Sham & Lies (édition française): Opus 1 : La Valse des Prétendants (French Edition)
Chapitre 9
— Il va me falloir m’absenter dans le but d’accompagner la princesse en Apophère. Grâce à mes contacts au palais, il y a une occasion de permettre aux prisonniers de s’évader, ce n’est pas sans risque, je dois vous prévenir. Apophère est à des jours de voyage, le roi étant du convoi, de nombreux soldats sont réquisitionnés afin de les escorter. Le château sera beaucoup moins surveillé, mes « amis » pourront vous faciliter les choses.
— Qu’attends-tu de nous, Ben ? me demande Anton.
— Eh bien, si vous parvenez à fabriquer des décharges identiques à celle de l’attentat de la calèche, vous pourriez exploser l’une des petites fenêtres qui surplombent les cellules permettant ainsi aux prisonniers de s’échapper.
— Tu veux qu’on soit tous tués ! C’est de la folie ! s’exclame Haylom.
— Je sais que c’est dangereux, néanmoins, comme je vous le répète, il y aura moins de soldats, mes amis pourront créer une diversion. Il suffit de provoquer une autre déflagration, moins importante, à l’opposé des geôles, quelques minutes avant. Ainsi, vous aurez la liberté de fuir, car les gardes restants seront déjà occupés. Il y a un passage dans le mur du château qui vous conduira au chemin de ronces.
— Le chemin de ronces est inaccessible, c’est d’ailleurs, la raison de sa présence ! s’écrie Elia.
— J’y ai formé un tunnel qui mène jusqu’à la forêt. Vous devez être rapides, ça peut fonctionner !
Pavia tourne dans la bergerie tout en se frottant le menton entre le pouce et l’index. Haylom se contente de secouer la tête, les bras croisés. Anton, assis sur un ballot de paille, semble concentré, les coudes sur les genoux. Elia râle, jure comme un charretier tandis que Artus, lui, me fixe de son regard insondable. L’angoisse me noue les entrailles à l’idée qu’ils refusent, à celle qu’ils acceptent. C’est de la folie. Je les observe tour à tour, implorant leur réflexion. J’ai conscience de la déraison de ma requête. Commettre non pas une, mais deux explosions à l’intérieur même du château... Martin m’a assuré de son soutien. Il a promis de s’occuper des gardes. Si nous ne tentons rien, les prisonniers mourront, pour sûr.
— Pourquoi le roi les a-t-il laissés en paix, jusqu’ici ? demande Artus après un silence interminable.
— Il a prévu de les pendre à l’entrée du village à notre retour d’Apophère. Je viens de l’apprendre. C’est notre seule chance de les libérer.
— Comment crois-tu qu’il réagira lorsqu’il découvrira qu’ils se sont échappés ?
Artus soulève l’unique point noir de notre plan. Je n’ai aucune réponse à lui apporter. Une certitude pourtant, ce qui arrivera ne plaira à aucun d’entre nous.
— Si nous parvenons à calmer le monarque grâce aux prétendants, aux invitations à la chaîne, peut-être laissera-t-il cette histoire de côté, assuré-je.
Je choisis de taire mes doutes. Mes amis les partagent sans doute. Andral de Calligre est un homme orgueilleux qui cherchera à se venger coûte que coûte.
— Nous n’avons que deux options, permettre au souverain de punir ces pauvres hommes ou, tenter de les sauver en attendant sa prochaine folie. C’est un choix difficile, nous n’avons malheureusement pas beaucoup de temps avant de nous décider. Nous voyageons vers le royaume d’Apophère dans deux jours, il me faut transmettre votre choix à mes contacts avant le départ.
Lorsque je quitte la bergerie, les cinq semblent être prisonniers d’un étau. Je me suis contentée de les écouter sans donner mon avis, de répondre à leurs questions. Tous n’étaient pas d’accord, Pavia et Anton en sont même venus aux mains, pourtant après avoir voté, nous sommes parvenus à une cohésion. J’espère que nous n’aurons aucun regret.
Le trajet menant à la forêt est pénible. J’ai l’étrange impression d’être suivie, cependant, la colline est déserte à chaque fois que j’inspecte les environs. C’est une fois au milieu des bois que ma suspicion se confirme.
— J’ai besoin d’être convaincu, affirme une voix près de moi.
J’émets un bond en tournant comme une toupie dans le but d’identifier la personne que je suspecte depuis plusieurs minutes.
— Bon sang, Artus ! Tu m’as effrayée, ça devient une manie chez toi !
— J’espère que ce n’est pas un piège que tu nous tends, Ava.
Je soupire, épuisée de devoir me justifier en permanence, quel que soit le rôle que j’endosse. Parfois, j’ai envie de tout avouer au groupe. J’aimerais ne plus mentir. Artus a tendance à remettre en question chacun de mes mots et, si je comprends sa méfiance, je décide que dans un échange, il y a deux personnes. S’il n’est pas capable de m’accorder une once de confiance, comment pourrai-je le convaincre un jour ? J’ignore la façon dont je pourrai l’apaiser alors que je saisis son appréhension.
— Je ne dispose d’aucun argument supplémentaire à te proposer. J’ai conscience du côté hasardeux de ce plan, néanmoins, tu dois entendre mon refus à prendre des risques inutiles. Si je n’étais pas convaincue d’une probable réussite, je ne me serais pas battue avec vous dans le but de vous enrôler.
— Pendant que les dangers seront encore une fois encourus par le peuple, toi, tu profiteras des joies d’un voyage confortable.
S’il savait la quantité de périls que j’évite à chacun de mes souffles…
— J’endosse mon rôle, Artus, voyager chez un potentiel futur mari relève du plan. Dois-je te rappeler ce que je m’apprête à endurer en épousant un homme que je n’aurai pas le luxe de choisir ? En me liant à un prince qui rendra les conditions de mon peuple meilleures même si c’est au détriment des miennes ? Je comprends ta méfiance, pourtant tu vas devoir avoir confiance en moi, à présent.
Mon discours n’est animé que par la passion de mes ambitions. Artus me scrute, m’observe, m’analyse.
C’est plus fort que moi, je tombe sous son charme, sens mes pommettes s’échauffer. Il est agréable à observer, c’est indéniable. Il me devient impossible de ne pas céder, de l’examiner en retour. L’arête de son visage anguleux, sa mâchoire carrée… les mèches, blondes, qui s’affalent sur son front donnent à son regard une profondeur qui me percute... Bien au fait de l’ébullition de mes sentiments, Artus s’avance, mon cœur bat un peu plus vite. Le sourire en coin qui orne ses lèvres me le confirme, balaye la poussière de doutes qui subsistaient. Aussi immobile qu’une statue, j’attends le coup de grâce, inoffensive.
— Qu’est-ce que tu fabriques ? chuchoté-je.
Sans répondre, Artus persiste, réduit la distance, si serrée contre moi que je peux sentir son souffle sur ma peau. D’un geste maîtrisé, il ôte mon béret, détache mes cheveux pour les laisser tomber en cascade dans mon dos. La surprise de ce geste intime me coupe de toute réaction tandis que ses prunelles s’adoucissent.
— Ton père clame partout que Dieu l’a puni deux fois. La première en lui imposant une fille, la deuxième en la créant si laide que personne n’en voudrait jamais, m’avoue-t-il.
Vexée, je baisse la tête sans un mot. Les critiques de mon paternel à mon sujet sont de notoriété publique, cependant, les années ne rendent pas les mots moins blessants.
— Je ne partage pas son avis. Tes doux cheveux, ton regard rêveur si… particulier. Tu es si belle que tu parais parfois irréelle. Les princes se battront pour t’avoir, finit-il en passant la main à travers mes mèches lâchées.
Dépourvue de répartie, accusant le premier compliment de toute ma vie, je suis sous le choc alors qu’il emprunte déjà le chemin du retour vers le village. Il n’a pas juste affirmé que j’étais jolie, non, il a certifié que j’étais belle. Mon cœur semble changer de place à l’intérieur de ma cage thoracique, tourne sur lui-même. C’est en volant jusqu’au château, le sourire aux lèvres, que la journée se termine. Ravie de constater que, parfois, les choses se déroulent comme on l’entend, je suis impatiente de partager l’accord de mes amis à Martin. La date est bloquée, les cartes distribuées. Pour ma part, il me sera impératif d’endosser le rôle qu’on attend de moi auprès du roi et du prince d’Apophère.
Avant ça, il me faut contacter Brie. C’est au lavoir que je la retrouve. Ses mains sont d’une couleur inquiétante à force de frotter le linge dans cette eau glaciale. N’ayant jamais discuté avec le personnel, n’ayant jamais vraiment eu d’amie ni quémander quoi que ce soit, j’appréhende. Je suis convaincue qu’elle n’osera jamais me répondre non, Brie connaît bien les règles, on ne refuse rien à la royauté. Je pourrais rire au souvenir de mon enfance, la pauvre princesse à qui on ne concédait rien. Malgré tout, je ne peux m’empêcher d’espérer qu’elle en aura envie au moins un peu, qu’elle m’appréciera, moi.
Je l’ai choisie afin de m’accompagner en Apophère. Brie doit sensiblement avoir le même âge que moi, et fait important, elle ne m’a jamais témoigné une once de méchanceté. Lorsque je me rends auprès des lingères, les conversations cessent tandis que toutes feignent de m’ignorer. J’accuse le coup par habitude, puis je me souviens de la personne que j’incarne, de leur interdiction de me parler. Je ne leur en tiens pas rigueur en m’avançant vers Brie.
— Bonjour, Brie. Désolée de te déranger, j’ai une proposition à te soumettre. Voilà je… j’aimerais, si tu es d’accord, enfin si ça t’intéresse, que tu m’accompagnes en Apophère.
Son visage s’ouvre en une expression étonnée vite remplacée par de l’inquiétude. Elle observe partout autour d’elle, sauf vers moi. On pourrait penser qu’elle attend l’assentiment d’une de ses amies. Je tremble d’appréhension, si elle venait à décliner malgré tout, je ne lui en voudrais pas. Je serais juste peinée.
— Bien sûr, Votre Altesse.
Je devrais être enfin soulagée, cependant, j’ai l’impression que c’est le devoir qui parle avant l’envie.
— Brie, c’est une proposition, pas un ordre. Tu es libre de refuser. Je l’accepterai. En outre, si tu as besoin d’un temps de réflexion, je…
Sans me laisser terminer ma phrase, Brie pose une main humide sur mon bras avant de me sourire.
— Je serais honorée de vous accompagner, Votre Altesse.
Je choisis de croire en sa sincérité. Tout mon être hurle à la différence. Je refuse qu’on m’associe à l’attitude de mes parents et je rêve de devenir une de leurs amies. Pourtant, je ne suis plus une enfant, il est temps de me rendre à l’évidence des inconvénients de mon titre.
Toute gentillesse étant bonne à prendre, je souris à Brie en retour, rassurée qu’une personne aussi charmante qu’elle accepte de m’accompagner.
— Serais-tu d’accord pour m’aider à organiser mes bagages, plus tard dans la soirée ?
— Avec plaisir, je vous retrouverai dans vos appartements après le repas.
Cette journée appartient aux meilleures depuis… toujours, je crois. Il est alors aisé de me préparer en vue du dîner en compagnie de nos invités. Afin de ne pas contrarier mon père, je tresse mes cheveux en une couronne autour de ma tête, arbore une jolie robe, me farde les joues. La partie peut enfin commencer, je me mets enfin en quête du prince. En avance sur l’heure du repas, peut-être serait-il judicieux d’apprendre à mieux nous connaître ?
C’est au milieu de notre bibliothèque que j’aperçois Nail occupé à parcourir les rayons garnis. Timidement, je frappe trois coups, pénètre dans la pièce avant d’effectuer une révérence.
— Oh ! s’il vous plaît, Ava, évitez ce genre de fanfreluche lorsque nous ne sommes que tous les deux. Je suis certain que cette partie du protocole vous ennuie autant que moi.
Je souris, d’ores et déjà rassurée. Alors que chacun prend place à un bout de la liseuse, je découvre ses passions envers la littérature, la chasse que Nail pratique de façon régulière sur son domaine. Si l’idée de tuer des animaux par plaisir me refroidit au premier abord, les explications qui suivent finissent par me convaincre.
— Dans mon royaume, l’impôt est raisonné, nous ne demandons que le minimum. L’attachement particulier de notre cour nous permet de nous autosuffire en viande, ainsi aucun effort de la part du peuple n’est réclamé. Lors des grandes battues où des invités sont de la partie, le surplus de gibier est redistribué au villageois.
Je bois ses paroles, émerveillée par leur façon de gouverner. Nail n’est pas vraiment curieux à mon encontre, si je suis un peu déçue, je n’oublie pas que rien ne me concerne dans cette histoire de toute façon. Si je suis ici, c’est pour mon peuple. Je m’abreuve donc.
— C’est fantastique, votre famille doit être proche de ses gens ?
— Nous essayons, au mieux. C’est difficile depuis… Ma sœur Théa est une jeune fille triste, effacée. C’est en la mettant au monde que notre mère est décédée.
Je ne réfléchis pas à mon geste alors que ma main se pose sur l’avant-bras de Nail, la compassion m’anime à ce moment-là. Je perçois son soulagement quant à mon attitude. La conversation se poursuit, plus légère. Nail est un bon orateur, il est facile d’affectionner sa compagnie. Il n’est question que de lui, bien sûr, mais c’est un homme n’est-ce pas ? Son physique n’est pas disgracieux. Ses courtes boucles rousses ainsi que sa corpulence arrondie rehaussent la clarté de ses yeux ainsi que ses manières agréables formant un tout appréciable. À l’heure voulue, nous quittons la bibliothèque pour retrouver les adultes. Lorsque nous parvenons dans la salle à manger, je peux assurer de la satisfaction du roi Clode Solar d’Apophère, à la vision de notre couple.
Pendant le dîner, j’apprends que ma mère sera absente du voyage. Clode Solar étant veuf, mon père préfère alors laisser sa souveraine au château. C’est une nouvelle qui ne me réjouit pas. J’ignore l’avis de Cléo au sujet des agissements de son époux, néanmoins je doute qu’elle apprécie l’évasion des prisonniers. Martin est-il au courant de ce détail ? Il est indispensable qu’il m’accorde un entretien dans les plus brefs délais.
Perdue dans mes pensées, je n’entends pas tout de suite que l’on s’adresse à moi. C’est une douleur vive qui me rappelle à l’ordre. Une fourchette vient de s’incruster sur le dos de ma main. Je hoquette sous la souffrance, ravale les larmes qui menacent d’inonder mes paupières.
— Lorsqu’un roi t’honore d’une conversation, tu te dois de lui accorder ton attention, marmonne mon père.
Je racle ma gorge avant de m’excuser auprès de notre invité dont les orbites s’apparentent aux tartelettes gisant dans nos assiettes. Est-il choqué de la façon dont mon paternel me traite ou bien de mon manque d’obligeance à son égard ? Lui arrive-t-il de battre ses enfants ? J’en doute. Alors que Clode Solar fixe ma main ensanglantée, j’opte pour la première idée, submergée d’un élan de compassion envers cet homme qui n’a pas l’air de mesurer la cruauté de son hôte.
J’enroule ma serviette de table autour de ma blessure sans me plaindre, car cela aggraverait la situation. Sourde à la douleur lancinante, j’entretiens la conversation comme si mon géniteur ne venait pas de transpercer mon épiderme. Fort heureusement, ils sont charmants, bien que leur attitude ait changé depuis mon agression. Dans ce contexte, je pourrais me sentir honteuse d’avoir été maltraitée devant un public, il n’en est rien. L’embarras que montrent nos invités prouve leur différence, j’apprécie. Si mon père n’était pas du voyage, j’aurais l’impression de partir en vacances.
L’animation presque oubliée de tous, sauf de moi, nous sommes conviés à quitter la table afin de laisser les monarques discuter entre eux. Tandis que ma mère se presse vers ses appartements sans un regard, Nail attrape mon membre bandé dans le but de découvrir la blessure.
— Seigneur, que lui est-il passé par la tête ? Avez-vous mal ?
Peu habituée à ce que l’on s’alarme, j’ai d’abord une absence. Les iris vides, je scrute Nail prendre ma main, effleurer les quatre petits points, secs à présent. Devant mon silence, il lève son doux visage vers moi.
— Ava ? m’interpelle-t-il.
— Ça ira, ne vous inquiétez pas. Regardez, ça ne saigne déjà plus.
Nail arbore une expression stupéfaite. Contre toute attente, recevoir de l’attention suite à cette maltraitance me provoque plus de mal que de bien. Nail me rappelle la solitude dans laquelle j’évolue depuis ma naissance en me prouvant que n’importe qui aurait pu s’émouvoir, juste une fois. La petite fille en moi se recroqueville, elle qui n’a jamais été câlinée après une gifle, un coup de bâton. Cet isolement dans lequel je baigne depuis toujours me paraît alors une bien meilleure compagnie. Une donnée mieux connue que l’attention dont Nail me couvre.
Prétextant l’épuisement, je m’excuse avant de lui souhaiter bonne nuit, fuyant à la recherche de Martin. Le couloir ne m’a jamais paru si vaste, si froid, si effrayant. Ainsi, quand je saisis la poignée de la porte du bureau, je n’attends pas de réponse avant d’entrer. Martin soupire, sourcils froncés tandis que je pénètre son espace personnel.
— Combien de fois devrai-je t’expliquer qu’il ne faut pas venir sans mon invitation au préalable ?
— Martin, avez-vous déjà ressenti de la compassion à mon égard ?
L’irritation semblait dominer jusqu’à ce que je pose cette question. Martin, qui arpentait son bureau de façon mécanique, s’immobilise. Ses yeux errent sur mon visage, mon cou. Cherche-t-il des traces de blessures ? Un gouffre se creuse en moi. Les habitants du château ne sont jamais étonnés des marques sur mon corps, des plaies qui apparaissent au gré de la colère du roi... Je tends ma main ornée de quatre petites blessures circulaires salies par le saignement, à présent taries. Anormalement, il se détend. J’émets un rire triste. Oui, c’est vrai, ce n’est rien comparé à ce qu’a subi mon visage la dernière fois. Comment ai-je pu supporter cette mascarade pendant toutes ces années sans broncher ?
— Ce monde est cruel, Ava. Tout comme ton père. Je suis navré que les femmes de sa vie en soient souvent les victimes. J’ai de la compassion pour toi depuis ta naissance, de l’admiration depuis peu.
La surprise de cette confession me pousse à relever la tête, les sourcils levés en un questionnement muet.
— Jamais tu n’as pleuré, jamais tu ne t’es plainte. Même lorsque tu n’étais qu’une petite fille et que la solitude marquait ton visage. Tu as toujours encaissé en silence. Vois la jeune femme que tu es devenue aujourd’hui ! Tu es quelqu’un de bien, Ava. Tu es aussi robuste que je l’espérais. Forte, tu devras le rester, car la vie d’une souveraine n’est pas meilleure que celle d’une princesse. Ta détermination sera essentielle, ton époux ne sera certainement pas un homme bien.
— C’est pourtant la seule qualité que je lui demande de posséder, pour mon peuple.
— Ava, un bon monarque n’est pas forcément un bon mari. Garde ça à l’esprit.
Différencier le roi de l’époux ? Pourquoi pas ? Après tout, la souveraine que je déciderai de devenir ne sera pas la véritable Ava, juste un costume endossé afin de gouverner au mieux. Si je suis certaine de pouvoir exceller dans ce rôle, j’ignore tout de l’épouse que j’offrirai à celui qui prendra ma main.
Je quitte le bureau de Martin, épuisée. Le déroulé du plan pour le sauvetage des prisonniers est acté, il a toute ma confiance, je sais qu’il agira de manière à ce que tout se déroule bien. Il ne paraît pas inquiet au sujet de la présence de ma mère, au contraire, les gardes seront d’autant plus accaparés.
Si je suis fatiguée, c’est moralement. L’aspiration que j’avais d’avoir une existence meilleure une fois adulte, épouse, vient de s’évanouir. Martin a raison, il y a peu de chance pour que mon futur mari m’aime, me chérisse comme dans les romans. Cruelle est l’espérance qui m’a nourrie toutes ces années à leur lecture. Cette nuit, je panse mon cœur, j’enterre mes derniers rêves de petites filles, avec pour unique projet de vie : donner une opportunité à mon peuple.
Lorsque j’entre dans ma chambre, Brie est déjà en train d’emballer mes affaires dans des valises. Sa présence réchauffe un peu mon âme esseulée, quand d’un sourire franc elle m’invite à m’asseoir sur le lit.
— J’ai pensé que cette toilette aurait les faveurs de Nail. La couleur vous sied à merveille, il ne pourra que vous admirer !
J’étire mes lèvres en retour, je rêve si fort d’une amie.
— Es-tu déjà tombée amoureuse, Brie ?
— Oh ! plusieurs fois. Ce n’est sans doute pas intéressant pour une princesse.
— Détrompe-toi, c’est plus plaisant que tout ce que j’ai pu entendre dans cette chambre.
Et d’un clin d’œil, elle laisse s’envoler ma mélancolie grâce à des histoires toutes plus drôles les unes que les autres.
Lorsque j’ouvre les yeux le lendemain matin, Brie est allongée face à moi, dans mon lit. Cette dernière sursaute en réalisant l’endroit où elle a dormi, son regard apeuré percutant le mien, enchanté. Un fou rire libérateur nous éclate au visage. Après m’avoir raconté le nombre incalculable de garçons auxquels Brie pensait être déjà tombée amoureuse, nous avons passé une bonne partie de la nuit à débattre. Au sujet des hommes, de la place de l’amour dans un mariage. Je n’exagère pas en assurant avoir passé un des meilleurs moments de ma vie. Reconnaissante pour ce moment de liberté, je choque Brie en la serrant dans mes bras. Néanmoins, au jeu de la surprise, c’est elle qui l’emporte en me rendant mon étreinte.
Le jour se lève à peine, pourtant Brie s’affaire dans la chambre comme si les murs étaient en feu. Nous sommes attendues sous peu dans la cour du château et l’excitation du voyage est ternie par un grain de sable. J’effectuerai le trajet au sein de la même calèche que le roi. En silence, je remercie le ciel de m’octroyer la présence de Brie afin de supporter la pesanteur de la présence de mon père.
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