageants:

 

Je suis à vous, Clarinda, pour la vie. Que tout ceci ne vous

décourage pas. Regardez en avant; dans quelques semaines je

serai, dans un endroit ou dans un autre, hors de la possibilité

de vous voir: jusque-là je vous écrirai souvent mais j’irai

rarement vous faire visite. Votre renommée, votre bien-être,

votre bonheur me sont plus chers que toutes les joies.

Consolez-vous, mon aimée! le moment présent est le plus dur; la

bienfaisante main du temps est occupée, chaque jour, chaque

heure, soit à alléger le fardeau, soit à nous rendre insensibles

à son poids. Aucun de ces amis, je veux dire Mr –- et les

autres messieurs, ne peut nuire à vos ressources; et quant à leur

amitié, peu de temps vous apprendra à être tranquille et, peu

après, à être heureuse sans elle. De décents moyens de vivre dans

le monde, un Dieu qui vous approuve, une conscience en paix et

un ami ferme et fidèle—est-ce qu’on peut dire que celui qui

possède ces choses est malheureux? Vous les possédez[880].

 

[Note 880: To Clarinda, 15th Feb. 1788.]

Peu à peu, la rumeur publique l’avait désigné comme l’inconnu qui troublait la tranquillité de la vie de Clarinda, car il ajoutait: «Cependant si quelqu’un de ces intempestifs amis vous questionnait à mon propos et vous demandait si je suis Lui, je ne pense pas qu’ils aient droit à une réponse. Quant à leur jalousie et à leur espionnage, je les méprise[880].»

C’est dans ces pénibles circonstances qu’eut lieu, le samedi 16 février 1788, la dernière rencontre des deux amants, avant le départ de Burns. À la tristesse de la séparation, s’ajoutaient, pour Clarinda, l’anxiété des jours précédents, peut-être la lassitude de scènes de reproches, l’inquiétude de sa réputation compromise, le regret d’avoir blessé son bienfaiteur et le déchirement que cause une amitié qui se détache. Et c’était au moment où les affections éprouvées l’abandonnaient, que le nouvel amour qui les éloignait s’en allait aussi. Elle devait être brisée. Avec un mélange de tendresse et de dévotion, elle fit promettre à Burns que, tous les dimanches à huit heures, au service du soir, à l’église, il penserait à elle. Elle se rappelait peut-être les vers adorables de Shakspeare où une amante se propose d’engager son amant à la rencontrer dans son oraison, à la sixième heure du jour, à midi et à minuit, parce qu’alors «elle est au ciel pour lui[881].» Leur liaison, si littéraire, s’achevait sur un souvenir de Cymbeline comme elle avait commencé par une citation d’Othello. Enfantillages bienfaisants qui distraient l’amertume des dernières entrevues et conduisent peu à peu de la crise de la séparation à l’habitude de l’absence! La pauvre Clarinda s’y rattachait dans sa solitude. Sans doute, Burns lui fit des adieux éloquents et répandit des promesses solennelles. Sans doute encore, il était sincère, et quand il lui prodiguait des serments dont le ton se devine à celui de ses lettres, que pouvait-elle faire, sinon le croire, laisser, comme un baume, cette parole tomber sur tant de chagrins. Mais quand il ne fut plus là, dans quel délaissement elle dut se sentir! Quelques jours après son cousin vint la voir. Comme elle le remerciait de sa visite, il lui répondit que «c’était seulement pour cacher au monde, le changement survenu dans son amitié.» Elle eut peine à se retenir de pleurer. «J’ai fait mon choix, écrivait-elle à Burns en lui racontant cette scène, et vous seul pourrez m’en faire repentir. Cependant, tant que je vivrai, je regretterai d’avoir perdu l’amitié d’un tel homme[882].»

 

[Note 881: Shakspeare, Cymbeline, act. I, scène 5.]

 

[Note 882: To Sylvander, 19th Feb. 1788.]

 

*

 

En Burns, ce roman se déroulait sur une détresse de coeur dont les fluctuations se mêlent avec lui. Elles se combinent avec les mouvements de sa passion pour s’en exaspérer ou pour s’y amortir. On pense à ces coups de vent qui courent sur une mer agitée: tantôt la rafale coïncide avec la houle et la soulève encore davantage et tantôt, quand leurs ondes se contrarient, la rabat et la ralentit. Mais sous ces vicissitudes superficielles, on voit un abîme de trouble. Au commencement de Décembre, aussitôt après sa chute et avant que ses relations avec Clarinda fussent vraiment engagées, il écrivait à Miss Chalmers:

 

«Je suis ici, aux soins d’un chirurgien, avec un membre meurtri

étendu sur un coussin; les teintes de mon esprit rivalisent avec

la livide horreur qui précède un orage de minuit. Un cocher ivre

est la cause du premier de ces deux maux et du plus léger

incomparablement; le malheur, ma constitution physique, l’enfer

et moi-même avons formé une «quadruple alliance» pour assurer le

second…

 

Je donnerais ma meilleure chanson à mon pire ennemi, je veux dire

le mérite de l’avoir faite, pour vous avoir, vous et Charlotte,

auprès de moi. Vous êtes d’angéliques créatures et vous verseriez

l’huile et le vin dans mon âme blessée[883].

 

[Note 883: To Miss Chalmers, Dec. 12th, 1787.]

On comprend que cet accident, avec tous les inconvénients matériels qu’il entraînait et peut-être des souffrances, lui ait arraché des plaintes. Mais il ne suffit pas à les expliquer toutes. Dans une lettre du 19 Décembre adressée encore à Miss Chalmers, au moment où il en était à ses déclarations à Clarinda et appartenait tout entier à ce commencement d’intrigue, elles reparaissent sous une légère éclaircie. «Il y a, dit La Rochefoucauld, une première fleur d’agrément et de vivacité dans l’amour qui passe insensiblement comme celle des fruits[884].» Burns était en train de jouer avec cette fleur et la passagère ivresse de ce parfum affranchissait, pendant quelques instants, son esprit de ses préoccupations.

 

[Note 884: La Rochefoucauld. Maximes.]

 

L’atmosphère de mon âme est beaucoup plus claire que lorsque je

vous ai écrit la dernière fois. Pour la première fois, hier, j’ai

traversé ma chambre sur des béquilles. Cela vous aurait réjoui le

coeur de voir ma barderie, non sur des échasses poétiques, mais

sur des échasses de chêne; lançant ma bonne jambe avec une

fierté! et avec autant de joyeuseté dans ma démarche et mon air,

qu’une grenouille en mai, qui saute à travers le sillon

nouvellement hersé, et goûte la senteur de la terre rafraîchie

après l’averse longtemps attendue[885].

 

[Note 885: To Miss Chalmers, Dec. 19th, 1787.]

Mais les dessous restaient bouleversés et l’horizon assombri. Dans cette même lettre il en marquait les causes, presque irrémédiables. L’une était extérieure; c’était toujours l’appréhension de l’avenir:

 

Je ne puis dire que je sois tout à fait à mon aise quand

j’aperçois n’importe où, sur mon chemin, ce spectre maigre,

squalide, à face de famine, la Pauvreté, accompagnée comme elle

l’est toujours, par l’Oppression au poing de fer et le Mépris

ricaneur, mais j’ai obstinément résisté à leurs attaques pendant

bien des jours de dur labeur et toujours ma devise est «_je

défie_».[886]

 

[Note 886: To Miss Chalmers, Dec. 19th, 1787.]

L’autre cause était plus intime et peut-être plus loin de tout remède ou de toute chance heureuse. C’était la conscience de son incapacité à se diriger, qui, en s’unissant à sa situation difficile, lui donnait un âpre mécontentement de son sort.

 

Mon pire ennemi est moi-même[887]. Je suis si misérablement

ouvert aux attaques et aux incursions d’une troupe de bandits

malfaisants, armés à la légère et bien montés, sous les bannières

de l’Imagination, de la Fantaisie et du Caprice; et les vétérans

réguliers, lourdement armés, de la Sagesse, de la Prudence et de

la Prévoyance, se meuvent si lentement, si lentement, que je suis

dans un état de guerre presque perpétuelle et, hélas! de défaite

fréquente. Il y a juste deux créatures que j’envierais: un cheval

sauvage traversant les forêts d’Asie, ou une huître sur quelque

grève déserte de l’Europe. Le premier n’a pas un désir sans sa

jouissance; la seconde n’a ni désir ni crainte.

 

[Note 887: En français.]

Vers la fin de Janvier, dans les jours qui précèdent sa quatrième entrevue avec Clarinda, une véritable explosion d’amertume éclate en lui. Ni Chateaubriand, ni Byron, n’ont exprimé la lassitude et le dégoût de vivre avec plus d’énergie. Henri Heine lui-même n’a pas trouvé d’image plus cruelle, plus nette, plus incisive, pour rendre le souhait d’être délivré de cette fatigue, que celle qui semble avoir pris possession de son esprit, car elle revient dans des lettres à des personnes différentes:

 

Après une réclusion de six semaines, je commence à marcher dans

ma chambre. Ce furent six horribles semaines; l’angoisse et le

découragement me rendaient impropre à lire, à écrire ou penser.

 

J’ai cent fois souhaité qu’on pût résigner sa vie, comme un

officier résigne sa commission, car je ne voudrais pas duper un

pauvre malheureux ignorant en la lui revendant. Naguère, j’étais

un simple soldat à douze sous de paie et, Dieu le sait, un soldat

assez misérable; maintenant je vais entrer en campagne comme un

cadet meurt-de-faim,—dont la pénurie est un peu plus manifeste.

 

J’ai honte de tout ceci; car bien que je ne manque pas de

bravoure dans le combat de la vie, je voudrais, comme tant

d’autres soldats, avoir assez de force d’âme pour simuler le

courage ou de ruse pour cacher ma lâcheté[888].

 

[Note 888: To Mrs Dunlop; 21st Jan. 1788.]

Cette lettre est du 21 Janvier. Le 22 il en écrivait une autre à Miss Chalmers plus découragée et plus inquiétante encore.

 

Maintenant parlons de cet être imprudent, infortuné, moi-même.

Dieu ait pitié de moi! pauvre sot maudit, étourdi, dupé,

malheureux! le jeu, la misérable victime d’un orgueil révolté,

d’une imagination hypocondriaque, d’une sensibilité torturée et

de passions dignes de Bedlam!

 

«Je voudrais être mort, mais il est peu probable que je meure.»

Je viens récemment «d’échapper de l’épaisseur d’un cheveu sur la

brèche mortelle et dangereuse[889]» de l’amour. Grâce à mon

étoile, j’en suis sorti le coeur entier «avec plus de peur que de

mal[890].»

 

[Note 889: Shakspeare. Othello, acte I, sc. 3.]

 

[Note 890: To Miss Chalmers, 22nd Jan. 1788.]

Il est nécessaire de remarquer que cette allusion, qui ne peut se rapporter qu’à Clarinda, est écrite avant ses plus chaleureuses et ses plus solennelles protestations envers elle. En sorte qu’il est manifeste qu’il avait conscience du peu de racines que cette prétendue passion avait en lui, au moment même où il en affirmait l’indestructible puissance. Cette lettre était tout à coup interrompue sur ces derniers mots par des nouvelles qui devaient être terribles, car elle reprenait, toute bouleversée, dans une agitation de désespoir.

 

Je viens juste à l’instant d’être informé… je redoute d’être à

peu près… ruiné; mais j’espère pour le mieux. Viens, Orgueil

obstiné et inflexible Résolution, accompagne-moi à travers ce

monde, pour moi un misérable monde! Il ne faut pas que vous

m’abandonniez. Je pense que je puis compter sur votre amitié,

alors même que je daterais mes lettres d’un régiment de ligne.

Dans ma jeunesse et pendant toute ma vie, j’ai considéré le

tambour du recrutement comme mon dernier enjeu. Sérieusement, la

vie ne me présente qu’un sentier mélancolique: mais… ma jambe

sera bientôt guérie et je lutterai encore[890].

Qu’était-ce donc que la mystérieuse nouvelle qui lui apportait un tel émoi? Quelle menace soudaine de sa destinée le réduisait à cette ressource de partir soldat, la dernière avant le suicide, qu’il n’avait envisagée qu’aux instants les plus désespérés de sa jeunesse? Hélas! c’étaient les mauvais jours, c’était la mauvaise action de Mauchline qui le rejoignait. Il avait cru la laisser derrière lui, l’avait oubliée peut-être. Mais elle avait obstinément cheminé sur ses traces, marchant, malgré tout, plus vite que sa vie. Et voici qu’elle venait d’entrer chez lui, qu’elle était là, qu’elle lui réclamait les lourds intérêts d’une heure coupable. Et dans quel moment apparaissait la redoutable créancière? Juste quand il s’engageait dans une nouvelle folie et peut-être une nouvelle faute. Et telle était son impuissance à résister aux amorces du moment, que cette apparition ne l’arrêtait point et qu’il continuait, comme un fou incorrigible, à se préparer d’autres difficultés, d’autres regrets, d’autres remords.

 

*

 

Il faut remarquer que presque toutes les confidences de Burns, dès ce moment, sont faites à des femmes, jeunes ou vieilles. Les amitiés féminines ont imperceptiblement remplacé dans sa vie les amitiés mâles. C’est un fait grave, en ce qu’il indique un mouvement important de vie intérieure. Il est l’indice d’un isolement qui provient, soit de l’orgueil, soit d’une fatigue des plus hautes énergies. Quand chez un homme le coeur est devenu trop endolori pour souffrir, ou trop altier pour supporter des avis fermes, il se détourne des amitiés viriles. Les causes en sont apparentes. D’homme à homme on est deux: aussi inférieur que soit l’ami, s’il est véritablement un homme, on est avec un pair et avec un juge; une confidence est un effort quelquefois courageux qui suppose la résolution d’accepter un blâme ou un conseil. D’homme à femme on n’est que soi; aussi intelligente que soit l’amie, elle n’est le plus souvent qu’une admiratrice; si elle est véritablement femme, elle juge peu, et, lorsqu’elle désapprouve c’est plutôt un chagrin silencieux pour elle qu’un blâme exprimé. Il y a dans ces relations une acceptation plus docile, une sorte de réceptivité passive, qui fait d’une confession un soulagement. Aussi les âmes blessées et celles qui, par orgueil excessif, s’écartent du commerce des autres hommes, se portent insensiblement vers celui des femmes. N’est-il pas remarquable que Rousseau, dont le coeur présomptueux et ulcéré est le type de ces isolements et dont la vie entière fut faite de cette maladie, n’eut jamais que des intimités féminines? Il y avait, vers cette époque-ci, chez Burns, quelque chose de semblable. Aucune de ses confidences profondes ne va à un ami, ni aux anciens comme Gavin Hamilton, Aiken, Smith ou Richmond, ni aux nouveaux comme Nicol ou Ainslie. On dira peut-être que ce n’était pas entièrement de sa faute, qu’il lui était peut-être impossible de trouver, au rang intellectuel où il était parvenu, un véritable ami; que les gens de valeur, avocats, médecins ou professeurs, avec lesquels il eût pu se lier, différaient trop de lui; qu’enfermés dans leurs principes de morale et dans leur régularité sociale, ils ne le comprenaient point; qu’il ne pouvait en réalité avoir d’autres amis que ses anciens camarades de Mauchline comme Smith et Richmond, mais que de ce côté l’intervalle s’était établi en sens inverse, que sa renommée leur en imposait, qu’ils avaient perdu la familiarité nécessaire; on dira enfin que, si des hommes comme Gavin Hamilton et Aiken pouvaient recevoir ses confidences, il était naturel qu’il hésitât à leur avouer que leurs espoirs pour lui avaient abouti à ces lamentables révélations. Mais ce ne sont là que de vaines excuses. La vérité est que son esprit, toujours susceptible, était devenu si morbidement ombrageux qu’il ne pouvait supporter la plus légère censure, même d’une femme. «Si vos vers, écrivait-il à Clarinda, comme vous semblez l’indiquer, contiennent une critique, ne les envoyez pas, à moins que vous ne cherchiez une occasion de rompre avec moi. J’ai une légère infirmité dans ma nature, c’est que, là où j’aime tendrement et où j’estime hautement, je ne puis supporter de reproche[891].» On pense s’il les supportait davantage là où il n’avait ni amour ni estime. S’il parlait de la sorte à une pauvre femme qu’il prétendait aimer et à propos d’une réserve timide, on peut juger dans quel état l’eût mis le blâme plus rude d’un homme. Et là est la vraie raison de ces confidences féminines. Ce fut grand dommage pour lui. L’esprit d’un ami sûr et indulgent est le seul vase de bronze où verser ses faiblesses et ses remords. Lui seul a l’austérité qui convient à certains secrets; il ressemble davantage à ces urnes où l’on met ce qui est mort ou ce qu’on croit mort. Et encore, il rend, quand on l’interroge, un son plus grave, plus sévère et de lui sortent parfois des oracles virils. C’est un malheur pour un homme quand ces graves dépositaires disparaissent de sa vie, et qu’il choisit de répandre son coeur dans de fragiles porcelaines.

 

[Note 891: To Clarinda, Jan. 24th, 1788.]

 

*

 

Il y avait un double motif au départ de Burns. Il devait aller, dans le Dumfriesshire, visiter la ferme qu’on lui offrait; avant de signer le contrat, il tenait à se rendre compte de la nature des terres et des chances qu’il aurait d’y gagner sa vie «à la queue de la charrue». Mais il y avait, on peut le pressentir, une autre raison, la plus secrète et la plus grave. À la suite de la réconciliation, lors du premier retour de Burns à Mauchline, Jane Armour était devenue enceinte de nouveau. Lorsqu’il avait connu cette seconde faute, le père, qui avait eu tant de peine à pardonner la première, avait été sans pitié. Il avait chassé de son toit celle qui, à ses yeux, y ramenait le déshonneur. C’était au milieu de l’hiver, dans la saison inclémente où il semble impossible, quelle qu’ait été son erreur, de refermer sur un enfant la porte de la maison, de l’abandonner aux routes glaciales. Le vieux maître maçon fut inexorable. La malheureuse fille se trouva sans asile, comme une mendiante. L’héroïne d’une des chansons de Burns, composée peut-être sur le souvenir de cet incident, chante:

 

«Ce n’est pas le froid vent d’hiver,

Ce n’est pas la neige chassée

Qui font venir les larmes à mes yeux.

C’est de penser à celui qui est au loin,

 

Mon père m’a repoussée de sa porte,

Mes amis m’ont reniée;

Mais j’ai quelqu’un qui me défendra,

Le cher gars qui est au loin»[892].

 

[Note 892: The Bonie Lad that’s far awa.]

La pauvre Jane n’avait pas même cette consolation; le père de l’enfant qu’elle portait en elle était en train de prodiguer à une autre des déclarations d’amour éternel; elle devait se croire oubliée même de lui. En apprenant ces nouvelles, Burns avait prié la femme d’un de ses amis, fermier à Tarbolton, de la recueillir pour quelques jours. C’était en partie pour venir au secours de Jane, dont le terme de grossesse approchait, qu’il quittait Clarinda.

Il arriva à Mauchline le 23 février, un samedi. Son premier soin fut de louer une chambre et d’acheter un lit pour Jane. Il parvint même à la réconcilier assez avec sa mère pour que celle-ci consentît à venir lui donner des soins. On croirait qu’il ne put se défendre d’un retour de tendresse, en retrouvant, dans la souffrance et la disgrâce, celle qu’il avait si violemment aimée et qu’il avait considérée comme sa femme. Quelque chose des jours passés devait, semble-t-il, lui revenir au coeur, ne fût-ce qu’un écho lointain des chants d’alors:

 

«Ô toi, reine brillante qui, au-dessus de la plaine,

Règnes au haut du ciel dans ta puissance infinie,