Sham & Lies (édition française): Opus 1 : La Valse des Prétendants (French Edition)
Prologue
La porte ouverte sans délicatesse tape contre le mur. Je sursaute dans mon lit. Les lourds rideaux de velours permettent à un fin liseré de lumière de s’échapper, me laissant déduire que le soleil se lève à peine. L’heure du petit-déjeuner se présente, ma nourrice tire alors les tentures d’un coup sec avant de poser un plateau sur la table près de la fenêtre et de sortir.
Ma compagnie dérangeant mes parents, je ne suis pas autorisée à le prendre avec eux. Tous mes repas sont engloutis dans une pièce quelconque, pourvu que je ne dérange personne.
Je me lève précipitamment afin d’éviter d’être houspillée de si bonne heure, m’approchant de la petite console. La vue est saisissante, bien qu’elle soit la même depuis ma naissance. La fenêtre de ma chambre donne sur les magnifiques jardins du château, au loin, j’aperçois la barrière d’Utlendoro. Les fameuses montagnes qui nous séparent de la cité la plus proche.
J’ignore ce qui me pousse à espérer que ce jour sera différent. Pourtant, comme chaque année, le jour de mon anniversaire, le silence résonne. Aucun biscuit ne vient orner mon plateau, aucune bougie, aucun baiser, même pas un sourire.
Aujourd’hui, j’ai dix ans, le malheur d’être née de sexe féminin, je suis donc inutile en plus d’être un poids pour mes royaux parents.
Seules quelques minuscules minutes me sont offertes, le temps d’engloutir ma tartine. Ma nourrice revient, m’attrape par le bras avant de me bousculer vers la salle de bain.
Je ne pose pas de questions au risque d’être battue. J’enfile alors, aussi vite que me le permettent mes membres gauches et squelettiques, les manches ballon de la robe bleue que la gouvernante me tend, subis l’assaut de la brosse qu’elle fourrage dans mes longues mèches brunes sans broncher. Enfin, elle m’enfonce, sans douceur, les souliers argentés que j’aime tant. Une fois prête, je suis vigoureusement entraînée à travers les couloirs du château, la panique me gagne quand je comprends que nos pas nous mènent vers le bureau royal. Je suis obligée de trottiner pour la suivre afin de ne pas être distancée et par la même occasion que mon bras ne me soit pas arraché. L’angoisse me tord le ventre. Pourquoi m’emmène-t-on là-bas ? Le jour est levé depuis peu, impossible d’avoir déjà pu le décevoir. Plus j’approche du cabinet du roi, plus mes mains deviennent moites. Mon cœur bat la chamade, mes jambes tremblent tant qu’elles peinent à me porter.
Christin frappe trois coups prononcés à la grande porte en bois, puis me pousse à l’intérieur. Je trébuche, manque de m’étaler sur le tapis tissé à la main. Me dépêchant de prendre une position gracieuse, je m’incline tel que mon père l’exige, au même titre que tous ceux qui le croisent, quand son regard rencontre le mien.
— Il est temps que tu apprennes le rôle de chef de patrie. Tu m’accompagneras au village à présent. Ne me déçois pas.
La stupeur doit se lire sur mes traits, car les siens se durcissent. Je m’empresse de reprendre une expression neutre, avant de le remercier d’une nouvelle révérence.
Les deux soldats rapprochés du roi investissent la salle après moi, s’alignent devant le bureau avant d’effectuer leur salut militaire.
Ils ne m’ont pas adressé la moindre attention, comme si je n’existais pas, comme si j’étais un simple meuble ornant l’opulente pièce. Comme d’habitude.
— Allons-y ! Toi, suis-moi ! ordonne-t-il d’un air torve.
L’excitation me rend maladroite. Je n’ai jamais mis les pieds en dehors des murs du palais, jamais rencontré le peuple. Nous traversons la multitude de couloirs, empruntons le grand escalier de marbre afin de descendre dans l’enceinte du château. Je dois me retenir de sauter sur place quand je comprends que nous allons monter dans une calèche.
Assise sur la banquette matelassée rouge et or, je trépigne. La douceur du velours sur lequel reposent mes fesses agrippe la pulpe de mes doigts. Je hume discrètement cette odeur boisée des portes cirées, prête pour l’aventure qui s’ouvre à moi. Le bruit des sabots des chevaux m’indique que nous passons de la cour pavée à un chemin de terre. Qu’elle est exaltante, cette impression de voler au-dessus de la route. Baladée dans l’habitacle, je peine à maintenir une position digne d’une princesse.
Mes yeux ne quittent pas le paysage : des champs, les montagnes au loin, des vaches dans les prés, des arbres fruitiers. Je m’enivre des odeurs que mon nez avide capte par la petite fenêtre jusqu’à l’apercevoir. Le premier village.
Des voix juvéniles résonnent, les haches fendent le bois pour l’hiver, le marteau du forgeron s’abat sur l’acier.
Quel cadeau m’est offert là ! Je prie d’avoir l’autorisation de visiter les rues, de parler aux autres enfants !
Nous sortons de la calèche sous la surveillance des gardes. Mon roi m’indique de demeurer à ses côtés pendant qu’il observe les villageois interrompus dans leurs tâches dans le but d’effectuer la révérence de rigueur.
Aucun ne sourit, tous paraissent apeurés. Certains gardent le visage baissé sur leurs souliers, d’autres ont les dents si serrées que leurs lèvres ne sont qu’une fine ligne de chair. Mon enthousiasme perd de la vigueur quand je comprends que les intentions à leur égard ne sont pas bienveillantes.
— Tuez ceux-là ! Commencez par leur progéniture ! s’écrie Andral De Calligre.
Si j’avais su que le roi était aussi cruel avec ses sujets, le trajet m’aurait paru moins excitant. Il m’est impossible de me retourner. On m’ordonne de garder les yeux ouverts, d’observer les soldats de la couronne massacrer les membres de deux familles, faute de retard dans le paiement de leurs impôts. L’odeur âcre envahit mes muqueuses, provoquant une nausée difficile à contenir. J’ai presque l’impression de goûter le liquide rouge qui se répand sur le sol tant l’abondance est écœurante.
— Tu remarques ce qu’il en coûte de désobéir, Ava ?
Effectivement. Je comprends que malgré mes supplications, mes pleurs, mes misérables tentatives de négociations, mon père égorge sans scrupules un enfant plus jeune que moi sous les orbites horrifiées et les cris de ses parents. Je fixe le sang éclaboussé en gouttelettes, sur ma robe bleu pâle. Sous le choc, le peu que contenait mon estomac s’étale sur mes souliers vernis.
Nous ne partons que lorsque sept corps gisent à nos pieds et que les autres familles ont donné ce qui leur restait afin de payer l’impôt.
Le trajet du retour ne suffit pas à effacer les images qui hantent mon esprit ni la nausée qui me submerge. Était-ce réel ? Je frissonne au souvenir des sons de chair tranchée, de sang éclaboussé. L’homme qui m’a conçue essuie consciencieusement l’hémoglobine qui macule une de ses grandes mains avec un tissu jadis jaune pâle. Je ne maîtrise pas les tremblements de mon corps ou mes dents qui claquent sans arrêt, ce qui a le don de l’agacer si j’en crois ses œillades noires.
— Reprends-toi ! Comment crois-tu que le royaume reste debout ? Ils doivent comprendre, ils doivent obéir. S’ils ne le veulent pas, ils meurent. C’est ainsi que régnaient mon paternel ainsi que mon aïeul avant lui. Ton époux agira de même si tant est qu’un homme veuille un jour de toi.
Je ne suis qu’une gamine, mais ses mots sonnent faux à mes oreilles. Je vis dans la violence depuis ma plus tendre enfance pourtant, la scène à laquelle je viens d’assister me répugne.
Je n’oublierai jamais leurs visages, leurs cris, leurs yeux suppliants. Je me souviendrai toujours de sa cruauté, de sa froideur. Je garderai en mémoire le dégoût que mon père a soulevé en moi.
Quelque chose change ce jour-là. La petite fille timide, effacée, peureuse que je suis depuis ma naissance s’éteint.
Je passe des nuits et des nuits sans trouver le sommeil. Mes rares moments de repos sont entrecoupés de cauchemars desquels je me réveille en sueur. Le traumatisme, subi par les actes ignobles du dirigeant de la cité de Slore, ne me quitte plus.
Jusqu’à ce jour-là. Ce matin où, seize jours seulement après les crimes dont j’ai été témoin, les rires du roi et de ses soldats m’agitent plus que de raison. Je suis occupée à une des seules choses qu’on m’autorise à effectuer : coudre. Perturbée par la légèreté de leur ton, j’enfonce l’aiguille dans mon pouce en grimaçant. Comment osent-ils ? N’ont-ils donc aucun scrupule ?
Tout en suçant mon doigt meurtri, je m’adresse une promesse. Ce jour-là déclenche en moi une prise de conscience, je jure alors de venger tous les morts que la déraison d’Andral de Calligre causera. Mon jeune âge devrait freiner mes ardeurs, il n’en est rien. Je tenterai tout pour protéger le peuple de ce fou furieux, quoi qu’il m’en coûte.
OceanofPDF.com