Sham & Lies (édition française): Opus 1 : La Valse des Prétendants (French Edition)
Chapitre 15
Une véritable pièce de théâtre, voilà ce à quoi je participe. Je prends immédiatement conscience que mon père n’a jamais eu l’intention de me promettre à Nail, du royaume d’Apophère. Il semblerait que le domaine des Lunes soit plus intéressant selon ses critères.
Cette fois-ci, le choix de la tenue ne m’a pas été laissé. Forcés d’exposer le blason de notre famille, nous arborons un accoutrement clinquant. Tous vêtus de rouge et noir, l’emblème de Slore parade épinglée sur notre poitrine à tous : une dague ébène transperçant une pomme trop proche de la couleur du sang pour être innocente. J’ai la désagréable impression d’être mise en vente sur un étal de boucher.
La salle de réception a été décorée afin que toutes les tentures soient étincelantes. Au fond de la pièce, sur une petite estrade dominant l’auditoire, siègent trois trônes. Le roi, la reine et moi sommes assis dans l’attente de l’arrivée de nos invités.
Malgré les enjeux de ce mariage, j’ai plus d’appréhensions à rencontrer les princesses des Lunes que mon potentiel époux lui-même. D’après ce que m’a signalé Martin, deux sont plus jeunes que moi tandis que la troisième a mon âge. Dièz ayant dix-huit ans dans quelques jours.
Le monarque de ce royaume ainsi que son épouse ont la réputation d’être des gens sévères, je redoute alors l’attitude de leurs filles à mon égard.
J’ai été briefée en vue de cette rencontre : demeurer digne, afficher mon regard le plus hautain possible, laisser croire à mon désintérêt. Pousser à penser que le choix nous appartient, me rendre charmante tout de même. Mon père se charge du reste. En gros, je dois donner l’impression d’être une garce imbue de sa personne, dénigrant les autres, tout en sachant me montrer légère.
Je comprends que ce cirque est un jeu de paraître, commun aux rois de notre monde, lorsque la famille invitée investit les lieux. Le monarque, son épouse, suivis de leurs quatre enfants, pénètrent la salle de bal dans une attitude froide, dédaigneuse. Tous sont habillés de la couleur de leur blason : un croissant de lune jaune brodé sur une étoile argentée. Je dois avouer qu’il est splendide, bien plus avenant que la dague qui orne nos armoiries.
Après un salut de rigueur, pendant lequel mes parents et moi ne bougeons pas un cil, le roi Vitor Acévédo effectue l’exhibition.
— Mes hommages, Votre Majesté. Nous sommes flattés d’avoir été conviés au sein de votre domaine. Permettez-moi de vous présenter ma reine, Ana.
Cette dernière se plie en une nouvelle révérence.
— Voici mes filles, Nina, la benjamine, Isola et Lùz. Enfin, Dièz, le prince du royaume des Lunes, termine Vitor Acévédo non sans fierté.
L’attitude de Dièz ne laisse en rien présager de ses sentiments à l’égard de la parade qui se joue devant nous, mais je surprends plusieurs fois son regard sur moi.
Une fois les présentations effectuées, nos invités sont conduits à leurs appartements afin de prendre un peu de repos avant le dîner. La salle à manger a, elle aussi, bénéficié d’un coup de jeune, je crains que tout ce rouge ne relève les penchants colériques de mon père.
Je ne suis pas autorisée à enfiler une tenue plus confortable ni à détacher mes cheveux dont la coiffure torture mon crâne. Mes parents ne m’adressent pas la parole, je ne croise ni Martin ni Riley de tout l’après-midi. C’est long. J’aurais apprécié de pouvoir discuter avec une personne qui ne me déteste pas avant de sauter dans la cage aux lions.
Lorsque l’heure de se présenter au repas arrive enfin, l’indifférence prend le dessus. Peu importe ce qu’on pense de moi, je ne suis pas celle qui sera jugée dans le fond, mais bien mon père ainsi que ses moyens. Je me rends donc là où l’on m’attend, sans plus appréhender quoi que ce soit.
Le placement a été ajusté pour que les couples royaux soient installés sans qu’aucun ne domine l’autre, ainsi les quatre enfants Acévédo et moi-même sommes à l’écart des adultes. Les trois princesses ne cessent de me fixer depuis que nous sommes installés à table contrairement à Dièz qui agit comme si je n’existais pas. L’inconfort de la situation me pousse à la bêtise. Je suis sur le point de leur proposer un portrait de mon visage lorsque la cadette interrompt mes pensées.
— Vous êtes jolie, me complimente Nina, la plus jeune des sœurs.
Un peu étonnée par sa réplique, je comprends néanmoins qu’elle-même est surprise par ce constat.
— Eh bien, merci.
— Vous avez la réputation d’avoir un physique disgracieux au sein de tous les royaumes, continue-t-elle.
— Nina ! Cesse sur-le-champ ! la réprimande Dièz.
— Quoi ? Ose affirmer le contraire ! Je suis sûre que tu la trouves jolie !
Mon attention penche vers le jeune homme sans que je puisse me retenir, Dièz rougit d’embarras. Il est plutôt beau garçon : la peau mate, les cheveux noir corbeau, des yeux aussi sombres. Sa grande taille ainsi que la barbe naissante au bord de ses joues lui donnent l’allure d’un homme. Je baisse la tête, ignorant la gêne qui transparaît sur le visage du prince. Je connais la raison de cette réputation. Mon père la colporte à tout-va, tant son estime pour moi est basse. Quel est son intérêt ? La surprise ? Si ma confiance en moi n’est pas au summum, je suis consciente d’être agréable à observer à l’instar de ma mère à qui je ressemble tant.
Perdue dans mes interrogations, je n’entends pas tout de suite que la sœur aînée s’adresse à moi.
— Veuillez m’excuser, vous disiez ? prié-je.
Oui, en plus d’être hideuse, je suis impolie. Satisfait, Dièz ?
— Je vous demandais si vous trouviez mon frère à votre goût.
C’est à mon tour d’être embarrassée, ma peau pâle ne cachant pas la rougeur qui s’empare de mes joues. J’entends Dièz soupirer, prier ses sœurs de cesser les questions pénibles dans un murmure, pourtant je coupe toute messe basse.
— C’est le cas, Altesse, je serais difficile de m’en plaindre.
L’arrivée du repas me sauve de plus d’investigations auprès des princesses. La place est donc libre afin que le roi et son épouse étanchent leur soif de connaître leur potentielle future belle-fille.
Je passe le dîner entier à satisfaire la curiosité indiscrète de nos convives en enjolivant la vérité comme il m’a été prié de le faire. « Bien sûr, j’adore les toilettes, d’ailleurs, le tissu des vôtres donne à rêver », « Évidemment, la musique, les bals sont mes occupations favorites ».
Pitié, que ce repas se termine vite. J’apprends que la famille restera une quinzaine de jours à la cité de Slore. Quinze, c’est bien trop long sans voir Artus.
Lorsque, enfin, le dîner prend fin, les femmes ainsi que les enfants sont invités à laisser les rois discuter, fumer ou boire dans le boudoir réservé à l’occasion. J’ai à peine posé un pied à l’extérieur de la salle que les trois sœurs des Lunes me sautent dessus.
— Princesse Ava, vos couturières sont-elles douées ? m’apostrophe Nina.
— Quant à vos tissus ? D’où viennent-ils ? interroge Lùz. En ce qui concerne vos bals, comment se déroulent-ils ?
— Les jeunes hommes ici sont-ils tous aussi bien éduqués qu’on le prétend ?
J’ignore à laquelle répondre en premier tant leurs questions résonnent en même temps.
— Laissez-la donc respirer ! Serait-ce trop vous demander qu’un moment isolé afin d’apprendre à nous connaître ?
Je relâche mes épaules, quelque peu soulagée.
— Je vous prie d’excuser mes sœurs, Ava, vous devenez leur attraction préférée. Voudriez-vous m’accompagner pour une visite de votre demeure ?
Même si je m’étais préparée à des moments en tête à tête, je pensais que j’aurais un peu plus de temps devant moi. Jouer le rôle de la jeune femme lambda, nunuche, durant ce repas, a pompé toute mon énergie. Malheureusement, j’imagine mal comment décliner, j’attrape le bras que me tend Dièz sous les gloussements de ses sœurs avant de l’entraîner vers la première aile du château.
— Les princesses des Lunes vous apprécient déjà ! m’apprend-il.
— Elles semblent adorables.
— Oh, elles peuvent être tout à fait détestables, pourtant la plupart du temps ce sont de gentilles filles. Nina a raison, vous êtes vraiment délicieuse.
Peu habituée aux flatteries, je sens ma peau s’échauffer sous le compliment. Un sourire timide est ma seule réponse.
— D’autant plus lorsque vous rougissez. Je vous avoue être soulagé. Vous êtes décrite comme une princesse à l’ego démesuré, cruelle à souhait, mais je peux déjà constater que ce ne sont que des rumeurs infondées.
Je secoue la tête de contrariété. D’où viennent tous ces ragots, ces fausses informations à mon sujet ? Nail n’aurait pas pu transmettre de tels renseignements, le seul responsable plausible doit être mon père. Pourtant, je ne saisis pas son but.
J’entraîne Dièz dans tous les couloirs du château avant de m’arrêter face à ma pièce préférée : la bibliothèque. Le prince est un homme attentionné, autant dans son discours que dans ses gestes respectueux. Étant donné la réputation de ses parents, je suis un peu surprise, pourtant comme je viens de le comprendre, il ne faut pas se fier aux rumeurs.
À l’opposé de Nail, je perçois avec satisfaction que Dièz n’est pas insensible à mes charmes. Néanmoins, à chaque fois que ses yeux sombres et charmeurs se posent dans les miens, l’image d’Artus s’impose à moi avec une violence telle que je détourne le regard. Il est certain que les moments passés avec Artus ne peuvent pas être comparés. Dans ces moments-là, je suis moi, Ava en toute transparence, nos buts communs poussent à l’authenticité.
Je constate avec joie que l’éducation du prince le rattrape, dissipant mon trouble. Sans grande surprise, le sujet de conversation favori de Dièz se trouve être lui-même.
— Je pratique la chasse avec passion. C’est un hobby transmis de génération en génération dans notre royaume, j’ai hâte que vous m’aperceviez sur un cheval !
— Et moi donc… susurré-je pleine d’ironie dissimulée.
— J’appartiens, bien sûr, à l’armée du château, je m’entraîne beaucoup, aussi, j’aurai peu de temps à vous consacrer, je suis certain que vous le comprendrez.
— Je vous admire même pour cela, Dièz.
Martin serait fier de moi.
La seule chose qui m’attendrit au fond, c’est son amour sincère pour les animaux auprès desquels il passe de longues journées, notamment les chevaux de l’écurie royale. Pas un mot sur son peuple ou ses projets d’avenir, aucune question sur ce à quoi je pourrais aspirer. Il part sans doute du principe qu’en tant que femme, je dois être aussi cupide que toutes les nobles. Je suis atterrée, pourtant pouvais-je m’attendre à autre chose ?
Tout de même gentleman, Dièz m’offre mon premier baisemain en guise de bonne nuit après un monologue complet d’une heure. S’il a remarqué les cicatrices laissées par la dernière colère d’Andral, il n’en a rien laissé paraître.
Les quinze jours qui suivent sont une torture. On ne m’octroie pas une minute de solitude, pas un seul moment pour m’échapper du château, aller rejoindre mes amis, retrouver Artus.
Les trois sœurs des Lunes sont adorables, bien que Lùz semble avoir quelques réticences à mon égard. Je passe peu de temps avec le prince qui est souvent convié avec les rois. De ce fait, mes journées sont remplies de balades sans intérêt, de goûters agrémentés de thés, de pâtisseries, si ennuyeux les uns que les autres pendant lesquels je suis obligée de feindre de m’amuser. Il arrive que les reines nous rejoignent, s’agitent autour de sujets inintéressants.
Lorsque le moment de leur départ arrive enfin, Lùz s’approche de moi pour la première fois, m’attire à l’écart.
— Tu n’es pas comme eux. N’épouse pas mon frère ou tu seras aussi malheureuse que moi, murmure-t-elle.
Je reste bouche bée tandis qu’elle s’avance vers sa calèche. Est-ce un conseil ? Une menace ? Son attitude détachée tout au long de son séjour prouverait-elle un mal-être profond face à ce qui nous entoure ? J’aurais dû tenter une approche auprès de cette sœur de mon âge. Je dois avouer qu’une vie au royaume des Lunes ne m’enchante pas, sera-t-elle meilleure ailleurs ? Lùz pourrait-elle être une alliée ?
La route à venir pour nos invités étant prévue sur plusieurs jours, leur départ s’effectue au matin, ce qui me laissera le temps de m’enfuir vers le village afin d’aller retrouver Artus.
Par malheur, le convoi disparaît à peine de notre vue, qu’Andral me convoque pour un entretien. Agacée, je n’ai même pas la présence d’esprit d’avoir peur. Escortée par Martin qui va se joindre à nous, je me déplace en traînant des pieds jusqu’au bureau de mon père.
Lorsque nous pénétrons dans la pièce, le roi prend place nonchalamment derrière son secrétaire, les coudes posés sur les accoudoirs, les mains relevées en prière sur sa bouche. La confiance que lui témoigne sa posture me rappelle à l’ordre, me provoquant un frisson d’effroi. Martin, sourd à ma détresse, s’installe face à mon père, tandis que je n’ose pas bouger tant qu’on ne me l’a pas imposé.
Andral de Calligre me sonde, son regard perçant s’infiltre dans chacune des fibres de mon être, me laissant imaginer toutes sortes de punitions pour quelque chose que je n’ai pas encore conscience d’avoir réalisé.
— Il te reste deux prétendants à rencontrer sur Okéron. Je refuse l’éventualité d’un prince d’un autre continent. J’ai déjà refusé leurs propositions. Pour garder un œil sur mes terres, je veux choisir quelqu’un d’ici. Malheureusement, tu es aussi décevante que je l’attendais. Martin devait t’apprendre à séduire, courtiser les hommes. Comment comptez-vous justifier votre échec ?
Tandis que Martin se confond en excuses, prétextant qu’il n’a pas assez insisté, c’est sur moi que l’attention du roi reste focalisée. Qu’ai-je à stipuler pour ma défense ? Rien. J’ignorais qu’il fallait que je me prostitue afin de gagner l’intérêt de ces hommes.
— Le prince Dièz a eu l’air de m’apprécier, réponds-je.
Andral se déplie de façon subite, effectue le tour de son bureau avant de venir attraper une poignée de mes cheveux défaits, juste derrière la nuque. Si j’avais été assise, il m’aurait sans doute soulevée du siège avec ce geste.
— Je ne veux pas que ces hommes savourent ta compagnie, Ava. J’exige qu’ils te désirent, qu’ils aient tant envie de t’avoir, qu’ils se battent pour t’acheter !
Glacée, tant par les mots que par l’attitude menaçante de mon père, je n’ose rien rétorquer, gênée par ce qu’il sous-entend. Mon regard se pose sur Martin, silencieux, dont la mâchoire est serrée à craquer.
— Tu es le seul apte à dresser cette incapable, Martin. Je compte sur toi pour qu’elle ne me déçoive plus ou bien tu auras à répondre de son inaptitude.
— C’est compris, Votre Majesté.
— Laissez-moi ! ordonne le roi.
Une impression de crasse me colle à la peau, je fuis ce bureau comme si le diable en personne y résidait. Que vient-il vraiment de prétendre ?
— Suis-moi, Ava, crache Martin.
J’ai développé une certaine confiance en lui, pourtant ce soir, je me demande si j’ai eu raison. Mon père a-t-il exigé à son conseiller de m’initier aux péchés de chair dans le but de divertir les princes ? J’espère avoir mal compris. Je croise les doigts afin qu’il ne me pousse pas aussi loin.
Lorsque la porte claque, je ne peux m’empêcher de rester près de la sortie, au cas où. Martin gesticule autour de son bureau, une main dans une poche, l’autre derrière son crâne. Il semble mal à l’aise. Pas autant que moi.
— Que les choses soient claires, je n’accomplirai jamais ce que m’impose le roi. Il tombe plus bas à chaque fois. Je ne sais plus quoi proposer afin qu’il retrouve la raison... Bon sang... Écoute-moi bien ! Je vais t’enseigner ce à quoi les hommes peuvent être sensibles. Je vais juste te l’expliquer, avec des mots. Tu vas apprendre, Ava, tu dois retenir chaque mot ! Et tu donneras l’illusion auprès de ton père. C’est compris ?
Écœurée par l’attitude qu’on m’impose tout autant que rassurée par le comportement de Martin, je hoche la tête en silence.
— Tu as déjà des cartes en main grâce à ton physique avantageux. La première étape consiste à travailler ton regard. Tu dois donner l’image d’être… bon sang, d’être attirée par le prince qui se trouve face à toi. Vas-y, essaie.
Je m’imagine Artus, j’agis de mon mieux.
— Comme ça ?
Martin reste de marbre, un tic nerveux agite sa mâchoire.
— Exactement comme ça, oui.
Il passe des heures entières à m’expliquer la meilleure façon de manipuler un homme grâce à mes charmes. Je joue les actrices, utilise mon corps. Cette leçon nous éprouve tous les deux, si bien que quand il y met fin, il n’ose plus croiser mon visage.
— Va prendre l’air. Je… Je voudrais être seul, à présent.
Sans hésiter, je déguerpis le plus vite possible. Ces quinze jours ainsi que les derniers évènements me laissent vide. J’ai besoin de rencontrer des gens sains d’esprit, des personnes qui m’apprécient pour ce que je suis vraiment.
Après un rapide passage dans la forêt afin de me changer, je vole jusqu’au village. En ce milieu d’après-midi, j’ignore où se trouvent mes amis, j’opte alors pour me rendre chez Artus. Après avoir couru pour arriver ici, je ne souffre pas du froid. D’autant plus que je porte les moufles que Artus m’a offertes. Maintenant coutumière des lieux, je retrouve sans peine la maison, frappe. Personne.
Elia m’ayant indiqué que son père était ferronnier, je décide de tenter ma chance dans le village. Errant dans les artères animées, je tends l’oreille dans le but de reconnaître le son de l’enclume de métal frappée par les outils. La bourgade est en effervescence, quel que soit le moment de la journée, rendant la tâche plus difficile que prévu. Par chance, au détour d’une rue, le « bang, bang » caractéristique du marteau m’arrache un sourire.
Une porte entrouverte camoufle le travail de l’artisan. Curieuse, je glisse le bout de mon nez dans l’embrasure, aperçois Elia occupée à nettoyer quelques outils dans le fond de l’établi. J’hésite à la déranger, pourtant je brûle de percevoir un visage amical. Avant que je n’aie le temps de me poser plus de questions, la jeune femme prend conscience de ma présence. Elle me salue de grands signes enthousiastes, chuchote dans l’oreille de son père qui se tourne vers moi. Par habitude, mon souffle reste bloqué bien au chaud dans ma poitrine. L’appréhension a la vie dure. C’est une main en guise de bonjour qui se lève, accompagnée d’un hochement de la tête en direction de sa fille qui me rejoint.
— Salut, Ben ! Voilà un bail !
— Je ne te dérange pas ?
— Le patron m’envoie en pause ! Viens, on va se balader, j’ai besoin de prendre l’air.
Elia est un tourbillon de fraîcheur. Elle est vive, et pleine d’esprit, j’aime passer du temps avec elle. Je demande des nouvelles du village, j’en donne du château au détour des rues pavées.
— Où allons-nous ?
— Oh ! j’apprécie de m’installer au milieu des champs pendant mes pauses. J’y croise souvent un des garçons, ça me change les idées. Moins de boucan, moins de gens, de l’air frais.
Il doit être difficile de passer sa journée enfermée dans un atelier avec la chaleur du feu, le bruit du marteau en continu. Ravie qu’elle me mène certainement à Artus, je la suis en souriant. Lorsque nous parvenons aux champs en question, je me fige. Je découvre le carnage effectué par les soldats. Il ne reste rien à part une poussière noirâtre ainsi qu’une odeur âpre, tout a brûlé.
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